‹ La Grande encyclopédieChapitre 146 sur 397 · CARLOS · texte numérisé non relu

CARLOS

cadette d'Elisabeth ; il retardait ensuite sous divers prétextes la conclusion d'un mariage avec la fille de l'empereur Maximilien. Dans le public, les uns faisaient courir le bruit que don Carlos était impuissant, d'autres au contraire qu'il passait ses nuits en débauches avec des femmes légères. Il semble bien qu'il y avait autour du malheureux enfant une trame ourdie, des médisances de tout genre, et que de la part de son père, il y avait une mauvaise volonté très réelle. Dans celte situation don Carlos songea à quitter l'Espagne en secret, quand Montigny, ambassadeur des grands de Flandre, qui connaissait l'inimitié du père et du fils, songea à en tirer parti en laveur des Pays-Bas. Il vit l'infant, l'intéressa peut-être à la cause des rebelles. Cependant, Philippe II, d'ailleurs au courant de ces menées, nommait le duc d'Albe gouverneur des Pays-Bas, le 31 janv. 1566, ce qui était le signe que la plus grande rigueur allait être déployée en ces provinces. Don Carlos en fut vivement irrité et quand le duc d'Albe (son ennemi personnel et qui avait afieeté de ne pas lui baiser la main dans la cérémonie du serment, en 1560), alla prendre congé du prince et lui dit : « Je vais détruire l'insurrection. — Vous n'irez pas, répondit l'infant, ou je vou^ tue », et il voulut frapper le duc de son poignard. Le duc le désarma. PhiHppe II blâma son fils, tout en lui laissant croire qu'il irait bientôt en Flandre et qu'il l'emmènerait avec lui, et redoubla de vigilance pour surprendre les secrets du prince. Sur ces entrefaites, en oct. 1567, un mois après l'arrestation d'Egmont et de Horn en Flandre, Montigny fut saisi à son domicile, enfermé à l'Alcazar de Ségovie, puis mystérieusement mis à mort. Don Carlos, compromis sans doute, cherche dès lors un moyen de fuir; il ramasse de Targcnt par l'intermédiaire de Garcia Alvarez Osorio. A la fin de déc. 1567, il se confesse, et n'obtient pas l'absolution du frère à qui il s'adresse; un autre la lui refuse aussi et tous deux l'engagent à consulter des théologiens. Douze moines d'Atocha, dit-on, furent convoqués par le prince qui leur demandait l'absolution d'un meurtre qu'il allait commettre ; le prieur aurait obtenu qu'il indiquât le nom de la victime qu'il voulait frapper, à savoir son père, et aurait tout rapporté à Philippe H. Dans les premiers jours de janvier, don Carlos avait confié ses projets de fuite à don Juan d'Autriche, son oncle, qui avait aussi prévenu le roi, et le 17 janv. 1568, le directeur des postes de Madrid vint informer le souverain que son fils lui avait demandé huit chevaux pour sortir d'Espagne. Philippe II convoqua aussitôt un conseil de théologiens pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire ; sa résolution, comme toujours, était d'avance arrêtée. Le lendemain 18 janvier, il ne laissa rien paraître de ses soupçons devant don Carlos ; mais celui-ci, se devinant trahi par don Juan d'Autriche, voulut le poignarder. Un peu avant minuit du même jour, pendant que l'infant dormait, le roi pénétra dans sa chambre avec quelques seigneurs et ecclésiastiques ; réveillé, don Carlos s'écria : « Que veut Votre Majesté à cette heure ? Veut-elle me tuer ou me prendre? — Ni l'un ni l'autre, prince », répliqua le roi avec le plus grand calme du monde, et il fit enclouer les fenêtres ; on prit tout ce qui aurait pu entre les mains de l'infant devenir un instrument de suicide, on enleva la caisse qui contenait ses papiers secrets et on mit à l'entrée de la chambre une garde qui devait empêcher toute communication avec le dehors. Le lendemain, Madrid apprenait avec stupeur cette arrestation et, quelques jours après, Philippe II écrivait aux diverses cours d'Europe des lettres, assez peu explicites, pour justifier la mesure prise. 11 y était surtout question de la mauvaise conduite et de la mauvaise politique du prince. Le conseil d'Etat, présidé par le grand inquisiteur Espinosa, fut chargé d'instruire le procès et le malheureux infant fut condamné à la peine de mort. Les pièces de la procédure ont disparu et, après une captivité rigoureuse, don Cârlos mourut le 24 juill. 1568. Est-ce de mort

naturelle ? A-t-il été tué par ordre de son père ? On n'en sait rien et un profond mystère couvrira toujours cette sombre tragédie domestique. Philippe II, après avoir fait faire à son fils des funérailles dignes de son rang, publia que le prince avait succombé à des excès, comme de marcher et dormir nu, de mettre de la neige dans son lit, de boire de grands traits d'eau froide, de manger des fruits sans mesure, de passer de la gloutonnerie à l'abstinence ; explications au moins singulières, que les écrivains espagnols du temps, comme Cabrera , ont été forcés d'accepter sans examen, mais qui n'empêchèrent pas le bruit de se répandre que le roi avait fait tuer son fils, soit par raison politique, soit pour ne pas laisser le trône à un prince qui se fût montré ennemi de l'Inquisition, L'ambassadeur de Florence, Nobili, disait dans une lettre à Cosme de Médicis : « Les dires et nouveautés qui se rapportent sont si indignes que non seulement on ne peut les croire, mais encore les écrire » (30 juil. 1568). L'ambassadeur de Saxe écrivait à son gouvernement que don Carlos était mort d'une indigestion, après avoir mangé un pâté de quatre perdrix. John Marm, ambassadeur d'Angleterre, disait dans une lettre du 5 août : « 11 existe un fort soupçon que le prince est mort d'un breuvage empoisonné. » Quelques-uns pensaient qu'il avait succombé au traitement du médecin Olivares et avait été comme scientifiquement tué par celui-ci, sur l'ordre de Philippe IL Enfin, Antonio Pérez, plus tard, accusait formellement le roi et rapportait deux opinions des contemporains ; d'après l'une, don Carlos aurait été étranglé avec un lacet de soie ; suivant l'autre, on lui aurait ouvert les veines. On voit que les historiens et les poètes ont pu prêter à l'infant les caractères les plus divers et attribuer à sa mort les causes les plus variées, mais presque tous s'accordent à en rendre plus ou moins responsable le sombre et farouche Philippe II. En Espagne, Jimenez de Enciso et Montalvan ont pris don Carlos pour sujet de drames ; à l'étranger, Chénier, Alfieri, Otway et Schiller. E. Cat.

BiBL. : Outre les histoires générales d'Espagne et de Philippe II, on peut consulter : Histo^na del principe D. Carlos hijo^ primogenito del rey de Espaua Philippe II, etc. ; Paris, 1825, in-12. — Très Documentos sobre su prision y muerte, et Relacion de su enfermetad, etc., dans les vol. XIII, XV, XVIII, XXIV, XXVI et XXVIII, de la Coleccion de Documentos ineditos. — Gachard, Don Carlos et Philippe II ; Bruxelles, 2 vol. in-8. — G. de Mou v, Don Carlos et Philippe II ; Paris, 1863, in-18. — J. Guell Y Rente, Philippe II et Don Carlos devant l'histoire ; Paris, 1878, in-8.

CAR LOS (Don Cârlos-Maria-Isidro de Bourbon, dit don)' infant d'Espagne, né le 29 mars 4788, mort à Trieste le 10 mars 1835. Il était fils du roi d'Espagne Charles IV et frère cadet de Ferdinand VII. Lorsque ce dernier, traîtreusement attiré à Bayonne par Napoléon, fut contraint d'abdiquer, don Carlos dut aussi renoncer à ses droits (1808) et fut interné avec son aîné au château de Valençay. Il y resta jusqu'en 1814. A cette époque, il put rentrer en Espagne avec Ferdinand VII restauré et, deux ans après, il épousa une fille de Jean VI, roi de Portugal. De cette union naquirent en peu d'années trois fils. L'infant put se regarder longtemps comme l'héritier présomptif de la couronne, car le roi, bien qu'il eût été marié trois fois, n'avait pas d'enfants. Aussi avait-il un parti, qui ne contribua pas peu aux troubles dont l'Espagne fut désolée, surtout de 1820 à 1830. Autour de don Carlos se groupaient le clergé, les congrégations, les nobles réfractaires aux principes de la Révolution et, en général, les amis les plus exaltés de la monarchie absolue, combinée avec le système des privilèges de l'ancien régime. On les appelait les apostoliques. Cette camarilla faillit causer la perte de Ferdinand VII. Ce prince, grâce au concours d'une armée française, put ressaisir le pouvoir (1823) et, bien qu'absolutiste lui-même, essaya, sans pouvoir toujours y parvenir, de maîtriser la réaction que dirigeait son frère et qui, à plusieurs reprises, menaça de le déborder. — Un

quatrième mariage, que le roi contracta, en 1829, avec Marie-Christine des Deux-Siciles, fut l'origine des guerres civiles atroces dont TEspagne a été, à plusieurs reprises et si longtemps, le théâtre depuis un demi-siècle. Une fille, l'infante Isabelle, naquit de cette union dès le 18 oct. 1830. Jusque-là, Tordre de succession au trône était réglé par la loi salique, que les Bourbons avaient depuis longtemps établie en Espagne. Ferdinand, pour assurer sa couronne à sa fille, porta, sous le titre de Pragmatique sanction, une loi que certains de ses ministres lui firent révoquer quelque temps après, mais qu'il renouvela peu avant sa mort et qui écartait don Carlos du trône au profit de la jeune princesse. Le frère du roi, invité à reconnaître les droits de sa nièce, refusa, fut exilé, protesta et attendit la mort de son aîné. Cet événement, arrivé le 29 sept. 1833, fut le signal d'une lutte qui allait pendant sept années ensanglanter la péninsule ibérique.

Tout d'abord, pendant que Marie-Christine, régente au nom de la jeune Isabelle II, se débattait péniblement contre le parti constitutionnel, auquel elle ne voulait faire que d'insignifiantes concessions, don Cârlos renouvelait sa protestation, prenait le titre de roi d'Espagne et allait rejoindre en Portugal son parent, don Miguel, qui, depuis 1828, soutenait pour son compte en ce pays la cause apostolique, La quadruple alliance conclue par les gouvernements d'Isabelle, de doua Maria, de Louis-Philippe et de Guillaume IV (roi d'Angleterre) réduisit bientôt les deux fauteurs de l'absolutisme à quitter la péninsule (mai 1834). Mais don Cârlos ne tarda pas à y rentrer et, faisant appel à Fesprit parliculariste qui dominait dans les provinces septentrionales de l'Espagne et qu'inquiétaient les tendances de la régence à la centralisation, réunit autour de lui un grand nombre de partisans. Dès la fin de 1834, la Galice,' les Asturies, les pays basques, la Navarre, l'Aragon, la Catalogne étaient en feu. Un chef énergique et habile, Zumalacarreguy , semblait devoir conduire les Carlistes à une victoire prochaine. Il fut tué à l'attaque de Bilbao (15 juin 1835). Mais malgré le désarroi que cet événement mit dans le camp des apostoliques, le prétendant, grâce aux exploits de chefs de bandes hardis, énergiques, féroces même au besoin, comme les Mérino, les Iturralde, les Maroto, les Cabrera, grâce aussi aux crises ministérielles et aux troubles populaires qui, de 1835 à 1837, réduisirent Marie-Christine à l'impuissance, sembla quelque temps encore gagner du terrain. Un de ses partisans, Gomez, s'avança jusqu'à Cordoue dans l'été de 1836. Lui-même, avec Cabrera, parvint jusqu'aux environs de Madrid en août 1837. Mais le rétablissement relatif de l'ordre dans le camp des Christinos et l'indiscipline, qui croissait chaque jour parmi leurs adversaires, amenèrent bientôt un revirement fatal à ces derniers. Un capitaine entreprenant, populaire et heureux, Baldomero Espartero, refoula, de 1837 à 1839, don Cârlos et ses principales bandes, du centre de l'Espagne jusqu'aux Pyrénées. Le 31 août 1839, le prétendant, abandonné par Maroto, était réduit à franchir la frontière française. Cabrera, qui tint encore une année en Catalogne, fut obligé finalement de prendre le môme parti (4 juil. 1840). Le gouvernement de Louis-Philippe interna don Cârlos à Bourges où, entouré de ses plus fidèles amis, il garda toute sa morgue et tint sa cour, comme s'il eût été vraiment roi. Plusieurs gouvernements absolus, et notamment l'Autriche, qui l'avaient autrefois secrètement soutenu, entretenaient encore ses espérances et son orgueil. II finit cependant par abdiquer (1844) au profit de son fils aîné, le comte de Montemolin (V. ci-après), mais chercha peu après à s'évader, sans y réussir, du reste. Le gouvernement français, rassuré enfin par le double mariage de la reine Isabelle et de sa sœur (1846), lui permit, en 1847, de se retirer dans les Etats autrichiens, oii il finit assez obscurément sa carrière sous le nom de comte de Molina. A. Debjdouu. •

BiBL. : HuBBARD, HistoivQ contemporaine de l'Espagne,

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