CARBONARI
profondeurs de notre grotte. Je pense que c'est le signal du réveil général des hommes libres.
Le grand élu. — Bon cousin, second éclaireur, à quelle heure doivent s'ouvrir nos travaux secrets ?
Le second éclaireur. — A minuit, respectable grand éla, lorsque les masses populaires, conduites par nos affidés, les bons cousins directeurs, sont rassemblées, organisées, marchent contre la tyrannie et sont prêtes à frapper les grands coups.
Le grand élu. — Bons cousins, flammes et gardiens de la sûreté de notre asile, êtes vous sûrs qu'il ne s'est glissé parmi nous aucun profane et que tous les carbonari réunis dans cette vendita sont bien grands maîtres, grands élus?
Une des flammes. — Oui, vénérable grand élu, les ntroducteurs ont fait leur devoir. 11 n'existe ici ni profane, ni carbonaro subalterne.
Le grand élu. — Tous les directeurs des divers grades carboniques, destinés au mouvement général qui va s]opérer, sont-ils à leur poste, bien armés, mes bons cousins, premier et second éclaireurs?
Les deux éclaireurs en même temps. — Oui, vénérable grand élu ; tous sont partis après avoir réitéré le serment sacré de périr ou de vaincre.
Le grand élu. — Puisque tout est si bien disposé, mes bons cousins, je vous invite à m'aider dans l'ouverture de nos travaux nocturnes en célébrant le septuple avantage que je commence à l'instant. A moi, mes bons cousins.
l® Au Créateur de l'Univers; 2<* au Christ, son envoyé sur la terre, pour y rétablir la philosophie, la liberté, l'égalité ; 3^ à ses apôtres et prédicateurs ; 4» à saint Tibaido, fondateur des carbonari ; 5<» à François l^', comme notre protecteur et l'exterminateur de nos anciens oppresseurs ; 6" à la chute éternelle de toutes les tyrannies ; 7** à l'établissement d'une liberté sage et sans fin, sur la ruine éternelle des ennemis des peuples.
Les sept avantages étant célébrés par les acclamations d'usage, lecture est faite aux assistants du procès-verbal de la dernière séance ; puis, le procès-verbal adopté, le grand élu donne la parole à l'orateur appelé Etoile. Celui-ci explique et développe le but de la réunion. Après avoir fait une description de l'âge d'or, où les hommes, obéissant aux lois de la nature, étaient bons et vertueux, l'orateur décrivait la situation malheureuse de la belle Ausonie et présentait le tableau navrant de son affreuse destinée. « Elle obéit maintenant, disait-il, à trente soidisant souverains, qui, rétrécis dans ce qu'ils appellent leurs domaines, n'en tyrannisent qu'avec plus d'impudence les peuples infortunés soumis à leur autorité dure, mais chancelante. C'est pour en débarrasser le sol que nos aïeux, les premiers bons cousins, ont établi la respectable carboneria. Exilées du monde, n'osant se montrer au grand jour, la liberté, l'égalité, se réfugièrent dans les forêts, se cachèrent dans les ventes, dans les grottes les plus reculées, et là, reprenant la robe virile dont nous sommes revêtus, aiguisèrent leurs hachettes et leurs poignards et jurèrent de renverser en un seul jour tous les oppresseurs de ces belles contrées. Nous avons tous fait, sur le signe éclatant de la rédemption du Sauveur du monde, le serment sacré de rétablir sa sainte philosophie. Le moment est arrivé, mes bons cousins ; le tocsin de l'insurrection générale a sonné, les peuples armés sont en marche. Au lever de l'astre du jour, les tyrans auront vécu, la liberté sera triomphante. Employons le peu d'heures qui vont s'écouler avant d'arriver aux moments d'une courte et terrible vengeance, à relire et proclamer les nouvelles lois qui vont régir la belle Ausonie, la réunir en un seul peuple dans ses limites naturelles et la rendre libre, heureuse, florissante à l'exemple du reste de l'univers. »
Ce discours achevé, le grand élu président prononçait à haute voix la formule du serment : « Moi, citoyen libre
de l'Ausonie, réuni avec mes frères sous le même gouvernement et les mêmes lois populaires que je me dévoue à établir, diit-il m'en coûter tout mon sang, je jure, en présence du grand maître de l'univers et du grand élu, bon cousin, d'employer tous les moments de mon existence à faire triompher les principes de liberté, d'égalité, de haine à la tyrannie, qui sont l'âme de toutes les actions publiques et secrètes de la carboneria. Je promets de propager l'amour de l'égalité dans toutes les âmes sur lesquelles il me sera possible d'exercer quelque ascendant. Je promets, s'il n'est possible de rétablir le régime de la liberté sans combattre, de lutter jusqu'à la mort. Je consens, si j'ai le malheur de devenir parjure à mes serments, à être immolé par mes bons cousins les grands élus, de la manière la plus douloureuse. Je me dévoue à être mis en croix au sein d'une vendita, nu, couronné d'épines et de la manière que le fut le Christ, notre rédempteur et notre modèle. Je consens de plus à ce que mon ventre soit ouvert de mon vivant, que mon cœur et mes entrailles soient arrachés et brûlés, que mes membres soient coupés et dispersés et mon corps privé de sépulture. Telles sont nos obligations à tous, mes bons cousins, jurez-vous de vous y conformer ?
Tous les assistants à la fois. — Nous le jurons.
Le grand élu. — Dieu vous entend, mes bons cousins! son tonnerre gronde; vos serments sont agréés. Le peuple est prêt à combattre, il triomphera ! Malheur à vous si vous le trahissiez ! »
L'orateur donnait ensuite lecture du pacte constitutionnel de l'Ausonie, qui devait être soumis à la sanction de la nation libre et unie.
Le carbonarisme se développa très rapidement en Italie. Dès 1820, il tentait, à Naples, un mouvement révolutionnaire. Le roi fut obligé de se rendre aux vœux de la population, et dut jurer d'observer une constitution libérale. Mais le roi Ferdinand s'était bien prorais de ne pas tenir son serment, et, dès la réunion du congrès de Laybach, il s'empressa de renier tous ses engagements. Les carbonari, écrasés à Naples, grâce à l'intervention des troupes autrichiennes, ne furent pas plus heureux dans le Piémont. Les libéraux succombèrent sous l'effort combiné des réactionnaires et des Autrichiens, Le carbonarisme subit dès lors un temps d'arrêt en Italie ; mais il avait déjà franchi les Alpes et propageait ses doctrines en France.
Au mois de juill. 4820, deux jeunes gens affiliés à la franc-maçonnerie, MM. Dugied et Joubert, se rendirent à Naples et offrirent leurs services au gouvernement constitutionnel. Tandis que Joubert restait à combattre les Autrichiens, Dugied, qui s'était fait initier aux mystères de la carboneria, revint à Paris, assembla chez l'étudiant en médecine Bazard un certain nombre de ses amis, et là, jeta les bases de la charbonnerie française. La pensée dominante de l'association, dit Louis Blanc, n'avait rien de précis ni de déterminé. Les considérants, tels qu'ils furent rédigés, se réduisaient à ceci : « Attendu que force n'est pas droit et que les Bourbons ont été ramenés par l'étranger, les charbonniers s'associent pour rendre à la nation française le libre exercice du droit qu'elle a de choisir le gouvernement qui lui convient. ))
Un carbonaro, M. Jean Witt, donne cette autre version touchant l'origine de la charbonnerie française : « Dans l'été de 1821, les onze chefs s'assemblèrent à Capoue. Ils résolurent d'envoyer à l'étranger deux initiés chargés de s'entendre avec les chefs du Grand Firmament (synonyme du Grand Orient) et de voir s'il ne convenait pas de déplacer le siège du directoire des carbonari. Ils inclinaient à croire qu'il serait bon de le transporter à Paris. Celte capitale est celle qui a le plus de communications avec le reste de l'Europe. Elle était d'ailleurs habitée par les membres les plus influents de la société
CARBONARÏ
et possédait les moyens de finance les plus abondants... Tout fut préparé pour fondre ensemble VAlta Vendita et le Grand Firmament qui était alors le directoire des sociétés secrètes en France. »
La charbonnerie française avait adopté les règlements de la carboneria italienne, modifiés et appropriés aux mœurs et aux idées françaises. Elle se divisait en cercles ou ventes de quatre classes : ventes particulières, ventes centrales, hautes ventes, vente suprême. Contrairement à ce qui se passait en Italie, les admissions se faisaient très simplement et presque sans solennité. Les communications entre les quatre ventes étaient organisées de façon à dépister facilement la police. Chaque vente particulière, composée de vingt membres, avait nn député. Les députés de vingt ventes particulières formaient une vente centrale qui, elle aussi, élisait un député chargé de communiquer avec la haute vente. Enfin, celle-ci avait également un délégué au moyen duquel elle entretenait des relations avec la vente su[)rême. De cette façon, les membres des différentes ventes restaient étrangers les uns aux autres ; il était d'ailleurs interdit à tout carbonaro de chercher à connaître ses bons cousins des autres ventes. On voit combien il était facile, en cas d'alerte, de rompre la chaîne qui reliait ces divers groupes. Aucune communication n'était écrite. Tout se faisait par l'intermédiaire des députés. Le récipiendaire prenait l'engagement de garder le secret le plus absolu sur l'existence de la charbonnerie et sur ses actes. Il devait en outre se munir d'un fusil et de vingt-cinq cartouches. Le droit d'entrée était fixé à cinq francs. Chaque membre versait une cotisation de un franc par mois.
A côté de cette charbonnerie civile existait une charbonnerie spéciale à l'armée. La haute vente s'y appelait Jgion ; les ventes centrales, cohortes ; les ventes particulières de premier ordre, centuries ; les ventes particulières ordinaires, manipules. Dans les temps de calme, l'élément militaire disparaissait, en quelque sorte, ou plutôt se confondait avec l'élément civil ; au contraire, dans les moments de trouble et lorsque une insurrection était décidée, il reprenait logiquement le dessus et acquérait une importance majeure. De même que les loges maçonniques, chaque vente avait un nom particulier. Parmi les plus florissantes à Paris, on comptait la Washington, la Victorieuse, la BélisairCy la Sincère, la Réussite^ les Amis de la vérité, la Westermann, etc.
L'association devint rapidement prospère, grâce au concours que lui apportèrent spontanément les notabilités du parti libéral : Lafayette, de Corcelle, Jacques Kœchlin, députés, de Schouen, conseiller à la cour royale, Mauguin, Barthe et Merilhou, avocats, Cauchois-Lemaire et Arnold Schetfer, etc. Lafayette fut nommé président. En trois mois, Paris avait vu se former une cinquantaine de ventes. Les plus jeunes adhérents furent chargés de propager l'association sur les divers points de la France qui compta bientôt deux mille ventes et quarante mille adhérents. Le moment d'agir était venu. Et l'association agit si bien que, suivant l'expression d'un historien, si à cette époque l'histoire des actes officiels concerne les Bourbons, c'est l'histoire des sociétés secrètes qui devient celle de la France. « La question n'est pas, dit Jean Reynaud, que ceux qui conspiraient contre la royauté aient employé dans leurs attaques plus ou moins de savoir-faire ou de prudence, la question est uniquement que ce concert hostile ait existé ; le carbonarisme n'a peut-être pas été une grande manœuvre politique, mais il a été du moins un grand symptôme politique, et c'est sous ce point de vue et par cette raison qu'il mérite d'être étudié. S'il n'a pas réussi à affranchir la France du joug qui lui avait été imposé par l'étranger, il a servi du moins à témoigner de l'invincible attachement du peuple français aux principes de la Révolution et à le justifier du reproche d'inconstance. »
Il faut citer, comme un document caractéristique, la
proclamation affichée à Pau et dénoncée avec une certaine solennité en 1822 par l'avocat général Marchangy. Elle indique très clairement le but poursuivi par la charbonnerie française ; « Devise des Français^ constitution nationale acceptée par le peuple français ; Honneur et patrie ! Une constitution nationale est un contrat entre le peuple et le chef de l'Etat ; elle doit être consentie par les deux parties qu'elle oblige, non octroyée par l'une d'elles. De ce principe de la souveraineté des nations découle cette conséquence que la source de tous les pouvoirs de l'organisation sociale émane du peuple qui les distribue en différentes branches dans la constitution soumise à son acceptation ; car sans cette acceptation il n'y aurait pas de constitution, mais bien usurpation sur la souveraineté du peuple. Ainsi, pour le redire, la devise des Français est : Constitution nationale acceptée par le peuple ou Honneur et patrie ! Vive la nation française ! ! ! »
Remarquons, en passant, qu'il n'est nullement question de la République dans ce manifeste. C'est qu'en effet, si bien organisée que fût l'association, elle n'avait pas, à proprement parler, de dessein bien arrêté. Ses aspirations n'étaient, dans certaines ventes, que vaguement démocratiques. La plupart se proposaient, avant tout, de remettre la nation en possession de ses droits et se bornaient à demander la nomination d'une assemblée constituante. Un premier essai d'insurrection eut lieu à Beltort en 4821. Cette tentative échoua, par suite de la lenteur et de l'indécision de Lafayette. La conspiration des Quatre sergents de la Rochelle (V. Bories, t. VII, p. 417) eut le dénouement tragique que l'on connaît. Le général Berton ne fut pas plus heureux à Saumur. Enfin, un projet de délivrance des prévenus de Beltort qu'on allait juger à Colmar avorta également. « La charbonnerie, dit Louis Blanc, ne fit plus, depuis, que se traîner dans le sang de ses martyrs. »
Cependant, en Italie, l'association avait encore assez de vitalité pour effrayer les papes. Ceux-ci n'ignoraient pas que les carbonari n'étaient pas hommes à se décourager d'un premier échec. « C'est d'insuccès en insuccès qu'on arrive à la victoire », disait une circulaire de la haute vente. Le successeur de Pie VII, Léon Xlî, organisa contre les sociétés secrètes en général un système de répression rigoureux. Il publia contre elles une bulle dans laquelle il leur reprochait d'attaquer la souveraineté des princes et l'autorité de l'Eglise. Puis il lança un édit qui contenait les dispositions suivantes :
« Les sociétés secrètes sont défendues à Rome et dans tout l'Etat pontifical. Est déclaré coupable de haute trahison, et comme tel puni de mort quiconque appartiendra à une de ces sociétés secrètes ou les favorisera. » Bulle et décret ne suffisaient pas d'ailleurs à tranquilliser le gouvernement pontifical. Léon Xll tenta d'opposer à la carboneria une société secrète de propagande catholique : les san-fédistes. Les adeptes se recrutaient principalement dans les cours et le haut clergé. Le pape en était le grand-maître, les jésuites les plus ardents propagateurs. A l'exemple du carbonarisme, cette secte avait ses statuts, ses grades, ses emblèmes. Les san-fédistes dissimulaient sous le prétexte de favoriser l'indépendance italienne, leur véritable but : le retour au régime catholique et féodal (Charles Didier, Rome souterraine), La véritable pensée de l'association se manifestait clairement dans le serment qui était imposé au récipiendaire : « Je jure de maintenir ferme dans la défense de la sainte cause que j'ai embrassée, de n'épargner aucun individu appartenant à Vinfâme secte des libéraux, quelles que soient sa naissance, sa parenté ou sa fortune ; de n^avoir aucune pitié des larmes des enfants ou des vieillards et de verser jusqu'à la dernière goutte le sang des infâmes libéraux, sans égard pour le sexe, l'âge ni le grade. Je jure enfin une haine implacable à tous les ennemis de notre sainte religion catholique et romaine, qui est la seule vraie.»