CARTÉSIANISME
rien, Descartes commença, comme ceux-ci finissaient, par le doute, mais pour en sortir au plus vite, et arriver à des vérités qu'il donnait comme certaines et inébranlables ; et son système, ainsi précédé d'une critique qui n'épargnait rien dans les sciences, paraissait exempt du principal défaut des autres et véritablement construit tout à neuf. Il sut ainsi réunir et concilier, ce qui était une grande cause de succès, les deux tendances de son temps, tendance sceptique et tendance dogmatique.
En outre, sa physique, qui n'était qu'une extension des mathématiques, participait, on le crut avec lui, à l'évidence et à la certitude de celles-ci. Tout ce qui est matériel se trouvait ramené à l'étendue seulement, et celte substance unique, au moyen de mouvements dont il prétendait établir les règles, formait de petits corps de diverses figures, qui constituaient l'essence de tous les autres et rendaient compte de leurs propriétés. On crut avoir enfin une vue claire et distincte des choses, après les explications confuses et obscures, léguées par la scolastique, et que les péripatéticiens s'obstinaient à défendre. On accepta même les paradoxes que Descartes fut amené à soutenir, et l'automatisme des bêtes, qui expliquait les mystères de la vie par de simples ressorts comme dans une machine, sans connaissance ni sentiment, sans âme, séduisit plus d'un par son étrangeté môme. « Ce qui a fort plu dans le commencement, quand cette philosophie a commencé de paraître, écrivait plus tard Huygens se rappelant les souvenirs de sa jeunesse, c'est qu'on entendait ce que disait M. Descartes, au lieu que les autres philosophes nous donnaient des paroles qui ne faisaient rien comprendre, comme ces qualités occultes, formes substantielles, espèces intentionnelles, etc. A cet impertinent fatras, il a osé substituer des causes qu'on peut comprendre de tout ce qu'il y a dans la nature. » Enfin, sa métaphysique semblait faite pour rassurer les consciences qu'alarmaient les fantaisies de panthéistes ou d'athées, on ne distinguait pas alors, des précédents novateurs. Je pense, donc je suis, disait Descartes, et je suis avant tout un être pensant; la pensée constitue à elle seule toute la substance de l'âme, comme l'étendue celle des corps. L'âme est donc spirituelle, et, partant, immortelle. De plus, elle a l'idée d'un être parfait, et de qui la tiendrait-elle, sinon de cet être lui-même, qui par conséquent existe. L'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, se trouvaient donc établies, on le croyait du moins, démonstrativement ; aussi, la nouvelle doctrine fut-elle bien accueillie d'abord, et de la congrégation de l'Oratoire, dont le fondateur, le cardinal de Bérulle, avait encouragé les projets du philosophe, et des jansénistes, dont le chet Arnauld lui fit bien quelques objections, mais pour se déclarer ensuite content de ses réponses.
Pourtant les jésuites, fidèles en général aux anciens dogmes d'Aristote, et surtout ennemis des jansénistes, affectaient de plus en plus de suspecter la philosophie nouvelle, non pas tant pour sa métaphysique que pour sa physique. Le moindre tort de celle-ci était de ruiner les qualités occultes et autres entités de ce genre ; en outre, si toute distinction réelle disparaît entre la substance corporelle et ses qualités, si de plus cette substance consiste dans l'étendue seulement, comment, dans l'Eucharistie, les espèces ou apparences du pain et du vin peuvent-elles encore recouvrir une tout autre substance, celle de Dieu lui-même? On s'émut à Rome sur l'instigation de l'Université de Louvain et du nonce de Bruxelles (le cartésianisme s'était d'abord répandu dans plusieurs universités de Belgique, après la Hollande, où Réneri, Rcgius, de Raey, Heidanus, etc., l'avaient d'abord propagé), et, en nov. 4663, la congrégation de l'Index condamna les ouvrages de Descartes, donec corrigantur, A Paris, les attaques suivirent bientôt. En 1667, un ordre de la cour interdit de prononcer publiquement l'éloge du philosophe, lorsque ses restes furent ramenés de Suède en France. En 1671, le parlement fut sollicité de se prononcer en faveur |
d'Aristote, comme il avait fait en 1624, et cette fois contre Descartes : Boileau prit les devants, et son Arrêt burlesque ôta toute envie au président de Lamoignon d'en rendre un autre, et épargna un nouveau ridicule à la compagnie. Mais le Conseil du roi passa outre, et, en 1675, le 2 août, défense fut faite aux Pères de l'Oratoire d'enseigner le cartésianisme dans leurs collèges ; ceux-ci se soumirent en sept. 1678 seulement. Enfin, en 1680, un jésuite, le P. Valois, sous le pseudonyme de Louis Delaville, dénonça à l'assemblée du clergé de France, comme d'accord avec Calvin, M. Deseartes et ses plus fameux sectateurs.
Quelques philosophes partageaient un peu en cela le préjugé des théologiens. La publication des Lettres de Descartes (1657-1667) avait refroidi le zèle des jansénistes à son égard, d' Arnauld et de Nicole en particulier et sans doute aussi de Pascal, qui lui reprochait d'avoir voulu se passer de Dieu dans sa physique : « Il n'a pu cependant s'empêcher, ajoutait-il, de lui accorder une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement ; après cela, il n'a plus que faire de lui. » Bientôt Leibniz trouvera de même qu'il laisse presque tout à faire à la matière seule dans la formation du monde; comme elle prend Tune après l'autre toutes les formes possibles, elle doit venir nécessairement à celle qui s'est enfin réalisée. Puis, une attaque en règle fut dirigée contre ce nouveau dogmatisme par l'abbé Simon Foucher, au nom des académiciens qu'il prétendait faire revivre, par l'évêque d'Avranches Huet {Censura philosophice cartesianœ , 1689, et Nouveaux Mémoires pour servir à l'histoire du cartésianisme, i6d^), sans parler de l'ouvrage d'un jésuite, Voyage au monde de M, Deseartes^ par le P. Daniel, 1691. En même temps, le Journal des Savants publiait d'année en année des lettres de Leibniz, où la méthode et la doctrine de Descartes étaient critiquées et en partie réfutées. Mais, tous ces adversaires eux-mêmes en convenaient, on était néanmoins « fort obligé à ce grand homme de ce qu'il avait mis les esprits en meilleur train qu'ils n'étaient pour philosopher ».
Les principaux philosophes du siècle avaient tous reçu de lui, en effet, leur première impulsion, bien que vers des doctrines diverses ; ainsi Hobbes, ainsi plus tard Spinoza, sans parler de Clauberg et de Geulincx, et surtout Malebranehe, qui eut comme une révélation de la philosophie à la lecture d'un ouvrage posthume, V Homine de M. Descartes, en 1664; ainsi Leibniz, que l'explication mécanique de l'univers charma d'abord uniquement ; ainsi Locke lui-même. La seconde moitié du xvii® siècle assura de plus en plus le triomphe de Descartes, et, il faut aussi le dire, sa domination. En 1662, paraissait VArt de penser, ou la Logique de Port-Royal, œuvre commune d'Arnauld et de Nicole, et dont une bonne partie est empruntée à Descartes; en 1666, le Discernement de rame et du corps de Géraud de Cordemoy ; en 1671, le Traité de physique de Rohault, gendre de Clerselier qui avait publié les Lettres de Descartes et était comme l'âme du parti cartésien; en 1675, les Entretiens sur la philosophie, du même Rohault; et à partir de 1674 jusqu'en 1688 et bien au delà, la longue série des ouvrages de Malebranehe; en 1690, le Cours entier de philosophie, selon les principes de Descartes, par Régis. Rohault et Régis surtout contribuèrent par leurs conférences, fort suivies du beau monde, à mettre le cartésianisme à la mode, en ce temps-là, comme le témoignent les Lettres de M"*® de Sévigné et de sa fille, M'^'û de Grignan, certaines fables de La Fontaine, le dernier chapitre des Caractères de La Bruyère, mais surtout les Entretiens de Fontenelle sur la pluralité des mondes, en 1686. Cette date marque même l'apogée du règne de Descartes, ce qui explique en partie la réaction aussitôt tentée contre lui par Huet ; Pellisson, en 1691, admirait une si grande entreprise : «Car, disait-il, d'attaquer les païens, les juifs, les infidèles, c'est bien
moins au temps où nous sommes que de s'en prendre aux cartésiens. On n'a point d'esprit, et on est du vieux temps, si on n'est pas de leur nombre... »
Cependant, ce qu'on goûtait le plus dans la philosophie de Descartes, c'était sa physique, de préférence à sa métaphysique. Celle-ci paraissait insuffisante. Ce fut l'avis de Spinoza, qui s'imagina sans doute la compléter, tandis que, par sa théorie de l'étendue et de la pensée comme simples attributs d'une substance unique, il la dénaturait complètement. Ce fut aussi l'avis de Malebranche, qui opéra la fusion des doctrines cartésiennes avec celles de saint Augustin, que les jansénistes avaient sans cesse à la bouche, et il fut un peu suivi en cela par Bossuet (Connaissance de Dieu et de soi-même), et par Fénelon (Traité de r existence de Dieu). Ce fut enfin 1 avis de Leibniz, qui ne considéra le cartésianisme que comme l'antichambre de la vérité, Âristote et Platon ayant pénétré jusqu'à elle plus avant que Descartes. Mais ni Leibniz, ni Malebranche, ni Spinoza ne touchent au fond même de sa physique, et ils acceptent le principe que tout dans le monde des corps doit s'expliquer par l'étendue, la figure et le mouvement. Tout au plus Leibniz propose-t-il quelques corrections de détails comme l'évaluation de la force par mv^ au lieu de mv, et de même après lui Malebranche. Bien plus, on réunit, sous le nom commun de philosophie corpusculaire, les doctrines plus ou moins semblables qu'avaient soutenues Gassendi, un de ses adversaires. Bacon et Galilée, ses deux rivaux de gloire, et c'est à Descartes seul qu'on en rapporta tout l'honneur. Mais cette physique menaçait de nuire à son tour aux progrès des sciences, comme avait fait si longtemps celle d'Aristote. Les savants, donnant libre carrière à leur imagination, se représentaient, comme s'ils les avaient vues et touchées, les particules ultimes, dont se composaient, croyaient-ils, les différents corps ; et de la forme, de la situation, de la vitesse de ces particules, ils déduisaient, par de vains raisonnements qui n'avaient de mathématique que l'apparence, toutes les qualités sensibles, toutes les propriétés chimiques et médicales mêmes. C'était abuser de la géométrie, et dans des matières qui réservaient encore bien des découvertes à l'observation et à l'expérience pure, avant qu'on pût y employer avec succès la démonstration. Aussi Leibniz conseillait-il fort sagement aux cartésiens, en 4692, « de ne se pas attacher à un babil inutile des petits corps, dont la texture est encore, en effet, le plus souvent une qualité occulte à nous, de s'attacher aux expériences et aux démonstrations, au lieu de ces raisonnements généraux, qui ne servent qu'à couvrir la fainéantise et à parler des choses qu'on ne sait pas. »
Or, tandis que les cartésiens se complaisaient ainsi dans leurs explications chimériques des phénomènes, une révolution se préparait dans la science, et dont leur maître allait être la victime. Vers le temps même où il triomphait le plus en France, paraissaient en Angleterre deux ouvrages qui devaient plus tard servir d'armes victorieuses contre lui : les Principes mathématiques de la philosophie naturelle^ de Newton, en 1687, et les Essais sur r entendement humain, de Locke, en 1690. Les théories de Newton mirent un peu de temps à se faire accepter en France, où elles rencontrèrent d'abord l'hostilité violente des cartésiens. Ceux-ci pensaient que tout est plein dans la nature, et on venait leur reparler du vide ; ils n'admettaient que des mouvements communiqués de proche en proche à travers un milieu matériel, et on ressuscitait l'action à distance, l'attraction, une de ces qualités occultes, disaient-ils, que Descartes avait eu tant de peine à détruire. En 1727, Fontenelle ayant à prononcer l'éloge de Newton devant l'Académie des sciences, crut faire beaucoup de maintenir la balance à peu près égale entre ces deux grands génies. Mais bientôt Newton l'emporta, celui qui « part toujours de ce qu'il voit, pour en trouver la cause, soit claire, soit obscure ». Ce fut à