TURENNE ~ TURGOT
Condé, il fait cheminer silencieusement ses troupes le long des Vosges, et débouche à Thann, dans la Haute-Alsace, pendant que les ennemis le croyaient encore dans ses quartiers d'hiver en Lorraine. Il les bat à Mulhouse le
Monument de Turenne, à Sasbach.
29déc. ; après la victoire de Turkheim (5 janv. 1675), il les rejette au delà du Rhin. De véritables ovations accueillirent son retour à Versailles. En 4675, il eut pour adversaire MontecucuUi. Les deux illustres hommes de guerre passèrent quatre mois, face à face, en manœuvres savantes. Le 27 juil., en allant visiter l'emplacement d'une batterie, Turenne fut tué par un boulet. Sa mort fut un deuil national. Le roi fit célébrer ses obsèques à Notre- Dame le 9 sept., et ordonna qu'il fût enseveli à Saint- Denis, où un monument lui fut élevé sur les dessins de Lel3run. Son cœur fut déposé aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques. Son cercueil fut ouvert en 1793; le corps, desséché et très bien conservé, fut exposé au Muséum, puis au musée des Monuments français, où le mausolée de Saint-Denis avait été reconstruit ; l'un et l'autre furent transportés aux Invalides, le 22 sept. 1800, dans une fête où Carnot prononça un discours. Un monument élevé à Sasbach, en 1781, par le cardinal de Rohan, a été reconstruit en 1829.
Les portraits de Turenne sont nombreux. Le plus célèbre est celui de Philippe de Champaigne (musée de Versailles), qui a été reproduit par Nanteuil. Turenne était de taille médiocre, d'épaules larges; ses sourcils épais, sa lourdeur, sa « simplicité d'habits, de meubles et d'équipages (Saint-Simon) » lui donnaient une apparence rude et un peu commune. Sa modestie allait jusqu'à la timidité. Il aimait à faire valoir ses collègues; il avait de la bonté pour ses soldats (de même pour ses serviteurs), qui l'appelaient « notre père ». C'est en partie par compassion pour ses troupes qu'il se fit battre à Marienthal ; mais c'est aussi sa bonté qui lui donnait sur ses hommes un ascendant extraordinaire, qui lui permettait d'en tirer des prodiges, par exemple cette célèbre campagne d'hiver de 1674. Très désintéressé, il distribua souvent aux troupes, comme venant du roi, des fonds pris sur sa fortune personnelle. Sa valeur militaire tenait moins de l'inspiration soudaine, d'un heureux don de la nature, que du calcul, de la réflexion froide et, pour tout dire d'un mot, de la science. Ses premières campagnes sous les Nassau, ses propres défaites, l'exemple de ses ennemis ou de ses émules, tout lui servait de leçon, et chez lui cette puissance de réflexion n'empêchait pas la hardiesse, mais la hardiesse raisonnée, où tout est combiné en vue d'un succès durable. A ce point de vue, la campagne de 1674- 75 n'est pas seulement son plus beau titre de gloire, c'est son chef-d'œuvre. Napoléon voyait en lui le premier
homme de guerre du grand siècle. Turenne a laissé des Mémoires (éd. Michaud, 3® série, t. III) ; sa Correspondance inédite avec Le Tellier et Louvois a été publiée par de Barthélémy en 1874 (in-8) ; de nombreuses lettres de lui, conservées à la Bibliothèque nationale et aux Affaires étrangères, ont été utilisées par Chéruel. Son oraison funèbre fut prononcée à la fois par Fléchier et par Mascaron ; plus tard, dans son Oraison funèbre du prince de Condé, Bossuet établit un magnifique parallèle entre les deux illustres capitaines. — Turenne ne s'était pas remarié après la mort de Charlotte de Caumont. 11 se laissa entraîner, à soixante ans, dans une intrigue amoureuse avec M™^ de Coëtquen. Il n'eut pas d'enfants. Nous avons déjà parlé de son neveu le cardinal. Il en maria un autre, le comte d'Auvergne, àla fille du marquis de Berg-op-Zoom ; une de ses nièces, Elisabeth, épousa le duc d'Elbeuf ; une autre, Mauricette-Fébronie, le duc de Maximilien de Bavière, frère de l'électeur.
H. Hauser.
BiBL. ; La bibliographie antérieure dans J. Roy, Turenne, sa vie et les insUtutions militaires de son temps; Pans, 1884, gr. in-8. — Précis des campagnes de Turenne, dans la Bibliothèque internationale d'histoire militaire ; Bruxelles, 1883, in-8. — F. Bourrelly, Cromwell et Mazarin,deux campagnes de Turenne en Flandre; Paris, Ibbb, m-12. — De Piépape, Turenne et Vinvasion de la Champagne {16^i9-50); Paris, 1889, in-8. - J. Poirier, les Cendres de Turenne; Paris, 1892, in-8.
TURETOT. Com. du dép. de la Seine-Inférieure, arr. du Havre, cant. de Criquetot-l'Esneval ; 436 hab. Stat. du chem. de fer de l'Ouest.
TURGESIUS, roi ^'Irlande (V. ce mot).
JURGIS (Hippolyte-Eugène), homme politique français, né à Hermanville-sur-Mer (Calvados) le 9 déc. 1828. Docteur en médecine, maire de Falaise, puis membre du Conseil général pour le cant. S. de cette ville et président de cette assemblée, il fut élu sénateur, comme candidat répubhcain, le 11 mars 1891, en remplacement du vicomte de Saint-Pierre, décédé, et réélu en 1894.
TURGON. Com. du dép. de la Charente, arr. de Confolens, cant. de Champagne-Mouton ; 278 hab.
TURGOT (Michel-Etienne), prévôt des marchands de Pans, né à Paris le 9 juin 1690, mort à Paris le 1^^^ févr. 1751. Appartenant à une ancienne famille de Normandie, descendant de Pierre Pithou et fils d'un père qui avait été intendant de la généralité de Metz et de celle de Tours, il fut successivement conseiller au Parlement de Paris (1711), président de chambre en cette cour (1717), prévôt des marchands de Paris (du 14 juil. 1729 au 26 août 1740) pendant cinq prévôtés. Conseiller d'Etat en 1737, il devint président du grand Conseil en 1741. Il fut élu ensuite membre de l'Académie des inscriptions, bien que n'ayant rien écrit (1743). Mais c'est comme prévôt qu'il s'acquit une grande réputation; Il fit recouvrir de voûtes maçonnées le grand égout et en assura le curage régulier par l'établissement d'un réservoir supérieur (1740); par la liberté du commerce des grains, il assura aussi les approvisionnements de la ville. Il défendit avec succès Paris contre le fermier du domaine qui prétendait que la juridiction de la ville était royale et non municipale. C'est à lui que l'on doit la construction de la fontaine de la rue de Grenelle, sculptée par Bouchardon en 1739, et, préoccupé des questions relatives à l'histoire parisienne, il fit dresser par Bretez, de 1734 à 1739, le grand plan de Paris qui a pris son nom et acheta le fameux plan de tapisserie oix était représentée la capitale au xvi« siècle. Cet administrateur très distingué a donné, de plus, des preuves de désintéressement. Sa terre de Sousmont (Soumont) fut érigée en marquisat en 1735. Il laissait à sa mort, en même temps qu'une fille, trois fils : l'aîné, qui fut président à mortier du Parlement de Paris; le second, un savant, quelque temps gouverneur de la Guyane, et le troisième qui fut le ministre. Marks Barroux.
Bip.L. : [BouGAiNviLLE], IHstoire de l'Académie des ins-
TURGOT
criptions, Eloges, 1759, t. XXV, pp. 213-238.— A. d'Affry DE La Monnoye, les Jetons de Véchevinage parisien; Paris, 1878, in-4, particulièi-ement pp. 152-156, — Léon Say, Turgot; Paris, 1887, pp. 13-15, in-8. ~ G. Villain, Tableau généalogique de la famille Turgot, dans Procès-verbaux de la Commission du vieux Paris, 1899, annexe de la p. 60. — A. Babeau, [le Plan dit de Turgot], dans Bull, de la Soc. de l'Histoire de Paris, 1900, pp. 101-107.
TURGOT (Anne-Robert-Jacques), baron de l'Aulne, troisième fils de Michel-Etienne (V. ci-dessus) et de Françoise Martineau, né à Paris le 40 mai 1727, mort à Paris le 20 mars 1784. L'aîné de ses frères, Etienne- François, marquis de Turgot, fut gouverneur général de la Guyane sous Choiseul (V. Guyane).
1. Jeunesse de Turgot. ~- Anne-Robert était destiné à l'Eglise. Enfant, à Louis-le-Grand, au collège du Plessis, même à Saint-Sulpice, il se faisait remarquer par une sorte de sauvagerie timide et gauche, que sa mère lui reprochait rudement, par sa bonté (il distribuait son argent de poche à ses camarades pauvres pour leur permettre d'acheter des livres), par son ardeur à l'étude. Il avait eu parmi ses maîtres un newtonien, l'abbé Sigorgne. Il se lia en Sorbonne avec Loménie, Boisgelin, Cicé, Véry. Il avait déjà composé deux traités sur l'existence de Dieu et sur l'amour de Dieu. Dès 1748, il adressait à Buffon une critique anonyme de la Théorie de la terre, et rédigeait en 1749 une Lettre à F abbé de Cicé sur le papiermonnaie : cette réfutation du système de Law fait déjà prévoir le futur économiste. Elu prieur de Sorbonne en déc. 1749, il prononça deux discours latins, l'un, le 13 juil. 1750, sur les avantages que la religion chrétienne a procurés au genre humain, l'autre, le 11 déc, sur les progrès successifs de l'esprit humain : c'est le premier ouvrage où soit exposée la philosophie du progrès. C'est en s'inspirant de cette philosophie nouvelle qu'il voulait faire un Discours sur l'histoire universelle, qui n'eût pas ressemblé à celui de Bossuet. Il traçait aussi le plan d'une géographie politique. Il écrivait deux Lettres sur le système de Berkeley, où il soutenait la réalité du monde extérieur, et des Remarques critiques sur les théories de Maupertuis, au sujet de l'origine du langage. C'est dire dans quelles directions variées marchait son esprit. En 1751, il décida de quitter l'Eglise, pour des raisons de conscience ; il écrivit à son père, qui l'approuva. A ses amis qui lui montraient combien cette détermination était contraire à ses intérêts, il répondit : « Il m'est impossible de me dévouer à porter toute ma vie un masque sur le visage ». Ses connaissances juridiques lui permirent de se tourner vers la magistrature. Après la mort de son père, il devint substitut du procureur général (5janv. 4752), conseiller au ParlementdeParis (30 déc. ),maîtredes requêtes (28 mars 4753). Il se mit à fréquenter les salons, ceux de M"*® de Graffigny (le jeune maître des requêtes jouait parfois au volant avec la nièce de la maîtresse de la maison, M^^® de Ligneviile, ou Minette), de M"^® Geoffrin, de M^^^ de Lespinasse. Il étudiait l'hébreu et les langues modernes ; non seulement il traduisit le I®^ livre des Géorgiques, quelques odes d'Horace, et (en vers métriques) le IV® livre de V Enéide et les Eglogues, mais il s'essaya aussi à traduire la Bible et Shakespeare. Il avait un goût non moins vif pour les sciences ; il avait étudié la chimie avec Ruelle ; et, plus tard, dans ses lettres à Condorcet, il émettra, sur le rôle de l'air dans la combustion, des idées qui font pressentir la découverte de Lavoisier. Mais il prenait surtout pour ses maîtres les économistes Quesnay et Gournay (V. ces deux noms et Piiysjocrate) ; il publiait alors (4753) une traduction des Questions importantes sur le commerce, de Josias Tucker, et rédigeait pour I'Encyclopédie les articles Existence, Eîymologie, Expansibilité, Foires et Marchés, Fondations, S'il était entré dans le bataillon des philosophes, c'était d'ailleurs sans en épouser toutes les haines et toutes les violences, en particulier les passions irréligieuses. Il se place franchement au point de vue de l'absolue liberté de conscience dans ses Lettres sur la tolé-
rance adressées à un grand vicaire (4753 et 4754), et dans le Conciliateur (1754), où il repousse toute ingérence de l'Etat dans la religion, toute protection d'une Eglise par l'Etat, En 1751, il avait adressé à M'^^ de Graffigny des Lettres sur l'éducation (à propos de ses Lettres péruviennes). En 1760, après la mort de son maître Gournay, il avait donné au Mercure, à la demande de Marmontel, une note qui deviendra VEloge de Gournay, le premier manifeste de la science économique. — C'est à cette date qu'il fit un voyage en Suisse, et fut reçu par Voltaire.
IL Turgot a Limoges. — Magistrat dévoué à la monarchie (« c'est une bonne race », disait Louis XV en parlant des Turgot), il siégea dans la chambre royale qui remplaça le Parlement en 1753. En 1761, il fut nommé intendant de Limoges. Dans cette généralité pauvre, arriérée, souvent désolée par la famine, il appliqua sans hésiter les doctrines physiocratiques. Il fit achever le cadastre, améliora le régime de la milice (en rétabissant les engagements volontaires par remplacement), construisit 160 lieues de routes. Le trait saillant de son administration, c'est la suppression de la corvée des chemins, remplacée par une contribution additionnelle que payèrent tous les taillables. Pour la corvée des transports militaires, il osa aller plus loin, et la remplacer par une imposition levée sur tous. Il maintint énergiquement les lois alors en vigueur sur la libre circulation des grains. Pendant la disette de 1770 et 1771, les cours souveraines et les corps des villes revinrent à des mesures prohibitives : Turgot les fit casser; il adressa aux curés des circulaires pour faire entendre au peuple son véritable intérêt ; il ajouta aux fonds de l'Etat un emprunt personnel de 20.000 livres; il ouvrit des ateliers de charité, installa dans toutes les paroisses un bureau de charité. « Le soulagement des hommes qui souffrent, écrivait-il, est le devoir de tous et l'affaire de tous ». Il présidait la société d'agriculture, ouvrait à Limoges une école d'accouchement et une école vétérinaire, cherchait à perfectionner la fabrication de la porcelaine, demandait à Condorcet de lui envoyer un vannier de la Thiérache, etc. En treize ans, il fit de ce pays déshérité une intendance modèle. Il avait, d'ailleurs, refusé de la quitter pour Fintendance de Lyon, en 1762. Ses occupations administratives ne l'empêchaient pas de continuer ses travaux. C'est à Limoges qu'il rédigea ses Réflexions sur la forma-tion et la distribution des richesses (la première édi-^ tion, bientôt suivie de trois autres, est de 4766); près de dix ans avant les Recherches de Smith (qui fut en relations avec Turgot), il y établissait les principes de l'économie politique, et c'est en lui que la postérité, mieux informée, devrait voir le véritable fondateur de cette science. Plus près que Smith des physiocrates, avec lesquels cependant il ne se confond pas, il faisait encore plus exclusivement sortir toute richesse de la terre (comme on le voit dans ses Observations sur le Ménioire de M. Graslin, réfutation en règle du mercantilisme). Dans des pages hardies, il trace la distinction classique entre les diverses catégories humaines au point de vue économique, et il écrit sur les ouvriers d'industrie ces phrases saisissantes, prototype de la loi d'airain de Lassalle : « Le simple ouvrier qui n'a que ses bras et son industrie n'a rien qu'autant qu'il parvient à vendre à d'autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher ; mais ce prix plus ou moins haut ne dépend pas de lui seul : il résulte de l'accord qu'il fait avec celui qui paye son travail. Celui-ci le paye le moins cher qu'il peut : comme il a le choix entre un grand nombre d'ouvriers, il préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc obligés de baisser le prix à l'envi des uns des autres. En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive, en effet, que le salaire de Vouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour assurer sa subsistance. » On voit là que Turgot ne partageait nulle-
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ment l'optimisme à tout prix que prêcheront après lui la plupart des économistes. — A Limoges encore, il écrivait un article Valeurs et Monnaies, un Mémoire sur les prêts d'argent, des Lettres sur la liberté du commerce, et son célèbre Mémoire sur les mines et car-rières. Tout cela malgré les souffrances que lui faisait souvent endurer la goutte, héritée de son père.
III. TuRGOT MINISTRE.'-* Soû administration du Limousin et ses ouvrages devaient attirer Fattention sur lui. Déjà en 4769 il avait été question de lui pour le contrôle général, mais Ghoiseul l'avait écarté. En 1774, il se trouvait à Paris au moment de la mort de Louis XV. L'abbé de Véry parla de lui à M.^^ de Maurepas, et Maurepas au roL Le 20 juiL, il fut nommé secrétaire d'Etat de la marine ; il ne connaissait pas les affaires de ce département, mais, durant le mois qu'il y passa, il se mit à les apprendre, demanda à Condorcet de faire traduire les ouvrages d'Eu- 1er, fit payer aux ouvriers de Brest leurs salaires arriérés, régler les lettres de change des colonies, etCé Le 24 août, après la chute de Terray, il fut nommé contrôleur général. Louis XVI, en l'appelant et en lui témoignant d'abord une grande confiance, crut beaucoup moins avoir choisi un réformateur que tout simplement un honnête homme. Mais le public voyait en Turgot autre chose que sa haute probité. Economistes et Encyclopédistes étaient dans la joie, et étalaient cette joie (surtout Voltaire, Condorcet, W^^ de Lespinasse) d'une façon quelque peu bruyante : c'était pour eux une ère nouvelle, la philosophie gouvernant enfin les hommes, la Révolution s' opérant d'une façon pacifique. Cette immense espérance était seulement gâtée par les inquiétudes qu'inspirait le caractère de Turgot, son honnêteté rude et un peu hautaine, sa froideur, son manque de souplesse et d'habileté, son esprit de système et son peu de connaissance des hommes, sa candeur, son dédain pour les préjugés et pour les partisans des préjugés. Dès le 17 sept. , l'abbé Galiani écrivait ces lignes prophétiques, où se résumait par avance l'histoire de ce ministère de vingt mois : « Enfin, M. Turgot est contrôleur général ! Il restera trop peu de temps en place pour exécuter ses systèmes. Il punira quelques coquins; il pestera, se fâchera, voudra faire le bien, rencontrera des épines, des difficultés, des coquins partout» Son crédit diminuera, on le détestera..., il se retirera, ou on le renverra. » Turgot lui-même ne se faisait pas d'illusions sur les difficultés qui l'attendaient ; il sentait qu'une occasion suprême s'offrait à la monarchie pour se sauver en Supprimant les abus, mais qu'elle serait sans doute inapte à en profiter (V. Révolution française) : « J'ai prévu, écrivait-il au roi le lendemain 4e sa nomination, que je serai seul à combattre contre les abus de tous genres, contre les efforts de Ceux qui gagnent à ces abus, contre la foule de préjugés qui s'opposent à toute réforme. J'aurai à lutter même contre la bonté naturelle, contre la générosité deVotre Majesté et de personnes qui lui sont le plus chères [allusion transparente à Marie-Antoinette]. Je serai craint, haï même de la plus grande partie delà cour, de tout ce qui sollicite des grâces. . . Ce peuple auquel je me serai sacri* fié est si ai^é à tromper que peut-être j'encourrai sa haine par les mesures même que je prendrai pour le défendre contre la vexation. Je serai calomnié, et peut-être avec assez de vr-aisemblance pour m'ôter la confiance de Votre Majesté. >>
Terray avouait, pour l'année 1775, un total de dépenses de près de 414 millions et demi, et 377 millions de recettes (encore fallait-il réduire ce chiffre à 370), soit 37 millions de déficit (Terray, en embrouillant les comptes, avait dit 22) ; les anticipations, pour 1774, montaient à 78 millions, la dette flottante à 235. Turgot dit au roi que toute sa politique devait tenir en « ces trois paroles : poi^it de banqueroute, point d'augmentation d'impôt, point d' emprunts,,, , réduire la dépense audessous de la recette, et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année une vingtaine de millions, afin de rembourser les dettes anciennes ».
Bien qu'on le traitât d'homme à systèmes (c'était plutôt un homme à principes), Turgot commença par ne rien bouleverser, par conserver les impôts existants et par pratiquer des économies. Soutenu, à cette date, par la confiance du jeune roi, il supprime les acquits au comptant, il exige que les divers ministres s'entendent avec lui avant d'engager des dépenses nouvelles* 11 améliora le système de la ferme générale en préparant le renouvellement du bail pour 1780, imposa aux fermiers la suppression des croupes ; le pot-de-vin de 100.000 écus, que les fermiers offraient d'ordinaire au contrôleur général, fut versé à la caisse des hôpitaux* Turgot convertit le bail des poudres et salpêtres, qui était très onéreux, en une régie (28 mai 1775), dont l'un des administrateurs fut Lavoisier, fit faire des recherches sur les nitrières arti-^ ficielles, créer un prix, à ce sujet, par l'Académie des sciences. Il cassa également le bail du domaine et modifia la régie des hypothèques* îl résilia les privilèges des administrateurs des messageries, et les remplaça par une administration royale : « voitures légères, commodes et bien suspendues. . * . en faire le service à un prix modéré. . . , et avec la célérité que ce service exige » ; on les appela des tufgôtines* Ces diverses mesures lui permirent de faire tomber, pour 1776, le déficit à 15 millions, après avoir remboursé 15 milMons de la dette et 28 millions d'anticipations. Le crédit de l'Etat était si bien rétabli qu'il allait, au moment de sa chute, contracter en Hollande un emprunt à moins de 5 ^lo* En févr. 1776 il supprima 32.000 offices, offices alternatifs ou offices inutiles (juréscrieurs de marée, etc.), créés pendant les périodes de détresse, et il prit de sages mesures pour leur liquidation.
IV. Les Edits. — Mais les finances n'étaient qu'une partie de l'œuvre de Turgot. Il avait déjà suscité contre lui lés colères de la noblesse, qui vivait des croupes et pensions. Dans ses tentatives pour appliquer la doctrine physiocratique, il allait se heurter au Parlement. Il aurait voulu conserver le Parlement Maupeou (V. ce nom); mais Maurepas, par désir de popularité, entraîna le roi à rappeler les anciennes cours souveraines (lit de justice du 12 nov. 1774) ; tout ce que put Turgot, ce fut de faire insérer dans l'édit de rappel des mesures de précaution contre les cessations de service et les démissions collectives, mesures qui d'ailleurs ne furent pas appliquées. Turgot réussit à réformer la taille en supprimant, sauf le cas de rébellion, les contraintes solidaires et la responsabilité des quatre plus fort imposés. Il exempta du droit d'insinuation les baux rufaux de neuf à vingt- neuf ans. Il accorda la franchise aux pêcheurs français qui importaient de la morue sèche. A l'entrée de Paris, il réduisit de moitié la taxe sur le poisson de mer (on remarqua que, par suite de l'accroissement de la consommation, le total des recettes fléchit à peiné) et abolit toute taxe sur le poisson salé. Il autait voulu d'ailleurs Supprimer tous les impôts directs, qui pèsent sur les non-prOpriétaires*
Les difficultés commencèrent à propos du comûierce des grains. L'édit du 23 déc. 1770 avaitrétabli le régime réglementaire. Le 13 sept. 1774, malgré la résistance de quelques-uns de ses collègues, Turgot fit rendre un arrêt du conseil qui tendait le commerce des grains libre dans le royaume. Le préambule de l'arrêt (ce sera, chez le ministre-philosophe, une constante habitude, nouvelle alors, d'expliquer au peuple le pourquoi des lois, comme, en Limousin, il adressait des circulaires aux curés) exposait les lois naturelles économiques dont il était l'application. Malheureusement, la récolte fut mauvaise. Turgot avait dit : « Plus le commerce est libre, animé, étendu, plus le peuple est promptement, efficacement et abondamment pourvu ». Or les commerçants ne furent pas partout en mesure de servir le public, le blé fut rare. Une émeute éclata à Dijon. Les ennemis de Turgot, les bénéficiaires des anciens 'contrats sur les blés, peut-être le prince de Conti, créèrent une panique (sans doute en partie payée). Des troubles se produisirent (dans une ré-
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gion riche) à Meaux, dans le Beauvaisis, à Saint-Germain, à Pontoise, enfin à Versailles (2 mai). Le roi effrayé (Turgot était à Paris) accorda aux émeutiers la taxe du pain à 2 sols ; il écrivit immédiatement à Turgot qu'il avait commis une faute, et celui-ci obtint la révocation de la taxe. Le 3 mai, les boulangeries de Paris furent pillées, en présence d'une force armée qui ne bougea pas. Le soir, Turgot obtint la révocation du lieutenant de police Lenoir (remplacé par un économiste, Albert), et de sérieuses mesures de répression ; une armée fut réunie sous Biron, le contrôleur général fut nommé « ministre de la guerre et du département de Paris pour le fait des troubles ». Telle fut la guerre des farines. Le Parlement avait cru devoir afficher un arrêt suppliant le roi de faire « baisser le prix des grains et du pain à un taux proportionné aux besoins du peuple ». Turgot fit rompre les planches de cet arrêt et placarder sur ces affiches un édit contre les attroupements. Le 5 mai, le Parlement fut mandé en lit de justice à Versailles. Le jugement des crimes et excès commis au détriment des meuniers, boulangers, marchands ou voituriers de grains, fut attribué au prévôt des maréchaux. — La réforme fut complétée par : des primes à l'importation, la suspension de l'octroi sur les graines dans certaines villes, la suppression dans d'autres des offices de marchands et porteurs de grains. En avr. 1776, même liberté sera donnée au commerce des vins.
Turgot, toujours soutenu par le roi (« Il n'3; a, dira plus tard tristement Louis XVI, que M. Turgot et moi qui aimions le peuple »), voulut fortifier sa situation dans le Conseil en faisant appeler Malesherbes (V. ce nom) au secrétariat de la maison du roi. Mais aux rancunes du Parlement s'ajouta la haine du clergé contre ce contrôleur général qui « n'allait pas à la messe », et, qui avait conseillé au roi de ne pas prononcer dans le serment du sacre la formule d'extermination de l'hérésie. Voltaire, àans sa Diaîribe à V auteur des Ephémérides (l'abbé Bandeau, ami de Turgot), avait, tout en soutenant la liberté des grains et en faisant l'éloge du ministre, attaqué les évêques. L'assemblée du clergé obtint du Parlement (49 août 1775) , un arrêt de suppression de la Diatribe, arrêt qui atteignait indirectement Turgot. Elle présenta au roi un mémoire contre le projet, prêté à Turgot, d'accorder aux protestants le libre exercice de leur culte et la validité de leurs mariages.
Enfin, en janv. 1776, Turgot présenta au Conseil six édits portant suppression des corvées, des jurandes et maîtrises, des oflices des quais, ports et marchés de Paris, de la caisse de Poissy (acheteurs de bestiaux). Plus graves encore que le texte des édits étaient les préambules, oîi l'économiste exposait les principes de la liberté individuelle et de l'égalité devant l'impôt. Le préambule de l'édit sur les corvées montrait la misère des corvéables et le peu d'utilité de leur travail ; avec une franchise imprudente, il en dénonçait l'injustice : « Tout le poids de cette charge retombe et ne peut retomber que sur la partie la plus pauvre de nos sujets, sur ceux qui n'ont de propriété que leurs bras et leur industrie, sur les cultivateurs et sur les fermiers. Les propriétaires, presque tous privilégiés, en sont exempts ou n'y contribuent que très peu. Cependant, c'est aux propriétaires que les chemins publics sont utiles. » Cédant à l'erreur physiocratique, Turgot ne faisait porter que sur les seuls propriétaires l'impôt qui devait remplacer la corvée Encore croyait-il devoir, pour désarmer ce corps redoutable, en exempter le clergé, tandis qu'il frappait la noblesse. Au conseil même, une polémique par écrit s'était engagée entre le contrôleur général et le garde des sceaux (V. Miromesnil) qui aurait voulu réformer et non abolir la corvée ; dans ses réponses, Turgot dévoila sa vraie pensée, le désir de supprimer les privilèges fiscaux de la noblesse. Ses adversaires, disait-il, soutenaient « la cause des riches contre les pauvres... Quelle administration que celle qui
ferait porter toutes les charges publiques aux pauvres pour en exempter les riches ! »
L'édit sur les jurandes était beaucoup moins qu'on ne l'a dit une œuvre systématique et révolutionnaire. Depuis longtemps cette organisation était condamnée, et de nombreux arrêts du Conseil, sous Louis XV, y avaient fait des brèches ; Turgot avait recommandé aux intendants d'appliquer avec une extrême modération la législation réglementaire. II lui porta le dernier coup au nom de cette liberté du travail et du commerce que proclamait son Eloge de Gournay ; il appelait la protection de l'Etat sur « cette classe d'hommes qui, n'ayant de propriété que leur travail et leur industrie, ont d'autant plus Je besoin et le droit d'employer, dans toute leur étendue, les seules ressources qu'ils aient pour subsister... Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes » (V. Corporation).
Les édits furent présentés au Parlement le 9 févr. Dès le 30 janv., d'Eprémesnil (l'auteur de la suppression de la Diatribe) avait fait condamner au feu une brochure de Condorcet sur les corvées : les parlementaires étaient propriétaires eux-mêmes, et privilégiés. Le Parlement n'enregistra que l'édit sur la caisse de Poissy et prépara des remontrances sur les autres. Chansons et brochures circulèrent. Des écrits contre les édits ayant été supprimés par arrêt du Conseil (22 févr.), le Parlement riposta, le 23, en condamnant au feu, comme « injurieux aux lois et coutumes de la France, » les Inconvénients des droits féodaux de Boncerf, premier commis du contrôle général. Turgot obtint la cassation de l'arrêt, et Louis XVI (3-7 mars) répondit fermement aux remontrances. Mais, dans le lit de justice du 12 mars, le premier président d'Aligre et le procureur général Séguier réussirent, par leurs déclamations à la fois lugubres et furibondes, à intimider cette âme faible. Ils lui parlèrent de la « profonde terreur », de la « morne tristesse », des « alarmes » de ses sujets (en réalité le peuple était dans la joie). Le roi exigea cependant l'enregistrement et fit de ce lit de justice, suivant l'expression de Voltaire, un lit de bienfaisance. Le 24 mars, Turgot créait la Caisse d'escompte (escompte des lettres de change à 4 ^o), qui lui survivra jusqu'en 1793.
V. Chute de Turgot. Dernières années. — La victoire de Turgot ne pouvait être durable. Au prince de Conti, à la cour, aux croupiers et croupières, au clergé, au Parlement se joignaient maintenant le parti Choiseul (M™® du Deffand) et les amis de la reine (malgré les efforts de Mercy), les commerçants et les gros bourgeois. De nouvelles chansons, les Prophéties turgotines, le représentaient comme un anarchiste, un partageox, un républicain, un athée. Le Songe de M. de Maurepas, attribué à Monsieur, le dépeignait comme « un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de caractère, plus d'entêtement que de fermeté, d'impétuosité que de tact, charlatan d'administration ainsi que de vertu...». Quelques mouvements populaires contre la féodalité semblaient donner raison aux craintes du Parlement ; le 30 mars, un arrêt ayant été rendu pour maintenir les droits féodaux et contre les écrits qui poussaient à des innovations, Louis XVI refusa de le casser. Maurepas, sentant Turgot compromis, se détachait de lui. Il s'entendit avec Pezay, agent de Necker, pour faire présenter au 'roi des observations sur la politique financière de Turgot. Le contrôleur général devenait de plus en plus impérieux à mesure qu'il se sentait menacé. Il avait, en août 1775, blessé Marie-Antoinette en refusant de conserver pour le chevalier de Montmorency la surintendance des courriers, puis en résistant à la nomination de M""« de Lamballe comme surintendante de la maison de la reine. Il fit supprimer un acquit au comptant que le roi, contrairement à
TURGOT
ses promesses, avait eu la faiblesse d'accorder à la reine. Enfin elle ne lui pardonna pas de s'être uni à Vergennes pour faire rappeler de l'ambassade de Londres son protégé de Guines ; elle exigea qu'il fût nommé duc, et elle aurait voulu que le même jour le ministre fût jeté à la Bastille. Pour vaincre les dernières résistances du roi, on eut recours (d'après l'ami de Turgot, Dupont de Nemours) à un moyen décisif : de fausses lettres, à l'adresse de Turgot, étaient mises à la poste à Vienne ; de fausses réponses de Turgot partaient de Paris, et le tout placé sous les yeux du roi ; et peu à peu on faisait le ministre s'exprimer sur son maître en termes de plus en plus offensants. On frappa Turgot en arrachant à Malesherbes sa démission ; il essaya vainement de s'opposer au remplacement de son ami par l'incapable Amelot ; il écrivit au roi des lettres dures, hautaines : soit que, sentant tout perdu, il ait cru tout ménagement inutile, soit qu'il ait espéré provoquer dans la conscience de Louis XVI un dernier revirement. Il refusa d'ailleurs de s'en aller volontairement ; le 42 mai, Bertin lui apporta sa révocation. Il écrivit au roi : « Tout mon désir, Sire, est que vous puissiez croire que j'avais mal vu et que je vous montrais des dangers chimériques ». La dernière tentative sérieuse faite par l'ancien régime pour se réformer lui-même avait échoué (V. Révolution). Pouvait- elle réussir ? Pouvait-on supposer à Louis XVI plus de fermeté ? Pouvait-on surtout se leurrer de l'espoir que les privilégiés accepteraient sans révolte l'abolition de leurs privilèges, qu'ils ne se coaliseraient pas contre l'intrus qui voulait les en dépouiller ? « Le Turgot » leur apparaissait, non à tort, comme l'ennemi des privilèges et des traditions. « Les droits des hommes réunis en société, écrivait-il, ne sont point fondés sur leur histoire, mais sur leur nature ». Il portait en lui l'esprit de la Révolution et de la Déclaration des droits de l'homme. Mais, en monarchiste pur, ce n'est pas par la voie révolutionnaire qu'il voulait opérer les réformes, c'est par la voie royale, réaUser en Louis XVI l'idéal philosophique du bon tyran. Il projetait l'établissement d'une subvention territoriale, impôt physiocratique, sur tous les biens-fonds. A la fin de 177.H, il avait fait rédiger par Dupont de Nemours, dans l'intention de le présenter plus tard au roi, un Mémoire sur les municipalités : chaque paroisse devait avoir une assemblée élective, à laquelle seraient électeurs et éligibles tous les propriétaires fonciers ayant 600 livres de revenu (avec un nombre de voix proportionnel au revenu). Les délégués des paroisses devaient former une municipalité de district, puis des municipalités provinciales, enfin une municipalité générale. Ces diverses assemblées seraient chargées de répartir l'impôt entre les propriétaires, paroisses, districts et provinces, d'entretenir les chemins et œuvres d'intérêt paroissial, commun, provincial ou national. Ce n'étaient pas des assemblées d'Etats ; pas à' ordres (acheminement à l'abolition des privilèges pécuniaires), pas de droits politiques, mais une large décentralisation administrative, le contribuable associé à l'emploi de l'impôt, le gouvernement mieux renseigné et mieux obéi. « Votre royaume, était-il dit dans ces pages que Louis XVI ne devait, pour son malheur, jamais lire, est une société composée de différents ordres mal unis et d'un peuple dont les membres n'ont entre eux que peu de liens sociaux. Vous êtes forcé de statuer sur tout, et le plus souvent par des volontés particulières, tandis que vous pourriez gouverner comme Dieu par des lois générales, si les parties intégrantes de votre empire avaient une organisation régulière et des rapports connus ». Lorsqu'il tomba, Turgot songeait à remanier ce plan, à donner, contrairement à l'orthodoxie physiocratique, une certaine part aux non-propriétaires, à corriger les circonscriptions provinciales. Il aurait sans doute proposé au roi d'établir d'abord les assemblées locales, afin de faire peu à peu l'éducation civique de la nation, tandis qu'à son éducation générale aurait présidé, non plus l'Eglise, mais un Conseil d'instruction nationale.
On admirera plus encore l'œuvre de Turgot lorsqu'on saura qu'au début de 4774 il fut retenu près de quatre mois au lit par la goutte, que son ministère fut troublé presque en permanence par l'épizootie du Midi (il y envoya Vicq d'Azyr), qu'il étudiait avec Condorcet un vaste plan de canaux navigables, un projet pour amener Feau de l'Yvette à Paris, qu'il créait pour l'abbé Bossut une chaire d'hydrodynamique, enfin qu'il réduisait, malgré les créations et les dégrèvements, le àéûek k 20 millions, après avoir remboursé 66 millions. Il ne lui avait manqué, pour être un homme d'Etat, que l'art des concessions opportunes, ou plutôt assez de souplesse pour recueillir le bénéfice de ces concessions : car nous avons vu qu'il n'était nullement un intransigeant ni un impatient.
Sa chute fut considérée par le parti des réformes comme une défaite (son successeur, Clugny, rétablit tout ce qu'il avait renversé). Voltaire lui adressa VEpître à un homme. On eut le sentiment que la monarchie avait laissé échapper sa dernière chance d'éviter une révolution violente. Turgot vécut noblement dans la retraite, s'occupant de science et de littérature (il était, depuis le 4^»' mars 4776, membre des Inscriptions et belles-lettres), faisant des vœux pour les insurgents d'Amérique, écrivant sur Franklin le vers célèbre :
Eripuit cœlo fulmen sceptrumque tyrannis, adressant au ministère une note anonyme pour faire respecter par notre marine le vaisseau du capitaine Cook. Une attaque de goutte l'emporta. — Il était grand ; son front élevé, ses yeux brun clair, sa physionomie changeante, son demi-sourire qu'on prenait pour du dédain, témoignaient de la pureté, de la fermeté, de la douceur, même, redisons-le, de la candeur de son âme (son portrait fut gravé par Capitaine). Sa vie, qui se passa au milieu de quelques belles amitiés, masculines et féminines, était à l'unisson de sa pensée. Ses Œuvres ont été publiées par Dupont de Nemours en 9 vol. in-8 (4808-44), et l'essentiel en a été donné par Eugène Daire, en 2 vol., dans la Collection des principaux économistes (184:4!). Condorcet a écrit V Eloge de Turgot. La Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot (i 77 0-7 9) a été publiée par Ch. Henry (4883) et les Lettres de Turgot à Vintendant de Caen (1775-76), par M. Villey (Bull, des se. écon. et soc, -1899). Henri Hauser.
Ecole Turgot. — L'école Turgot est la plus ancienne des écoles primaires supérieures de la ville de Paris. Fondée en 4839 et d'abord installée rue Neuve-Saint-Laurent, puis sur son emplacement actuel, rue de Turbigo, elle prépare plus spécialement, dans ses trois années d'études, aux carrières commerciales et industrielles. Elle forme aussi, dans une section spéciale, des candidats pour les écoles d'arts et métiers, et, dans une quatrième année d'études ou année complémentaire, pour les grandes écoles professionnelles : Ecole centrale des arts et manufactures. Ecole municipale de physique et de chimie, Institut agronomique, Ecole d'Alfort, Ecole des beaux-arts, etc. Son enseignement comprend les matières suivantes : langue française, langues étrangères, morale, mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle, géographie, législation usuelle, comptabilité, dessin, travail manuel. Son personnel se compose d'un directeur, d'une quarantaine de professeurs et de quinze maîtres-répétiteurs. Ses élèves, au nombre de 700 environ,! sont -tous externes et, en principe, boursiers de la ville. Ils ne sont admis qu*à la suite d'un concours, qui a lieu, chaque année, au mois de juillet et qui est commun aux quatre autres écoles primaires supérieures : Arago, Colbert, Lavoisier et J.-B. Say.
BiBL, : Pour la bibliographie antérieure, V. P. FonciN, Essai sur le ministère de Turgot ; Paris, 1877, in-8. — E. Gbrlier, Voltaire, Turgot elles franchises du pays de Gex ; Genève, 1883, in-8. — A. Neymabck, Turgot et ses doctrines ; Paris, 1885, 2 vol. in-8. — - G.-E. Afanasiev, les Points principaux de l'œuvre de Turgot (en russe) ;