‹ La Grande encyclopédie (volume 2)Chapitre 8 sur 633 · THIERS · texte numérisé non relu

THIERS

douanières (fers fabriqués au bois, rails étrangers, Zollverein)j les travaux publics (achèvement des monuments de Paris), les colonies ^budget de l'Algérie et opérations militaires), que la politique extérieure proprement dite (réponse au duc de Fitz-James sur Falliance anglaise, i*^"^ juin 1836). Se fondant sur le traité de la quadruple alliance, il voulut intervenir en Espagne : mais le roi s'y opposa, et il donna sa démission. Réélu député d'Aix (4 nov. 1837), il fut un des chefs de la coalition qui se forma contre le ministère Mole, c.-à-d. contre la politique personnelle du roi. Il revint au pouvoir, comme ministre des affaires étrangères et président du conseil, le 1®"^ mars 1840, obtint de l'Angleterre que les restes de Napoléon fussent ramenés en France, combattit les projets de réforme électorale ou parlementaire, essaya de soutenir Méhémet- Ali contre la Turquie (V. Turquie), fut déjoué par la signature du traité de la quintuple alliance à Londres (15 juil. 1840), n'en devint que plus belliqueux tout en rédigeant en termes mesurés la note du 8 oct. ; enfin, le parti de la paix l'ayant emporté après la tentative de L.-N. Bonaparte (V. Napoléon III) à Boulogne, il donna sa démission (28 oct.). Chef du tiers parti ou centre gauche, il lutta dès lors, pendant huit ans, contre le ministère Guizot (V. ce nom), qui n'était plus à ses yeux un rival d'influence, mais le porte-paroles du roi : son discours du 27 mars 1846 est même, comme il l'appelait, une vraie « philippique ». Il lie partie avec Odilon Bairot (V.ce nom), chef de la gauche dynastique, et se déclare hautement du « parti de la Révolution en Europe ». Bien qu'il soit souvent sur la brèche, il n'en poursuit pas moins son Histoire du Consulat et de VEmpire^ faisant, suite à l'histoire de la Bévolutioii française (Paris, 1843-62, 20 vol. in-8; table analytique, t. XXI, publié en 1869 ; atlas in-fol. de 66 cartes). Il ne prit aucune part à la campagne des banquets, qui aboutit, non à réformer, mais à détruire le régime qu'il avait fondé (V. Février 1848 [Journées de]) ; dans la nuit du 23 au 24 févr. 1848, il parvint à former avec 0. Barrot un ministère de gauche. Mais le roi auquel on était venu dire que le peuple ne se contenterait pas d'un cabinet présidé par M. Thiers, s'excusa auprès de lui et chargea 0. Barrot, seul, de constituer un ministère. Il ne conseilla ni l'abdication du roi, ni la régence de la duchesse d'Orléans : il ne sut même pas que celleci se rendait à la Chambre pour se faire proclamer régente : il quitta Paris. Il adhéra toutefois au gouvernement provisoire comme à la seule garantie sociale. Il fut élu à la Constituante, dans un scrutin partiel, par quatre départements (4 juin) et opta pour la Seine-Inférieure, qui lui avait donné 58.361 voix : il en avait recueilli dans la Seine plus de 97.000. Il fut le chef le plus écouté de la coalition des anciens partis. Il vota constamment avec la droite, combattit le socialisme et en particulier la proposition Proudhon (V. ce nom), improvisa un livre doctrinal. Du Droit de propriété, dont la simplicité même fit le succès, et, persuadé de l'incapacité de L.-Napoléon Bonaparte, appuya sa candidature à la présidence de la République contre celle du général Cavaignac : il eut le 20 déc. un duel avec Bixio, qui avait blâmé cette conduite. Représentant de la Seine-Inférieure à la Législative (13 mai 1849), prépondérant dans le comité de la rue de Poitiers, il appuya toutes les propositions de la droite, la loi Falloux sur l'enseignement, la loi restrictive du suffrage universel.

Après la révocation de Changarnier (V. ce nom), il s'aperçut qu'il avait travaillé pour le prince-président, et s'écria : « L'Empire est fait! ». Incarcéré quelque temps à Mazas (2 déc. 1851), puis transféré et accompagné jusqu'à Francfort par la police du président, il fut cependant autorisé, dès le mois d'août, à rentrer à Paris : il ne l'avait pas sollicité. Napoléon III s'efforça de le rallier à sa cause en lui décernant dans un message au Corps législatif le nom d' « historien national ». L'A<îadémie française lui attri-

bua le prix impérial de 20.000 fr., dont il fit abandon pour la fondation du « prix Thiers » (1861). Après douze ans de silence, élu, malgré les attaques injurieuses du ministre de l'intérieur Persigny, par la 2® circonscription de la Seine contre le candidat officiel Devinck (1863), il se fit, au Corps législatif, l'avocat des « libertés nécessaires ». Non qu'il soit décidé à renverser l'Empire. « Ce trône, dit Calmon, ne pourrait tomber qu'au milieu de catastrophes dont Thiers redoute l'éventualité et qu'il voudrait éloigner de la France. Mais, pour les écarter, il faudrait mettre un terme à la politique de fantaisie et d'aventure dans laquelle se complaît le souverain, et un contrôle sérieux, reposant sur des élections librement faites, serait le seul moyen d'y parvenir. Ce régime, auquel pourrait, avec toute dignité, se plier la dynastie impériale, sans l'ébranler ni l'affaiblir au dedans, dissiperait au dehors bien des inquiétudes et des méfiances ». Refusant d'accepter les conséquences logiques de la guerre d'Italie et de l'évolution italienne elle-même, il ne cessa d'exiger pour le pouvoir temporel du pape des promesses difficiles à tenir et des garanties qui ne pouvaient être éternelles. S'il se sépare, sur ce point, de l'opposition de gauche, il lutte avec elle contre l'expédition du Mexique, et déplore l'inaction forcée de la France avant et après Sadowa.

Réélu le 24 mai 1869, il se rapprocha d'Emile OUivier sans trop se fier à la possibilité d'un empire libéral : dès qu'il fut question d'un nouveau plébiscite (1870), il reprit son poste de combat. Il avait appuyé les projets de réorganisation militaire du maréchal Niel. Il témoigna d'un patriotisme encore plus éclairé en s'opposant de toutes ses forces à la déclaration de guerre de Napoléon III contre la Prusse : des huées, des clameurs indécentes accueillirent ses paroles désespérées (15 juil.). Au milieu de nos premiers revers, il soutint la proposition Kératry d'adjoindre au comité de défense formé par le ministère neuf députés. Le 4 sept., il eût voulu que la Chambre elle-même instituât une « commission de défense nationale », en attendant la convocation d'une Constituante. La solution parisienne l'emporta. Bien que député de Paris, Thiers ne voulût pas faire partie du gouvernement de la Défense nationale, mais, sur ses instances, il consentit à se charger d'une mission diplomatique en Europe pour réclamer, sinon une alliance, du moins une intervention en faveur de la paix. Accueilli avec égard à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, et même à Florence, il rencontra partout la même objection : la France avait attaqué la première. Il s'adresse alors, muni de pleins pouvoirs, à Bismarck : mais celui-ci, de parti pris, n'offre pour un armistice que des conditions qui paraissaient inacceptables, et la guerre continue pendant trois mois. Du 1®^ nov. 1870 au 28 janv. 1871, Thiers suivit la délégation à Tours et à Bordeaux. Après la capitulation de Paris, une Assemblée nationale fut convoquée pour traiter des conditions de la paix, ou continuer la guerre. Thiers y fut élu par 26 départements, et plusieurs fois en tête de liste ; il opta pour la Seine, où il avait passé le vingtième sur 43. Nommé par l'Assemblée chef du pouvoir exécutif, il composa son ministère des partisans décidés de la paix (J. Favre, E. Picard, J. Simon, Dufaure, général Le Flô, vice-amiral Pothuau, Lambrecht, de Larcy, Pouyer- Quertier). Son programme, « le pacte de Bordeaux », éliminait pour le moment, toute discussion sur la forme à donner au gouvernement définitif de la France : « pacifier, réorganiser, ranimer le travail », telle était la seule politique « possible et même convenable ». x\ssist,é d'une commission de 15 membres, le gouvernement entama le 21 les négociations avec la Prusse ; le 28, Thiers exposa devant l'Assemblée les préHminaires du traité de Francfort (V. ce mot, t. XVII, p. 1157); il réclama l'urgence : « Tous, dit-il, nous devons prendre notre part de responsabiUté ». Le 1*^^ mars, après deux

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discours, l'un concernant la déchéance de la dynastie napoléonienne, l'autre où il fit ressortir la nécessité de la paix, les préliminaires furent votés par 546 voix contre 107. Le 10 mars, il fit voter la translation de l'Assemblée à Versailles ; ses discours du 21 , 24, 27 mars, 3, 4, 8, 27 a vr. se rapportent à la lutte contre la Commune (V. ce mot, t. XII, p. 189); ceux des 11 et 18 mai, à la signature du traité de Francfort. Le 8juin, il se prononça contre l'abrogation des lois qui bannissaient les prétendants du territoire français, le 22 juil. contre l'opportunité du pétitionnement en faveur du pouvoir temporel. Le 30 août, la proposition Rivet fut votée : elle changeait son titre équivoque en celui de président de la République française. Les monarchistes, qui formaient la majorité, commencèrent alors à le battre en brèche. Le succès de l'emprunt de 5 milliards, la libération progressive el rapide du territoire tournèrent contre lui en le rendant moins indispensable au pays : il dut se multiplier à la tribune, donner, puis reprendre sa démission (20 janv. 1872), sur une question d'impôt protectionniste, parler de nouveau de retraite à propos de la loi mihtaire (10 juin). Le 13 nov., il lut un message où il insistait sur la nécessité d'organiser la République. L'Assemblée céda et vota la commission des Trente, mais seulement par 372 voix contre 335. Tliiers fit d'ailleurs des concessions de personnes (Léon Say, de Fourtou, ministres) et laissa voter l'abrogation des décrets de 1852 qui avaient confisqué les biens des d'Orléans. Les Trente firent voter le 13 mars 1873 une loi dont l'objet était de limiter, sinon d'interdire, les interventions du président de la République à la tribune : quatre jours après, il venait y annoncer que, le 5 sept., le territoire serait libéré entièrement, et l'Assemblée déclara qu'il avait bien mérité de la patrie. Mais le 4 avr., à Paris, un intime de Thiers, Ch. de Rémusat, ministre des affaires étrangères, qui avait pris part avec lui aux négociations relatives à la fibération du territoire, échouait contre Barodet, ex-maire central de Lyon. La droite exploita cet incident ; Thiers essaya d'avoir raison de sa terreur affectée en constituant le cabinet, très conservateur mais républicain, du 19 mai (Casimir-Périer, Dufaure, Rémusat, Say, de Cissey, de Fourtou, Waddington, Teisserenc de Bort, Bérenger) : à la suite de l'interpellation de Broglie, signée de 320 membres, et d'un « coup de Jarnac » parlementaire du groupe Target (V. ce nom), Thiers, rappelé par l'ordre du jour du 24 mai (360 voix contre 344) à une politique « résolument conservatrice », donna sa démission par lettre au président de la Chambre (24 mai) : 363 voix contre 348 l'acceptèrent.

Sous la présidence de Mac-Mahon, Thiers ne reparut à la tribune que le 27 mars, à propos du projet de nouvelles fortifications pour Paris. Ses discours de Paris (25 mars 1874) aux délégués républicains de la Gironde, d'Arcachon (17oct. 1875), et ses votes, le maintinrent en communion de plus en plus étroite avec les républicains purs. Elu sénateur à Belfort, il préféra le mandat de député de la Seine (IX® arr., 20 févr. 1876). Après le 16 mai 1877, il signa le manifeste des 363 : le 16 juin, il eut sa récompense lorsque, sur une phrase du ministre de Fourtou qui faisait honneur à l'Assemblée de la libération du territoire, Gambetta, devenu son ami, s'écria aux applaudissements de la gauche : « Le libérateur du territoire, le voilà ! » La Chambre ayant été dissoute, il prépara « un manifeste aux électeurs du IX^ arrondissement », devant lesquels il comptait se représenter le 14 oct. Il en avait terminé la première partie, au pavillon Henri IV (Saint-Germain-en-Laye) où il logeait avec M""® Thiers et sa belle-sœur W^^ Dosne, lorsque, le 3 sept., après une syncope qui ne l'empêcha pas de sortir, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie séreuse qui, en six heures, l'emporta. M™*^ Thiers (vu l'ingérence de la préfecture de police) dut faire rapporter le décret qui avait mis les obsèques de son mari aux frais de l'Etat :

elles n'en furent pas moins nationales (8 sept.) par Paffluence respectueuse du public. Le monument funéraire est un des plus considérables et des plus classiques du Père-Lachaise. Thiers a des statues à Saint-Germain-en- Laye et à Nancy : le biographe doit constater qu'à Paris son nom est demeuré impopulaire : aucune rue même de la capitale ne porte encore son nom. Le manifeste qu'il avait préparé, et qui est son testament politique, parut le 28 sept. 1877 et contribua à consolider la République. Il y déclare que la nation seule est souveraine ; que la République est la forme de gouvernement au moyen de laquelle s'exerce cette souveraineté ; que les organes du gouvernement sont un chef électif et deux Chambres ; que ce chef du pouvoir exécutif doit gouverner avec le concours des deux Chambres et des ministres qu'elles agréent ; que le concours d'une seule Chambre ne suffirait pas ; que les lois ou les subsides votés par une seule seraient nuls ; que la perception d'un impôt non voté par les deux Chambres serait un attentat contre la Constitution (de 1875) ; qu'en cas de litige entre les pouvoirs, il appartient au pays, convoqué dans ses comices, de décider ; que lorsque le pays a prononcé, toute résistance à sa volonté serait criminelle. La France répondit à cet appel d'outretombe.

Cette vie, consacrée pendant quarante-sept ans au service de la France, a-t-elle été vraiment « dirigée, depuis le premier jour jusqu'au dernier, par des principes qui, au milieu de circonstances si diverses, au milieu d'époques si agitées, sont demeurés invariables ? » C'est ce que les apologistes de Thiers ont maintes fois avancé. « Enfant de 1789, dit Calmon, il n'a cessé de poursuivre le gouvernement du pays par le pays. » Sans doute, mais le pays du suffrage universel, tel qu'il existe depuis févr. 1848, ne ressemble guère au « pays légal » de 1830 à 1848, composé de 200.000 censitaires privilégiés. Sous cette réserve capitale, on reconnaîtra que Thiers a bien voulu cette forme de gouvernement qui exclut l'absolutisme légitimiste et le césarisme plébiscitaire ; il l'a voulue d'abord sous la forme monarchique, puis, lorsque « les événements lui eurent démontré que la forme républicaine était désormais la seule possible, il s'y est rattaché sans arrièrepensée, et en dépit de ses sympathies et de ses préférences personnelles». Historien de valeur par l'information, par l'intention pratique, par la netteté du style et des vues, habile tacticien et véritable homme d'Etat, bourgeois patriote incompris du peuple et ne Payant d'ailleurs jamais flatté, orateur abondant, précis, spirituel, allant droit au but et ne lassant jamais l'attention, tel est en bref le personnage autant du moins, qu'on peut définir une nature aussi souple et aussi complexe. H. Monin.

Fondation Thiers. — Hôtel et domaine situés à Paris, rond-point Bugeaud, n*^ 5. C'est une studieuse retraite, où sont admis annuellement, pour trois ans, cinq jeunes gens choisis par le Conseil d'administration, sur la présentation des directeurs de nos grandes écoles scientifiques : ils doivent être Français, âgés de moins de vingtsix ans, célibataires, docteurs dans une des facultés (au moins licenciés) ou lauréats de Plnstitut. Aucun enseignement n'est donné à la Fondation. Les pensionnaires y résident, y travaillent dans leurs chambres ou dans la Bibliothèque (dont les livres de Thiers constituent le fonds) . Ils sortent librement pendant la journée pour vaquer à leurs travaux personnels, voyagent même si ces travaux l'exigent. Assurés largement quant à la vie matérielle, ils s'engagent à n'exercer aucune fonction, à ne pas donner de leçons durant leur séjour. Ils ne publient rien sans l'autorisation du directeur (actuellement [1901] Jules Girard, après Barthélémy Hauréau). — Cette « Ecole de Paris » (comme on l'a surnommée par allusion aux Ecoles de Rome ou d'Athènes) est due au vœu suprême (6 avr. 1882) de la veuve d'Ad. Thiers, vœu que W^^ Dosne, sa sœur et héritière usufruitière, a tenu à réaliser elle-même (17 déc. 1892). Le terrain, les bâtiments et la dotation représen^

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