CARNAVAL
qu'elles étaient un des traits les plus caractéristiques des saturnales. Les théâtres ont conservé longtemps la tradition de jouer les pièces les plus licencieuses dans les derniers jours du carnaval, et la Comédie-Française ellemême représentait le Don Japhet d'Arménie, de Scarron. Voilà, jusqu'à la fin du xyiii® siècle, le fonds commun des amusements des jours gras.
De cette époque à nos jours* il n'y a guère à noter que les bals masqués donnés dans les principaux théâtres de Paris et finalement à l'Opéra (V. Bal), les bals des Porcherons, de la Courtille et autres guinguettes, les cavalcades, les promenades de chars allégoriques sur les grands boulevards, les mascarades politico-satiriques de certaines années (entre autres celles de 4799, de 1808, de 1831 à 1833, de 1836), les déguisements curieux que le crayon spirituel de Gavarni nous a conservés. Actuellement, le mardi gras n'existe plus en France que par convention. La coutume est si forte que si personne ne se déguise plus, tout le monde persiste à chômer ce jourlà et à manger des crêpes, qu'à Paris surtout les badauds se pressent en foule sur les grands boulevards, bien qu'ils sachent parfaitement qu'ils ne verront pas d'autres masques que des enfants de cinq ans et pas d'autres chars de triomphe que des réclames industrielles et commerciales. Les sons rauques des cornes à bouquin, les fanfares de cors de chasse, quelques bals masqués, voilà tout ce qui reste du carnaval d'antan. On n'attache à ces vieux usages ni importance, ni signification. La police n'a plus besoin, comme sous la Restauration, d'organiser des mascarades pour laisser croire à la joie et à la prospérité publiques.
Pour en terminer avec les jours gras, rappelons quelques curieux usages locaux qui pour la plupart ont complètement disparu. A Paris et dans certaines villes de province, la promenade du Bœuf ^ras jouit longtemps d'une vogue extraordinaire. Nous l'avons décrite minutieusement au mot Bœuf (t. Vil, j3. 60) et nous n'y reviendrons pas. A Paris, toujours les momons firent rage, au xvi® siècle surtout. Les irr^iîs (TAmour (1540, plaidoyer Xïl) nous fournissent sur ce divertissement tous les détails désirables. Des troupes de masques « en robes retournées, barbouillez de farine ou charbon, faux visages de papier, portant argent à la mode ancienne », accompagnées de musiciens et de valets tenant des flambeaux, se présentaient dans toutes les maisons oh l'on donnait soirée, y entraient sans autorisation, faisaient danser les demoiselles, offraient des dragées aux dames et proposaient des défis aux dés. De telles libertés choquaient fort les particuliers qui, n'osant pas résister ouvertement, à l'approche d'un momon « éteignent leurs lumières, répondent qu'il n'y a personne, qu'on est couché, ou lont sortir leurs femmes et leurs filles par l'huis de derrière ». Ces précautions n'évitaient pas toujours les injures, les querelles et les rixes ; les valets des masques profitaient du tumulte pour voler, dévorer toutes les provisions de Foffice et débaucher les chambrières. Si bien que le parlement, assailli de plaintes, dut à plusieurs reprises interdire la fabrication et la vente des masques. On se masquait encore pour jouer aux jeux de hasard. Le jeu était d'ailleurs une des licences caractéristiques du carnaval. Il y avait des blanques, des loteries, des jeux de dés sur le pont au Change, et, le jour de mardi gras, après l'audience du grand conseil, la cour elle-même jouait aux dés sur le bureau du grefiBer en présence du public. — Les Sots, les Enfants sans-souci, les acteurs du théâtre de Bourgogne, donnaient le mardi gras des représentations sous les piliers des Halles. — Enfin, à Paris (cette coutume se retrouve en province avec des variantes), les maris battus et trompés parleurs femmes eurent longtemps maille à partir avec les suppôts de mardi gras qui, déguisés en estafiers, les promenaient et les bernaient sur les places publiques. On se contentait parfois de les représenter par des mannequins de
paille qu'un voisin escortait, monté à rebours sur un âne, entouré de masques armés de passoires, de pots, de soufflets, de bouteilles et de jambons. Et le bonhomme criait : « Ceci n'est pas mon fait, mais celui de mon voisin ! »
A Dijon, la société delà Mère folle, qui dura de 1381 à 1630, faisait tous les ans aux jours gras une procession solennelle. Nobles et gros bourgeois, déguisés en vignerons, couraient les rues sur des chariots, chantant des chansons grivoises et satiriques, véritable chronique scandaleuse de la ville.
Dans la Marche, à Dorât, une tradition qui remonte aux débuts du xii^ siècle, voulaft que, le jour du mardi gras à onze heures du matin les jeunes gens mariés ou tonsurés dans l'année, achetassent un porc gras et le fissent découper et distribuer aux pauvres à la porte de l'église Saint-Pierre. Après quoi, le prévôt de l'église, portant un petit enfant, passait vivement sous un globe de verre rempli d'eau que le chanoine de semaine cassait avec une gaule. Si le prévôt n'était pas mouillé il recevait une récompense. A midi, les jeunes mariés, les tonsurés, les bourgeois et le peuple se rendaient au château seigneurial en se tenant par la main et en dansant au son des trompettes, des tambourins, des hautbois et des cornemuses. Trois fois, ils faisaient le tour du château en chantant les louanges des comtes de La Marche qui étaient tenus de leur offrir du vin dans un gobelet de bois. Cette charité du lard se retrouve à Vatan (Indre), où les hôpitaux faisaient une distribution aux pauvres le mardi gras.
A la Châtre (Indre), les femmes du peuple s'assemblaient le mardi gras sur la grande place et y dansaient des rondes en chantant les couplets les plus obscènes. Bientôt elles se répandaient à travers la ville en jouant à l'enfile aiguille. Se donnant la main, elles formaient une sorte de farandole. Chaque fois que les extrémités de la chaîne venaient à se rencontrer les deux personnes placées en tête élevaient leurs bras. La dernière femme de la chaîne, passant sous cet arc, entraînait à sa suite toutes les autres qui criaient à tue-tête : Enfile, enfile, enfile, l'aiguille de Paris ! Cet usage n'a disparu que vers 1830.
Dans les villes du Nord, on promène encore aux jours gras les géants populaires: à Cambrai, Martin et Martine; à Dunkerque, Reuse-Papa ; à Lille, Lyderic et Phinaërt; à Douai, le célèbre (iayant, sa femme et sa famille.
Le carnaval de Nice, le seul de France qui ait conservé quelque éclat, est en tout semblable au carnaval italien (V. ci-après).
Carême-prenant. Il semblerait que le mercredi des Cendres, début du carême, dût clore définitivement le carnaval. Mais loin de là, carême-prenant ou carêmeentrant a toujours été l'occasion d'une recrudescence de folies, comme en témoigne un adage populaire :
A caresme-prenant et en vendange, Tous propos sont de licence.
A Paris, c'est précisément le mercredi des Cendres qu'on représentait la grande bataille de Mardi gras contre Carême et l'enterrement burlesque de Mardi gras ; que les clercs de la basoche plaidaient la cause grasse en faisant assaut de grivoiseries. C'est précisément ce jour là qu'avait lieu, un peu plus tard, la fameuse descente de la Courtille. On sait que tous les masques qui avaient passé la nuit du mardi gras dans les restaurants des hauteurs de Belleville en redescendaient en masse au petit jour avec leurs déguisements ignoblement salis et déchirés, hurlant des obscénités. « C'est, écrit Jules Janin, One cohue immense, c'est une mêlée immense, c'est une ivresse immense. Les beaux jeunes gens de la ville et les belles petites maîtresses encore toutes pâles et tout en désordre du festin et du bal de la nuit accourent et se rangent sur le chemin pour voir tout le peuple descendre. La descente de la Courtille dure quelquefois une demi-journée, ceux qui passent insultent ceux qui regar-