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VÉRONÈSE

d'architecture, de costumes, de couleurs que, malgré les chefs-d'œuvre de Titien et de Tintoret, l'école vénitienne ne connaissait pas encore. Faisant de ce banquet sacré une réunion glorieuse des célébrités contemporaines, il y avait groupé, sous les yeux indulgents du Christ éternel et de sa mère, les plus hauts potentats de l'Europe, François P^ de France, l'empereur Charles-Quint, le sultan SoHman 11, la reine Marie d'Angleterre, les seigneurs et les dames les plus illustres par leur valeur et leur beauté, Eléonore d'Autriche, Alphonse d'Avalos, Vittoria Colonna, les cardinaux Navagero et Charles de Lorraine; puis, sur le devant, entre les tables, placés, comme musiciens, les grands artistes vivants de Venise, Titien, tenant la contrebasse, Bassano, flûtiste, Tintoret, violoniste, et lui-même, Paoîo, jouant de la viole, avec son frère Benedetto, derrière lui, debout, levant sa coupe pleine. Sans doute, le sujet religieux disparaît dans l'éblouissement de cette fête princière; cependant, la hardiesse du peintre à manier et poétiser l'anachronisme pittoresque s'y montre si vive et si spontanée, que la dignité, noble et affable, du Christ et de sa mère, n'y semble nullement compromise par cette promiscuité de convives inattendus, non plus que les opulents seigneurs, les dames superbes, les libres artistes ne semblent déplacés et inconvenants dans cette apothéose pompeuse où l'enchantement de la lumière et de la vie associe et confond les divins humanisés et les mortels divinisés. Ce festin triomphal devait être bientôt suivi par quatre autres nouveaux banquets évangéhques qui, sans égaler les Noces de Cana pour le nombre et la variété des convives non plus c[ue pour la magnificence de la mise en scène, comptent encore, néanmoins, parmi les œuvres les plus magistrales du xvi® siècle ; le Repas chez Simon, au couvent San Sebastiano (auj. musée Brera, à Milan); le Repas de Grégoire le Grand, à Monte-Berico, près de Vicence; le Repas chez Lévi, pour l'église San Zanipolo (Académie des beaux-arts, à Venise); enfin, un second Repas chez les Pharisiens, pour les Servîtes à Venise, que la sérénissime République devait, un siècle plus tard, en 4665, envoyer en cadeau au roi Louis XIV (musée du Louvre).

L'exécution rapide de ces grandes toiles pour lesquelles le peintre ne se faisait aider que par un petit nombre de collaborateurs, ne l'empêchait pas d'achever d'autres peintures, de moindres dimensions, mais de perfection égale, dont la plupart sont justement célèbres. Telles sont, avec les épisodes complémentaires du Martyre de saint Sébastien, à Saint-Sébastien (sans p*arler de nombreux retables et fresques dans les églises et palais de terre-lerme, à Brescia, Vérone, Padoue, etc., et de nouveaux plafonds dans le Palais Ducal) ; telles sont le Mariage de sainte Catherine (égl. Santa Caterina), la Sainte Famille, Sainte Catherine et Saint Antoine (San Francisco délia Vigna), V Adoration des bergers (San Giuseppe di Castello), Moïse sauoé des eaux (musée de Madrid), la Famille de Darius (National Gallery), les Repas d^Emmaûs (mus«pes du Louvre et de Dresde), etc. Son incroyable activité fut à peine ralentie durant un court séjour à Vérone, en 4 566 , pour épouser la fille de son ancien maître, Elena Badile^ et Ton ne constate pas, sans admiration, qu'à celte période de maturité débordante, se rattache encore l'exécution du vaste ensemble de fresques qui décorent la villa des Barbaro, à Maser, près de Trévise.

C'est dans ce palais champêtre, durant ses villégiatures. Télé, chez son ami Danlele Barbaro, que son génie abondant et aimable s'est répandu avec le plus de fantaisie aimable et de noble familiarité en visions ou représentations plastiques et pittoresques d'une haute et irrésistible séduction. Soit qu'au gré d'un caprice toujours magnifique et élégant, il assemble, dans les voûtes, les divinités de l'Olympe, sous le nom des Planètes, ou qu'il y penche, sur des balustrades, des têtes curieuses dé dames et de serviteurs, soit qu'il évoque, dans les

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niches des parois ou dans les tympans des voussures, des apparitions exquises de Muses ou de Vertus, ou qu'il fasse sortir, en trompe-l'œil, d'une porte ou d'un lambris, l'image même de ses hôtes, poète visionnaire, portraitiste ou paysagiste, il s'y montre partout un mer-

La Sainte Famille, de Paul Véronèse (Musée du Louvre.

veilleux artiste. Nulle part on n'est mieux ressaisi par ce rêve enchanté où vécurent, dans la joie ardente de vivre et l'ivresse d'une érudition aimable, les lettrés et les artistes de la Renaissance. Nulle part, non plus, l'art de peindre n'exerce une séduction plus franche et plus durable par l'association spontanée des formes souples et vives et des colorations expressives délicieusement accordées.

Le passage de Henri IIÏ, roi de France, à Venise, en 4574, la mort de Titien le 27 août 4576, l'incendie du Palais Ducal le 20 déc. 4577, qui anéantit les grandes oeuvres des maîtres du xv^ et du xvi^ siècle, marquent, dans la vie régulière et sédentaire de Véronèse, quelques circonstances où son génie trouva encore des occasions nouvelles d'affirmer sa supériorité. C'est durant les quinze dernières années de sa vie que, devenu, à son tour, plus que Tintoret trop excessif et trop personnel pour être suivi, le vrai chef de l'école vénitienne, il acheva, au Palais Ducal, la Sala del Collegio, et, dans la salie renouvelée du Grand Conseil, la Prise de Smyrne et la Réponse de Sculari, complétant son œuvre et marquant l'apogée de son génie poétique et pittoresque par le célèbre plafond de V Apothéose de Venise. Nobles et marchands de ^Venise, princes, ecclésiastiques, amateurs l'accablent de commandes. Toutes les régions de Venise et celles de la province réclament- des tableaux de sa main. Chaque fois pourtant qu'il en retrouve l'occasion, il retourne, avec plus de plaisir encore, à ses travaux de fresquiste. Dans la région de Trévise, notamment, où il est devenu propriétaire, plusieurs villas, aujourd'hui détruites ou presque abandonnées, conservaient encore, au siècle dernier, d'admirables ensembles décoratifs. Ses tableaux de chevalet, datant de cette période, sont presque innombrables. Il n'est guère de musée qui n'en possède quelques-uns. Le vigoureux travailleur mourut en pleine force, emporté, le 49avr. 4588, par une pleurésie qu'il avait prise en suivant une procession à Trévise. Après des obsèques triomphales, il fut enterré au milieu de ses chefs-d'œuvre., à Saint-Sébastien.

Aux yeux de beaucoup d'artistes, Paul Véronèse est le plus grand des peintres de Venise. Non qu'il ait possédé

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