‹ La Grande encyclopédie (volume 2)Chapitre 590 sur 633 · XÉNOPHON · texte numérisé non relu

XÉNOPHON

lontaires mercenaires grecs, Xénophon, après avoir consulté pour la forme Socrate et l'oracle d'Apollon, part pour l'Asie, où il reste deux ans. On sait comment tourna l'aventure. Cyrus mourut à Cunaxa (sept. 401), et les mercenaires grecs — Arcadiens, Achéens, Athéniens, Thessaliens, Lacédémoniens, Thraces — durent aussitôt regagner leur patrie à travers mille périls et difficultés où ils eurent pour guide habile Xénophon, qui, pourtant, n'était pourvu d* aucun grade dans l'armée. En 399, les restes de cette imprudente expédition parvenaient aux bords du Pont-Euxin et en Thrace. A la suite de la guerre d'Ionie (399-896), Xénophon se lie avec Agésilas, roi de Sparte, qui, après avoir dirigé plusieurs campagnes heureuses contre les satrapes de l'Asie Mineure, fut rappelé précipitamment en Europe afin de lutter contre la coalition menaçant sa patrie (Thèbes, Athènes, Corinthe, Argos, la îhessalie : guerre de Corinthe, 395-387). La coalition est vaincue à Corinthe (juil. 394), puis Agésilas culbute, aux Thermopyles, la cavalerie thessalienne et défait à Coronée (août) les confédérés thébains et athéniens. Xénophon était à ses côtés durant le combat; aussi fut -il, celte année-là même, frappé par ses concitoyens d'une sentence de bannissement perpétuel pour cause de laconisme ou prédilection trop marquée pour Laccdémone. Sa disgrâce s'explique : depuis longtemps, son attitude était au moins singulière. Il ne paraît pas s'en être douté, dans son enthousiasme naïf pour la ville de Lycurgue, qu'il estimait l'idéal de la cité antique, réglant sa vie, élevant ses fils selon les traditions doriennes. De plus en plus, il devient l'ami, le confident, le conseiller peut-être d'Agésilas, qu'il accompagne dans toutes ses expéditions jusqu'au traité d'Antalcidas (387). — Après Coronée, Xénophon s'était retiré chez les Spartiates, qui lui accordèrent le titre de proxène et lui donnèrent (vers 387) une maison, des esclaves, un domaine à Scillonte, petite ville d'Elide, sise près d'Olympie. C'est là qu'il vécut une trentaine d'années encore, en compagnie de sa femme Philésia, de ses fils Gryllos et Diodoros (surnommés les Dioscures), menant l'existence d'un seigneur féodal érudit parmi les bois, les prés et les eaux, partageant ses loisirs entre la chasse et les lettres, sacrifiant aux dieux, offrant à ses amis, dit son biographe, une large hospitalité. C'est à Scillonte qu'il écrivit la plupart de ses ouvrages historiques (sauf les deux premiers livres des Helléniques, rédigés à Athènes, de 403 à 401). Peut-être, après l'échec des Spartiates à Leuctres (371 av. J.-C), fut-il obligé par une invasion des Eléens de se réfugier à Corinthe. Sur ces entrefaites (367), Athènes, réconciliée avecLacédémone, rapporta, sur la proposition d'Eubulos, le décret d'exil. Xénophon ne rentra probablement pas à Athènes, mais il envoya ses deux fils lutter dans les rangs des Athéniens contre les Thébains à Mantinée (362). L'un d'eux, Gryllos, périt glorieusement. Le père accueillit la sombre nouvelle avec l'àpre courage d'un stoïcien : « Je le savais mortel », dit-il simplement. Puis il acheva le sacrifice commencé. C'est à Corinthe même que Xénophon passa les dernières années de sa vie. Il y acheva plusieurs de ses livres, notamment le Traité sur les revenus de l'Attique, son dernier et l'un de ses meilleurs ouvrages. Telle fut celte active carrière. L'CEuvRE. — Xénophon n'est ni un esprit, ni un écrivain de premier ordre, mais il faut louer en lui une âme saine, honnête, bien pondérée, et une très belle intelligence, droite, lumineuse, avisée. Il est, par excellence, un socratique, partisan, en sa qualité d'aristocrate campagnard et de xaXoç xàyaOoç, de la vie pratique et utile, « de la vie harmonieuse, à la fois physique et morale, où le corps dépense sa vigueur et se joue sous la discipline d'une âme bien réglée (Croiset) ». Il cultive tour à tour les sports, la guerre, les occupations rurales, la chasse, qu'il recommande dans un de ses traités. On peut donc distinguer en lui : l'élève de Socrate {Apologie, Mémorables, Banquet); le soldat {Anabase, Equitation, Hipparque) ; le chef de famille {Economique) ; le poli-

tique, exprimant son opinion sévère sur la démocratie {Fievenus, Hiéron, République de Sparte) ; l'historien proprement dit {Helléniques, Agésilas); le romancier {Cyropédie), qui conte en perfection.

4^ Dans ï Apologie, Xénophon expUque pourquoi Socrate ne voulait pas présenter sa défense. Il réfute les calomnies auxquelles le philosophe fut en butte, et il rend hommage à la modération, à la vaillance, à la fiei*té sans ostentation dont il fit preuve au cours de ce procès, où, comme le déclare Cicéron, il parut « non comme un suppliant et un coupable, mais comme un maître et un souverain ». — Les Mémorables de Socrate (4 livres) sont un recueil de souvenirs consignés par le plus aiFectueux des disciples. Rien de plus charmant que ces dialogues où le sage est mis en scène, prêchant sur le mode familier, suivant son usage, la piété, la justice, la tempérance et le courage, exposant ses vues sur le bien, le beau, la politique. Pour conclure, Xénophon, comme Platon, exalte l'exemplaire fermeté de ce juste qui meurt en souriant, soutenu par son démon. — Le Banquet est une causerie vive, plaisante et courtoise, qui effleure avec aisance les sujets les plus divers (les parfums, l'éducation des femmes, la danse, l'ivresse, etc.). Chacun des convives, Critobulos, Charmidès, Antisthénès, Hermogénès, Philippos et Socrate en personne, vante ce qu'il préfère : la justice ou la beauté, la pauvreté, les vertus morales, l'amitié, etc.

2^ UAnabase, ou récit de la marche à travers la Haute- Asie, retrace en détail les faits saillants de l'expédition, depuis le départ des Grecs jusqu'à leur retour si pénible (traversée du désert de Syrie, de la Babylonie, bataille de Cunaxa, mort de Cyrus, guet-apens de Tissapherne, découragement des mercenaires, livrés à leurs seules ressources, passage de l'Arménie dans la neige, souffrances multiples, etc.). Ce chef-d'œuvre de narration, enrichi de portraits brillants et de descriptions pittoresques, tranche sur l'histoire générale, a dit Taine, « comme un temple de marbre sur le promontoire de Sunium ». — VEquiiation, traité technique d'hippologie, étudie les règles d'élevage et de dressage, les soins qui s'imposent au palefrenier (écurie, nourriture), les exercices variés du manège, la façon de manier le cheval vicieux, le cheval de combat, le coursier de parade. En terminant, l'auteur décrit l'armure du cavalier et de sa monture et enseigne l'emploi du javelot. — V Hipparque {commandant de la cavalerie) énumère les devoirs généraux et particuliers de la fonction (recrutement, manœuvres, ordonnance des escadrons, évolutions appropriées aux jours de fête, aux processions et aux exercices de l'hippodrome, marches de guerre, ruses militaires, prestige du chef aux yeux des soldats). On devine en l'auteur un bon capitaine.

3** L'Economique est une série de dialogues qu'on peut diviser en deux parties. Dans la première, Socrate discourt avec Critobulos sur les principes de l'économie, qu'il définit Varé de bien gouverner sa maison {résidence, domaine, revenus) ou celle d'un autre, et il fait un superbe éloge de l'agriculture, qui procure les plus saines jouissances, dispose le corps aux travaux guerriers, enseigne la justice et la libéralité, enfante et nourrit les arts. Dans la seconde, il reproduit un entretien qu'il eut avec Ischomachos, et où celui-ci rappelle avec beaucoup de bonne grâce comment il fit l'éducation de sa toute jeune femme, ignorante encore des choses du ménage.

4« L'opuscule intitulé les Revenus de l'Attique, œuvre de vieillesse, traite des moyens d'augmenter la fortune publique, et contient de précieux documents sur les ressources métallurgiques et financières d'Athènes. — Le Hiéron flétrit la tyrannie égoïste et violente, en montre les périls et les souffrances, et prouve que les tyrans sont plus à plaindre que les simples particuliers. — La République de Sparte est un ingénieux plaidoyer en faveur de la législation lacédémonienne et un commentaire enthousiaste de l'œuvre àe Lycurgue, dont il met en relief les points essentiels. C'est l'œuvré d'un rhéteur partial.

5** V Histoire grecque (Helléniques) ^ ou continuation de l'œuvre de Thucydide en sept livres (de la vingt et unième année de la guerre du Péloponèse à la journée de Mantinée, 363), est un résumé qui manque un peu d*ampleur, d'exactitude et d'impartialité. L'auteur y méconnaît les nobles caractères d'Epaminondas et de Pélopidas, et rapporte les fails avec une sécheresse excessive. — La Vie d'Agésilas est, d'un bout à l'autre, un panégyrique, un dithyrambe plus qu'une biographie. Il énumère ses exploits en Europe, en Asie, détaille longuement ses vertus : désintéressement, continence, patriotisme, noblesse de sentiments, bonté. Nulle ombre à ce portrait. Le style est parfois monotone par son élégance soutenue.

6^ Dans la Cyropédie (ou Education de Cyrus le Grand) y Xénophôn, sans s'astreindre à la fidélité de l'histoire, « a tracé le modèle d'un gouvernement juste; il a montré en philosophe l'union de la grandeur et de la bonté, sans omettre aucun des devoirs d'un prince attentif et moà&v^((Aç,èvQii, Lettre à Quintus, ï, 8, i9) ». Les huit livres dont se compose ce roman historique et surtout moral se partagent en trois sections : dans la première, figure Cyrus enfant, espiègle, turbulent et spirituel; la seconde expose ses conquêtes (victoires en Arménie, en Chaldée, en Assyrie, en Lydie) ; la troisième offre à notre admiration le monarque au sceptre invincible régnant sur l'Asie subjuguée et mourant dans son lit, après avoir harangué ses enfants en vrai platonicien.

Le style. — Il est d'une variété, d'une souplesse, d'une élégance merveilleuses. La phrase, à la fois savante et naturelle, est transparente, paisible, légèrement animée, sans fâcheux artifices. L'esprit ne s'y étale pas d'une façon prétentieuse, mais circule par un charme insinuant, aimable, gracieux et continu, qui pénètre la trame de tout le discours, comme chez Féneîon et Voltaire. On appelait Xénophôn la Muse ou V Abeille attique, pour qualifier la douceur de sa langue qui, pourtant, ne semble pas absolument irréprochable aux puristes ; mais il n'a rien d'un rhéteur ni d'un sophiste. Plus qu'écrivain, plus que philosophe, historien, politique ou moraliste, il fut un lettré et un « honnête homme » dans toute la force du terme. Victor Glachant.

BinL. : Editions. Edit. princeps, chez les Junte (Venise, 1516), Schneider, Bornemann et Sauppe (Leipzig, 1790- 1849,6 vol.). — Bibliothèque Didot (Paris, 1839), Sauppe (Leipzig, 1865-67, 5 vol. in-8, et 1867-70, 5 vol. ia-16). - Ed. particulières, très importantes et nombreuses (critique et commentaire du texte) : I» Ana6a.se, éd. Kruger (1830), DiNDORF (1855 et 1857). Cobet (1859), Rehdantz (1863), HuG (éd. critique, 1878) ;2" Helléniques : Dindorf (Oxford, 1852), Breitenbach (1873), Bûchsenschûtz (1860-76), Keller (1890, éd. critique); 3» Cyropédie : Dindorf (Oxford, 1857), Hertlein (3« éd., 1876). A. Hua (éd. critique, 1878), HÉMARDINQUER a écrit un bon Essai sur la Cyropédie; 4° Mémorables : Dindorf (Oxford, 1862), Kûh- NER (Leipzig), Breitenbach (Berlin), Gilbert (Leipzifi-, 1888, éd. critique). Citons encore les excellentes éditions classiques françaises de l'Anabase parDûRRBACH et Couvreur, et les éd. du Banquet par Bornemann (1824), de la Rép.deLacédémonep&rllAkSE (1833), delà Rép. d'Athènes par KiRCHHOFF (Berlin, 1874), de l'Economique (ch. ixi) par Graux (Paris, 1878), Des Revenus, par Zurborg Berlin, 1876j. — • Riemann, Qua rei critica: tractandœ ratione Hellenicon Xenophontis textus constituendus sit, thèse doctorale ; Paris, 1879. — Alf. Croiset, Xénophôn, son caractère et son talent, thèse doctorale ; Paris, 1872, in-8. — Du môme, Hist. de la littér. grecque., t. IV. — Sur l'Itinéraire des Dix mille, V. les ouvrages de Robiou (Paris, 1873), Strecker (Berlin, 1880), Treuenfeld (Naumburg, 1890).

Traductions. E. Pessonneaux(1873, 2 vol.; revision des anciennes traductions de Dacier, Larcher, Levêque, Gail, etc.). — Talbot (Paris, 1874, 2 vol, in-12). — Extraits traduits par V. Glachant (Paris, 1895, in-12). — Intéressante traduction du Traité de l'Equitation.'par P.-L. Courier, accompagnée d'un texte grec correct, collationné sur les manuscrits. — Sturz, Lexicum Xenophonteum; Leipzig, 1801-4, 4 vol. in-8. — Sauppe, Lexiloqus Xenophonteus; Leipzig, 1868.

XÉNOPHÔN d'Ephèse, romancier grec, vivait, croit-on, au m® siècle de notre ère» Comme sa date, sa biographie est, d'ailleurs, totalement inconnue. Son ouvrage, intitulé Récits éphésiens ou Ephésiaques ('E^saiaxà), roman

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en cinq livres, abrégé peut-être des àix livres que, selon Suidas, il comptait à l'origine, expose les mésaventures qui séparent, aussitôt après leur hymen, la jeune Anthéia et le bel flabrocomès, victime de la rancune d*Eros, offensé par ses dédains. Les deux époux se sont juré réciproquement un serment de fidélité qu'ils tiennent, en dépit des dangers de toute nature qu'ils courent, malgré la protection d'Apollon, d'Artémis et d'Isis. La scène se passe sur les bords de la Méditerranée (ïonie, Rhodes, Chypre, Cilicie, Syrie, Egypte, Sicile, Grande-Grèce), à une époque incertaine de l'empire romain, peut-être sous les Antonins. Le réalisme du cadre, qui n'a plus rien de fabuleux, ainsi qu'une louable tendance à la composition moins lâche, constituent la nouveauté de cet essai, qui renferme quelques tentatives d'esquisse psychologique, mais point de portraits achevés. Malheureusement, les mœurs y sont faibles et la vie en est absente. La narration, simple, rapide, légère, mais superficielle et sèche en général, manque, non d'élégance ni de précision, mais de vigueur et d'originalité. Cette manière sent récole. La diction, altérée par l'influence de la sophistique contemporaine, et parfois négligée, n'a rien de classique ni d'attique. En somme, Xénophôn est très inférieur à son imitateur Héliodore, l'auteur de Tfiéagène et Charidée. — Les principales éditions des Ephésiaques sont celles d'Ant.Cocchi (Londres, 1726, in-8, avec une version latine) ; du baron de Locella (Vienne, 4796, in-4; excellente) ; de Hofman-Peerlkamp (Haarlem, 1848, in-4; grec-latin), auteur d'une dissertation latine sur Xénophôn (4806); de Passow (dans le Corpus scriptorum eroticorumgrœcorum, Leipzig, 4833, in-S). Traductions françaises de Bauche (Paris, 4736, in-8) et de Jourdan (Paris, 4748, pet. in-8, figures); cf. aussi la Bibliothèque des romans traduits du grec, t. Vit (1797), la traduction anonyme de 4823 (Paris, in-8) et la traduction italienne de 48*00 (Paris). Victor Glachant.

BiBL. : A. CiiAssANG, Hist. du roman et de ses rapports avec l'histoire dans Vantiquité grecque et latine ; Paris, 1862, in-12). — Enfin, et surtout, Ë. Rohde, Der griechische Roman und seine Vorlœufer ; Leipzig, 1876, et Croiset, Histoire de la littérature grecque : Paris, 1899, t. V, ch. Y[ pp. 792 et 793. *

XENOPOL (A.-D.), écrivain roumain, né le 23 mars 4847, fils de Démètre Xenopol, originaire de Macédoine. Procureur de 4874 à 4878, avocat jusqu'en 4883, il est enfin nommé professeur d'histoire à l'Université de lassy. A part quelques publications de caractère financier (Etudes économiques, 4882; l'Agio, 4884, in-46; la Situation financière de la Roumanie, Bucarest, 4887, in-46), et quelques productions d'ordre littéraire et artistique, toutes les autres sont des études historiques. Il débuta par des manuels d'enseignement et publia bientôt un grand ouvrage sur les Guerres entre les Russes et les Turcs et leurs conséquences sur les pays roumains (2 vol.), lequel eut une influence énorme sur la formation de l'esprit politique roumain; on peut dire, qu'en fait de politique extérieure, cet ouvrage est encore la justification historique de l'attitude actuelle de la diplomatie roumaine. Xénopol s'attaqua, en 4884, au grand problème du moyen âge roumain et publia son ouvrage sur la Théorie de Roesler (lassy), traduit en français sous le titre plus vrai de : les Roumains au moyen âge, une énigme historique (Paris, 4885, in-8), qui n'eut pas le succès attendu. Quelques études de détail (Mémoire sur l'enseignement supérieur en Moldavie, lassy, 4885, ; la Festiuité scolaire de lassy, fait en collaboration avec C. jErbiceanu, 4885) précèdent son grand ouvrage sur V Histoire des Roumains de la Dacie Trajane (en roumain, 4885-93, 6 vol.), dont une édition française en deux volumes parut en 4895-96. En 4897, il publia le Mémoire sur le premier projet de constitution moldave en i 882 et la grande Généalogie de la famille Callimachi, tout en rassemblant d'énormes matériaux pour l'histoire du règne de Couza, le Caractère scientifique de l'his-

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