WATTEAU
son ami Hénin deviennent ses compagnons do travail, Crozat redouble de prévenances et lui offre un logement dans son hôtel, en 1715. C'est le moment où Paris, délivré par la mort du vieux Louis XIV d'un long régime de pruderie maussade, reprend, avec la Régence, des habitudes de vie libre et joyeuse. Les comédiens italiens, exilés depuis 1697, rentrent en triomphe. Dans Thôtel de Crozat, à Paris, ce ne sont que concerts et séances musicales; dans sa villa, à Montmorency, ce ne sont que réceptions, collations, divertissements. De tous côtés, au théâtre et à la ville, se succèdent les fêtes galantes ; le peintre n'a qu'à regarder pour produire des chefs-d'œuvre d'élégance vive et rieuse, de coquetterie aimable, tendre ou passionnée. Les beaux peintres vénitiens qu'il consulte chaque jour chez Crozat, Titien, Giorgione, Campagnola, Véronèse, les Bassan, fîguristes et paysagistes, qu'il étudie avec passion, faisant des esquisses d'après leurs tableaux, copiant presque tous leurs dessins, lui donnent d'utiles conseils dont il profite avec entrain. « Longue période de rêverie et d'étude, dit P. Mantz. Il montre alors une grande diversité de caprices et des ambitions compliquées. C'est une douce flânerie dans l'idéal. » On peut rapporter à cette période les études de vues mythologiques, sous des influences vénitiennes et flamandes, telles que le Jupiter et Antiope et le Jugement de Paris, de la collection Lacaze, beaucoup de portraits et groupes de musiciens, la plupart des scènes et figures de la Comédie italienne, soit que le peintre les ait esquissées au théâtre même, soit qu'il les ait peints le plus souvent d'après des amis et des modèles en travestis.
Peu de temps après sa réception définitive à l'Académie qui lui attirait trop de visites, Watteau quitta l'hôtel Crozat, pour se retirer d'abord chez le marchand Sirois, puis, vers la fin de 1718, avec son ami Nicolas Veughels, académicien et futur directeur de l'Académie de France à Rome, dans un quartier plus retiré, au faubourg Saint- Victor. De cette époque datent la Leçon de musique (coll. Richard Wallace, à Londres), et probablement la Finette et V Indifférent (coll. Lacaze, au musée du Louvre). C'est vers la fin de 1719 que le peintre, de plus en plus maladif et inquiet, partit pour Londres, où il semble avoir été attiré à la fois par le désir d'aller consulter un célèbre médecin, le docteur Mead, et celui d'améliorer sa situation matérielle, en se faisant connaître des amateurs anglais. Il y resta probablement tout l'hiver et le printemps suivant, car on ne le retrouve à Paris, présenté à Rosalba Carriera, accompagné d'un Anglais, qu'au mois d'août 1720. Ses œuvres, en effet, furent appréciées à Londres, et, au dire de Gersaint, bien payées. Il y peignit, pour le docteur Mead, les Comédiens Italiens (coll. Camille Groult, à Paris) et V Amour paisible (coll. empereur d'Allemagne, à Berlin. Exposition universelle de Paris, 1900), et peut-être aussi les quatre tableaux de Buckingham Palace (deux Fêtes champêtres, Scène de M. de Pourceaugnac, Arlequin et Pierrot). C'est à Londres aussi qu'il se lia avec les graveurs français, résidant en Angleterre, Bernard Baron et Philippe Mercier, et dessina leurs portraits (British Muséum) ; ce dernier, peintre à ses heures, imita même ses peintures : V Escamoteur (coll. Lacaze, musée du Louvre) est un spécimen de ses contrefaçons.
Au retour d'Angleterre, où il avait beaucoup souffert des brouillards et de l'isolemejit, Watteau se retrouva avec plaisir au milieu de ses amis, Gersaint, Crozat, Caylus, Antoine de La Roque, Julienne, Spoede, mais avec une santé de plus en plus compromise. Dès son arrivée, il travaille au Rendez-vous de chasse (coll. Richard Wallace, à Londres), et, descendu chez Gersaint, peint « pour se dégourdir les doigts » la fameuse toile qui devait servir d'enseigne à la boutique du marchand de tableaux. V Enseigne, coupée, on ne sait ni pourquoi, ni à quel moment, en deux morceaux, achetée par le roi de Prusse, est aujourd'hui au Palais Impérial de Berlin. A
mesure que ses forces physiques diminuent, son ardeur au travail semble s'accroître. Au printemps de 1721, il désire aller à la campagne, et son ami, l'abbé Haranger, l'installe, à Nogent-sur-Marne, dans une petite maison prêtée par Philippe Le Fèvre, intendant des musées. Il y fait venir, pour travailler avec lui, son ancien élève, Pater, vis-à-vis duquel il croit avoir des reproches à se faire. Il peint, pour le curé de Nogent, un Christ en xroix. Il fait le projet d'aller à Valenciennes pour revoir sa famille ; mais les forces lui manquent pour partir ; après avoir pris ses dernières dispositions, partagé ses dessins, qu'il considère comme la meilleure part de son œuvre, entre ses quatre amis, Julienne, l'abbé Haranger, Hénin et Gersaint. il meurt dans les bras de ce dernier. Telle fut la courte vie, inquiète et laborieuse, du grand artiste, modeste et sincère, qui, en renouvelant l'art de la peinture, dans sa conception et dans sa technique, remit le génie français, presque constamment soumis, depuis deux siècles, à l'influence exclusive des traditions italo-classiques, dans la voie traditionnelle de l'observation Ubre et vivante, et prépara ainsi l'évolution des écoles modernes. Ses contemporains, tout en admirant grandement le charme poétique de ses fantaisies champêtres et galantes, et la vivacité, souple et libre, de ses incomparables dessins, ne paraissent pas, en général, avoir compris la portée de la révolution qu'il accomplissait. Beaucoup ne virent en lui qu'un rêveur aimable et spirituel, tandis que son coup de génie avait été surtout de rappeler partout, dans la rêverie comme ailleurs, les peintres à un sentiment plus vif et à un respect plus constant des beautés immédiates de la réalité vivante en même temps qu'au goût des colorations franches et joyeuses, sous une action plus déHcate et plus vive de la lumière. Les trop rares portraits de Watteau, celui de J.-jB. Pater, sculpteur, père du peintre (musée de Valenciennes), celui de M. de Julienne (coll. C. Groult, à Paris), et V Enseigne de Gersaint (Palais impérial de Berlin), montrent avec quelle résolution il ouvrit la route à Chardin, La Tour, aux Saint- Aubin, et, par eux, à tous les peintres de la vie contemporaine au XIX® siècle. La chronologie de ses œuvres est d'autant plus difficile à établir qu'elles furent exécutées en un petit nombre d'années. Les plus personnelles, les plus franches et les plus libres sont les plus proches de sa mort. Il en laissa un grand nombre d'inachevées qui furent probablement terminées par des élèves, et, de son vivant même, ses imitateurs furent nombreux et surtout très habiles. De là, des confusions fréquentes entre lui et eux, notamment Lancret et Watteau, que les travaux de la critique moderne ont néanmoins judicieusement éclaircies. Ses œuvres authentiques sont extrêmement disséminées. Parmi les collections publiques ou privées qui ont recueilli ses œuvres les plus importantes, on peut citer, en France, le musée du Louvre {l'Embarquement pour Cythère, le Gilles, la Finette, Vlndifférent, V Assemblée dans un Parc, le Faux Pas, etc.), le musée de Valenciennes {Portrait de J.-B. Pater), le musée Condé à Chantilly {Fête champêtre, l'Amour désarmé), la collection Groult, à Paris (le Flûteur, les Comédiens italiens, le Portrait de M. de Julienne, et de nombreux dessins), en Russie, le musée de l'Ermitage et les collections particulières du tsar au Palais d'Hiver, à Gatchina et à Tzarkoié-Sélo {le Savoyard et sa marmotte, le Mezzelin, etc.) ; en Allemagne, le musée de Dresde {Réunions en plein air. Amusement champêtre,), le musée de Berlin (l'Amour au théâtre français, f Amour au théâtre italien, la Collation), la collection de l'empereur d'Allemagne, la plus riche de toutes, avec douze pièces (l'Embarquement pour Cythère, composition définitive, les deux parties de l'Enseigne de Gersaint, le Plaisir pastoral, l'Amour paisible, la Leçon d'amour ^ le Concert, l* Assemblée dans un parc, les Comédiens français, la Danse, la Mariée de village) ; en Belgique, la galerie du duc d'Arenberg (la Signature du contrai) ;