‹ La Grande encyclopédie (volume 2)Chapitre 93 sur 633 · TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

TOLSTOÏ

de renoncement qui sont devenues si chères à Tolstoï. La moralité se découvre sans peine.

Après Anna Karénine, un grave changement se fit dans Tesprit de Tolstoï. Renonçant à la littérature profane, le grand écrivain, parvenu au sommet de la gloire, n'eut plus d'intérêt que pour les Evangiles, qu'il se mit à traduire et à commenter. Successivement, il publia les résultats de ses recherches dans des livres au titre significatif : En quoi consiste ma foi ? — Eh bien, que faire? — En quoi consiste le bonheur? etc. Désormais, le grand écrivain était à peu près perdu pour la littérature et tout absorbé par ses préoccupations religieuses et sociales. Cependant, soit qu'il ait été incapable de comprimer la passion littéraire qui bouillonnait en lui, soit qu'il ait voulu faire servir son merveilleux talent à la divulgation de ses « découvertes » morales, il se mit à publier de temps à autre, à partir de ce moment, une nouvelle, une pièce ou un roman. En 1885, la Mort d'Ivan lliitch; en 1887, un sombre drame réaliste ; la Puissance des ténèbres ; en 1890, la Sonate à Kreutzer; en 1895, Maître et Serviteur; enfin, en 1900, un grand roman : Résurrection. Cependant, les écrits polémiques ou religieux ne cessaient pas de paraître ; citons: le Salut est en vous; V Esprit chrétien et le Patriotisme, virulent pamphlet dirigé contre les manifestations de la sympathie franco-russe ; les Temps sont proches; Sur l'art; etc. Depuis quelques années, le comte Tolstoï écrit beaucoup et à tout propos, envoie des lettres aux puissants et aux humbles, et commente du haut de ses idées morales les grands événements qui agitent le monde. Sans vouloir entrer dans le détail de cette production hâtive, on peut caractériser brièvement la tendance du grand écrivain durant le dernier quart du xix« siècle.

En étudiant les Evangiles, Tolstoï y a fait une découverte dont il s'étonne que, depuis dix-huit siècles, presque personne ne se soit encore aperçu : à savoir que les préceptes évangéliques se réduisent à quelques maximes très simples comme celles-ci: s'abstenir de la violence, du serment, de la propriété, etc. Découvrir l'Evangile, c'est le procédé caractéristique des fondateurs de sectes dans tous les temps; c'est en particulier celui des initiateurs de ces innombrables sectes qui pullulent dans la Russie mystique. Tous les sectaires s'imaginent avoir découvert ou retrouvé le véritable enseignement du Christ qui avait été déformé, selon eux, par des siècles de vaine tradition. Tolstoï n'a donc rien fait autre chose que de se joindre aux sectaires de son pays. Il se défend, certes, de faire de la propagande ; mais ses écrits en font pour lui, et comme il se trouve que l'application des principes évangéliques découverts par lui bat en brèche ce que nous appelons les bases de l'ordre social : le mariage, la propriété, les tribunaux, l'armée, il en résulte que l'on voit chaque année, en Russie, tels de ses disciples, gens pieux et sincères, voués cependant à la persécution administrative, parce qu'ils se refusent à certaines obligations sociales, comme le serment ou le service militaire.

A ces« découvertes » évangéliques se rattache étroitement cette idée que ce qui perd les hommes et tue en eux le sentiment chrétien, c'est la vie urbaine, essentiellement fausse, et, surtout, d'une façon générale, la civilisation. Reprenant les idées de J.-J. Rousseau, Tolstoï veut nous faire quitter les villes pour nous ramener à la campagne, à la terre, qui seule, et sans intermédiaire, doit suffire à tous nos besoins. C'est là qu'est, selon lui, le remède à tous nos maux, la suprême solution du problème social. Pour sa part, il s'y conforme. Mais nous devons faire observer que, en Russie, le cas d'un propriétaire foncier aisé et oisif qui passe la plus grande partie de son temps sur ses terres, et se distrait des travaux intellectuels par des exercices physiques, voire même, à l'occasion, par une heure de fauchaison ou de semailles, ce cas, dis-je, n'est pas plus étonnant que celui d'un bourgeois français qui bêche lui-même dans son jardin. La sincérité du comte Tolstoï est hors de doute, mais c'est notre ignorance de la

vie russe qui nous a fait attribuer tant d'importance à ses passe-temps de propriétaire campagnard.

Ces différentes idées, exprimées dans de longs volumes d'exposition théorique, sont illustrées en outre par les œuvres littéraires dont nous avons cité les titres. Ainsi la Sonate à Kreutzer est une condamnation du mariage ; Maître et Serviteur et la Mort d'Ivan lliitch sont de terrifiantes peintures de Tégoïsme ; Résurrection^ enfin, reprend toute la théorie sociale de Tolstoï. Le sujet de ce roman est scabreux et invraisemblable. Une jeune servante a été séduite par un jeune homme du grand monde russe ; tombée au plus bas de la dégradation, elle est impliquée dans une affaire d'empoisonnement, et, bien qu'innocente, condamnée aux travaux forcés, par suite d'une erreur matérielle des jurés, parmi lesquels se trouve précisément son séducteur, qui, désespéré de sa faute, renonce alors à sa fortune et veut épouser sa victime : celle-ci, Katioucha, qu'il a suivie en Sibérie, finit par refuser son sacrifice et par épouser un autre homme. Il y a dans ce roman des passages admirables ; mais la tendance moralisante qui en fait une interminable et lourde diatribe contre les institutions sociales en rend la lecture pénible. Ce défaut est surtout sensible à partir de la seconde partie, où Tolstoï décrit, non pas d'après expérience personnelle, mais d'après des récits, deux mondes qu'il ignore : les prisons et la Sibérie.

Le retour de Léon Tolstoï à des théories vaguement évangéliques et mystiques et sa renonciation à la gloire littéraire ne doivent pas nous donner le change. Ce ne sont là que des manifestations presque prévues de lassitude morale et intellectuelle dans un cerveau russe où toutes les sensations prennent une importance démesurée. Après avoir goûté toutes les excitations de la vie, il s'est jeté sur l'existence simple avec la même ardeur qui l'emportait jadis dans la mêlée. Pratiquement, son « retour à la nature » n'a d'intérêt pour le critique qu'en ce qu'il a, sinon tari, du moins considérablement diminué la production littéraire du grand romancier russe. Son œuvre littéraire n'en porte pas moins, d'un bout à l'autre de sa carrière, à cinquante ans de distance, les mêmes caractères essentiels. Ces caractères sont avant tout la sincérité et le réalisme. Léon Tolstoï est bien jusqu'ici le plus puissant écrivain réaliste de la Russie. Son réalisme ne consiste pas dans une vision photographique des choses et dans une expression volontairement brutale : les moyens qu'il emploie sont bien plus variés. Son réalisme, certes, est moins raffiné que celui de Tourgueniev, mais il n'en repose pas moins sur le choix attentif des détails à retenir. Si, en lisant Tolstoï, nous avons une si intense impression de la vie, c'est parce que, dans la foule des détails qui constituent un geste, une action, ou une conversation, il a su précisément noter les plus caractéristiques, et laisser tomber les autres. La sûreté géniale de son choix est telle qu'il lui suffit de fixer d'un mot un geste ou un tic, pour qu'un personnage surgisse tout à coup devant nos yeux dans l'attitude qui lui est familière.

Ajoutons que cette vision du détail caractéristique est unie à une merveilleuse puissance à manier des foules, et à mêler, parmi les acteurs principaux d'un drame, des comparses dont la silhouette est campée en une ligne. Ce qu'il y a de touffu, parfois même d'un peu confus, dans la manière de Tolstoï, contribue encore à renforcer cette impression de vie réelle que nous trouvons dans ses œuvres : la vie, en effet, ne se présente guère à nous sous la forme d'un drame simple. Nous sommes à l'aise au milieu de sa complication, parce que ce n'est pas tant une complication d'événements ou d'analyse psychologique, que plutôt celle d'un grouillement de foule vivante.

Le style de ce puissant créateur est, même dans les œuvres de sa maturité, long, lourd et sans recherches d'harmonie. Tolstoï ne sacrifie jamais à la forme, bien qu'il se donne beaucoup de peine pour écrire : son unique souci est de trouver le mot frappant, le mot juste qui tout à coup vous découvre un horizon. Voilà pourquoi la

TOLSTOÏ — TOLUÈNE

moindre de ses nouvelles où, cependant, nul n'irait chercher des modèles de style, comme on ferait, par exemple, chez Tourgueniev, est cependant un chef-d'œuvre au même titre que les grands romans Guerre et Paix ou Anna Karénine. Voilà pourquoi, avec ses défauts, ses étrangetés, son manque de proportion, le comte Léon Tolstoï nous apparaît, entre tous les romanciers russes, non pas seulement comme le plus grand, mais encore comme le plus essentiellement national, comme celui qui a reproduit avec le plus de bonheur la terre russe avec ses oppositions brutales et le charme indicible de son immensité.

Les œuvres de Léon Tolstoï sont toutes traduites en français ; pour en faciliter les recherches, nous indiquons les dates d'apparition des principales traductions, dont les titres, d'ailleurs, sont parfois fantaisistes : Katia (1878) ; Guerre et Paix (1884) ; Anna Karénine; Ma religion (4885) ; Polykouchka; les Cosaques ; Tableaux du siège de Sébastopol (4886) ; Que faire ? Ma confession; Enfance, Adolescence, Jeunesse (4887) ; Marchez pendant que vous avex> la lumière (1888) ; De la Vie; le Chant du cygne; Contes et Fables ; les Décembristes (4889) ; la Sonate à Kreutzer (4890) ; les Fruits de la science (4894) ; l'Argent et le Travail (4892) ; la Famine ; le Salut est en vous (4893) ; la Mort d'Ivan lliitch; V Esprit chrétien et le Patriotisme; la Recherche du bonheur (4894); les Evangiles; Zola, Dumas, Maupassant (4896) ; les Temps sont proches ; Extraits de Tolstoï (4897); Qu'est-ce que Part? Maître et Serviteur; Contes évangéliques ; A la hussard; Pensées d'après les textes russes (4898); la Puissance des ténèbres ; le Premier Bouilleur ; l'Esclavage moderne ; la Racine du mal ; Où est l'issue ? Napoléon et la Campagne de Russie ; Religion et morale (4899) ; Imitations ; la Mort; Pamphite et Julius; Résurrection (4900). Jules Legras.

BiBL. : E. Hennequin, les Ecrivains francisés ; Paris, 1889, in-12. — Georges Dumas, Tolstoy et la Philosophie de l'amour; Paris, 1893, in-12. — T. de Wyzewa, Ecrivains étrangers; Paris, 1896, in-12. — E. Dupuy, les Grands Maîtres de la littérature russe ; Paris, 1897, in-12. 4« éd. — E. de Vogué, le Roman russe; Paris, 1897, in-12, 4" éd.; le Tolstoïsme et l'Anarchie ; Paris, 1900, in-4.

TOLTÈQUES. Peuple du Mexique (V. Mexique, t. XXIIl, p. 875 et 876).

TOLU. Baume retiré, par incision, du Toluifera balsamum. C'est un corps de couleur rousse, de consistance variable, d'odeur agréable. Sa composition chimique est mal connue. D'après Kepp, il contient de l'acide cinnamique; d'après Scarling, il contiendrait aussi de l'acide benzoïque. Employé dans la fabrication de certains parfums, ou encens, il entre dans la formule des clous fumants. Mais il est plutôt employé à l'intérieur, sous forme de sirop, ou de pastilles, comme modificateur des sécrétions des voies respiratoires. A ce titre il entre aussi dans la formule des pilules balsamiques de Morton. Il est doué de propriétés balsamiques, stimulantes, qu'on utilise dans les catarrhes des voies respiratoires. Il se prescrit en nature, en émulsion, ou sous forme dejsirop, de pastilles d'alcoolé ; on prépare un éthérolé pour inhalations.

TOLUCA. Ville du Mexique, cap. de l'Etat de Mexico, à 45 kil. S.-O. de la capitale fédérale Mexico, située à 2.260 m. d'alt., à l'E. du Nevado de Toluca(AMOm.), volcan éteint formé d'andésite et couronné par un lac. La ville a 23.648 hab. (en 4895) ; bien bâtie, elle fait un grand commerce de porc, de jambon, de saucisses, fabrique de la bière, des bougies, des savons, file le coton, etc.

TOLUÈNE (Chim.). form. \ ^^- ; ; ; ; l'^H

Le toluène, qu'on appelle aussi méthylbenzène ou méthylphène, a été découvert en 4838 par Pelletier et Walter. On l'extrait des goudrons de houille. La distillation des goudrons de houille fournit un certain nombre de produits qu'on fractionne en huiles légères, huiles lourdes,

huiles anthracéniques, brais. Les huiles légères, qui contiennent tous les produits distillant au-dessous de 200*^, sont constituées par la benzine, le toluène, les xylènes, des alcalis et des phénols. On agite ces huiles avec de l'acide sulfurique, ce qui a pour eflet d'enlever les alcalis, puis avec une dissolution de soude qui enlève les phénols. On soumet le produit de ces opérations à une nouvelle distillation fractionnée ; en ne recueillant que les produits qui passent à 440", on obtient le toluène. La distillation se fait d'ailleurs exactement avec les mêmes appareils que celle de la benzine.

On peut aussi préparer le toluène par synthèse, et cela par plusieurs procédés. Par le procédé général de préparation indiqué par Fittig et Tollens pour les dérivés substitués de la benzine, en traitant par le sodium un mélange de benzine bromée et d'éther méthyliodhydrique :

C12H5BP + CH^I -4- Na2 =:C*4Hi8 + Nal + NaBr.

Par la méthode générale de Berthelot, en distillant un mélange de benzoate et d'acétate.

Par la méthode, également générale de Friedel et Crafts, en faisant passer un courant d'éther méthylchlorhydrique dans de la benzine en présence de chlorure d'aluminium anhydre :

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