CARDUCCI
proportions, sur les plans éloignés. Quelques-unes de ces peintures sont exécutées de pratique; mais c'est Texception; il est en effet facile de reconnaître que les personnages, peints d'après nature, sont généralement autant de portraits et que les costumes, les draperies ont été soigneusement étudiés sur le modèle. « Dans cette suite de toiles, dit Cean Bermudez, où la monotonie semblait inévitable, on doit admirer une grande fécondité d'invention, un ingénieux arrangement des groupes, non moins que la science de la forme et la parfaite harmonie de la coloration. » Ces éloges de Cean sont d'une parfaite justesse. C'était une tradition au couvent du Paular, d'ailleurs reproduite et acceptée par les biographes espagnols, que Carducho s'est représenté lui-même dans le tableau n^ 35 de la série, sous la tigure du moine qui se tient au chevet du P. Odon de Navarre, étendu sur son lit de mort. En même temps qu'il travaillait à cette importante suite d'ouvrages, Carducho en peignait encore divers autres pour quelques communautés. En 4631, notamment, il achevait et signait le Martyre de sainte Barbe, à présent au musée national, et qui décorait autrefois le maître-autel du couvent de Santa Barbara, à Madrid. De l'année 1634 datent les peintures actuellement conservées au musée du Prado et qui représentent la Place de Constance secourue en i633, par le duc de Feria ; la bataille de Fleurus et la Prise de Rheinfelt ; ces trois compositions, qui peuvent être comptées au nombre de ses plus intéressantes et pittoresques productions, décoraient autrefois le Salon des Rois, au palais du Buen-Retiro. Le même musée possède également de l'artiste : le Baptême de J êsus- Christ ; la Salutation angélique; la naissance de la Vierge ; la Présentation au Temple ; Sainte Anne et la Vierge et une Tête d'homme^ de grandeur colossale.
En 1633-1634, Carducho fit imprimer à Madrid ses Diâlogos de la Pintura qui sont, au jugement de Cean Bermudez, le meilleur traité, écrit en espagnol, sur la théorie de la peinture. Très soucieux de la dignité deTart et des artistes, il défendit en 1633, avec AngeloNardi, les immunités de sa corporation ; il refusa d'acquitter l'impôt que les agents du fisc prétendaient recouvrer sur ses ouvrages et plaida contre la real hacienda» Philippe IV, dans une cédule datée du 8 sept. 4637, donna gain de cause aux deux peintres et exempta leurs tableaux de toute gabelle. Après une carrière tout entière vouée à l'art et noblement remplie, Carducho mourut à Madrid, âgé seulement de cinquante-trois ans. On l'enterra dans la chapelle du Tiers- Ordre de Saint-François. 11 avait formé de nombreux et habiles élèves : Félix Castello, Francisco Collantes.
Carducho s'est essayé dans la gravure à l'eau-forte : on connaît de lui deux petites pièces, très légèrement et habilement traitées, qui représentent, l'une la Mort d'Abel, l'autre un Saint Pénitent ; toutes deux sont signées de son monogramme. Quant aux eaux-fortes qui illustrent ses Dialogos, elles sont pour la plupart l'œuvre de Francisco Lopez, l'élève de son frère Bartolommeo. Un portrait de Vicente Carducho, provenant sans doute de l'ancienne galerie espagnole au Louvre, fait partie du musée de Nantes. Paul Lefort.
BiBL. : Vicente Carducho, Diàlogos de la Pintura; Madrid, 1633. — Palomino, Vidas de los pintores eminenies; Madrid, 1724. — Cean Bermudez, Dicciofiario de los mas ilustres profesores ; Madrid, 1800. — Charles Blanc, Histoire des peintres de toutes les écoles ; Paris.
CARDUCCI (Giosuè), illustre poète italien, né à Val di Castello, près de Pietra Santa, dans la province de Pise, le 27 juil. 1836. Tout jeune, il avait apprivoisé un faucon et élevé un louveteau ; son père fit tordre le cou au faucon, donna le louveteau. Le farouche enfant se désola, et prit en haine, non pas son père, mais l'auteur favori de son père, Manzoni, contre lequel ses actes et ses œuvres devaient être une longue et violente protestation. Il écouta sa mère qui lui disait des vers et lui enseignait l'amour de l'Italie et la haine de l'Allemand, deux sen-
Éiments auxquels le poète est demeuré fidèle ; jamais, même en ces dernières années, il ne s'est trompé d'ennemi héréditaire, jamais il n'a méprisé la civilisation française et sa littérature moderne ou médiévale, qu'il connaît en poète et en érudit. Sitôt sorti du collège de Pise, il organise la lutte contre le romantisme de concert avec quelques amis qui ont eu une moindre fortune ; mais il fallut bientôt gagner sa vie : d'abord professeur au lycée de Pistoie, il fut appelé par Terenzo Mamiani à une chaire de l'université de Bologne, où il fait aujourd'hui son cours depuis trente ans. Son premier volume de vers, recueil d'hymnes païens, écrits en réponse aux effusions catholiques des Manzoniens, passa presque inaperçu ; alors le poète, impatient, se décida à faire du scandale, prit le pseudonyme d'Enotrio Romano, et V Hymne à Satan parut, fougueuse énumération des bienfaits du grand « Calomnié »; paradoxe ou blasphème, ces vers révélaient un poète, et, ce qui était autre chose, une poésie nouvelle. Cet hymne à Satan, bien inférieur aux amers satanismes de Bau-delaire, a été paraphrasé en français par un poète bruyant, où l'on retrouve beaucoup de la nature carducciennCy classique et révolutionnaire tout à la fois. Classique, il le fut à outrance dans ces Odes barbares {barbares, parce que telles elles auraient paru à des contemporains d'Horace), où il rénovait les mètres de la poésie antique. Une tentative analogue fut faite, on le sait, en France, au xvi« siècle, et le résultat avait été piteux ; la langue italienne, mieux accentuée que la nôtre, s'est prêtée à une pratique qui aurait pu n'avoir été que la fantaisie d'un artiste curieux, ei qui est devenue, par le génie du poète, une poétique nouvelle. Marc-Monnier, plus heureux que Nicolas Baïf ou Nicolas Rapin, a réussi cependant à composer un distique qui donne bien plutôt l'impression des vers d'Ovide que ceux de Carducci, mais aussi qui fait comprendre la valeur de ce système appliqué à une langue romane :
Tant que nous suit le bonheur, les amis comme une ombre nous
[suivent; Viennent les temps nuageux, l'ombre s'efface, on est seul.
Telest le genre. Les Anglais, les Allemands surtout ont des vers ainsi pondérés ; ces derniers croient même ou prétendent que leur langue seule entre toutes les langues modernes se prête aux métriques anciennes ; mais Momm sen, après une lecture des Odes barbares, dut confesser que Carducci avait réussi tous les mètres, hors, paraît-il, le saphique, et il traduisit loyalement en allemand les vers du poète italien. Cette poésie, en tant que plaisir esthétique, est faite pour le très petit nombre ; elle raffine sur le raffinement en réclamant de ses amateurs autant de science que de sens artistique. Abstraction faite des complications du rythme, en ces Odes barbares^ de même qu'en beaucoup des volumes qui les précédèrent ou les suivirent, Carducci se montre, sinon grand poète, du moins poète très voisin des maîtres suprêmes et l'un des artistes du verbe les mieux doués qu'ait produit l'Italie : il a la force, la grâce, la nervosité, l'ironie, la tendresse, tout ce qui fait le poète, et de la beauté plastique un très vif sentiment. On lui a reproché d'imiter Dante, Léopardi, Baudelaire, Heine, V. Hugo, André Chénier, Platen et même Béranger; mais imiter tout le monde c'est n'imiter personne. On peut ne pas sympathiser avec la poétique du poète, mais il faut reconnaître qu'il est parfaitement original : il y a une poésie carduccienne. Il y a une école née des Odes barbares ; il y en a même deux : une école rétrospective et une école présente. L'école rétrospective, ce sont les Carducciens sans le savoir, ces poètes qui, du xv^ au xviii® siècle, s'essayèrent aux mètres horatiens. Carducci a publié lui-même une première anthologie de ces essais et un second tome est en préparation, qui comprendra les deux derniers siècles : c'est pour prouver que le carduccisme remonte à la Renaissance, et lui donner une base historique. La jeune école existe bien réellement ; Carducci l'a reconnue et recensée lui-même dans un article