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CARNAVAL

dent passer, les uns et les autres se disent mille injures. »

Dans toute la France, on fêtait de même carême-prenant. Au xiv^ siècle, dans la plupart des provinces, on livrait alors de grands assauts de soûle (ou choule). C'était un jeu de balle à la crosse dont les partenaires étaient soit des hommes mariés contre célibataires, soit les habitants d'une commune contre ceux d'une autre commune. A Brest, les débardeurs promenaient dans les rues un mannequin de paille et le jetaient dans le port. On habillait souvent ce mannequin de sardines et de queues de morues et on le brûlait au lieu de le noyer. A Châlons-sur-Marne, un immense mannequin de paille revêtu d'habits funèbres était amené par quatre hommes dans le chœur de la cathédrale. On disait une messe de Bequiem avec des cérémonies toutes spéciales ; par exemple, l'officiant mettait son étole et sa chasuble à l'envers, les chanoines portaient de longues robes noires et un seul cierge était allumé au milieu de l'église. Dans d'autres églises, à Tours notamment, on enterrait Y Alléluia avec de grotesques cérémonies. On multiplierait à plaisir les exemples.

La fête des Brandons, Carnaval si bien enterré renaissait quelques jours plus tard. Le premier dimanche de carême, appelé depuis le x® siècle et pendant fort longtemps dimanche des Brandons (V. ce mot, t. VII, p. 4010), on célébrait dans les campagnes une fête qui rappelle beaucoup les Lupercales. Après le coucher du soleil, les paysans portant des torches de paille enflammées, parcouraient leurs champs, leurs vignes et leurs vergers. Les hommes agitaient les brandons entre les branches des arbres fruitiers, tandis que les femmes et les enfants entouraient leur tronc d'une couronne de paille. Dans les blés, dans les vignes et les prairies, on plantait des croix de bois. On en garnissait les bras de bouchons de paille auxquels on mettait le feu. Des chants et des danses accompagnaient toutes ces cérémonies et la fête se terminait par un festin brandonnier où l'on mangeait force beignets,

La mi carême. Il était déjà d'usage au xv® siècle de fêter la mi-carême. On élisait des rois et des reines, qui après une promenade triomphale dans les rues, donnaient à danser à leurs sujets d'un jour. A Paris, c'était le jour consacré où l'on faisait embrasser aux nouveaux apprentis la Truie qui file^ sculptée à l'encoignure de l'une des maisons du marché aux poirées. On heurtait fortement le nez des malheureux contre la pierre et ce spectacle soulevait les rires et les quolibets des badauds ameutés. Plus spécialement, les harengères se distinguèrent dans la célébration de la mi-carême. Aujourd'hui, ce sont les blanchisseuses qui continuent la tradition, élisent des rois et des reines, parcourent Paris sur des chars et dansent éperdùment toute la nuit.

Nous relevons en province quelques coutumes singulières. A Argenton, les enfants couraient les rues, armés de sabres de bois, poursuivaient les vieilles femmes et assiégeaient leurs maisons. A la tombée de la nuit, ils se rendaient sur le bord de la rivière, sculptaient en terre glaise une vieille de la mi-carême, puis se précipitant sur elle, ' la mettaient en pièces avec leurs sabres et jetaient les débris dans la rivière. Mêmes usages à peu près à Tulle et à Rodez. Dans le Jura, on appelait jours de la vieille les trois derniers jours de mars et les trois premiers d'avril. — A Bourges, on sciait la vieillCy représentée par un mannequin. En 1856 encore, les gamins criaient : « Fendons la vieille ! Fendons la plus vieille du quartier! » On a rapproché cette coutume du culte du bas peuple de Rome pour Anna Perenna (V. ce mot).

Police du carnaval. De très bonne heure, les licences du carnaval attirèrent l'attention du pouvoir. Une foule d'abus, de désordres, même de crimes, se commettaient sous le masque. Charlemagne voulut bannir les mascarades de son empire. Il n'y réussit pas et, pendant tout le moyen âge, le carnaval, adopté et protégé par PEglise,

étala en plein jour ses fantaisies les plus grossières et les plus monstrueuses. Le 9 mars 1399, Charles VI, rappelant d'autres ordonnances qui ont été perdues, défendit << que nul ne portast faux visages ne embrunchiez et que interposeement, par personnes incongneues, aucun ne batist ou injuriast, ne feist batre ne injurier autres personnes ». A partir du xv« siècle, les parlements commencèrent à sévir ; mais la fréquence même de leurs arrêts peut inspirer quelques doutes sur leur efficacité. Nous citerons les principaux. Le 14 déc. 1509, le parlement de Paris défend de faire et de vendre des masques, de porter des masques, de jouer au jeu de momon en masques ou avec d'autres déguisements, à peine de prison et d'amende. (Id. Clermont, 27 déc. 1509). Le 26 avr. 1514, arrêté portant que les masques et faux visages seront brûlés en public, avec défense d'en porter sous peine de confiscation. Les 26-27 nov. 1535, 9 mars 1539, 2-14 janv. 1562, 8 janv.1575, 4 févr. 1592, défense d'aller en masques dans les rues de Paris avec des joueurs d'instruments, à peine d'être punis comme perturbateurs du repos public. — Une ordonnance royale du 9 nov. 1720, et une ordonnance de police du 5 févr. 1746, interdirent aux masques de porter des bâtons et des épées ou d'en faire porter par les laquais. Des ordonnances de police du 6 déc. 1737 et du 11 déc. 1742, défendirent aux jeunes gens et tapageurs de nuit d'entrer de force dans tous les lieux où il y a des bals et de la musique (c'était, comme on l'a vu plus haut, l'usage en temps de carnaval), de violenter les traiteurs, leurs femmes et enfants et d'obliger les violons à jouer toute la nuit, — Le carnaval fut interdit de 1790 à 1798. Depuis cette époque, la police a publié tous les ans au moment du carnaval une ordonnance conçue toujours à peu près dans les mêmes termes. Visant la loi des 16-24 août 1790, l'arrêté des consuls du 12 messidor an Vïll, celui du 3 brumaire an IX, les lois du 7 août 1850 et 10 juin 1853, les art. 259, 330, 471, 475 et 479 du C. pén., elle interdit à tous les masques de se montrer sur la voie publique avec des armes ou bâtons, de se masquer avant 10 h. du matin et après 6 h. du soir, de prendre des déguisements de nature à troubler l'ordre public ou à blesser la décence et^ les mœurs, de porter aucun insigne, aucun costume ecclésiastique ou religieux, d'apostropher qui que ce soit par des invectives, des mots grossiers ou provocations injurieuses, de s'arrêter pour tenir des discours indécents et provoquer les passants par gestes ou paroles contraires à la morale, de jeter dans les maisons, dans les voitures et sur les personnes des objets ou substances pouvant causer des blessures, endommager ou salir les vêtements, de promener ou brûler des mannequins dans les rues et places publiques. Tel est le fonds commun. Il y a quelques variantes intéressantes. Le 10 févr. 1801, l'ordonnance de police défend le port du masque dans les rues et lieux publics. Cette défense persiste jusqu'en 1820. De 1815 à 1820, parmi les mascarades interdites figurent « celles qui rappelleraient les époques malheureuses de la Révolution française ». — L'ordonnance du 10 févr. 1830 interdit la vente du catéchisme poissard. Celle du 14 mars 1871 interdit les bals publics, mascarades et promenades organisés ordinairement pendant la mi-carême. Enfin, celle du 7 févr. 1880 défend de sonner sur les voies parcourues par les tramways du cornet à bouquin ou de tout autre instrument dont le son pourrait être confondu avec celui de l'avertisseur de ces voitures.

III. Le carnaval a l'étranger. — Nous n'avons pas la prétention de faire l'historique du carnaval dans le monde entier. On trouverait chez tous les peuples et jusque dans l'extrême Orient des fêtes populaires qui s'en rapprochent tant par leur caractère que par l'époque à laquelle elles ont lieu. Mais notre cadre ne comporte pas une étude aussi développée et ce serait donner peut-être, sans raison suffisarte, une extension exagérée au mot Carnaval. Nous nous bornerons donc à quelques détails

indispensables sur les pays où le carnaval, après avoir fourni une carrière brillante, ne sera bientôt plus, comme le nôtre, qu'un souvenir historique.

Allemagne, Suite naturelle des antiques représentations des métamorphoses des dieux, de la promenade symbolique de la charrue et du char naval au printemps (Carrus navalis, encore une étymologie qui nous avait échappé), le carnaval eut un grand éclat avant la Réforme et la guerre de Trente ans. Les mascarades, les facéties de Hanswurst, les Jeux du mardi gras^ sorte de satires burlesques déclamées sur les places publiques en furent les principales phases. Memmingen, Augsbourg, Bamberg, Nuremberg surtout se distinguèrent par leur gaieté. Puis le carnaval disparut presque complètement pour ne reparaître qu'au début du xix® siècle. Les villes du Rhin l'empruntèrent alors à la France. Cologne, Aixla-Chapelle, Dûsseldorf, Mayence, Trêves rivalisèrent un moment avec Venise et attirèrent une foule d'étrangers. Les villes protestantes, Leipzig, Hambourg, Berlin, qui n'avaient même pas le prétexte du jeûne catholique, adoptèrent à leur tour les banquets, beuveries, danses, mascarades et bouffonneries de toutes sortes qui le précèdent. De nos jours encore, le bal des tonneliers de Francfortsur-le-Main, les bals des bouchers et des tonneliers de Munich sont célèbres dans toute l'Allemagne.

Notons une coutume spéciale à la Bavière. Au xvi^ siècle, pendant les jours gras et le mercredi des Cendres, des masques couraient les rues en frappant tous les passants avec de petits sacs remplis de cendres. Le mercredi, les jeunes filles, réunies par les jeunes gens, s'attelaient à une charrue, la promenaient à son de trompe et la précipitaient ensuite dans un fleuve ou dans un lac.

Belgique, Bruxelles et surtout Anvers célèbrent joyeusement le carnaval. Le principal attrait des jours gras est la promenade des géants et la bataille des pepcrnoten. A Bruxelles, les fameux Jan et Mieke, petit Jean, petit Michel, Gudule et Jean de Nivelle, le sultan et la sultane; à Anvers, Druon Antigon, la géante des navires et autres personnages monstrueux parcourent les rues avec un immense cortège de chars allégoriques, de baleines, de dauphins, de pierrots, d'astrologues, de débardeurs et de marquis. On sonne de la trompe, on frappe le dos des passants avec des vessies de porc gonflées. Les masques bombardent de pepernoten (pâtisseries dures de farine et de miel, en forme de dé à jouer) les spectateurs des balcons et les promeneurs, qui leur répondent par une grêle de mêmes projectiles.

Espagne, Madrid, Séville, Cadix, Barcelone, ont eu des mascarades brillantes. A Barcelone, des quadrilles de gens masqués entrent dans toutes les maisons où l'on danse. C'est notre ancien momon. A Madrid, on promène dans les rues un mannequin représentant une vieille femme qu'on appelle la Reina cuaresma. Elle a pour sceptre un poireau, une couronne de feuilles d'oseille et d'épinards, des oripeaux bizarres et sept jambes longues et maigres qui symbolisent les sept semaines du carême. Cette procession se fait le soir à la lueur des torches, on y chante des chants funèbres. Après quoi, la Reina cuaresma est enfermée dans une maison où tout le monde peut lui rendre hommage. A la fin de chaque semaine, on coupe une des jambes de la reine. Le soir du samedi saint, on transporte le corps sur la plaza mayor, on le décapite et on le met en pièces aux applaudissements de la foule.

Italie, L'Italie est la patrie du carnaval. Aussi ne doit-on pas s'étonner qu'il ait atteint en ce pays une splendeur et un développement exceptionnels. Le carnaval de Rome et celui de Venise ont joui longtemps d'une renommée européenne. On y accourait de toutes parts. Cette affluence d'étrangers riches, à Rome notamment, peut expliquer la tolérance séculaire de l'Eglise pour des divertissements profanes assez déplacés dans une ville

GRANDE ENCSrCLOPÉDIE, — IX.

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