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CARTÉSIANISME

partir de 1730, dit Voltaire, que la philosophie cartésienne cessa d'être en honneur, et lui-même contribua puissamment à la discréditer, d'abord par ses Lettres sur les Anglais, écrites en 1728 et publiées en 1734, puis par ses Eléments de la philosophie de Newton, qui parurent en 1738 et 1741. Ce dernier ouvrage fut pour la physique de Newton ce que les Entretiens de Fontenelle avaient été pour celle de Descartes : il la mit à la portée des gens du monde, qui l'accueillirent avec faveur. Dans les Lettres, trois noms étaient exaltés outre mesure aux dépens de Descartes : Locke et Newton d'abord, préférables celui-ci pour sa science, celui-là pour sa philosophie ; l'explication de toutes nos idées par l'expérience semblait destinée à remplacer la métaphysique cartésienne, que l'on faisait consister surtout dans la théorie des idées innées ; en outre. Voltaire savait gré au philosophe anglais d'avoir dit que la matière, si Dieu le voulait, pourrait devenir capable de penser. « Les deux définitions de Descartes, dira plus tard Rousseau, qui paraissaient incontestables, furent détruites en moins d'une génération. Newton fit voir que l'essence de la matière ne consiste point dans l'étendue ; Locke fit voir que l'essence de l'âme ne consiste point dans la pensée. » Mais Locke et Newton étaient présentés par Voltaire comme les deux continuateurs de Bacon, et c'était à Bacon, par conséquent, et non plus à Descartes, qu'il fallait rapporter tout l'honneur de la réforme philosophique dans les temps modernes. Aussi d'Alembert, dans la préface de ï Encyclopédie, en 1751, fit-il un éloge dithyrambique de Bacon, « le plus grand, le plus universel et le plus éloquent de tous les philosophes ».

Descartes était pour quelque temps éclipsé. Sa métaphysique, avec la couleur si religieuse qu'elle avait prise entre les mains de Malebranche, indisposait contre lui un siècle aussi peu soucieux que possible de chercher un accord entre la foi et la raison. Sa physique, livrée tout entière en proie aux mathématiciens, à la façon de l'astronomie, que ceux-ci avaient si heureusement transformée au xvii« siècle, paraissait une métaphysique aux partisans de l'expérience seule dans les sciences naturelles. Celles-ci réclamaient une méthode nouvelle, foute différente de la déduction mathématique, et nombre do savants, depuis Linné et Buff'on jusqu'aux deux Jussieu, allaient en fournir l'exemple. Point de systèmes, ni d'hypothèses, répétaient d'autre part les philosophes , après Newton, qui d'ailleurs ne se les était pas toujours interdits à lui-même. Ce fut le mot d'ordre du xviii« siècle dans le domaine scientifique, et, comme Bacon l'avait prononcé le premier, par manière de protestation sans doute contre les rêveries des novateurs de la Renaissance, on se réclama uniquement de Bacon. Diderot lui emprunta même, en 1754, le titre d'un de ses ouvrages, Pensées sur V interprétation de la Nature, oli on lit, entre autres choses : « Une des vérités qu'un bon physicien ne perdra point de vue, c'est que la région des mathématiciens est un monde intellectuel, où ce que l'on prend pour des vérités rigoureuses perd absolument cet avantage, quand on l'apporte sur notre terre. On en a conclu que c'était à la philosophie expérimentale à rectifier les calculs de la géométrie. Mais à quoi bon corriger le calcul géométrique par l'expérience. N'est-il pas plus court de s'en tenir au résultat de celle-ci?.,. Nous touchons au moment d'une grande révolution dans les sciences... Avant qu'il soit cent ans, on ne comptera pas trois grands géomètres en Europe. »

^ Cependant, l'esprit de Deseartes animait encore plus d'un philosophe. Sans parler de Fontenelle et de Dortous de Mairan, du cardinal de Polignae et de l'abbé de Molières et du P. André, qui prolongeaient jusqu'au milieu du xvni« siècle la défense du cartésianisme attaqué, on peut dire que Lamettrie, dans son Homme Machine, en 1748, ne fait que reprendre la théorie si paradoxale de Descartes sur l'automatisme des bêtes, et l'étend indu-

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ment jusqu'à la pensée elle-même ; on peut dire aussi que Condillac, bien que son système et surtout son principe soient empruntés presque entièrement à Locke, imite néanmoins Descartes, dans sa tentative de construire tout l'esprit humain avec la sensation seule, comme ce philosophe avait construit le monde physique avec la matière et le mouvement. Enfin, d'Alembert lui-même, songeant à cet affranchissement des intelligences dont ses contemporains savaient si bien profiter, reconnaît qu'on en est redevable à Descartes. D'autre part, l'enseignement des écoles, en particulier celui de la Sorbonne, qui était demeuré péripatéticien au xvii*' siècle, tandis que tout le monde se faisait cartésien au dehors, était devenu cartésien au xviii® lorsque le public avait depuis longtemps abandonné Descartes. Et le parlement, de concert avec la Sorbonne, prenait sous sa protection ces mêmes idées innées, contre lesquelles l'un et l'autre voulaient sévir autrefois au nom d'Aristote. On le vit bien, en 1751, lors de la thèse de l'abbé de Prades. Mais de tels secours ne pouvaient que compromettre davantage le cartésianisme, et ce discrédit où il était tombé fut même constaté officiellement par l'Académie française, en 1765, lorsqu'elle mit au concours V Eloge de D^scar^^^, pour lequel fut couronné Thomas. Mais qu'était-ce qu'un mémoire académique, pour répondre à l'Encyclopédie, tout entière dévouée à Bacon? En même temps, la philosophie de Condillac et la science nouvelle, tondée par Lavoisier, qui illustrèrent en France la seconde moitié du siècle, semblaient l'une et l'autre donner doublement raison à la méthode du philosophe anglais. Seuls, quelques esprits éclairés rendaient encore justice à Descartes , comme Turgot, comme Condorcet, qui le mettait même audessus des nouveaux dieux : sans doute, disait-il, en 1794, « dans les sciences physiques sa marche est moins sûre que celle de Galilée, et sa philosophie est moins sage que celle de Bacon. Mais l'audace même de ses erreurs servit aux progrès de l'espèce humaine : il agita les esprits que la sagesse de ses rivaux n'avait pu réveiller». Et l'année précédente, le 2 et le 4 oct. 1793, la Convention nationale avait décrété que son corps et sa statue seraient transférés au Panthéon , décrets qui d'ailleurs n'eurent pas de suite, et ne purent même être votés de nouveau en 1798 aux Cinq-Cents.

Le XIX® siècle préparait à Descartes une éclatante revanche, et Bacon, par un brusque retour de fortune, devait payer cher son triomphe factice du siècle précédent. On avait fait de lui le promoteur de la science moderne, et d'une science athée : les éloges excessits qu'on lui prodiguait à ce double titre devaient impatienter et irriter un jour et les savants et les croyants. Joseph de Maistre vengea d'abord sur lui la religion qu'on avait outragée en son nom (1836) ; et plus tard, le chimiste Liebig, après bien d'autres, contesta, en 1863, non plus seulement la valeur de ses connaissances, ce qui était trop aisé, n:ais, qui pis est, celle de sa méthode même. La réaction était peut-être injuste à son tour. Descartes en profita : à mesure que son rival baissait dans l'estime du public, lui-même remontait d'autant. Le cartésianisme fut donc remis en honneur, pour des raisons d'ordre philosophique ou plutôt religieux, et d'ordre scientifique. Victor Cousin, avant de fonder l'école éclectique, s'était donné pour mission de combattre Condillac et Locke, dont le sensualisme, comme il disait, menait droit au matérialisme et à l'athéisme. Descartes qui avait établi « démonstrativement », selon le mot d'Arnauld, la spiritualité de l'âme et l'existence de Dieu, devenait un auxiliaire précieux dans cette croisade d'un nouveau genre. De plus, revenir à sa métaphysique, complétée par celle de Platon, n'était-ce pas revenir aux traditions du grand siècle? N'était-ce pas mettre la philosophie à couvert de toute attaque de la part de la religion, à qui même on faisait ainsi des avances, bien qu'elle s'en souciât peu? Enfin, le je pense, donc je suis pa-

raissait le point de départ assuré de toute étude psychologique distincte de la physiologie, et Victor Cousin avait l'ambition d'inaugurer une psychologie, qui servît de base à tout le reste, logique, morale et métaphysique. Descartes bénéficia de toutes ces tentatives, et y gagna du moins une première édition de ses OEuvres complètes (1824-6) que le chef de l'école éclectique entreprit luimême, et, grâce à l'impulsion que celui-ci sut donner aussi aux études historiques, une Histoire de la philosophie cartésienne, par M. Francisque Bouillier(l''® éd., 1854; 3« éd., 1868).

Mais, plus que toutes ces raisons, ce qui devait être favorable à Descartes , ce fut le progrès môme des sciences, et, de nos jours comme au xvii® siècle, la physique cartésienne est plus estimée que sa métaphysique. Au xviii®, les savants affectaient de redouter les hypothèses et les systèmes : on n'en a plus peur aujourd'hui. Ils prétendaient se renfermer dans les bornes étroites de l'expérience et s'interdire rigoureusement toute échappée au delà : mais on a reconnu que l'expérience elle-même reçoit de la théorie sa vraie signification. Les mathématiques étaient suspectées, et paraissaient d'un usage dangereux dans les sciences de la nature : et voilà que Laplace leur procure un nouveau triomphe en astronomie, avec son Système du Monde, en 1796; que Fresnel les introduit, comme dans un pays définitivement conquis, en physique, pour expliquer la lumière, en 1818 ; puis, en 4842, Joule et Mayer pour expliquer la chaleur elle-même. Et les théories qui reparaissent ainsi victorieuses, sont à peu près celles dont Descartes avait autrefois tracé comme une puissante ébauche : ses tourbillons se retrouvent, méconnaissables il est vrai, tant les mathématiques les ont perfectionnés, dans les hypothèses astronomiques de Laplace ; sa matière subtile est l'éther de Fresnel avec les ondulations qui rendent compte des phénomènes lumineux; ses particules dont la figure, la situation et le mouvement devaient fournir la raison de toutes les propriétés des corps, forment aujourd'hui le fond de la théorie atomique en chimie ; enfin, il n'est pas jusqu'à son automatisme des bêtes qu'on ne puisse reconnaître dans la doctrine récente des mouvements réflexes, qui font de l'animal comme une machine à ressorts très compliqués, mue avec une sûreté et une précision étonnantes sous les excitations venues du dehors. Ainsi, l'esprit du cartésianisme, c.-à-d., suivant une heureuse définition de Mairan au xviii^ siècle, « le mécanisme comme cause de tous les phénomènes do la nature », règne aujourd'hui partout dans la science.

Savants et philosophes, et des philosophes de toute doctrine, n'ont pas manqué d'y applaudir. Les spiritualistes ne furent pas les derniers à le faire. Mais, en dehors d'eux, Auguste Comte, bien qu'il procède en partie de Bacon, était trop bon mathématicien et aussi trop ami des vues d'ensemble et des théories systématiques, pour ne pas goûter les aperçus grandioses de Descartes et ses tendances ; les criticistes, d'autre part, sont amenés à rendre hommage à cette conception de la science de la nature ramenée tout entière aux mathématiques, c.-à-d. à des lois que l'esprit humain a tirées d'abord de lui-même ; les évolutionnistes enfin se plaisent à lire dans Descartes des phrases comme celle-ci, « la nature de toutes choses est bien plus aisée à concevoir lorsqu'on les voit naître peu à peu, que lorsqu'on ne les considère que toutes faites », et tant d'autres pages qui justifient à l'avance leurs tentatives les plus audacieuses. Aussi, des voix autorisées ont proclamé hautement cette influence désormais dominante du philosophe français sur les savants dans presque tous les genres. Ce furent, entre autres, Bordas-Demoulin dès 1843, M. Joseph Bertrand en 1869, le physiologiste anglais Huxley en 1877, M. Liardenl882, et plus récemment, le 15 mars 1884, exprimant la pensée de tous, M. Faye proposait d'ériger dans la cour de la nouvelle Sorbonne une statue à René

CARTESIANISME — CARTHAGE

Descartes f le réformateur de la philosophie, Vinspirateiir de la science moderne» Ch. Adam.

BiBL. : Bordas-Dkmoulin, le Cartésianisme ou la véritable rénovation des sciences, 1843 et 1874. — Francisque BouiLLiER, Histoire de la philosophie cartésienne, 1854 et 1868. — J. Millet, Histoire de Descartes avant 1631 et depuis 1631, 1867 et 1870. — T.-«V. Charpentier, Essai sur la méthode de Descartes, 1869.— L. Liard, Descartes, 1882. — Ernest Naville, la Physique moderne^ 1883. — MoNciiAMP, Histoire du Cartésianisme en Belgique, 1886. — Huxley, Lay Sermons, trad. franc., 1877.

CARTÉSIENNES. On appelle Cartésiennes ou ovales de Descartes les courbes qui ont en coordonnées bipolaires (V. ce mot) des équations linéaires, on les appelle aussi courbes aplanétiques ; elles jouissent d'une propriété optique remarquable : si un rayon lumineux, émané d'un pôle se réfracte sur la courbe, il vient après réfraction passer par l'autre pôle, pourvu que rindice de réfraction bien entendii ait une valeur qui dépend des constantes qui entrent dans l'équation de la courbe, ce dont on se convaincra en se reportant à l'article Bipolaires ou Ton verra comment on mène les normales dans ce système de coordonnées. Les Cartésiennes sont des anallagmatiques et peuvent se définir des courbes du 4® degré'ayant les ombilics du plan pour points de rebroussement. L'équation d'une cartésienne peut se ramener à la forme

(x^ 4- y^ -hpx + k^)^ + c (^^ + if) ~ 0 p, k, c désignant des constantes. H. Laurent.

BiBL. : Darboux, Sur une Classe remarquable de courbes algébriques ; Paris, in-8. — Salmon, G. anaU

CARTÉSIENNES coordonnées (V. Coordonnées).

CARTHAGE. L'une des villes les plus grandes et les plus célèbres de l'antiquité, fondée sur la côle septentrionale de rAfrrt[ue par une colonie de Phéniciens, vers l'an 822 av. J.-C, renversée une première fois par les Romains en 146 avant notre ère et enfin définitivement détruite par les Arabes en 698 ap. J.-C. Nous allons successivement traiter de Carthage et des Carthaginois aux points de vue suivants : 1<» Topographie et géographie; â'' Histoire; 3^ Organisation politique et militaire; 4<^ Religion ; 5*^ Industrie et commerce; 6^ Littérature; 1^ Arts et monuments.

I. Topographie et Géographie. — Carthage était située par 87^ lat. N. et 8** long. E. de Paris, au fond du grand golfe compris entre le Ras Sidi Ali el Mekki (promontorium Apollinis) et le Ras Adar ou cap Bon (promontorium Mercurii) ; son emplacement formait lui-môme, au fond de ce golfe, une presqu'île resserrée entre le lac de Tunis au S. et la rade d'Utique au N. Aujourd'hui, le littoral méditerranéen présente dans ces parages quelques modifications : la rade d'Utique appelée sebkha de Soukara ou sebkha er Rouan, comprise jadis dans le littoral de la mer, s'est changée en une plaine d'alluvions charriées par la Medjerda et en un lac salé peu profond, séparé de la Méditerranée par un cordon de dunes ; de telle sorte que la pointe rocheuse de Sidi Ali bou Ktioua qui, fermant l'isthme au N., s'enfonçait comme un éperon dans la mer, est maintenant éloignée du littoral de 4 kil. Toutefois, on reconnaît fort bien encore l'ancienne configuration de la côte et l'on peut constater l'exactitude des renseignements fournis par Polybe qui évalue approximativement la largeur de l'isthme à 25 stades (4,625 m.) ; c'est à peu près la longueur actuelle du djebel Ahmar, petite chaîne escarpée qui fermait complètement l'isthme dans l'antiquité. Ainsi délimitée du côté de la terre ferme, la presqu'île carthaginoise formait une figure géométrique assez voisine du triangle scalène, dont les angles sont représentés par trois promontoires principaux : au S., une langue de terre {taenia, ligula), d'une largeur moyenne de 450 m., à l'extrémité de laquelle est situé le petit port de la Goulette ou Gala-^ bras dans l'antiquité (Halk el Oued) ; c'est là que se trouve le chenal étroit, mais naturel, qui fait communiquer le lac de Tunis (El Boheira) avec la mer. A l'E., s'élève le promontoire de Sidi bou Saïd ou cap Carthage dont l'al-

titude atteint 130 m. Au N., enfin, le cap Kamart ou djebel Kaoui dont les escarpements s'abaissent graduellement du côté de la sebkha de Soukara.

Telle est la configuration générale de la presqu'île où fut Carthage et qui, suivant Strabon, avait un périmètre de 360 stades ou 66,600 m. Nous allons à présent en parcourir à vol d'oiseau l'intérieur qui est loin de répondre par le pittoresque et l'importance des ruines aux souvenirs grandioses que laisse dans l'imagination le nom de la ville de Didon et d'Annibal. En partant de la Goulette et en suivant la langue de terre appelée taenia, on rencontre actuellement sur le bord de la mer, un ancien palais beylical, El Kram, transformé en hôpital militaire depuis l'occupation française ; plus loin, une ancienne batterie, puis un autre palais du bey, bâti sur des soubassements antiques. Entre le dar el Bey et un monticule assez élevé appelé Koudiat el Hobsia (n** 4 de notre carte), se trouve une lagune rectangulaire (n<* 2) débouchant sur la mer par une étroite ouverture située près du Kram : c'est le port marchand de Carthage ; il communiquait autrefois avec le Cothon ou port militaire représenté aujourd'hui par une flaque circulaire d'eau croupissante (n^3). A quelques centaines de mètres au N.-O. du Cothon, est le village arabe de Douar-ech-Chatt, stat. du chem. de fer italien de la Goulette à Tunis ; à la même distance du Cothon, dans la direction N.-O., un palais moderne, le dar Mustapha ben Ismaïl, aujourd'hui au bey, bâti sur des ruines antiques. Au N. du Cothon et non loin de ce palais, était le forum (n» 5 de notre carte) occupé actuellement par des champs en culture. A une courte distance, deux immenses tranchées, aux lieux dits Bir Zrig et Feddan el Behim (n» 6) représentent les fouilles entreprises au nom du gouvernement français en 1884, par MM. Reinach et Babelon. En nous dirigeant toujours vers le N., nous atteignons le sommet d'une colline abrupte : c'est la fameuse colline et citadelle de Byrsa, dont les remparts rectangulaires existent encore en partie. Elle est occupée aujourd'hui par la chapelle française érigée en ISiO, sur les lieux mêmes oîi l'on croit que mourut saint Louis ; là aussi se trouvent le couvent des PP. missionnaires d'Alger et la cathédrale de Saint-Louis de Carthage tout récemment bâtie par le cardinal Lavigerie.

Byrsa, à 600 m. des ports, est le point culminant de la presqu'île carthaginoise. De là, nos regards distinguent dans un panorama grandiose toutes les ondulations de terrain sous lesquelles dort la ville punique. Au S., dans la plaine et sur les pentes que nous venons de parcourir, ce sont des champs d'orge au milieu desquels émergent des éhoulis de murs en blocage. Dans la direction de l'E., nous avons à nos pieds, sur une petite colline, le fort turc abandonné, de Bordj Djedid(no 11), construit avec des ruines exploitées comme carrière ; les immenses citernes voûtées de Bordj Djedid, une des plus importantes ruines de Carthage ; sur le bord de la mer, près d'une villa, le dar Ahmed Zarrouk, de gigantesques débris de blocage appelés Dermech par les Arabes. Du côté du N., Byrsa est séparée par une vallée étroite et profonde, d'une autre colline un peu moins élevée, sur laquelle on place le temple d'Astarté-Tanit ou Juno Cselestis (n» 10 de notre carte). Cette colline forme un plateau parsemé de ruines, de citernes voûtées, de débris de toute sorte, au milieu de champs fertiles, et à son extrémité 0. se trouve le village de la Malga, stat. du chem. de fer, où Ton admire des citernes antiques non moins vastes que celles de Bordj Djedid. C'est là qu'aboutit Taquedue gigantesque qui fait encore l'étonnement des touristes et qui allait chercher jusqu'à 100 kil. les eaux du mont Zaghouan pour les amener à Carthage. La Malga a conservé le nom antique de Magalia donné à l'un des principaux faubourgs de Carthage. Dans le prolongement de la colline de Juno Cselestis, du côté de l'E., on rencontre le village de Sidi bou Saïd, qui couronne le cap Carthage et dont on aperçoit de la haute mer les maisons blanches entourées d'oli-

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viers. De là, la falaise s'abaisse lentement en courant vers j naît encore les quais antiques et où, jadis, pouvaient le N. ; elle forme même une rade naturelle dont on recon- | ancrer des milliers de bâtiments. Aujourd'hui, on y a

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1. Taenia (se prolongeant jusqu'à La Goulette). — ■ 2. Port marchand. — 3. Port militaire ou Cothon. — 4. Monticule fortifié appelé Koadiat el Hobsia. — 5. Le forum. — 6. Lieu dit Bir Zrig (fouilles récentes). — 7. Lieu dit Feddan el Behim (fouilles récentes). ~ 8. Le cirque. — 9. Byrsa. — 10. Temple et colline de Juno Cselestis. — 11. La platea nova et les citernes de Bordj Djedid. — 12. Citernes de la Malga. — 13. L'amphithéâtre.

élevé des villas et des établissements de bains fréquentés | Kaoui, s'étendait le quartier appelé Megara, aujourd'hui par les Tunisiens durant l'été. De la Malga au djebel | la Marsa, où les ruines sont moins nombreuses et qui est

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tout parsemé d'oliviers, de vignobles et de champs d'orge. Là s'élèvent les palais oîi résident le bey de Tunis, le cardinal Lavigerie, le ministre français et les consuls étrangers.

Nous aurons achevé la description à vol d'oiseau nécessaire pour l'intelligence des événements historiques, lorsque nous aurons mentionné à l'O. de la Marsa le village insignifiant de Sidi Daoud, et enfin la vaste nécropole qui couvre la plus grande partie du djebel Kaoui (Kamart). On reconnaît les talus des fortifications et des restes des remparts autour de Byrsa, autour de la colline de Juno Cselestis, enfin le long d'une ligne brisée qui commence à la mer, au S.-O. du Kram, passe à l'O. de Douar ech Chatt et de la Malga, et se prolonge à travers champs jusqu'au golfe d'Utique en contournant le djebel Kaoui. Quiconque est allé visiter les ruines de Carthage a reconnu au premier coup d'oeil que la position est superbe et bien choisie pour une grande capitale. Des hauteurs de Sidi bou Saïd ou de Byrsa, le panorama est unique au monde. A l'horizon, de l'autre côté du golfe de Tunis, se découpe sur le ciel la crête des montagnes qui se déroulent en un long ruban jusqu'au cap Bon ; nous reconnaissons les pics principaux de cette chaîne, aux pieds desquels se sont accomplis tant d'épisodes sanglants de la lutte de Carthage avec Rome, le Bou Karnam, le djebel Ressas, le Hammam-Lif, le Zaghouan, puis, loin au S.-O. Tunis et les collines de l'Ariana.

Comme port de la Méditerranée et comme centre du commerce de l'Afrique avec l'Europe et l'Asie, Carthage n'était pas moins admirablement située. Ainsi que l'a remarqué Charles Tissot, c'est par la contrée dont Carthage occupe le centre que les civilisations asiatiques et européennes ont successivement pénétré dans l'Afrique du ISord. « Située au centre de la Méditerranée, à égale distance de l'Egypte et de l'Espagne, en face de la Sicile, de la Sardaigne et de l'Italie et en même temps au point de la côte qui donne le plus facile accès au Soudan, cette contrée privilégiée était destinée à servir de lien entre l'Europe et l'Afrique, à devenir le grand entrepôt de la région méditerranéenne. Carthage dut sa prospérité à cette situation incomparable, qui lui donnait un royaume libyen en même temps que l'empire de la mer et en faisait le seul centre politique que l'Afrique septentrionale ait jamais possédé. Carthage détruite, ce centre devait, par la force des choses, renaître au profit des dynasties indigènes. Rome l'occupa et la province d'Afrique, dans ses frontières primitives, représenta, à peu de choses près, le territoire de la puissance vaincue. » Plus tard enfin, après Constantin et jusqu'à l'arrivée des Arabes, Carthage fut la capitale de l'Afrique byzantine et chrétienne.

II. Histoire. — Période légendaire. — Carthage fut fondée par une colonie de Phéniciens, mais on ne sait rien de précis sur son origine et les commencements de ses annales. D'après Philiste de Syracuse, elle aurait été bâtie par les Tyriens Ezoros et Carchédon, vingt et un ans avant la prise de Troie par les Grecs. Cette tradition n'est pas vraisemblable ; la légende semi-historique que nous allons relater et que l'on adopte généralement, mérite-t-elle plus de créance ? Dès le xvi® siècle avant l'ère chrétienne, des colons venus de Sidon avaient fondé une ville du nom de Cambé ou Caccabé, sur le site même où fut Carthage : cette colonie ne prospéra guère, tout le commerce des Phéniciens avec la côte d'Afrique étant centralisé dans les deux autres villes phéniciennes voisines, Hippone et Utique. Mais vers l'an 822, une nouvelle colonie phénicienne, partie cette fois de Tyr, sous la conduite d'une princesse nommée Elissar, vint s'établir à Cambé, fuyant la colère de Pygmalion. Cambé, qui languissait, accueillit avec empressement les nouveaux émigrants, et Elissar, appelée dans la légende Didon « la fugitive », acheta du roi des Liby-Phéniciens Japon un vaste territoire où elle bâtit la ville qui prit le nom de

Kiriat'hadeschat ou Karth-hadschùth «la ville neuve», nom dont les Grecs ont fait Carchédon et les Latins Carthago. Ces événements dans lesquels l'histoire se confond avec la légende et que le vieux Caton, Trogue-Pompée, samt Augustin, ont extrait des traditions carthaginoises elles-mêmes, sont devenus populaires à Rome, grâce surtout au génie de Virgile qui se complut à immortaliser le nom de Didon (V. ce mot) .

Période tyrienne. — L'histoire de Carthage reste enveloppée de ténèbres pendant les trois premiers siècles de son existence ; cette obscurité a porté des historiens hypercritiques comme Otto Meitzer à douter de son existence avant le vi^ siècle. Pourtant, c'est dès le vi^ siècle que Carthage lutte contre les Grecs et qu'elle commence à dominer dans les mers de l'Occident : il faut donc admettre antérieurement une assez longue période de développement et de progrès et laisser aux autres grandes colonies phéniciennes d'Utique et d'Hippone le temps de s'atfaibhr à son profit. Durant cette période obscure de leurs annales, les Carthaginois conquirent pied à pied toute la région qui s'étend de la petite Syrte à la frontière de la Numidie ; ils établirent une série de comptoirs de commerce (emporia) sur la côte de la petite et de la grande Syrte. Au commencement du vi« siècle, le territoire continental soumis à Carthage se partage en trois zones. La première, la Zeugitane ou Carchédonie, comprenait, outre les environs de Carthage, Hippone-Zaryte, Utique, Tunis, Clypea et quelques autres villes de la côte, puis dans l'intérieur des terres, Vacca, Bulla, Sicca, Zama. La seconde était la Byzacène dans laquelle se trouvaient les villes d'Hadrumète (Sousse), la petite Leptis (Lemta), Thysdrus (El-Djem), Tacapé (Gabès). Dans la trmsième venaient les emporia, série d'entrepôts commerciaux échelonnés sur la côte, depuis Tacapé jusqu'à la grande Leptis (Tripoli), et parmi lesquels il faut citer Macar, OEa et l'île des Lotophages (Djerba). Carthage tient par là toutes les routes commerciales de l'Afrique ; elle va chercher à s'étendre en Sicile et en Espagne où elle se heurtera aux Grecs puis aux Romains.

Ce fut dans la Cyrénaïque que le conflit éclata pour la première fois. Les Grecs de Cyrène ayant cherché à disputer un terrain neutre aux Carthaginois qui voulaient s'y établir, les deux partis convinrent, raconte Salluste, d'envoyer de part et d'autre deux ambassadeurs, partant les uns de Carthage, les autres de Cyrène ; l'endroit de la côte où ils devaient se rencontrer serait la limite respective des deux Etats. Carthage députa deux frères nommés Philènes que les Cyrénéens cherchèrent à tromper ; mais pour bien marquer je point où ils étaient arrivés et ne pas perdre un pouce de territoire, les Philènes s'y firent enterrer vivants. Plus tard, on éleva sur les lieux mômes, en souvenir de cette légende, les autels des Philènes et l'on honora d'un culte les héroïques Carthaginois dont le dévouement conquit à leur patrie tout le pays des Syrtes et celui des populations africaines des Nasamons et des Lotophages.

Période punique. — La ruine de Tyr, en 574, par Nabuchodonosor, permit à Carthage de se substituer à sa métropole dans la domination de la Méditerranée. Les colonies phéniciennes fondées par Tyr et Sidon en Sicile, en Espagne, en Afrique, se voyant compromises dans leur existence par les colons grecs, appellent les Carthaginois. Il était temps : les Turdétains de la Bétique menaçaient Gadès ; les Grecs de la Sicile venaient de refouler les Phéniciens dans Ziz (Panorme), Motya et Solonte. Carthage vole à leur secours et se révèle comme puissance militaire; elle est amenée par la force des événements à hériter de l'empire colonial de Tyr et du monopole du commerce dans la Méditerranée occidentale ; la domination punique (Pœni) se substitue à la domination phénicienne. Dès lors, la colonisation de la Sicile par les Grecs est subitement arrêtée ; Rhodiens et Cnidiens sont chassés de Lilybée ; les Phocéens qui, en 600,

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avaient fondé Marseille, sont expulsés de Cyrnos (la Corse). Les îles ^Egales, la Sardaigne, Gaules, Malte, Cossura et toute la partie occidentale de la Sicile passent aux mains des Carthaginois qui y fortifient leurs ports. Carthage qui a à sa disposition, outre ses vaisseaux, tous ceux des colonies phéniciennes, recrute ses soldats chez les Numides, les Libyens, les Liby-Phéniciens de l'Afrique. Elle s'installe en Espagne et aux îles Baléares, et la côte d'Afrique voit s'échelonner jusqu'aux colonnes d'Hercule des ports fortifiés, Callops, Pithécusa, Jol (Cherchell), Siga, etc., que les Grecs ont appelés les villes Métagonites.

Vers l'an 5S0, la lutte s'engagea en Sicile entre Grecs et Carthaginois. L'armée punique, commandée par Malchus, se rendit maîtresse de la plus grande partie de l'île, refoulant les Grecs dans le N. et l'E. , mais, en môme temps, les Carthaginois subissaient de graves échecs sur les côtes de la Gaule où les Massaliotes dominaient en maîtres. 11 fallut que Carthage implorât le secours des Etrusques pour dompter la fière colonie phocéenne. En 536, la flotte combinée des Etrusques et des Carthaginois anéantit, devant Alalia, sur la côte de la Corse, la flotte des Massaliotes et des Phocéens ; c'est la première bataille navale que l'histoire enregistre dans le bassin occidental de la Méditerranée. Les établissements grecs d'Espagne furent ruinés ; seules, Rhoda et Emporise parvinrent à sauvegarder leur indépendance. Une peste terrible qui vint, à cette époque, décimer Carthage n'empêcha pas ses armées victorieuses en Sicile, d'entreprendre la conquête de la Sardaigne. Mais Malchus, vaincu, fut banni de Carthage avec les troupes qui avaient subi la honte de la défaite. Ici, apparaît l'un des vices essentiels de la constitution militaire de Carthage et qui devait causer sa ruine : c'est une première guerre des mercenaires. Malchus se souleva avec les débris de son armée, tua son propre fils Carthalo, rentra en maître dans Carthage et fit mettre à mort dix sénateurs en s'appuyant sur la faction populaire. Un peu plus tard , le sénat reprit sa revanche et condamna Malchus au dernier supplice.

Magon, fils de Hannon, succéda à Malchus dans le commandement de l'armée ; il rétablit la discipline dans ces bataillons de Numides, de Libyens, d'archers Baléares, d'ibères, de Gaulois, de Ligures, d'italiotes et de mercenaires grecs. Il partit avec eux en Sardaigne, fit la conquête de l'île, puis il acheva celle des Baléares où il fonda, dans l'île Minorque, le port de Magon, aujourd'hui Mahon. Carthage, à l'apogée de sa puissance, reine de la Méditerranée, envoie ses vaisseaux au delà des colonnes d'Hercule ; la côte occidentale du Maroc, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'au cap Noun, est colonisée et couverte de comptoirs ; d'autres vaisseaux remontent vers le N. sur les côtes de Portugal, puis de la Gaule et vont chercher l'étain dans les îles Britanniques. C'est à cette date qu'on doit placer les fameux voyages d'exploration maritime d'Hannon et d'Himilcon ; la relation de celui d'Hannon, gravée sur une colonne du temple de Baal- Hammon à Carthage, nous a été conservée en entier dans une traduction grecque sous le nom de Périple d'Hannon» Toute la côte d'Afrique jusqu'au Gabon s'y trouve décrite : Hannon fonde sur l'Atlantique trois cents stations, parmi lesquelles Tingis (Tanger) et l'établissement célèbre de Cerné dans l'île d'Arguin où, chaque année, une flotte se rendait pour faire le troc avec les indigènes. H y eut un temple de Tanit, la grande déesse punique, aux îles Canaries. 1! paraît même résulter d'un passage de Scylax que les Carthaginois poussèrent à FO. dans la direction de l'Amérique et qu'ils parvinrent jusqu'à la mer des Sargasses. Les établissements des Carthaginois à Madère étaient si prospères et le climat de l'île parut si heureux à ces marchands enrichis que ce groupe d'îles devint célèbre sous le nom d'Iles fortunées ou lies heureuses,

Himiicon franchit, comme Hannon, les colonnes d'Her-

cule, puis se dirigea dans le sens opposé, et après un voyage de quatre mois, il atteignit les îles Britanniques. C'était un voyage hydrographique et commercial plutôt qu'une exploration. Nous ne possédons maintenant que quelques fragments de la relation d'Himilcon, insérés dans le poème latin de Festus Avienus. Nous y apprenons toutefois que depuis Gadès (Cadix) jusqu'au promontoire sacré (cap Saint-Vincent), Himiicon rencontra un grand nombre d'anciennes stations phéniciennes; il relâcha chez les Namnètes, à l'embouchure de la Loire, puis chez les Vénèies (Vannes), puis dans l'île de Sein, enfin dans les îles (Estrymides ou Cassitérides (Sorlingues), voisines de la côte de Cornouailles. 11 reconnut aussi l'île Sainte (Irlande), et l'île d'Albion (Angleterre). Magon mourut vers l'an 500, et l'aîné de ses fils, Asdrubal, lui succéda comme chef de l'armée. Asdrubal prit en 489 la Sardaigne et l'île de Lipara (Lipari). Il se préparait à résister à Cambyse, roi de Perse, qui maître de l'Egypte voulait ajouter Carthage à ses Etats ; mais la flotte perse composée de matelots phéniciens, refusa de prendre part à une expédition dirigée contre la fille de Tyr, et Cambyse dut renoncer à son dessein.

Asdrubal fut tué en Sardaigne, vers 485. Son frère Amilcar, qui avait épousé une Syracusaine, lui succéda, reconnut la suzeraineté nominale du roi de Perse ; puis, sûr de n'être pas inquiété de ce côté, il prépara une immense expédition destinée à expulser tous les Grecs de la Sicile. La colonie grecque de Selinonte, jalouse de Syracuse et d'Agrigente, se déclara pour les Carthaginois, ainsi que les chefs grecs Terillos, expulsé d'Himera en 482, et Anaxilos. Les forces réunies par Amilcar témoignent du degré de puissance auquel était parvenue la grande république africaine. Sa flotte se composait de deux cents galères, sans compter un nombre énorme de vaisseaux de transport ; l'armée de débarquement montait, dit-on, à trois cent mille hommes, Amilcar vint mettre le siège devant Himéra, défendue par Théron. Mais Gélon, roi de Syracuse, amena une armée qui, soudain, prit à revers le camp des Carthaginois. Ces derniers furent battus, et Amilcar fut tué le jour même où Xerxès livrait la bataille des Thermopyles. C'est cette brillante victoire des Grecs que célèbre Pindare dans sa première Pythique composée en 474. Le nombre des prisonniers fut si grand qu'on disait que toute la Libye était prisonnière en Sicile.

Pendant la paix de soixante-dix ans qui suivit ce désastre, Carthage répare ses forces et développe de plus en plus son commerce, multipliant ses vaisseaux, concluant des traités avec les Etrusques, les Latins, les Grecs d'Italie, essayant, sans y réussir, de mettre quelque part le pied sur cette terre d'Italie, où elle n'eut jamais un comptoir. Le premier traité conclu entre les Carthaginois et les Romains est de l'an 509 av. J.-C, un an après l'expulsion des Tarquins, sous le consulat de Junius Brutus et de Marcus Horatius. Polybe nous en a conservé le texte : « Entre les Romains et leurs alliés, d'une part, et les Carthaginois et leurs alliés, d'autre part, il y aura amitié aux conditions suivantes : Ni les Romains ni leurs alliés ne navigueront au delà du Beau promontoire (cap Bon), s'ils n'y sont poussés par la tempête ou contraints par leurs ennemis. S'ils y sont poussés malgré eux, ils n'y pourront rien acheter ni rien prendre, sinon ce qui sera strictement nécessaire pour le radoub de leurs vaisseaux ou pour leurs sacrifices aux dieux ; ils en partiront au bout de cinq jours. Ceux qui y viendront faire le commerce ne pourront conclure aucune négociation, si ce n'est en présence d'un crieur public et d'un greffier. 11 en sera de môme pour tout ce qui se vendra en Afrique ou en Sardaigne. Si quelques Romains abordent dans la partie de la Sicile qui est soumise aux Carthaginois, ils y jouiront des mêmes droits que les Carthaginois euxmêmes. Les Carthaginois, de leur côté, n'inquiéteront en aucune manière les Antiates, les Ardéates, les Lauren-

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lins, les Circéens, les Terraciniens, ni aucun des peuples latins qui obéissent aux Romains. Même pour ceux qui ne sont pas sous la domination romaine, les Carthaginois n'attaqueront pas leurs villes. S'ils en prennent quelqu'une, ils la rendront intacte aux Romains. Ils ne bâtiront aucune forteresse dans le pays des Latins. S'ils y entrent à main armée, ils n'y passeront pas la nuit. »

Dès cette époque, les Romains, on le voit, veulent fermer l'Italie aux Carthaginois. Au reste, le principal objectif des Carthaginois était alors la Sicile, oii ils n'étaient les maîtres qu'à demi. En 414, les Athéniens, lors de leur expédition de Sicile, se trouvant dans la plus grande détresse, ne rougirent pas d'implorer le secours de Carthage; celle-ci ne sut pas profiter de cette lourde faute, ou plutôt el!e n'était pas prête encore. Ce fut seulement en 410 qu'elle recommença en Sicile une guerre qui devait durer un siècle. Annibal, le petit-fils d'Amilcar, débarque en Sicile pour venger la défaite d'Himéra, et bientôt les villes grecques les plus florissantes, Selinonte, liiméra, Agrigente, ne sont plus qu'un monceau de ruines. Les tyrans grecs de Syracuse, Denys l'Ancien, Denys le Jeune, Tinioléon, Agathocle, luttent tour à tour contre les envahisseurs avec des alternatives de succès et de revers. Le Corinthien Timoléon les refoule dans leurs anciennes possessions en 339-, et en 332, Carthage est contrainte de refuser des secours à Tyr, sa mère patrie, assiégée par Alexandre. Une fois même, au moment où les Carthaginois tenaient la Sicile entière, sauf Syracuse, Agathocle, par un audacieux coup de main, débarque en Afrique, près des Latomies, aux carrières antiques d'El-Houria, dans la presqu'île du cap Bon, Il s'empare de Neapolis (aujourd'hui Nebeul), d'Adrumète, de Thapsus, de Tunis, et de près de deux cents villes ou bourgs de cette zone du littoral. Il assiège sans succès Ulique, mais il s'empare d'Hippo Diarhytus et isole Carthage du continent. Rappelé en Sicile par une sédition à Syracuse, il laisse le commandement de l'armée à son fils Archagathe et à son lieutenant Eumarque qui ne réussissent pas à se maintenir : l'armée sicilienne est expulsée «l'Afrique après y être restée trois ans, d'août 310 à oct. 307 (Diodore de Sicile).

Après la mort d'Agathocle en 288, les Carthaginois, grâce aux divisions intestines des Grecs, relevèrent leur prépondérance en Sicile; en 280, lorsqu'ils virent le fameux roi d'Epire, Pyrrhus, envahir l'Italie méridionale et menacer la Sicile, ils envoyèrent le général Magou devant Ostie avec cent vingt vaisseaux, pour offrir à Rome, contre l'ennemi commun, des secours qui furent alors dédaignés. Mais deux ans plus tard, le danger devenant plus pressant, une alliance fut conclue entre Rome et Carthage. Pyrrhus , aidé des Syracusains, envahit la Sicile, dépouille successivement les Carthaginois de toutes leurs possessions, à l'exception de Lilybée. Alors, en 277, Carthage offre la paix à Pyrrhus, proposant de le reconnaître seul maître de toute Tîle, à l'exception du port de Lilybée : ces propositions sont rejetées et Pyrrhus impitoyable s'apprête à passer en Afrique et à renouveler l'expédition d'Agathocle. C'est alors que le roi d'Epire reçut des députés du Samnium et de Tarente le suppliant de revenir en Italie pour résister aux Romains. On dit que Pyrrhus en s'éloignant de la Sicile s'écria : « Quel beau champ de bataille je laisse là aux Romains et aux Carthaginois ! » Cette prophétie ne devait pas tarder à s'accomplir au pied de la lettre : la première guerre punique commence en 268 av. J.-C.

Première guerre punique» Nous ne saurions raconter ici en détail l'histoire des guerres puniques, mais nous devons toutefois en résumer les phases principales. La première guerre punique dura vingt-sept ans (268 à 241) ; il s'y agit pour Carthage de défendre contre Rome ses possessions de Sicile et sa prépondérance sur la mer Tyrrhénienne. Les Romains, appelés en Sicile par les Mamertins, s'emparent d'Agrigente en 262 ; Duilius

remporte la victoire navale de Mylie en 261 ; Régulus, en 256, renouvelle la tentative d'Agathocle en Afrique et périt dans les fers à Carthage. Enfin, la bataille des îles yËgates remportée en 241 par Lutatius Catulus sur Hannon, força Araiicar Barca à demander la paix ; les Carthaginois abandonnèrent la Sicile qui fut déclarée province romaine.

La guerre finie, Carthage voulut licencier ses armées qui lui coûtaient cher à entretenir. Les mercenaires, avant de partir, réclamèrent l'arriéré de leur solde, et comme on faisait mine de vouloir en retenir une partie, ces soldats de tous pays et de toutes langues se révoltèrent ; sous les ordres d'Autarite , de Zarzas et de Spendius, ils se rassemblèrent à Tunis, à 20 kil. des murs de Carthage, mirent à mort les députés qu'on leur avait envoyés, et appelèrent aux armes tous les Africains, essayant de soulever toutes les villes qui, comme Hippone et Utique, supportaient avec dépit le joug des Carthaginois. Pendant ce temps, la Corse et la Sardaigne chassaient leurs garnisons et se donnaient aux Romains. Carthage comprit l'imminence du danger, et Amilcar la sauva. Avec l'aide de la cavalerie numide, Amilcar, secondé par Naravas, parvint à resserrer les mercenaires sans discipline dans les défilés de la Scie ou de la Hache où il en extermina quarante mille ; cette guerre terrible de l'an 238 av. J.-C. porte dans l'histoire le nom àegue7re inexpiable (Polybe). Le danger pour Carthage fut ensuite Amilcar lui-même que ses succès et ses services avaient rendu tout-puissant. On l'éloigna en le chargeant d'une expédition contre les Numides et les Maurétaniens qu'il soumit. Amilcar passe en 237 en Espagne, et pendant neuf années il parcourt la péninsule, gorgeant ses soldats de butin et envoyant le surplus à Carthage *, il est tué en 228 dans une panique au miheu de ses soldats (V. Amilcar). Son gendre Asdrubal le Beau lui succéda dans le commandement de l'armée; dans un traité qu'il conclut avec les Romains, le cours de l'Ebre fut désigné comme la limite des possessions carthaginoises dans la péninsule ibérique, puis il bâtit Carthagène (Carthago nova) en 227. Il fut assassiné par un esclave gaulois en 223. Les soldats élurent alors pour chef son beau-frère Annibal, le fils du grand Amilcar, et le sénat de Carthage ratifia ce choix.

Deuxième guerre punique (219 à 201). L'homme de génie qui prit alors le commandement des armées carthaginoises en Espagne, personnifie la lutte de Carthage contre Rome pendant toute la seconde guerre punique. Ses campagnes en Espagne, en Italie, en Afrique, ont fait l'admiration des hommes de guerre de tous les temps, et s'il succomba devant Scipion il ne le dut qu'au mauvais vouloir de sa patrie ingrate et égoïste. Dans la première période de la lutte, il s'agit pour lui non seulement de conserver l'Espagne à Carthage, mais de conquérir cette Italie elle-même sur les côtes de laquelle les vaisseaux carthaginois n'avaient jamais pu établir un seul comptoir. Dans la seconde période, il ne songe plus, malgré une série de victoires retentissantes, qu'à défendre l'Afrique envahie par Scipion. Les Romains prirent leur revanche de Cannes à Zama. Annibal offre la paix et subit les conditions les plus humiliantes : Carthage ne conservera que ses possessions d'Afrique; elle livrera tous les prisonniers et tous ses navires à l'exception de dix, tous ses éléphants ; elle ne fera aucune guerre sans l'autorisation préalable du sénat romain ; elle n'enrôlera plus de mercenaires ; elle paiera dix mille talents en cinquante années ; elle reconnaîtra Masinissa pour allié et pour maître légitime de ses Etats héréditaires et de ceux de Syphax. En exécution de ce traité, quatre mille prisonniers et cinq cents galères furent livrés aux Romains (V. Annibal, Asdrubal et Scipion).

Troisième guerre punique. Siège et destruction de Carthage. Annibal, nommé suffète, s'était appliqué àrépa-

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reries désastres de la guerre et à rétablir l'ordre dans les finances jusqu'au jour où la politique ombrageuse du sénat le força de s'exiler. Grâce à son génie commercial, Cartilage répara vite ses forces; elle comptait encore 700,000 hab., et malgré son abaissement elle faisait toujours trembler sa rivale victorieuse. On se rappelle qu'une des clauses du dernier traité obligeait les Carthaginois à ne taire la guerre à aucun peuple sans l'assentiment du sénat romain. Le roi numide Masinissa, allié de Rome, résolut de profiter de cette situation pour agrandir ses Etats au détriment de Carthage. Chaque année, il s'appropriait une nouvelle ville, un nouveau canton. Les Carthaginois qui avaient les mains liées par le traité ne pouvaient se défendre ; ils portèrent leurs réclamations devant le sénat romain. Rome qui, à ce moment, était engagée dans sa lutte contre Persée, roi de Macédoine, prit garde de se mettre un nouvel ennemi sur les bras; l'affaire traîna en longueur, on fit des réponses évasives, et finalement dix commissaires furent nommés pour aller en Afrique trancher le différend entre Carthage et Masinissa. Caton était au nombre des arbitres. La vue des richesses et de la prospérité de Carthage qu'il avait crue affaiblie pour jamais, aviva sa haine jalouse; grâce à lui, les commissaires revinrent à Rome sans avoir fait droit aux légitimes revendications des Carthaginois, et le jour où il rendit compte de sa mission au sénat, Caton, laissant tomber de sa toge des figues de Libye, s'écria : « La terre qui les produit n'est qu'à trois journées de Rome. » A partir de ce jour, il termina invariablement tous ses discours par ces célèbres paroles : delenda quoque Carthago^ « j'ajoute qu'il faut que Carthage soit détruite ».

Il y avait alors à Carthage trois factions rivales : le parti de l'alliance^omaine, dont le chef était Hannon; celui de l'alliance numide dirigé par Annibal Passer (le Moineau) ; le parti populaire et national qu'inspiraient Asdrubal et Carthalo. Celui-ci, le plus fort et le plus turbulent, exaspéré par la mauvaise foi des Romains, chassa de Carthage les amis des Numides et la guerre fut déclarée à Masinissa. Une grande bataille fut livrée à Oroscope en 149, et les Carthaginois vaincus perdirent cinquante-huit mille hommes. Rome alors intervint et, résolue d'en finir avec sa rivale tout à fait affaiblie, elle lui déclara la guerre sous prétexte que les Carthaginois avaient, sans son autorisation, ouvert les hostilités contre Masinissa. Déjà les consuls étaieiit partis avec une armée de débarquement quand arrivèrent de nouveaux ambassadeurs exposant que Carthalo et Asdrubal venaient d'être exilés, et déclarant que Carthage s'en remettait à la discrétion du peuple romain. Le sénat répondit ironiquement qu'il laissait aux Carthaginois leurs lois, leurs terres et leurs cités, qu'ils devaient envoyer en otages trois cents membres choisis parmi les familles les plus illustres et que, pour le reste, il leur faudrait s'en rapporter à la décision des consuls.

Ceux-ci débarquèrent à Utique avec quatre-vingt-quatre mille hommes ; les ambassadeurs carthaginois les y rejoignirent. Le consul Marcius Censorinus leur demanda de livrer toutes leurs armes et toutes leurs machines de guerre, la protection de Rome devant suffire à garantir leur sécurité, même contre Asdrubal et les dissidents : les Carthaginois se désarmèrent sans murmurer. Puis, le consul ajouta ces cyniques paroles que n'aurait jamais su trouver la foi punique elle-même : « Je vous loue de votre prompte obéissance à exécuter les ordres du sénat; connaissez à prisent ses dernières volontés : il vous commande de sortir de Carthage qu'il a résolu de détruire, de vous établir dans le lieu que vous choisirez, pourvu «jue ce soit à quatre-vingts stades de la mer. » A peine les ambassadeurs eurent-ils fait connaître au peuple cette suprême et inique exigence, qu'un immense cri de veurgeance et de rage fit explosion : les chefs des diverses factions, tout à Theure prêts à s'entre-luer, s'embras-

sèrent. Hommes, femmes et enfants, tout le monde se prépare à la résistance. Les ateliers fabriquent chaque jour cent quarante boucliers, trois cents épées, cinq cents piques, mille traits et des machines ; les femmes donnent leurs parures ; on tisse des cordages avec leurs cheveux ; on prend les poutres des maisons pour en fabriquer des vaisseaux; Asdrubal et les trente mille bannis qui composaient son armée campée à Néphéris et menaçaient la ville, furent rappelés en toute hâte. Lorsque le consul, attendant patiemment la réponse, s'avança du côté de la ville, il trouva les portes closes et un peuple prêt à mourir pour sa patrie. Sur ces entrefaites, des ordres nouveaux et pressants arrivèrent de Rome, ordonnant d'en finir avec Carthage.

Les consuls Manilius et Censorinus, suivant ces instructions à la lettre, se partagèrent la tâche de donner Passant. Manilius a pour mission de conduire les opérations du siège, par terre, du côté delà presqu'île; Censorinus dirige ses efforts contre l'angle de la Taenia, non loin du port marchand. Une première, puis une seconde attaque, sont successivement repoussées ; après un troisième assaut, Manilius qui doit combler le vallum et escalader les murailles de la triple enceinte, considère la place comme inexpugnable. Quant à Censorinus il est plus heureux du côté de la Taenia, moins fortifiée. Deux énormes béliers appuyés chacun par six mille hommes réussissent à ouvrir une brèche dans la muraille ; les Carthaginois s'élancent par cette ouverture et mettent le feu aux machines des Romains; ceux-ci, à leur tour, reprennent l'offensive, se rendent maîtres de la brèche et se précipitent sur les Carthaginois rangés en bataille a quelque distance de Penceinte, les hoplites en première ligne, les hommes armés de pierres et de massues, au second rang. Les Romains sont repoussés: seule, la valeur de Scipiou Emilien, alors tribun militaire, empêcha cet échec d'être changé en désastre. Les chaleurs de l'été, la peste qui sévit dans l'armée romaine déterminèrent Censorinus à regagner la haute mer avec ses vaisseaux.

Dès lors les Carthaginois reprennent l'offensive contre Manilius dont ils assiègent le camp, situé, suivant Charles Tissot, à la hauteur du village de Sidi-Daoud. Les Romains réussissent à garder leurs positions. Au printemps de l'an 148, le consul Calpurnius Piso et le préfet de la flotte L. Mancinus prirent le commandement des forces romaines. Ils sont battus devant Clypea et Hippo Diarrhytus par Asdrubal qui tenait la campagne, et forcés de prendre leurs quartiers d'hiver à Utique. Ce fut alors que le Sénat romain, ému de ces échecs répétés , donna la direction suprême de la guerre d'Afrique à Scipion Emilien. Celui-ci organise son armée à Utique, tandis que Mancinus avec la Sotte, opère subitement un débarquement et escalade avec des échelles le mur qui borde le promontoire escarpé de Sidi bou-Said. Les Romains finissent par occuper, dans le pomœrium, une assez forte position. Scipion apprend ce succès, vole au secours de Mancinus et arrive au moment où celui-ci allait être précipité du haut de la falaise dans la mer. Scipion commença par diriger, la nuit, une double attaque contre le faubourg de Megara, par les pentes occidentales de Kamart. Les Carthaginois surpris durent, malgré une résistance acharnée, laisser les Romains se rendre maîtres du rempart. Scipion entre dans Megara avec 4,000 hommes, et une fois maître de celte partie de la ville, il assure ses communications avec son camp situé à l'O. de Sidi-Daoud, coupe l'isthme par un fossé de 25 stades (4,625 m.), et emploie vingt jours à se fortifier contre tout retour offensif de l'ennemi, et à mettre Carthage hors d'état de recevoir des secours du côté de la terre ferme.

Cependant, le général carthaginois Bitbyas, campé avec son armée près de Néphéris, envoyait par mer des secours en vivres et en hommes à la ville assiégée. Scipion résolut en conséquence de compléter l'investissement en fermant

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rentrée des ports. Il fit jeter devant l'ouverture du port marchand une digue de 24 pieds de large au sommet sur 96 pieds de large à la base : on voit encore aujourd'hui les vestiges de ce travail gigantesque. Alors, les Carthaginois résolurent de percer une nouvelle issue à leurs ports sur la haute mer. « Hommes, femmes et enfants, dit Ch. Tissot résumant le récit d'Appien, y travaillèrent jour et nuit, en commençant par la partie intérieure, et avec tant de secret que Scipion ne put rien savoir des prisonniers qu'il fit alors, sinon qu'on entendait un grand bruit dans les ports, mais qu'on en ignorait la cause. En même temps, les assiégés construisaient avec d'anciens matériaux des trirèmes et des quinquérèmes. Enfin, lorsque tout fut prêt, les Carthaginois ouvrirent la communication avec la mer et sortirent avec cinquante trirèmes et un grand nombre d'autres bâtiments de moindres dimensions, tous formidablement armés. » La flotte romaine était sans défense puisque les matelots eux-mêmes avaient débarqué pour prendre part aux opérations du siège; si les nouveaux vaisseaux carthaginois, peut-être contrariés par le vent, n'eussent manœuvré avec indécision, c'en était fait de l'armée romaine. Mais ce ne fut qu'au bout de trois jours que les Carthaginois présentèrent le combat : les galères romaines étaient prêtes à répondre à l'attaque. La mêlée dura plusieurs jours, sans trêve ni relâche, avec un acharnement épouvantable. Les vaisseaux^ carthaginois se réfugient le long du quai qui borde la pleine mer et se trouvent protégés par les défenses des remparts. Scipion cherche dès lors à s'emparer du quai et fait avancer ses béliers pour saper le mur de mer. Un détachement de Carthaginois se jetant dans l'eau, s'avancent les uns à la nage, les autres ayant l'eau jusqu'à la poitrine. Arrivés près des Romains, et sans répondre aux coups qui leur sont portés, ils allument des torches et brûlent les béliers, puis regagnent leurs positions à la nage, tandis que les Romains sont forcés de rentrer dans leur camp. Chaque jour renouvelle de pareils traits d'audace de la part des assiégés et une opiniâtreté toujours plus obstinée du côté des assiégeants : on atteignit ainsi la fin de l'été. Les Romains, maîtres d'une partie des quais, se fortifièrent dans leurs positions et suspendirent les opérations du siège. Dans l'hiver, Scipion, qui allait être attaqué sur ses derrières par une armée de renfort, prend la place de Néphéris où il tue ou fait prisonniers 80,000 hommes.

« Dès les premiers jours du printemps de l'année suivante, dit Appien, Scipion résolut d'attaquer Byrsa et celui des ports intérieurs qu'on appelle Cothon. Asdrubal fit incendier pendant la nuit la partie quadrangulaire du Cothon, espérant arrêter ainsi la marche de l'ennemi, mais tandis que lui et les siens étaient tout entiers à cette opération, Lélius, à leur insu, escalada la partie opposée du port, qui était circulaire. Les Romains s'élancent de toutes parts, passent d'une enceinte à l'autre au moyen de poutres et de planches et repoussent facilement un ennemi exténué par la faim. Ils s'emparent ainsi du mur qui enfermait le Cothon. La nuit était venue : Scipion campe avec ses troupes sur le forum, qui était voisin du port. » Les Romains étaient au cœur de la ville ; il ne leur restait plus qu'à prendre d'assaut la citadelle. Trois rues, dit Appien, y montaient du forum, formées de maisons très serrées à six étages. Les Romains durent faire le siège des maisons, les unes après les autres, avançant lentement de terrasse en terrasse, au moyen de planches et de poutres jetées sur les intervalles des rues adjacentes. On arriva ainsi au pied des murailles avancées de Byrsa qu'on sapa par la base pendant six jours et six nuits d'un travail sans relâche. Les opérations touchaient à leur fin lorsqu'une députation suppliante descendit du temple d'Esculape (Eschmoun) apportant la reddition delà place. Cinquante mille personnes de tout âge et de tout sexe défilèrent en vaincus dans le camp des Romains.

Cependant, Asdrubal et les transfuges romains se renfermèrent dans le temple d'Eschmoun refusant de se

rendre ; au nombre de neuf cents, ils résistèrent pendant plusieurs jours à tous les assauts. Ils étaient épuisés et près de succomber lorsque Asdrubal, par une inexplicable défaillance, dans le but peut-être de sauver sa vie, descendit au camp romain par un chemin détourné, une branche d'olivier à la main : c'était une trahison. Transportés de rage, les assiégés résolurent de mettre euxmêmes le feu au temple et de s'ensevelir sous ses ruines ; la femme d' Asdrubal elle-même , se parant de ses habits de fête et tenant ses deux enfants par la main, parut au milieu des flammes, où elle périt en proférant des imprécations contre la lâcheté de son mari et contre les Romains; les autres guerriers imitèrent son exemple. On dit que ce spectacle arracha des larmes à Scipion et que, lisant dans Y Iliade la chute de Troie, il prédit la ruine de Rome par un juste retour des choses d'ici-bas. L'incendie de Carthage dura sept jours. « II faut lire dans Appien, dit Charles Tissot, le récit tout entier de ces derniers jours de Carthage... Les maisons qui s'écroulent avec leurs défenseurs, les survivants, femmes, enfants, vieillards, traînés par des crocs, entassés pêle-mêle avec les morts, et ensevelis tout vifs sous les débris que les assiégeants nivellent à la hâte, les membres encore palpitants qui sortent des décombres et que les cavaliers heurtent du sabot de leurs chevaux, le va-et-vient des cohortes qui se relayent dans cette œuvre de destruction, les sonneries des trompettes, les ordres que portent les aides de camp, les commandements précipités des tribuns et des centurions, aucun détail n'est oublié, et ce récit de la ruine de Carthage est un des tableaux les plus émouvants et les plus vrais que nous ait légués Tantiquité. Nous disons « des plus vrais », car la couche épaisse de cendres, de pierres noircies, de bois carbonisés, de fragments de métaux tordus ou fondus par le feu, d'ossements à demi-calcinés, qu'on retrouve encore, à cinq ou six mètres de profondeur sous les décombres de la Carthage romaine, témoigne assez de ce que fut cette horrible destruction. » Tout ce qui restait fut pillé par les soldats, à la réserve des statues et des ex-yotos des temples qui turent destinés à orner le char du triomphateur. Byrsa et tout le quartier du forum et des ports n'était plus qu'un monceau de décombres, mais les faubourgs de Mapalia et de Megara avaient moins souffert et étaient encore en partie debout. Consulté par Scipion, le sénat romain^ impitoyable, envoya une commission pour que l'œuvre de destruction fût accomplie jusqu'au bout. Maisons, temples et remparts, tout fut systématiquement démoli et rasé, et défense fut faite d'habiter ces ruines que de solennelles imprécations vouèrent aux dieux infernaux.

La Carthage romaine. •— Après la prise de Carthage, les Romains constituèrent sans retard la province romame d'Afrique, comprenant tout le territoire que la ville conquise possédait encore au début de la troisième guerre punique ; ce territoire fut séparé des royaumes numides par un fossé que fit creuser Scipion et qui décrivait une courbe plus ou moins régulière depuis la Tusca (Oued-el- Kébir) en face de l'île de Tabarca, jusqu'à Thenœ (Henschir-Tina), à 12 kil. au S. de Sfax. Rome sentit dès lors la nécessité de créer sur la côte d'Afrique une colonie qui fût le centre de ses possessions et de son commerce, et aucun site n'était plus merveilleusement apte à ce rôle que l'emplacement de Carthage. Aussi, vingt-deux ans seulement après la destruction de la ville punique, en l'an de Rome 632 (122 av. J.-C), le sénat vota, sur la proposition de Rubrius et malgré de vives résistances, une loi qui ordonnait l'établissement d'une colonie latine à Carthage. Caius Gracehus et Fulvius Flaccus furent chargés de l'y installer suivant le rite habituel^ et leur mission dura soixante-dix jours. On appela la nouvelle ville Colonia Junonia et elle fut placée sous la protection de Juno Cselestis identifiée à Tanit, TAstarté punique. De sinistres présages signalèrent cette résurrection de Carthage et l'on dit que les loups arrachèrent les jalons qui délimitaient

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l'enceinte. Néanmoins, au bout de peu d'années, quand Marius vint y chercher un refuge, on comptait déjà dans la nouvelle colonie six mille citoyens sans les indigènes et les esclaves. Des esprits timorés s'inquiétèrent à Home de ce développement rapide et une loi votée sur la proposition de M. Minucius Rufus abrogea celle de 632 : la colonia Junonia fut abolie, au moins en principe, car, en réalité, il n'était pas facile de déposséder six mille citoyens romains. Chose remarquable, l'élément punique se retrouva prépondérant dès les premiers temps de la Carthage romaine : on continua à y parler le punique, et à élever des stèles à Tanit et à Baal-Ammon. Les monnaies nous apprennent que la colonie fut administrée par des magistrats qui portaient le nom de suffètes. Jules César et Auguste favorisèrent particulièrement le développement de la colonia Junonia, Tertullien nous informe même qu'elîe ne fut définitivement reconstituée que sous Auguste qui y envoya trois mille nouveaux citoyens romains. Enfin, vers 740 (14 av. J.-C), tous les rouages administratifs fonctionnèrent régulièrement, et Sentius Saturninus, le proconsul de la province d'Afrique, installé jusque-là à Utique, transféra sa résidence à Carthage qui reçut le nom définitif de colonia Julia Carthago : c'est le nom que donnent à la capitale de l'Afrique proconsulaire quelques inscriptions, ainsi que les monnaies qui y furent frappées sous Auguste et sousTibère.

Strabon cite la colonie de Carthage comme une des villes les plus peuplées de l'Afrique. Des routes nombreuses dont Ch. Tissot a reconnu les principales stations, la reliaient à toutes les parties du continent. Un incendie détruisit les constructions du forum de Carthage sous Antonin le Pieux; Commode ayant octroyé à la colonie certains privilèges, elle prit le nom temporaire de colonia Alexandrin Cornmoda Togata; pour des motits analogues elle s'appela sous Caracalla colonia Aurélia Antoniniana Car thago. Septime Sévère lui conféra le droit italique et elle eut un atelier monétaire qui fonctionna jusqu'à l'arrivée des Arabes. Carthage devint la métropole de l'Afrique chrétienne; son siège épiscopal fut illustré par saint Cyprien, et ce fut dans son sein que se réunirent les conciles si nombreux où s'agitèrent les plus graves questions de dogme et de discipline. Elle comptait alors de quatre à cinq cent mille habitants. Malgré tous ces avantages et cette prépondérance, les empereurs s'opposèrent toujours à ce que les murailles de Carthage fussent rétablies. Ce fut seulement en 424 de notre ère que Théodose II, à l'approche des Vandales, autorisa Carthage à s'entourer d'une enceinte et à relever les remparts de Byrsa démolis depuis cinq siècles.

Ces précautions tardives n'empêchèrent pas Genséric de s'emparer de Carthage le 19 oct. 439. L'Atrique du Nord ne fut reconquise que sous le règne de Justinien, en 534, par Bélisaire, qui reçut la soumission de Gelimer dans le faubourg de Carthage appelé Aclas. Tout le pays occupé par les Vandales forma dès lors la préfecture d'Afrique, avec Carthage pour capitale, et cette ville prit le nouveau nom de colonia Justiniana Carthago, L'invasion musulmane mit fin à l'existence de Carthage qui, bien que défendue héroïquement par le patrice Jean, fut prise et saccagée par Hassan le Gassanide, en 698. Depuis cette date, aucun centre important et auquel mérite d'être appliqué le nom de ville, ne s'est établi sur ces ruines accumulées. Les débris en ont été sans cesse jusqu'à nos jours exploités comme carrière de pierres par les habitants de Tunis et des villages environnants. Au moyen âge, des vaisseaux des républiques italiennes, puis des Espagnols, vinrent y chercher des colonnes, des chapiteaux, des sculptures; d'après une tradition, la cathédrale de Pise aurait été bâtie avec des marbres extraits des ruines de Carthage. Edrisi rapporte que quelques chefs arabes de la tribu des Beni-Ziâd avaient entouré d'un mur la colline appelée El-Moâllaka (La Malga) ; enfin, à l'époque de la croisade de saint Louis, en 1270, on ne signale plus sur l'em-

placement de Carthage qu'une bourgade sans importance. III. Organisation politique et militaire. —

Carthage ne nous est connue que par ses ennemis, les Grecs et les Romains, qui ne se sont pas fait défaut de médire de ses institutions et de ses lois qu'ils n'ont d'ailleurs qu'imparfaitement connues. C'est donc à travers le prisme du témoignage infidèle ou incomplet des écrivains grecs et latins que les historiens ont pu essayer de reconstituer la vie intime delà grande cité africaine. De même que Venise au moyen âge, Carthage fut une république aristocratique ; mais, comme à Tyr, le parti populaire y était turbulent et puissant ; en outre, la noblesse y était basée sur la fortune plutôt qu'héréditaire : « On pense à Carthage, dit Aristote, que celui qui peut exercer une fonction publique doit avoir non seulement de grandes qualités, mais encore de grandes richesses. » Les fonctions publiques n'étant pas rétribuées, les riches seuls pouvaient les exercer; elles se perpétuaient parfois dans les familles qui réussissaient, en dépit des chances du commerce, à conserver de génération en génération une grande fortune. C'est ainsi que les familles des Magon et des Barca fournirent de père en fils des magistrats et des généraux. Dans l'administration de la république, le parti aristocratique était représenté par deux sufFètes et le sénat , le parti démocratique par l'assemblée populaire. Les suffôtes (sofetim), que l'on pourrait comparer aux rois de Sparte et aux consuls de Rome, étaient, comme les juges des Hébreux, choisis dans l'aristocratie, mais il fallait que leur élection fût ratifiée par le peuple. Ils présidaient le sénat, et avaient en main l'administration civile; c'est seulement par occasion qu'ils commandaient les armées ; la durée de leurs fonctions paraît avoir été d'une année, mais ils étaient rééligibles indéfiniment, car Annibal fut suffète pendant vingt-deux ans. Après les suffètes, les généraux occupaient le premier rang; le sénat ou le conseil des Cent les nommait ; parfois aussi les troupes se permettaient de se choisir un chef dont la nomination devait toutefois être régularisée par le sénat et l'assemblée populaire. « Dans la nomination des généraux comme dans celle des sufi'ètes, dit Aristote, les Carthaginois s'attachent à deux choses, au crédit et aux richesses. » Maître absolu des opérations militaires, le général en avait aussi la responsabilité personnelle et entière.

Le sénat, composé, comme celui de Tyr, de 300 membres de l'aristocratie, représentant les tribus entre lesquelles les citoyens étaient répartis, avait la haute direction de toutes les afi'aires publiques et il délibérait sur toutes les questions intéressant l'Etat ; il décidait de la paix ou de la guerre. Cette assemblée souveraine était partagée en diOférentes sections. Une première section de trente membres, réglait l'ordre du jour des délibérations du sénat, préparait les projets de loi. Une seconde section, le conseil des Dix, se composait, comme son nom l'indique, de dix sénateurs chargés d'assister et de contrôler les suffètes dans leur exercice du pouvoir. Cette sorte de conseil des ministres était très puissante, et ce furent ses membres que Malchus fit mettre à mort après avoir forcé les portes de Carthage vers l'an 520 avant notre ère.

A l'époque où les généraux de la famille de Magon devinrent tout-puissants par leur ascendant sur les soldats, le sénat ombrageux créa un nouveau conseil chargé de contrôler la conduite des commandants d'armées : « La famille de Magon, raconte Justin, menaçant la liberté par sa trop grande puissance, on choisit parmi les sénateurs, cent juges qui eussent à demander compte de la conduite des généraux à leur retour. » Ce conseil des Cent devint permanent et c'est lui que les écrivains grecs a\ipé\\entgerousia; il avait en quelque sorte la police de l'Etat comme attributions ; il grandit sans cesse en importance, se transforma, comme celui de Venise, en un tribunal d'inquisition et d'oppression tyrannique qui souvent délibérait la nuit dans des réunions secrètes

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appelées syssities par Aristote ; Annibal eut à lutter contre ce tribunal qu'il parvint cependant à réformer. L'assemblée du peuple se composait non point de tout le peuple, mais seulement des UmuqueSf c.-à-d. des citoyens qui possédaient le degré de fortune auquel était attachée la jouissance des droits politiques. Cette assemblée ne pouvait dans l'origine qu'approuver ou rejeter les propositions que le sénat voulait bien lui faire. Mais elle empiéta petit à petit sur les prérogatives du sénat , finit par avoir des représentants ou des défenseurs dans les assemblées aristocratiques, et ce fut la faction populaire qui maintint longtemps les Barca au pouvoir. Son intervention irrégulière dans les affaires publiques jeta le désordre et la confusion dans l'exercice du gouvernement et ne fit que précipiter la ruine de la république. Une autre cause de la chute de Carthage est le régime égoïste et tyrannique qu'elle imposait à ses colonies-. Ne considérant que ses propres intérêts, elle les condamnait à fermer leurs ports aux navires étrangers, et à ne recevoir que de Carthage exclusivement tous les produits extérieurs. Ce monopole enrichit Carthage, mais la rendit odieuse à ses propres colonies : la môme raison souleva l'Amérique contre TAngleterre à la fin du siècle dernier. « Rome, dit Heeren, avait assis sa grandeur sur un rocher, tandis que celle de sa rivale roulait sur un sable d'or, » Sauf dans les moments d'extrême détresse, les citoyens de Carthage ne servaient pas dans les armées. Les Libyens formaient le noyau des forces carthaginoises ; ils combattaient à pied ou à cheval, et ils étaient armés de longues piques auxquelles Annibal substitua des armes romaines, après la bataille de Trasimène. Outre les Libyens, Carthage avait à sa solde de nombreuses troupes de mercenaires. C'étaient surtout des Ibères, des Gaulois, des Numides, des Maurusiens, des nomades d'Afrique. Les Ibères portaient des habits blancs avec des ornements rouges ; ils combattaient à pied avec une énorme épée qui leur permettait de trancher et de percer; les Gaulois étaient armés de grands boucliers et d'épées courtes, à la pointe arrondie ; les frondeurs Baléares étaient redoutés de tous les peuples avec lesquels Carthage fut en guerre; les Numides et les nomades, vêtus de peaux de lion ou de panthères, formaient, comme les Arabes dans nos guerres d'Afrique, d'excellents cavaliers qui fuyaient insaisissables pour revenir sans cesse à la charge. Carthage n'eut des éléphants qu'après la mort d'Alexandre, à Timitation des rois d'Egypte et de Syrie. Le recrutement de toutes ces troupes se faisait par des sénateurs de Carthage, qu'on envoyait à cet effet dans les contrées les plus lointaines et qui débattaient avec les chefs de troupes indigènes la solde des hommes et des officiers. Avec une pareille armée composée exclusivement d'éléments étrangers et hétérogènes, et avec une organisation politique où prédominait par-dessus tout la jalousie ombrageuse, l'égoïsme, la cupidité et l'aveugle soif de l'or, Carthage ne pouvait échapper au sort qui la menaça dès qu'elle se trouva en présence d'une rivale telle que Rome. Le pouvoir à Carthage est aussi fragile et instable que celui du sénat romain est fort et traditionnel ; les éléments de ses armées sont disparates et la solde seule retient tous ces mercenaires dans les rangs, tandis que ce qui distingue les armées romaines, c'est la cohésion, l'unité, le patriotisme et ce que nous appellerions aujourd'hui le sentiment national, Carthage étend ses conquêtes pour s'enrichir sans cesse, Rome s'agrandit pour la gloire de dominer. Aussi, remarque Ch, Tissot, Carthage ne fonde pas un Empire proprement dit : « Au temps de sa plus grande puissance, sa domination s'étend du fond de la grande Syrte aux colonnes d'Hercule, sur une étendue de plus de seize mille stades, mais ne dépasse pas la zone étroite du littoral, ou pour mieux dire, les limites fort restreintes des villes phéniciennes ou puniques placées sous sa suzeraineté. Elle ne possède, en somme, que la contrée qui l'entoure. En dehors des étroites frontières de son terri-

toire propre, elle n'a que des alliés ou des tributaires. C'est la situation qu'indique Diodore lorsqu'il partage les populations africaines en quatre catégories bien distinctes: les Phéniciens habitant Carthage; les Liby-Phéniciens des nombreuses villes maritimes, auxquels les Carthaginois avaient accordé le droit de connubium et qui devaient à ces liens de parenté le nom sous lequel on les désignait ; les Libyens, comprenant toute la masse de la population indigène et abhorrant les Carthaginois à cause de la dureté de leur domination ; enfin, les nomades, habitant les vastes contrées qui s'étendent jusqu'au désert. » Ces Liby-Phéniciens dont il vient d'être parlé, formaient la population de nombreuses villes maritimes auxquelles les Carthaginois avaient octroyé le connubium^ droit analogue à celui dont jouissaient les Latino-Romains. Ces villes fédérées ou tributaires étaient astreintes à fournir un contingent militaire et une contribution pécuniaire annuelle. On sait que la petite Leptis, par exemple, (Lemta) payait un tribut d'un talent par jour. Ces Liby- Phéniciens étaient soumis aux plus dures conditions, suivant le témoignage de Diodore et de Polybe, et leurs perpétuelles révoltes disent assez la haine que leur inspirait la domination avare et cruelle de Carthage. Ainsi s'explique comment il se fait que les armées d'Agathocle, de Regulus, de Scipion furent toujours favorisées par les indigènes lorsqu'elles débarquèrent sur quelque point delà côte. Les emporta des Syrtes et les villes de la banlieue même de Carthage accueillirent la domination romaine comme une délivrance.

IV. Religion. — La religion des Carthaginois et de leurs colonies était celle des Phéniciens : nous n'avons donc point à y insister particulièrement ici. Comme toutes les religions de Tantiquité, elle était polythéiste, et au sommet du panthéon punique composé à'alonim et de baalim nombreux, il y avait une triade divine formée de « Baal- Ammon, « Baal le brûlant », ou Moloch, identifié avec Cronos ou Saturne par les Grecs et les Romains, de Tanit, la déesse céleste et lunaire correspondant à l'Astarté phénicienne etassimilée à Artémis ou Junon, enfin d'Eschmoun ou Esculape. On honorait aussi d'un culte spécial un dieu-enfant, Joël, le Tammuz-Adonis des Phéniciens, et Melqart assimilé à Héraclès ou Hercule à l'époque classique. Chaque année, Carthage envoyait à Tyr une dépulation chargée d'aller offrir un sacrifice solennel au vieux temple de Melqart et de consacrer dans ce sanctuaire de la métropole la dîme du butin pris sur l'ennemi. Nous connaissons encore, mais seulement de nom, d'autres divinités carthaginoises : Rabbat-Umma, « la grandemère », Baalat-haedrat « la maîtresse du sanctuaire », Astoret, Illat, Sakôn, Aris, Tsaphon, qui ne sont peutêtre que d'autres appellations de Tanit, d'Eschmoun, de Melqart, de Baal-Hammon, de Moloch. A partir du iv« siècle av. J.-C, les rapports constants des Carthaginois avec les Grecs de Sicile, introduisirent certains éléments helléniques dans leur religion. Apollon, identifié à Baal- Ammon, eut, sur le forum de Carthage, un temple dont la statue colossale fut transportée à Rome après le siège de l'an 446. Telle fut l'influence de la civilisation hellénique sur Carthage que celle-ci envoya, une fois au moins, des offrandes à Delphes, et Tanit fut assimilée à Perséphone. Voilà pourquoi la tête de Tanit ou de l'Astarté punique, paraît couronnée d'épis sur les monnaies de Carthage, imitées décolles des colonies grecques de Sicile. Dans les inscriptions puniques, Tanit est souvent qualifiée Rabbat Tanit « la grande Tanit », ou Tanit Penê Baaî, « Tanit la face de Baal. » E lie était la divinité poliade de Carthage et elle tenait le premier rang dans le panthéon, môme avant Baal-Ammon. Dans le traité d' Annibal avec les Grecs, elle est appelée le génie (daimôn) de Carthage. Elle a pour symbole le croissant lunaire. Baal-Ammon, le grand dieu de toute la Libye, est parfois figuré sous la forme d'un vieillard dont le front est orné de cornes de bélier, et cet animal accompagne souvent la

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statue du dieu. Diodore décrit comme il suit la statue colossale du temple de Baal-Ammon : « Elle était de bronze, avec les bras étendus en avant et abaissés; ses

mains, dont la paume était en dessus, étaient inclinées vers la terre, afin que les enfants qu'on y plaçait tombassent immédiatement dans un gouffre plein de feu. »

La trinité carthaginoise est représentée sur les stèles puniques par une sorte de triangle muni à sa partie supérieure de protubérances qui ressemblent à une tête et à deux bras étendus :

c'est sans doute la transtel que le culte phénicien

Symbole de la Trinité punique.

formation d'un bétyle conique, nous en offre des exemples. On la figure aussi sous la forme de trois cippes placés côte à côte, celui du milieu dépassant un peu en hauteur ses deux acolytes.

Comme les Phéniciens, les Carthaginois admettaient les sacrifices d'enfants. Ces immolations barbares se renouvelaient chaque année devant la statue de Baal- Ammon. Après avoir rappelé la férocité des Carthaginois envers leur prisonnier Regulus, Valère Maxime raconte qu'à Carthage on immolait des prisonniers de guerre à l'occasion de la cérémonie du lancement d'un navire ou lorsqu'on devait entreprendre une expédition maritime. Ces sacrifices humains, sortes de baptême des vaisseaux, s'accomplissaient en faisant écraser les malheureux entre la carène du navire et la jetée du port. Ces odieuses pratiques persistèrent même pendant la domination romaine à Carthage et ne disparurent que sous l'action du christianisme.

V. Industrie et commerce. — Le commerce des Carthaginois se faisait comme celui des Phéniciens uniquement par voie d'échanges : c'était le simple troc et Carthage ne commença à avoir des monnaies qu'au IV® siècle, pour son commerce avec les Grecs de Sicile. Dans le récit du développement de la puissance de Carthage, nous avons indiqué quelles étaient les principales directions du commerce carthaginois. La grande république africaine était si jalouse de sa puissance maritime et commerciale qu'elle n'hésitait pas à violer le droit des gens pour empêcher la concurrence ; elle ne permit jamais à d'autres vaisseaux que les siens de pénétrer dans l'Atlantique dont elle s'arrogea le monopole et l'on raconte qu'un navire carthaginois, suivi par un vaisseau romain, aima mieux s'engager dans une fausse direction et se faire échouer plutôt que de révéler sa route à un rival. Comme Tyr et Sidon, Carthage possédait dans son sein et dans ses environs d'immenses manufactures qui exportaient leurs produits chez les peuples barbares, ou mettaient en oeuvre les matières premières importées de l'extérieur. En Sicile et en Italie, les Carthaginois vendaient surtout des esclaves noirs, de l'ivoire, des métaux et des bois précieux, des pierres fines, des tissus orientaux, et toutes sortes de produits manufacturés ; en Espagne, Carthage allait chercher le cuivre, et les mines actuelles de Huelva et des environs furent exploitées pour son compte. L'Afrique centrale lui fournissait des dents d'éléphants, de la poudre d'or et des dattes. Sur la côte occidentale de l'Afrique où elle avait près de 300 comptoirs, elle tenait des marchés oii elle échangeait contre les produits du Soudan et du Congo des armes, des poteries, du sel. Enfin, ses navires allaient chercher le cuivre, l'étain et même l'ambre jaune dans les îles Sorlingues ou Cassitérides, sur les côtes de l'Angleterre et, dit-on, jusque sur les bords de la mer Baltique. L'agriculture était très développée dans la Zeugitane et la Byzacène où les Ro-

mains n'eurent qu'à s'installer dans les villas des Carthaginois et des Liby-Phéniciens, au milieu de champs fertiles, couverts d'oliviers, de vignobles et do céréales. Cette contrée fut le grenier de Carthage avant de devenir celui de Rome. Les Carthaginois avaient aussi particulièrement développé l'agriculture en Sardaigne qui, lorsque les Romains s'en emparèrent, était couverte de villas riches et florissantes.

VL Littérature. — Les Carthaginois avaient une littérature considérable qui a presque entièrement péri. Après la prise de la ville par les Romains en 146, la bibliothèque fut répartie entre les différents princes africains, alliés de Rome, qui parlaient ou comprenaient la langue punique. Une exception toutefois fut faite pour le traité de Magon sur l'agriculture et l'économie rurale, qui fut emporté à Rome et traduit en latin par DecimusSilanus. Cette traduction môme est perdue en grande partie ; mais tous les auteurs romains qui traitent d'agronomie, Caton, Pline, Columelle, parlent de l'ouvrage de Magon; ils en font les plus grands éloges et ils en citent des passages qui justifient cette réputation. Carthage eut un philosophe, Asdrubal, qui alla étudier en Grèce sous le nom de Clitomaque ; elle eut aussi des historiens nationaux dont Salluste consulta les écrits dans la bibliothèque du roi Hiempsal : il ne nous en reste que quelques citations en traduction latine. La relation ofTicielle du voyage d'Hannon sur la côte orientale de l'Afrique, avait été gravée sur une colonne dans le temple de Baal-Ammon ; elle nous a été conservée en entier dans une version grecque, et de nombreux savants modernes se sont exercés à la commenter. Le périple d'Himilcon, sur les côtes européennes de l'Atlantique, ne nous est parvenu qu'en de misérables fragments traduits et insérés dans le poème latin de Festus Avienus.

« Les Carthaginois, dit M, Philippe Berger, avaient l'habitude de graver dans leurs temples, sur des colonnes ou sur des plaques de marbre ou de bronze, le récit de leurs expéditions lointaines. Tite Live nous a conservé le souvenir de la grande inscription bilingue, phénicienne et grecque, qu'Annibal avait déposée dans le temple de Junon Lacinienne, près de Crotone, et qui contenait le récit de ses campagnes lors de la deuxième guerre punique. Annibal, d'ailleurs, était versé dans les sciences grecques et phéniciennes, et avaient composé des ouvrages dans les deux langues. Ce n'est pas le seul exemple d'un homme d'Etat écrivain que nous ait légué l'histoire de Carthage. Les leltres y étaient fort en honneur, Carthage avait ses savants et ses bibliothèques. La littérature des Carthaginois portait l'empreinte de leur esprit tout entier dirigé vers les connaissances pratiques. Ils avaient beaucoup écrit sur la géographie ; Aristote, Salluste et Servius mentionnent aussi des livres d'histoire écrits en langue punique. Enfin, leurs traités sur l'agriculture avaient une grande renommée. Le plus célèbre était celui du général Magon, qui fut traduit quatre fois en latin, dont la pre-mière par ordre du sénat romain, puis aussi en grec; celui d'Amilcar avait été également traduit en grec. Ces ouvrages ont servi de base aux travaux de Virgile et de Columelle. » (Ph. Berger, la Phénicic) En fait de monuments qui nous ont conservé la langue de Carthage, il nous reste les légendes des monnaies, malheureusement bien peu variées, et les inscriptions puniques recueillies au nombre de plusieurs milliers, soit sur le sol même de Carthage, soit dans les pays soumis à la domination car- Ihaginoise. Ces textes sont en général des ex-votos à Tanit et à Baal-Ammon, la rédaction en est courte, très formulaire et la nomenclature onomastique en est très pauvre ; ils sont tous recueillis et commentés dans le Corpus inscriptionum semiticarum, publié par les soins de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Mentionnons encore la comédie de Plante, intitulée Pœnulus (le petit Carthaginois), dans laquelle se trouvent transcrites en latin des phrases de la langue punique. Les

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philologues constatent que le carthaginois ne différait du phénicien que par quelques particularités grammaticales.

VIL Arts et monuments. — Les Carthaginois, hommes de négoce, ne se préoccupèrent jamais des beauxarts autrement que pour en colporter les produits ou s'approprier les œuvres de sculpture qu'ils rencontrèrent en pays conquis. Il n'y a pas, à proprement parler, d'art carthaginois et l'histoire ancienne n'enregistre pas un seul nom d'artiste, en quelque genre que ce soit, qui soit né ou qui ait fleuri à Carthage. Les Phéniciens déjà, presque exclusivement courtiers de commerce, se sont bornés, dans leurs produits manufacturés, à copier les œuvres de l'art ou de l'industrie de l'Egypte ou de l'Assyrie. Carthage, colonie phénicienne, fit comme sa métropole : ses vaisseaux semèrent à profusion, sur tous les rivages méditerranéens, les produits de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Grèce ou bien des œuvres bâtardes sorties des ateliers de la Phénicie ou des siens propres. Mais dans les œuvres qu'on peut lui attribuer, l'imitation égyptienne ou phénicienne est si flagrante, qu'on pourrait les appeler des contrefaçons, car elles ne se distinguent des modèles que par les différences qui caractérisent une copie médiocre ou maladroite. Nous ne savons pas ce qu'étaient les temples de la Carthage punique, car il n'en reste aucun vestige appréciable au point de vue architectural ; il ne subsiste non plus pas une pierre émergeant au-dessus du sol des temples que les Carthaginois avaient élevés en Sicile, en Sardaigne, en Espagne. On connaît seulement de nom le fameux sanctuaire d'Astarté à Eryx en Sicile, celui de BaaLHammon à Marsala (Lilybée)^ ainsi que les temples sardopuniques de Baal-Samaïn, d'Astarté, d'Eschmoun, de Baal-Ammon, signalés dans des inscriptions puniques recueillies à Sulcis, en Sardaigne. Le temple de Melqart à Gadès (Cadix), si fréquenté encore au temps de Strabon, n'a pas laissé de traces. Ce n'est donc pas seulement à Carthage que le delenda Carthago a eu son effet radical et complet, c'est partout où la domination romaine s'est substituée à la domination punique. A Carthage, ce qui a pu échapper a été modifié, transformé au profit de la colonie romaine qui fut bâtie avec les ruines puniques, et qui elle-même a été l'objet d'une destraction brutale. 11 n'y a donc rien de phénicien à espérer des fouilles archéologiques de Carthage, au point de vue architectural. Les fouilles pratiquées à Carthage par divers archéologues, Daux, E. de Sainte-Marie, d'Hérisson, Reinach et Babelon, le P. Delattre, Vernaz, n'ont mis au jour que des citernes, des tombeaux, des stèles, des racines de murs qui rejettent dans le domaine de l'illusion toute idée de reconstitution archéologique du moindre monument de la Carthage punique. La Carthage romaine et byzantine a été aussi maltraitée, bien que ses ruines, superposées à celles de la Carthage punique, soient parfois encore reconnaissables.

Les Remparts, — Appien nous apprend que Carthage était défendue du côté de la mer par une simple muraille, tandis que. du côté de l'isthme elle était protégée par trois enceintes concentriques, épaisses de trente pieds (9"^24), et hautes de trente coudées (IS'^Sô), sans compter les créneaux et les meurtrières. Dans l'épaisseur même de ces remparts, il y avait deux étages de chambres voûtées ayant ouverture sur la place. Les chambres de l'étage inférieur constituaient des écuries pour trois cents éléphants et des magasins à fourrage; à l'étage supérieur logeaient quatre mille chevaux et vingt-quatre mille soldats avec leurs vivres et leurs munitions. Les bastions, distants l'un de l'autre de deux piètres (61*^66), s'alignaient sur tout le périmètre de la place. Une triple ceinture de murailles analogue à celle de Carthage, se voyait également à Adrumète, à Thapsus, à Thysdrus (El-Djem) et se remarque encore aujourd'hui autour de Constantinople. Les traces des murailles de Carthage, séparées l'une de l'autre par un vallum^ ne forment plus aujourd'hui que des talus rocailleux qui ont servi de base aux restitutions de Daux, ingénieur que l'empereur Napoléon ïll avait chargé de re-

cueillir, dans la régence de Tunis, des matériaux topographiques pour la Vie de César, et dont les papiers ont été utilisés et mis en œuvre par Ch, Tissot, Daux a reconnu les traces de sept portes sur le front de la triple enceinte, et il a constaté que les remparts de Carthage, y compris le mur de mer, atteignaient' un développement de 26,905m.; le mur de mer avait i4 kil. Outre la triple muraille extérieure, Carthage avait deux lignes de défenses intérieures : l'une, qui séparait la cité proprement dite du faubourg de Megara, était percée de cinq portes et avait 3,360 m. de long, ce qui donne pour l'enceinte de la cité un total de H, 905 m., et pour celle de Megara 21,720 m. L'autre ligne partageait en deux zones la cité proprement dite et se rattachait au quadrilatère de Byrsa ; elle avait un développement de 4,690 m.

Byrsa. — Byrsa, l'acropole, formait le nœud des défenses de Carthage. Elle a la forme d'un quadrilatère dont les angles correspondent aux quatre points cardinaux; actuellement, la plate-forme n'a que 4,400 m. de circuit, mais Orose lui en donne 2,962. Haute de 63 m., et isolée de toutes parts, elle affecte la forme d'une pyramide tronquée dont la main de l'homme a sans doute aplani le sommet. D'après les fouilles du P. Delattre, une couche moyenne de 4 m. d'épaisseur et formée de substructions et de débris de toute nature, couvre le plateau supérieur. Les mômes fouilles du savant missionnaire ont prouvé que Byrsa fut une nécropole avant de devenir une acropole ; les tombeaux qu'on y a découverts remontent peut-être au temps de la colonie de Cambé. En 4859, Beulé a mis à nu, sur le flanc sud-ouest, une partie des remparts puniques : c'est un mur épais de 40"^40, en grosses pierres de tuf ; dans l'épaisseur de ces murs étaient ménagées les citernes qui approvisionnaient la place : ce sont des salles égales, parallèles, ouvrant sur un corridor commun, et que Beulé a prises à tort pour les écuries des éléphants. En 4879, le P. Delattre a déblayé d'autres parties des mêmes remparts ; il a reconnu dans un bastion de l'époque romaine l'emplacement d'une machine de guerre. On croit que la chapelle de Saint-Louis est bâtie sur les fondations du temple d'Eschmoun (Esculape), auquel on accédait par un escalier de soixante marches. On a effectivement recueilli près de là des colonnes cannelées d'ordre corinthien et quelques fragments de bas-reliefs se rapportant au culte d'Esculape. Une inscription paraît désigner la bibliothèque publique; une autre nous révèle l'existence d'un temple de la Concorde. Mais les ruines les plus importantes de Byrsa sont une série de sept chambres juxtaposées et terminées en absides semi-circulaires dans lesquelles on a voulu reconnaître les substructions du prœtorium ou palais du proconsul romain qui plus tard devint la demeure des rois vandales. Le cul de four de la chambre du milieu a 6°^2o de diam. et 8 m. de haut. Ces salles étaient pavées de belles dalles et revêtues de porphyre, de serpentin, de cipolin, de marbre veiné du Nuraidie. Les murs sont en bel appareil régulier de l'époque romaine.

Les Citernes. — L'emplacement de Carthage est parsemé de citernes voûtées, grandes chambres rectangulaires surmontées d'une voûte en plein cintre, qui approvisionnaient la ville d]eau potable. Les voyageurs admirent surtout aujourd'hui deux vastes systèmes de citernes, le premier au village de la Malga, à 700 m. au N.-O. de Byrsa ; le second, près du fort turc de Bordj Djedid, non loin de la mer, à 800 m. de l'acropole. Ces réservoirs, dont la construction primitive remonte certainement à l'époque punique, furent réparés et en partie reconstruits sous la domination romaine. Au temps du géographe arabe Edrisi, les citernes de la Malga comprenaient vingtquatre réservoirs parallèles, mesurant chacun 400 m. de long sur 22 de large: on n'en compte plus aujourd'hui que quatorze et encore en partie comblés. Celles de Bordj Djedid forment dans leur ensemble un rectangle allongé partagé en dix-huit réservoirs voûtés, parallèles, larges de 7«'50,

CARTHAGE

séparés par de puissants murs.de refend, et profonds de 9 m. depuis le sommet de la voûte, qui est percée d'un orifice circulaire. En outre, deux réservoirs latéraux, larges de 2"^b0 et longs de 145 m., s'ouvraient sur chacun des bassins, de même que six chambres circulaires à coupoles, servant de filtres. Ces gigantesques récipients étaient alimentés par de nombreux canaux venant de toutes les directions. Les travaux entrepris en d885 par M. Vernaz pour la restauration des citernes de Bordj Djedid, ont fait découvrir un aqueduc votité de 270 m. de long, haut de S'^SS et large de 1^70 ; cet aqueduc fut réparé ou construit à l'époque romaine, probablement sous Adrien. C'est à ce prince que Ton doit aussi les restaurations du viaduc gigantesque qui va des citernes de la Malga aux sources du Zaghouan et qui est resté, jusqu'ici, intact sur une bonne partie de son parcours. Les fouilles de M. Vernaz ont mis au jour un canal voûté long de 788 m., qui aboutit aux mêmes citernes après avoir traversé toute la colline dite de Juno Cfelestis.

Les Ports. — Situés près du forum, à 600 m. au S, de Byrsa, ils ne sont plus marqués actuellement que par de misérables flaques d'eau croupissante. Le Cothon est indiqué par une dépression circulaire de 1,200 m. de circuit ; au centre, l'Ilot où était le pavillon de l'amiral a encore 106 m. de diamètre, et il est rattaché au sol extérieur par une langue de terre de 9'"60 de | large. Le port marchand, de forme rectangulaire, communiquait d'une part avec le Cothon, d'autre part avec la mer par un étroit goulet; les vaisseaux ne pouvaient pénétrer dans le port militaire qu'après avoir traversé le port marchand. L'ouverture sur la mer avait, suivant Polybe, une largeur de 70 pieds et on la fermait par des chaînes de fer. Le port militaire et son îlot étaient entourés d'une série de cales pouvant abriter cent vingt vaisseaux, et, au-dessus des cales, étaient les magasins pour les agrès. Chaque cale, dit Polybe, était ornée de deux colonnes d'ordre ionique, ce qui donnait à la circonférence du port et de l'îlot l'aspect d'un portique. Le pavillon amiral d'où partaient tous les signaux faits à la flotte, était assez élevé pour que l'amiral pût surveiller tout ce qui se passait autour de lui et voir en même temps au large dans la haute mer. Aujourd'hui, le voyageur est surpris de la petitesse du port militaire de Carthage, mais nous devons supposer qu'il s'est singulièrement ensablé et que ses proportions étaient déjà bien réduites à l'époque romaine après la destruction complète dont il fut l'objet. Le port marchand a encore actuellement une superficie de 14 hect. ; on en suit les quais romains sur une longueur de 400 m. Il y avait, à l'entrée, un môle puissant allant du N. au S. et destiné à briser les vagues de la haute mer. Entre la tête de ce môle et la Taenia, on distingue, à fleur d'eau, les vestiges de la jetée par laquelle Scipion ferma l'entrée des ports. A l'époque de Justinien, le port de Carthage s'appelait Mandracium, et Salomon, gouverneur de la province, fit bâtir à côté un monastère fortifié.

Les Nécropoles. — Ce qui semble prouver, comme l'a dit le cardinal Lavigerie, que Byrsa fut primitivement une nécropole, c'est que le P. Delattre a trouvé dans les fouilles pratiquées sur la colline, à plus de 7 m. au-dessous du sol actuel, des caveaux funéraires dont la construction massive paraît remonter à la période la plus ancienne de l'existence de Carthage. Ces caveaux construits en pierre de très grand et très bel appareil, sont surmontés d'un toit à double pente également en énormes dalles. On y a trouvé des cadavres couchés sur le lit funèbre, accompagnés d'armes, de bijoux et de poteries, MM. Reinach et Babelon ont découvert à la même profondeur au-dessous du sol actuel, un tombeau du même genre, dans leurs fouilles près du forum. Enfin, on en a trouvé aussi d'analogues sur la colline de Juno Cœlestis.

La grande nécropole de Kamart, au djebel Kaoui , est moins ancienne : elle remonte à la dernière époque

punique et elle a continué à servir à l'époque romaine et chrétienne; les dernières fouilles du P. Delattre prouvent qu'elle a servi aussi à la colonie juive de la Carthage romaine. Les tombes y sont construites sur un type uniforme qui rappelle celles de la côte de Phénicie : une chambre rectangulaire dans laquelle on descend par un puits ou par un escalier ; tout autour de cette chambre, on voit, comme des gueules de four, l'orifice des niches où l'on glissait les sarcophages. La plupart de ces tombes, même celles des chrétiens et des juifs, ont été violées par les Vandales ou les Arabes. En 1880 et 1881, le P. Delattre a fouillé près des murailles puniques de Carthage, non loin de la Malga, au lieu dit Bir el Djebana (puits du cimetière), la nécropole romaine des esclaves de la maison impériale : il y a recueilli de très nombreux cippes renfermant les corps d'affranchis et d'esclaves impériaux attachés aux bureaux du procurator Cœsaris Africœ iractus Karthaginiensis, A une courte distance de là, était le cimetière chrétien où saint Cyprien fut enterré. Le P. Delattre y a recueilli des milliers d'épitaphes mutilées par les Vandales ariens. Toutes ces sépultures se trouvaient rassemblées autour d'une basilique qui paraît avoir été construite sur les tombes des saintes Perpétue et Félicité ; en effet, une mosaïque découverte dans l'une des salles de cette basilique représente sainte Perpétue tenant la palme du martyre et écrasant un serpent. Enfin, sur la route qui va de Saint-Louis à Sidi-bou- Saïd , au point dénommé Dammous-Karita, le P. Delattre a fouillé une area avec des tombes disposées autour d'une basilique, ornée d'un portique monumental. On y a trouvé un sarcophage avec un bas-relief chrétien représentant l'Adoration des Mages; sur d'autres fragments, on voit le Bon Pasteur, la Multiplication des pains, Adam et Eve, etc.

Temples païens et Basiliques chrétiennes. — M. Aug. Castan a établi que la colonie de Carthage dut posséder son Capitole comme toutes les colonies romaines, et ce Capitole, construit à l'imitation de celui de Rome, avait trois sanctuaires consacrés à Jupiter, Junon et Minerve. Mais où était installé ce Capitole? Etait-ce sur la colline de Byrsa ou sur celle du Juno Cselestis? C'est ce que les fouilles ne nous ont point encore révélé. Le temple de Juno Cœlestis, l'Astarté-Tanit de l'époque punique, avait deux mille pas de circonférence, et il ressemblait, par son isolement, au temple de Samos. Fermé pendant quelque temps, à l'époque chrétienne, il finit par être consacré au culte chrétien le jour de Pâques de l'an 399, et l'éyêque Aurelius plaça son trône épiscopal là même où était la statue de la déesse. Néanmoins, en 421, Constance le fit démolir et il fut transformé en cimetière. Les fouilles sur la colline de Juno Cselestis ont mis à nu les substructions d'un temple en forme d'abside, avec une grande mosaïque de \Q m. sur 14 de côtés. Tertullien tait allusion à un temple de Jupiter Serapis dont M, de Sainte-Marie a retrouvé les ruines au lieu dit Dermescb, près du dar Ahmed Zarouk. A 500 m. au N.-E. de Byrsa, on a découvert le temple circulaire de Cronos ou Moloch (Saturne), enveloppé de galeries concentriques et d'avenues rayonnantes : il remplaça peut-être celui de BaaI. D'après une inscription, il y avait un temple de la Concorde sur Byrsa; un temple innommé, mais orné d'énormes colonnes de marbre, était près du village de Douar esch Chatt, à côté du dar Fedriani : MM. Reinach et Babelon y ont découvert une statue colossale de Castor, aujourd'hui au nmsée du Louvre ; le temple d'Apollon est remplacé par le dar Mustapha ben Ismail, sur le bord de la mer, près du forum. Nous avons signalé tout à l'heure la basilique de Sainte-Perpétue, près de la Malga, et celle de Daramous Karita ; mais il y avait bien d'autres églises à Carthage. Les documents chrétiens en mentionnent vin^t-deux dont voici l'énumération : les basiliques de Sainte-Perpétue, de Tertullien, de Faustin, de Saint-Agiiée, les basiliques Majorum, Novarum, Tri-

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cillarum, la basilique des Martyrs scillilains, celle de Celerina, de Gratien, Théodosienne, Honorienne, Théoprépienne, la basilique de la seconde région, celle de Saint- Pierre, dans la troisième région, celle de Saint-Paul, la grande église du Palais, celle de la Vierge, celle de Sainte-Prime, les deux basiliques de Saint-Cyprien et celle de Thrasamond. 11 faut encore citer le Diaconium ou grand séminaire, le couvent de Biqua, près de la basilique de Celerina et un autre monastère bâti par Salomon près du port. Nous ne connaissons pas remplacement de la plupart de ces édifices : nous savons seulement que Téglise de la Vierge, construite sous Justinien, était une annexe de l'ancien palais du proconsul romain. Enfin, Vager Sexti où fut décapité saint Cyprien, et la maison du procurateur Macrobe où le corps du martyr fut enterré, étaient non loin du palais proconsulaire.

Autres ruines. — L'Odéon, qui fut construit sous le proconsulat de Vigellius Saturninus (180-183 ap. J.-C), était peut-être Tédifice semi-circulaire mis au jour sur le bord de la mer, au N. de Bordj Djedid. Sur le forum, on remarquait le vlcus argentarius, c.-à-d. la Bourse ou le tribunal des changeurs, dont Tarchitecture était, paraît-il, fort imposante, ce qui est bien naturel chez un peuple de marchands. Les gigantesques débris de blocage qu'on voit près du dar Almed Zarouk, et appelés Dermech, nom dérivé du mot latin thermœ, représentent les ruines de thermes construits ou restaurés par Antonin le Pieux et qui paraissent, suivant les époques, avoir porté les noms de thermes de Maximien, thermes Gargiliens, thermes Théodosiens, thermes Alianamm, bains de Thrasamond. Sur la pente orientale de Bordj Djedid était la platea nova (n<> il de la carte), limitée par un gigantesque

escalier de marbre d'un d éveloppement de 48 m. et d'une hauteur totale de 30 m. : il a été tout récemment détruit presque en totalité pour la construction d'une maison de plaisance. Vmnphithéâtre, situé près du village de la Malga (n^ 43 de la carte), est encore représenté par des soubassements considérables. Le cirque {n^ 8 de la carte), à 600 m. au S. de l'amphithéâtre, près de Douar-esch-Chatt est actuellement traversé par le chemin de fer italien et indiqué par une dépression elliptique de 90 m. de longueur. Enfin, on n'a formé que des conjectures sans fondement sur l'identification des ruines décorées arbitrairement des noms de palais de Didon, maison ^d'Annibal, maison de Macrobe, villa de Galerius, le théâtre, le gymnase, etc. En dehors des monuments de l'époque romaine dont nous ne saurions parler ici, tels que statues, basreliefs, mosaïques, lampes païennes et chrétiennes, inscriptions latines, le sol de Carthage n'a guère fourni que des stèles puniques, des ustensiles et surtout trois masques en terre cuite et des monnaies d'or, d'argent et de bronze. Ces quelques objets antérieurs à la domination romaine suffisent à nous démontrer que les produits de l'industrie carthaginoise étaient tous imprégnés d'orientalisme et ne différaient pas des produits phéniciens euxmêmes. On y retrouve aussi des traces caractéristiques de l'influence hellénique : les monnaies de Carthage surtout sont directement imitées des monnaies des colonies

squc en terre cuite, trouvé a Carthage et conservé au cabinet des médailles.

grecques de Sicile. Nous savons d'ailleurs que les Carthaginois avaient dépouillé les villes siciliennes, qu'ils avaient conquises, de leurs statues et de leurs richesses artistiques pour en orner les temples, les palais et les places publiques de Carthage. Cette déprédation systématique fut un scandale si grand dans l'antiquité que, lorsque Scipion se fut emparé de Byrsa, il invita les villes siciliennes à venir reconnaître leurs richesses d'art et à en reprendre possession. Tout ce qui ne fut pas réclamé fut transporté à Rome et l'on vit tout un peuple de statues grecques, notamment une statue colossale d'Apollon, défiler derrière le char du triomphateur.

C'est particulièrement dans le voisinage du forum que l'on a trouvé, au nombre de plusieurs milliers, des stèles votives à Tanit et à Baal-Hammon.

Ces bornes de O'^SO à 0°^oO de longueur et de 0"^15 de largeur environ, étant destinées à être fixées en terre, sont à peine ébauchées à leur partie inférieure. La partie supérieure, taillée sur les quatre faces, porte l'inscription votive avec divers

Monnaie de Carthage. -- [iV, tète de Dèméterou Tanit couronnée d'épis ; y, tète de cheval (Argent)].

Monnaie de Carthage. — (A gauche, tête imberbe d'Héraclès coiffée de la peau du lion ; à droite, tête de cheval derrière un palmier; en légende phénicienne, am Makhanat^ le peuple et le camp ?). Tétradrachme.

symboles; elle se termine par un simulacre de toit à double pente dont l'ornementation est de style grec. Les symboles, sculptés de la façon la plus barbare, sont empruntés à la religion punique, à la faune et à la flore de

Monnaie de Carthage. — (A gauche, buste de cheval galopant, et couronné par une victoire; devant, un grain d'orcre ; à droite, palmier ; en légende phénicienne, qarth' hadasat = Carthage). Tétradrachme,

FAfrique : la main ouverte, le disque lunaire, le bélier, le cheval, le taureau, l'éléphant et divers autres animaux, l'ancre, la charrue, le gouvernail, la déesse mère tenant son enfant dans ses bras, le triangle, symbole de la triade

CARTHAGE

divine, etc. Les colonies carthaginoises ont fourni des stèles du même genre.

Les épaves archéologiques recueillies sur le sol de Carthage se trouvent dispersées au musée du Louvre, à la Bibliothèque nationale, au musée du Bardo, près Tunis, et surtout au couvent de Saint-Louis de Carthage, où le

Stèle punique (Bibliothèque nationale)»

cardinal Lavigerie, assisté du P. Deîattre, a rassemblé un musée carthaginois particulièrement intéressant. Mais comme nous l'avons dit plus haut, en dehors des monnaies et des eX'Votos à Tanit, ce sont les monuments de l'époque romaine et byzantine qui abondent et, au point de vue général, leur importance archéologique et artistique est secondaire. E. Babelon.

BiBL. : Les auteurs anciens dans lesquels on recueille des témoignages sur Carthage sont très nombreux et nous ne saurions chercher à les énuraérer tous. Nous citerons seulement : les géographes Ptolémée, Strabon, Pline, Etienne de Byzance, les Stadiasmes, et à l'époque arabe Edrisi et El Bekri; les historiens Polybe, Appien, Tite- Livc, Diodore de Sicile, Justin, Procope ; les pères de l'Eglise, Tertullien, saint Cyprien et saint Augustin. — Les principaux auteurs modernes sont les suivants : Mo- VERS, Die PhôniZier; Bonn, 1841, 3 vol. — Otto Meltzer, Geschidite der Karthager, 2 vol. in-8. — ■ Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine cVAfrique, 1884-1888, 2 vol. in-4 et atlas. ~ Sohrœder, Die phœnizische Sprache, in-8. — F. Lenoraiant et E. Babelon, Histoire ancienne de l'Orient, t. VI, 1888, in-8. — Momm- SEN, Histoire romaine, trad. Alexandre. •— L. Mûller, Nuinismatique de l'ancienne Afrique, 3 yo\. in-4 et suppl.; Corpus inscriptionum semiticarum, publié par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. — Bureau de la Malle, Topographie de Carthage, 1835, in-4. — Beulé, Fouilles à Carthage, 1861, in-4. — Davis, Carthage and

ils remaîns ; Londres, 1861. — Labarre, Die romische Kolonie Karthago ; Potsdam, 1882. — E.de Sainte-Marie, Mission à Carthage^ 1884, in-8. — S. Reinach et E. Babelon, Recherches archéologiques en Tunisie, dans le Bulletin du Comité des travaux historiques de 1886. ~ Victor GuËRiN, Voyage archéologique dans la régence de Tunis, 2 vol. in-8. — Falbe, Recherches sur l'emplacement de Carthage; Paris, 1883. — Daux, Recherches sur Vorigine et l'emplacement des emporia phéniciens, in-8.

— Caillât, Petit Guide du voyageur à Carthage; Carthage, 1878. — Ch. Graux, Notes sur les fortifications de Carthage (35*' fasc. de la Bibliothèque de VEcole des hautes études). — A. Castan, le Capitole de Carthage {Bulletin de V Académie des inscriptions et belles-lettres, 1885). — Cardinal Lavigerie, Lettre sur Vutilité d'une mission archéologique permanente k Carthage; Alger, 1881, in-8.

— Perrot et OmviJLi, Histoire de l'art dans l'antiquité, t. III. — W. H. RoscHER, Ausfûrliches Lexicon der griech. und rôm. Mythologie, art. Didon. — Ph. Berger, la Phénicie, 1881, in-8. — Du même, articles insérés dans la Gazette archéologique de 1876 à 1881. — P. Delattre, articles insérés dans le Bulletin de l'Académie d'Hippone, \e Bulletin des Antiquités africaines, le Bulletin épigrar* phique, la, Revue archéologique . ~- Yeri^az, da.ns\3i. Revue archéologique de 1887. — M. de Vogué, dans la Revue archéologique de 1889.

CARTHAGE (Conciles de). Sous ce titre, nous classons tous les conciles qui ont été tenus en Afrique, à l'exception de l'Egypte et des régions ressortissant du siège d'Alexandrie. Profondément romanisées par leurs conquérants, les contrées dont nous nous occupons appartenaient, par le langage et quelques autres rapports, au domaine du catholicisme latin ; mais les églises qui s'y formèrent avaient une originalité et des caractères propres qui assignent à l'Eglise d'Afrique une place distincte, à côté de l'Eglise romaine : ardeur et indépendance de la pensée attestées par le nombre des hérésies qui y furent adoptées et par l'importance de celles qui y naquirent ; action exercée sur toute la chrétienté par ses docteurs Tertuilien, Cyprien et Augustin ; résistance à la suprématie et à la juridiction de Rome ; développement précoce de l'institution synodale; adoption officielle par toute l'Eglise catholique des canons de l'Eglise d'Afrique. — ■ Dans cette notice, nous ne mentionnerons que les conciles qui ont rendu des décisions importantes pour la constitution du dogme et de la discipline : Carthage : — MOI- SIT ?, concile approuvant la rebaptisation des hérétiques;

— 251, sous saint Cyprien, statut admettant les lapsi (V. ce mot et Apostasie) à la communion ; mais seulement après l'accomplissement de leur pénitence ; — 2o2, confirmation du statut précédent, contesté par les novatiens qui refusaient absolument toute communion aux lapsi et, en sens inverse, par Felicissimus qui voulait les y admettre avant pénitence; — 254? 255 ?, approbation du baptême des enfants; — 256, concile approuvant la destitution des deux évêques espagnols coupables d'avoir produit des libelles (V. Libellatiques) pendant la persécution. Cette décision arguait d'erreur un acte d'Etienne, évêque de Rome. — En la même année, un autre concile ordonna de rebaptiser ceux qui avaient été baptisés par les hérétiques, opposant avec saint Cyprien une énergique résistance à la doctrine et aux menaces d'Etienne, évêque de Rome. Ce fut en cette occasion que Cyprien fit sa célèbre protestation contpo les prétentions de l'évêque de Rome. — Pour les documents V. Mansi, t. I, pp. 922- 926, 951-992 et les Lettres de saint Cyprien. La fréquence et l'importance des conciles assemblés à Carthage sous Cyprien nous semblent devoir être notées comme ayant puissamment contribué au premier développement de l'institution synodale dans l'Eglise catholique.

Carthage, 348, sous Gratus, concile dont les actes comprennent quatorze chapitres. Le premier réprouve la rebaptisation de quiconque a été baptisé avec de l'eau au nom de la Trinité. Les autres concernent le culte et la discipline. On suppose que ce sont les canons de ce con- .cile qui sont invoqués dans le canon Xll du Code de r Eglise d'Afrique, — 386, concile confirmant la lettre synodale de Sirice, évêque de Rome (V. ce nom). — 390, sous Genethlius. Les anciens auteurs faisaient de ce

CAllTHAGE — CARTHAGÊNE

concile unique deux conciles distincts. Treize canons ; le second prescrit aux év<!ques, aux prêtres et aux diacres de s'abstenir de leurs femmes et de cjarder la continence (V. MansU t. IIl, pp. 691-698, 867-876). — Hippone, 393, concile dans lequel Augustin, encore prêtre, discuta de fide et symbolo, — Bizâtium, 397, confirmation de ce qui avait été décrété à Hippone. — Carthage, 397, sous Aurélius, cinquante canons, parmi lesquels on dit que fut inséré le Breviarium canonum Uipponensium (V. Mansi, t. lïl, 875 et notes). — 400, soixante-douze évêques, quinze canons sur la discipline. — Milèye, 402, décisions concernant les évêques. — Cartuage, 403, 404, 405, pour ramener les donatistes en l'Eglise {Mansi, t. III, pp. 1155-1159). — 407, 408, 409 : canons reproduits dans le Code de rEglise d'Afrique (Mansi y t. III, p. 1163). — 410, contre les donatistes.

— 411, grande conférence entre les catholiques et les donatistes, les premiers représentés, dit-on, par deux cent quatre-vingt-six évêques, les derniers par deux cent soixante-dix-neuf ou même, suivant certaines relations, par trois cent imzQ {Mansi, t. IV, pp. 269, 276).

— 412, concile dans lequel Celestius, accusé de pélagisme, fait appel au pape. — 416, soixante-sept évêques; ce concile adressa à Innocent, évêque de Rome, une lettre synodale condamnant Pelage et Celestius. — MiLÈvE, 416, appelé deuxième concile de Milève; soixante évêques, vingt-sept canons sur la discipline. — Carthage, 417, 418, huit canons dogmatiques contre les doctrines imputées aux pélagiens. — Hippone, Saffetula, Macriana, 418, canons sur la discipline reproduits par Ferrandus {Mansi, t. IV, p. 439). — Thenes, 418, neuf canons sur la discipline.

Carthage, 419. Ce concile a commencé en 418 et s'est prolongé en 419; de 419 il semble avoir été ajourné en 421 et avoir duré jusqu'en 422 au moins. Il était composé de deux cent dix-sept ou, suivant d'autres relations, de deux cent vingt-neuf évêques ; dans ses actes il se donne le iiire de Concile universeld'AfriqueX'esi lui qu'au moyen âge on appelait Concilimn Africaniim, Faustin, évêque de Potenza et deux prêtres envoyés de Rome y assistèrent. Ils avaient été commis par le pape Zozime pour rétablir dans ses fonctions Apiarius, prêtre de Sicca, que Urbanus, son évêque, avait excommunié et dégradé. Apiarius ayant fait appel à l'évêque de Rome, celui-ci l'avait reçu dans sa communion. Dans les instructions, commonito^ rium^ données à ses députés, Zozime prétendait agir en vertu d'un droit conféré à l'évêque de Rome, en matière d'appel, par le concile œcuménique de Nicée. Les évêques d'Afrique, qui avaient lu solennellement au commencement de leur session les canons de ce concile, se déclarèrent prêts à s'y soumettre. Mais, comme dans aucune copie grecque ou latine en leur possession, ils ne trouvaient mention du droit que l'évêque de Rome réclamait, ils s'adressèrent aux Eglises d'Antioche, d'Alexandrie et de Gonstantinople pour obtenir des copies authentiques. Zozime étant mort, ils prièrent son successeur de prendre les mêmes informations. En attendant ces documents nécessaires, les sessions furent suspendues. Quand on les reprit, les copies envoyées d'Alexandrie et de Constantinople fournirent la preuve que les canons du concile de Nicée ne contenaient rien qui justifiât les prétentions de l'évêque de Rome. Pour ne pas suspecter la bonne foi de Zozime, il faut supposer qu'il avait confondu le concile de Nicée avec celui de Sardique, les canons de ces deux conciles se trouvant réunis sous une même série de numéros, dans plusieurs anciens manuscrits latins (V. l'art. Droit cahon, t. IX, p. 62, ly® col.). Les évêques d'Afrique persistèrent donc à interdire aux prêtres, sous peine d'excommunication, les appellations d'outre-mer : Non ad transmarina judicia sed ad primates suariim provinciarum ; ad transmarina autem qui putaverit appellandum a nulle intra Africam ad communionem suscipiatur. Le

Code des canons de TEglise d'Afrique ajoute: sicut et de episcopis sœpe constitutum est (canon XXVIII). — Au commencement des sessions de 419, ce concile avait fait trente-trois canons ; il confirma en outre cent canons antérieurement décrétés par divers conciles de l'Eglise d'Afrique, conciles qui sont généralement comptés de la manière suivante : seize de Carthage, un de Milève, un d]Hippone. Le canon XXXIX, vraisemblablement réminiscence du temps de Cyprien, porte qu'aucun primat quelconque ne pourra être appelé prince des prêtres, ni souverain pontife. — Hippone, 427. On attribue à ce concile les canons XXIX et XXX du Code de l'Eglise d'Afrique {Mansi, t. ÏV, p. 539). — Carthage, 525. Dans ce concile, Boniface, évêque de Carthage, produisit, comme ayant été découverts dans les archives de son église, deux volumes, l'un contenant les canons des conciles de Nicée et ceux des conciles d'Afrique antérieurs à Aurélius; l'autre, les canons du temps d'Aurelius {Mansi, t. VIII, pp. 635-656). Les frères Ballerini supposent que les conciles africains dont il s'agit ici étaient neuf conciles de Carthage sous Aurélius et quelques autres de Milève et d'Hippone.

Ce qu'on appelle communément le Code des canons de l'Eglise d'Afrique ne comprend que les canons décrétés ou confirmés par le concile tenu à Carthage, sous Aurélius, de 418 à 422 ou 423, Ces canons furent insérés dans l'œuvre de Denys le Petit, et ainsi ils participèrent à l'autorité dont cette collection jouit en Occident (V. l'art. Droit canon, t. IX, p. 62, l^'^coL). En 692, le deuxième décret du concile in Trullo les classa parmi les canons reçus par l'Eglise universelle, ce qui les mit au rang des lois acceptées en Orient {Ibid., p. 61, 2« col.). Dans l'édition que Mansi (t. III, pp. 699- 843) en donne en latin et en grec, ce code comprend cent trente-huit canons; mais cent trente-trois seulement méritent ce nom : les cinq derniers sont de simples documents ne contenant aucune disposition impérative. — La collection espagnole des conciles d'Afrique commence avec le concile de Carthage, sous Gratus- (348) et finit avec le synode de Milève (402) ; elle contient huit conciles ; sept de Carthage, un de Milève. — Mansi a édité avec des commentaires des frères Ballerini, le Breviariiirn canonum Uipponensium, canons qu'on suppose avoir été adoptés dans le synode de 393. — Pour les recueils systématiques V. les mots Ferrandus et Cres-

CONIUS. E.-H. VOLLET.

BiBL. : Chr. Justel, Codex canonum Ecclesiss Afincanœ; Paris, 1615, in-8. — Beveridge, Pandectœ CanO" num Sanctorum Apostolorum et Conciliorum ab ecclesia Grœcareceptorum ; Oxford, 1672. — P. et Jer. Ballerini, De Antiquis, tumeditis, tum ineditis coUectionibus et collectoribus canonum ad Gr^atianum usque; Venise, 1757. — Mansi, Sacrorum Conciliorum nova et amplissima colleclio ; Florence et Venise, 1759-1798, 31 vol. in-fol. — E.-S. Ffoulkes, art. African councils, dans lé Dictionary of Christian antiquitics de W. Smith et S. Cheetiiam ; Londres, 1875.

CARTHAGE (Cap). Sur la côte septentrionale de la Tunisie; lat. N., 36o5K30''; long. E., S^O^SO^ Ce cap forme un promontoire au fond du golfe de Tunis (sinus Uticensis), et il est situé à peu près à égale distance entre deux caps plus grands, le ras Sidi-Ali-el-Mekki (promontorium Apollinis) et le ras Adar ou cap Bon (promo7îtorium Mercurii), Le cap Carthage était compris dans l'enceinte de l'ancienne \ille punique de ce nom ; il est aujourd'hui couronné par le village de Sidi-bou-Saïd; la falaise y est très élevée.

CARTHAGENE (Cartagena). I. Géographie. —Ville maritime d'Espagne, prov. de Murcie, par 37<* 35' 40^^ de lat. N. et 3^ W de long. 0.; 75,908 hab. C'est le premier port militaire de l'Espagne et, après celui de Vigo, le plus vaste; l'entrée, large de 700 m., est détendue par de nombreuses batteries et des forts sur les collines qui enserrent la rade ; les deux plus importants sont le Castillo del Cabew de los Moros à l'E. et le

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