TITIEN
sous l'influence de Charles-Quint, du duc d'Urbin, de Paul III ou autres grands personnages pour lesquels il travaille, sous celle surtout de ses conseillers ordinaires, de ses amis et confrères, TArétin et Sansovino, le fameux triumvirat vénitien, on voit sa direction se développer dans le sens narratif et décoratif. Ses toiles deviennent plus grandes, les personnages plus nombreux, leurs mouvements souvent plus violents et leurs gesticulations plus dramatiques. Néanmoins, lorsqu'il n'est pas poussé, dans ce sens, par la nécessité du sujet, l'exigence des commandes, rémulation avec quelque rival, il retourne volontiers encore aux compositions plus calmes où il développe, avec plus de charme, les qualités saines et simples de son tempérament. Nous ne connaissons que par une gravure la Bataille de Cadore (achevée en 1337 au palais ducal et brûlée en l.o77), mais nous voyons que, dans cette composition tumultueuse et agitée, d'un mouvement et d'une vie extraordinaire, d'ailleurs, qui servira de prototype au Tintoret et à tous les peintres de batailles classiques, certaines figures, plus faites pour montrer la virtuosité de l'artiste que pour prendre part au combat, ouvrent déjà la voie aux insupportables maniéristes de la fin du siècle et des siècles suivants. Il y a bien aussi quelques hors-d'œuvre dans V Allocution du marquis del Vasto (musée de Madrid) et le grand Ecce Homo (musée de Vienne), mais lorsque Titien échappe à ces commandes officielles , il retrouve aussitôt toutes ses séductions avec la gravité sereine de sa contemplation pittoresque et plastique.
La Présentation au ^^mp/^ (Venise, Académie), en 4539, reste, pour cette époque, son chef-d'œuvre, dans l'ordre religieux, plus encore que Y Ange et Tobie, à San Marciliano, de la même année, plus même que les toiles mouvementées de Santa Maria délia Sainte (1542-44), la Descente du Saint-Esprit, les Evangélistes et les Docteurs, les trois plafonds de la sacristie (Sacrifice d'Abraham^ Caïn et AbeU David et Goliath) où la virtuosité du dessinateur et du peintre se montre sans doute, avec plus d'éclat, dans la plénitude de sa force et de sa liberté, mais non sans une certaine satisfaction d'elle même.
Avec les amateurs princiers, ses chauds protecteui'S, l'empereur Charles-Quint, le duc de Mantoue, les ducs d'Urbin, le peintre de beauté féminine et de portraits reste plus à l'aise. C'est l'époque où se succèdent la Madeleine, la Yt'nus couchée, la plus belle des nudités qu'ait peintes la Renaissance, la Hella di Tiuano (musée de Florence), les portraits justement célèbres de Charles-Quint avec un chien (1533, musée de Madrid), du Cardinal Ippolito di Medici, du Duc et de la Duchesse d'Urbin, de VArélin (1533, 1537, 1545, musée de Florence), peints d'après nature, de François l^ (1535, musée du Louvre) et ^'Isabelle d'Esté (1534, musée de Vienne), peints sur documents, etc. Chemin faisant, d'ailleurs, l'artiste retrouve toute sa fraîcheur dans les tableaux saints de petites dimensions (Vierge au lapin, Repos en Egypte, Saint Jérôme, vers 1530, musée du Louvre) qu'il achève ou qu'il répète. En 1545, il se rend à Rome, sur les instances du pape
r.RÂNDE ENCYCLOPÉDIE. — XXXI.
Le Repas d'Emmaûs, de Titien (Musée du Louvre).
Paul III ; l'admiration qu'il éprouve pour les grandeurs de l'art antique et de l'art contemporain se traduit immédiatement chez lui par des recherches marquées de formes plus accentuées. En 1548, 1550, 1551, il passe presque tout son temps, à Augsbourg, près de l'empereur Charles- Quint et de son fils, bientôt Philippe II, dont il restera, jusqu'à sa mort, le pensionnaire, le correspondant et le fournisseur assidu, aussi bien pour les nudités païennes que pour les images religieuses. Durant cette dernière période, l'activité du vieillard, toujours vert, semble s'exaspérer plutôt que se ralentir. Ses conceptions narratives, sacrées ou profanes, deviennent de plus en plus savamment équilibrées et mouvementées : Descente du Saint-Esprit (do46, Santa Maria délia Sainte); Repas d'Emmails (1547, musée du Louvre) ; Martyre de saint Laurent (1558, Gesuiti, à Venise) ; Couronnement d'épines (1558, musée du Louvre); Christ au jardin (1562, Escurial) ; la Trinité (musée de Madrid);' et en même temps, la Danaë (musée de Naples), Vénus et Cupidon (musée de Florence), Jupiter et Antiope (musée du Louvre) et les innombrables Vénus et Adonis, Diane et Actéon, Diane et Calisto, etc., épars dans les musées d'Europe! Sa technique, tout en s'assombrissant et s'alourdissant
quelquefois, devient plus hardie, plus puissante, plus opulente, plus libre encore, en se simplifiant chaque jour ; à la tin, comme Frans Halsplustard, il saura tout dire avec quatre ou cinq couleurs.
Les portraits de ces dernières années peuvent surtout compter parmi ses plus beaux : tels le pape Paul m et ses neveux (1546, musée de Naples); Charles- Quint à cheval (musée de Madrid); Charles -Quint à pied (musée de Munich) ; Philippe II (musée de Madrid) ; le Chancelier Granvelle (musée de Besançon) ; le Cardinal Beccadelli (musée de Florence) ; Lavinia Vecelli (musée de Dresde) ; l'antiquaire Strada (musée de Vienne). En 1596, à l'âge de quatre-vingt-dixneuf ans, il travaillait encore à une Pieta (Acad. de Venise), au milieu d'innombrables ébauches et projets dont son atelier était rempli, lorsqu'il y tomba, frappé de la peste, en même temps que son tils Orazio, le 27 août 1576. Bien que l'ensevelissement dans les églises fût alors interdit, la Seigneurie n'hésita pas à faire exception pour le grand artiste. Malgré la terreur qui planait sur la ville, une procession solennelle conduisit ses restes à Santa Maria de Frari. Titien mourut dans la gloire, comme il avait vécu. L'histoire de l'art n'offre point l'exemple d'une carrière plus longue, plus laborieuse, mieux remplie. Parmi ce groupe de génies supérieurs, Léonard de Vinci, Michel- Ange, Raphaël, Corrège, qui, au xvi<^ siècle, portèrent l'art de la peinture à une perfection qui ne sera probablement jamais dépassée, Titien, pour la technique et le maniement des couleurs, comme pour la saine inspiration de ses conceptions poétiques, la franchise puissante de son naturalisme vigoureux et délicat, son intelligence de la vie et son amour de la beauté, ne tient pas la moindre place. C'est celui de tous dont l'influence s'est exercée le plus constamment sur les peintres les plus divers, dans tous les pays. [C'est dans l'étude passionnée de ses œuvres, admirées au loin autant qu'à Venise, que tous les conduc-