TOLSTOÏ
pendant quelques années dans sa campagne tant aimée de lasnaia Poliana. Toutefois, l'inaction ne pouvait plaire longtemps à cet esprit que ravageaient déjà les doutes moraux et un précoce scepticisme — le scepticisme d'une âme russe, avide de trouver une foi où s'appuyer. En 1851 , il s'engageait dans l'artillerie, en qualité de iounker (sous-officier noble), et allait rejoindre l'un de ses frères au Caucase, où il devait passer près de quatre années.
C'est dans cette première période de solitude active et suggestive que le jeune homme se mit à écrire. D'abord des souvenirs autobiographiques : il raconta sous un transparent déguisement des scènes de son Enfance (1852) et de son Adolescence (1854), dans lesquelles sa puissance d'observation tant extérieure qu'interne révélait déjà le grand écrivain . Un peu plus tard , il compléta ces Mémoires déguisés par le volume intitulé Jeunesse (1857). C'est également durant son séjour au Caucase qu'il écrivit, entre autres nouvelles, celle qui a pour titre les Cosaques (1852) ; il y peignait avec une vigueur pénétrante la nature sauvage, la montagne et les montagnards qu'avaient déjà chantés les deux grands poètes Pouchkine et Lermontov. Du même coup, on pouvait saisir entre les poètes et le romancier une différence radicale dans la conception : pour les poètes romantiques, le Caucase avait été le théâtre d'exploits et d'aventures semi-héroïques; le romancier, au contraire, révélait à la Russie, avec un paisible réalisme, cette primitive et superbe nature. Aux héros caucasiens imaginés par les poètes, il substituait des montagnards sauvages, très braves, très grossiers et très simples, de cette simplicité où il commençait à voir lui-même la solution dernière de l'énigme de notre vie.
Dès le début de la guerre de Crimée, Tolstoï fut, sur sa demande, transféré à Sébastopol ; il put ainsi assister en acteur à ce terrible drame de la guerre et du siège, dont il a fixé les impressions dans trois admirables nouvelles : Sébastopol en décembre i854; Sébastopol en mai i855; Sébastopol en août i855. La guerre terminée, il donna sa démission. Ses goûts littéraires l'emportaient sans doute sur les autres ; en outre, le jeune officier devait se sentir plus attiré par la grande vie de la capitale que par la moqotonie de la vie de garnison. L'année 1856, qu'il passa à Saint-Pétersbourg, marque le début de sa vie exclusive de littérateur ; ses premiers écrits et l'auréole de bravoure qui l'entourait lui assuraient un flatteur accueil dans toutes les classes de la société, parmi les écrivains, comme dans le grand monde. Il vécut en regardant vivre : la haute société lui offrait un beau sujet d'étude. En 1857, il fit un voyage en Allemagne, en France et en Suisse, et en revint, ce semble, assez désabusé. Après avoir successivement goûté à toutes les grandes émotions que pouvait lui offrir son milieu social : la vie sauvage, la guerre, la vie mondaine, le voyage, il s'en alla chercher un refuge dans le village natal qui lui semblait plus attirant que toutes les séductions du monde. Jusqu'en 1860, il vécut à lasnaia Poliana, publiant successivement trois nouvelles ou romans : le Bonheur de famille (en français : Katia), Trois morts et Polikouchka.
Cependant, un nouveau voyage à l'étranger changea le cours de ses idées et l'amena à concentrer ses efforts sur l'éducation du peuple. C'est le temps où il s'adonna avec toute son ardeur à son école de village et où il commença à publier des articles pédagogiques. Ce fut le premier pas du grand écrivain dans le sens de cette réforme sociale qui devait, un peu plus tard, l'absorber tout entier.
En 1862, le comte Tolstoï se maria. Il épousait la fille d'un médecin de Moscou, Sophie- Andréevna Bers, une femme d'une intelligence vigoureuse et pratique, qui devait admirablement tenir sa place à côté de son mari, et servir d'éducatrice dévouée et infatigable aux nombreux enfants ^ui allaient naître de leur union. Le mariage de Tolstoï marque une ère nouvelle dans sa vie intellectuelle : c'est durant les douze ou quatorze premières années de son ménage qu'il concentra son effort sur des œuvres dont
l'ampleur était digne de son génie. Il est vraisemblable que la paix de la vie de famille, la vraie vie du propriétaire noble sur sa terre récemment appauvrie, à la vérité, mais relevée moralement par l'abolition du servage, dut être favorable à l'éclosion des grands romans qui allaient illustrer son nom.
C'est en se livrant aux études préliminaires d'un roman projeté sur la conjuration des Décembristes de 1825 (trois chapitres seulement en furent écrits) qu'il se trouva séduit par l'idée de peindre l'état de la société russe depuis le commencement du siècle jusqu'à l'invasion de Napoléon. C'est alors (ju'il conçut Guerre et Paix, son grand roman national, qui parut de 1864 à 1869, dans le Messager russe. Il est impossible de résumer cette œuvre, tant le sujet en est incertain, et tant les personnages y sont nombreux. Fidèle à la méthode qu'il avait suivie dans ses nouvelles, Tolstoï s'efforce de peindre avec un minutieux souci du détail un certain nombre de scènes caractéristiques dans la vie de chacun de ses innombrables personnages. Tous ainsi nous apparaissent, chacun à son heure, au tout premier plan, en pleine lumière, pour disparaître après un temps plus ou moins long, dès qu'ils ont été caractérisés, et pour reprendre alors leur rang respectif dans la grisaille compliquée de l'action. Il résulte de ce procédé une impression merveilleuse d'évocation continue. L'unité du roman n'est pas dans Faction, car nous assistons à cent aventures diverses, jeux d'enfants, scènes d'amour, enlèvement, disputes d'héritage, chasses à courre, vie de salon, intrigues politiques, batailles, assauts, conseils d'empereurs et de généraux, incendie de Moscou... L'unité n'est pas non ^lus dans les caractères, car celui du héros principal se modifie tout le long du volume. L'unité véritable est dans la conception. Cette série de tableaux nous offre une restitution admirable d'une époque critique de la vie nationale russe. Voilà pourquoi les Russes sont si tendrement attachés à ce roman de leur passé, et pourquoi les étrangers l'admirent plutôt dans ses détails que dans son ensemble. Le personnage principal est le comte Pierre Bézoukhov. Savant gauche et distrait, il se laisse entraîner tour à tour par tous les grands courants d'idées qui agitent la société russe au début du siècle, mais il n'est ému profondément par aucun li'eux : il reste dans ses rêves jusqu'à l'invasion de 1812. Alors seulement s'éveille en lui le sentiment national ; dans son cerveau se heurtent les idées les plus folles, et, tandis qu'il songe un instant à se sacrifier en tuant Napoléon, il se trouve brusquement converti à la résignation, l'arme suprême de ceux de sa nation, par sa rencontre avec un pauvre paysan prisonnier comme lui dans le camp français. Après la retraite de l'ennemi, il finit par épouser une femme qui représente ce qu'il y a de primesautier et de tendrement simple dans la nature russe, NatachaRostov, qui, elle aussi, a traversé bien des épreuves avant de trouver auprès de Pierre son refuge définitif.
Ce colossal roman consacra la gloire de Tolstoï. Le grand écrivain se reposa de cette œuvre en rédigeant de petits livres destinés à l'instruction primaire : un Alphabet et une suite de Livres de lecture contenant des contes, des descriptions et des récits, contés dans ce style merveilleusement simple et populaire dont les Russes ont le secret. Quelques années plus tard (1875-76), Tolstoï publiait un autre grand roman : Anna Karénine. Cette fois, la disposition et les dimensions du livre ne déroutaient plus les lecteurs européens. Le sujet en est bien net : c'est l'histoire poignante d'un adultère. Une femme de la haute société de Saint-Pétersbourg, Anna Karénine, s'éprend d'un jeune homme nommé Vronski, et, après avoir lutté, puis succombé, quitte son mari et son enfant pour suivre son amant. A la fin, elle se suicide en se faisant écraser par un train. Parallèlement à cette tragique histoire se déroule l'idylle d'un gentilhomme campagnard, Lévine, qui finit par épouser la sœur d'Anna, et vit heureux à la campagne en se berçant de ces maximes