CATHOLIQUE — CATHOLIQUES
l'Italie, cette puissance et l'Allemagne font de grands efforts pour prendre sous leur protection les missionnaires catholiques de leur nationalité et pour les amener à se soustraire aux obligations qu'ils ont envers nous. Elles ont, dans ce but, accordé aux religieux des privilèges exceptionnels. (V. à ce sujet, Pécaut, Deux mois de mission en Italie, pp. 11, 24.) Des associations ont été fondées en Allemagne et en Italie pour secourir les missionnaires et maintenir à l'étranger l'esprit national. Cependant, à la suite d'une circulaire par laquelle le pape, au mois de mai 1888, engageait les religieux à respecter les droits acquis à la France, le gouvernement italien, qui dès 1870, avait vainement essayé (Valfrey, Diplomatie du gouvernement de la Défense nationale, t. II, p. 145), d'obtenir de la Propagande de se faire substituer à la France, a décidé de supprimer les crédits qu'il accordait aux écoles des missionnaires dans le Levant et de les remplacer par des écoles laïques dont l'entretien lui coûtera beaucoup plus cher. L'Autriche, en vertu du traité de Carlowitz (1699), exerce le protectorat religieux sur les missionnaires établis en Albanie; mais la tribu des Mirdites est tout entière protégée par la France (V, Albanie). Le gouvernement français n'exerce plus son protectorat religieux sur les missionnaires catholiques du royaume de Grèce depuis que ce royaume a été reconnu par toutes les puissances (1832), ni en Roumanie.
2<* Tunisie* Les capitulations ottomanes étaient applicables à la Tunisie, avec laquelle la France avait aussi conclu des traités spéciaux, qui contenaient des clauses pour la protection des missionnaires ; le plus ancien date de 1270. Les Italiens ont cherché à réveiller les sympathies que pourraient avoir pour leur patrie les missionnaires franciscains d'origine italienne et à les enrôler parmi les propagateurs de son influence. Le cardinal Lavigerie a travaillé à multiplier en Tunisie le nombre des prêtres d'origine française. Après la conquête de la Tunisie, il a été nommé par le pape archevêque de Carthage, et en 1887 un coadjuteur français lui a été désigné ; le nombre des écoles françaises a été aussi multiplié.
3^ Chine, Les traités de 1840 et de 1860 assurent à la France la protection des missionnaires catholiques de toute nationalité en Chine et le droit exclusif de leur délivrer des passeports. Cette situation a des avantages parce qu'elle met sous notre dépendance des missionnaires qui exercent beaucoup d'influence sur leurs prosélytes et qui sont très respectés par les Chinois ; on a dit qu'elle avait par contre l'inconvénient de nous mêler à des querelles qui irritent parfois le gouvernement chinois, et que d'ailleurs les religieux n'avaient pas en Chine la même influence qne dans le Levant. Les gouvernements étrangers se sont montrés très désireux de mettre fin à cet état de choses ; en 1886, ils avaient obtenu que le Pape envoyât en Chine un nonce qui le représenterait à Pékin et qui aurait été chargé des intérêts généraux de la religion catholique ; les missionnaires auraient, par suite, été placés, en tant qu'individus, sous la protection du représentant de leur pays natal. La France fit renoncer Léon XIII à cette idée. Mais en 1888, le gouvernement chinois a décidé de reconnaître comme valables les passeports qui seraient délivrés aux missionnaires par les ministres d'Italie et d'Allemagne, tandis que jusqu'ici la France seule délivrait ces passeports. Le traité de 1860 avec la France subsiste cependant et ni la Chine ni le pape n'ont enlevé au gouvernement français la protection des missionnaires. Bien que la France ait inséré des stipulations en faveur des missionnaires dans les traités passés avec l'Annam et avec la Corée, elle n'a pas à proprement parler le protectorat des missionnaires dans ces pays. L. Delavaud.
BiBL. : I. Droit international. — Calvo, Titres et qualités que les rois et reines de France et les papes, empereurs, rois, princes et seigneurs étrangers se sont donnés réciproquement (Arch. afï'. étr., mém. et doc, France, 1842-1843). — Dumont, Recueil des traités. —
RoussET, Dît CérémoniaL — II. Himly, Histoire de la formation territoriale des Etats de l'Europe centrale,
— III. Chantelauze, le Cardinal de Retz et ses missions diplomatiques, chap. viii et xi, — Valfrev, Hugues de Lionne, ses missions en Italie, pp. 197, 222,229. — Œuores du cardinal de Retz (éd. des Grands Ecrivains), t. VII, p. 328. — Das Auschliessungsrecht (Jus exclusivœ) ; Vienne, 1888. — Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France à Rome, par G.Hanotaux, t. h", 1888.— Petruccelli della Gattina, Histoire diplomatique des conclaves. —-Lettres de M™» de Sémgnéy t. IV, p. 557. — Mémoii^es du nnarquis de Sourclies, t. l^s p. 50.
Protectorat catholique. -— 1» Levant et Tunisie. Famin, Histoire du protectorat et de la rivalité des églises chrétiennes dans le Levant, 1853. — Nonce Rocca, la France en Orient. — Charrière, Négociations de la France dans le Levant (Documents inédits^ sur l'histoire de France). — Belin, Histoire de l'Église latine de Constantinople, 1872. — Gabriel Charmes, Politique extérieure et coloniale, 1884. — A. Vandal, Une Ambassade en Turquie, 1885.— Mgr Mislin, les Saints- Lieux. — P. DE Sainte-Marie, la Tunisie chrétienne. — V. Guérin, la France catholique en Tunisie et en Tripolitaine; la France catholique en Egypte; la Terre- Sainte, — D'' Lortet, Voyage en Syrie. — Amiral C. Aube, Italie et Levant {Revue des Deux Mondes, 1883).
— Ch. Demay, le Clergé français en Tunisie {Correspondant, 1886) ; les Allemands en Syrie (25 janv. 1888). — les Ecoles de filles à Constanlinople [Journal des Débats, 14 mars 1888). — Annales de la Propagation de la Foi, Bulletin de l'Œuvre des Ecoles d'Orient, Annales Franciscaines, Bulletin de l'Alliance française, Zeitschrift der Palœstina Vereins, Das heilige Land, la Terra-Santa (Florence).
2° Chine et Extrême-Orient. F. Garnier, De Paris au Tibet. — Comte de Moustier, les Missions en Chine {Correspondant, 1886). — Anonyme, le Protectorat des Missions en Chine {Revue des Deux Mondes, 15 janv. 1887). — J. Chailley, Paul Sert au Tonkin, 1887, et réponse de Tabbé Lesserteur dans la Revue française de l'étranger et des colonies, 1887-1888.
CATHOLIQUES (Epîtres). Par opposition aux épîtres de saint Paul qui ont des destinataires spéciaux, les épîtres qui portent le nom de saint Pierre ou de saint Jean s'adressent à l'ensemble des chrétiens ; elles ne sont pas particulières, mais catholiques. L'habitude s'est donc prise, dès une époque fort reculée, de grouper sous ce titre collectif sept des épîtres canoniques du Nouveau Testament, savoir Vépître de saint Jacques, les deux épîtres de saint Pierre, les trois épîtres de saint Jean et Vépître de saint Jude (V. ces noms). A proprement parler, la seconde et la troisième épître de saint Jean, qui sont adressées à des particuliers, seraient mieux placées ailleurs. Vépître aux Hébreux, que Ton range souvent, mais à tort, parmi les épîtres de saint Paul, bien qu'elle ne porte point de nom d'auteur, serait, en revanche, assez à sa place dans cette série, comme le propose M. Reuss dans sa Bible au volume intitulé les Epttres catholiques (Paris, 1878). M. Yernes.
CATHOLIQUES allemands. Nom qu'a pris, en 1845, une communauté religieuse séparée de l'Eglise catholique romaine en Allemagne. L*occasion de ce schisme fut l'exposition de la sainte Tunique à Trêves en 1844. Un prêtre silésien, J. Ronge (V. ce nom), adressa à l'archevêque de Trêves une lettre publique qui devint le signal d'un mouvement de protestation. La presse recueillit avidement toutes les discussions sur ce sujet. En Silésie, où le bas clergé instruit maintenait avec ténacité des traditions libérales, le sol était préparé d'avance; dès le mois de fév. 1845, une assemblée d'environ cinq cents mécontents se réunit. Ils prirent le nom de catholiques allemands et adoptèrent une confession de foi, sorte de contrefaçon des confessions protestantes; sauf la suppression de la langue latine, le culte catholique fut peu modifié. Une vingtaine de communautés plus ou moins pareilles s'organisèrent dans d'autres villes de l'Allemagne. En mars 1844, un concile catholique allemand siégea à Leipzig : on se rallia au type de l'Eglise de Breslau. Trois mois plus tard, le nombre des catholiques allemands se montait à quarante ou cinquante mille. Les gouvernements voyaient de mauvais œil ce mouvement libéral; mais les ordonnances de police firent moins de
CATHOLIQUES - CATILÏNA
mal à la nouvelle Eglise que les dissensions qui la déchirèrent bientôt. Czerski (V. ce nom) avait déjà protesté contre les décisions du concile de Leipzig. Après le second concile, réuni à Berlin en 4847, plusieurs Eglises se séparèrent de Ronge. Le souffle de la Révolution de 4848 sembla encore une fois enfler les voiles du catholicisme allemand ; en réalité, il le fit dévier vers la politique. On finit par échanger le nom adopté en 1844 contre celui de libres communautés religieuses. Il reste aujourd'hui à peine dix mille adhérents de ces communautés en Allemagne. F.-H. K.
CATHOLIQUES (Vieux-). Nom adopté en Allemagne par des catholiques qui, après avoir rejeté les décisions du concile de 4870, prétendent continuer la tradition historique de l'ancienne Eglise catholique. On sait que le dogme de V infaillibilité papale (V. ce mot) avait soulevé une opposition considérable ; mais, dès le mois d'avr. 4874, le dernier des évoques opposants s'était soumis au Vatican. On avait compté, à la cour de Rome, sur l'indifférence de la masse du peuple catholique ; la guerre franco-allemande vint, du reste, absorber toute l'attention. Cependant il existait, surtout en Allemagne et en Suisse, des adversaires décidés du nouveau dogme : les professeurs des facultés catholiques et les membres du bas clergé, formés dans ces écoles, dernières retraites de l'esprit scientifique et libéral opposé à l'ultramontanisme. Plusieurs protestations isolées étaient sorties de ces cercles. Une entente préalable ne tarda pas à s'établir entre les chefs du mouvement d'opposition ; ils se réunirent à Nuremberg dès le 27 août d870. A ce moment, ils pensaient encore avoir derrière eux la majorité de l'Eglise catholique allemande; mais déjà les persécutions commençaient. Les ecclésiastiques durent choisir entre le nouveau dogme et le pain quotidien ; car les gouvernements se désintéressaient du sort des excommuniés. Le refus de Dœllinger (V. ce nom), professeur à l'université de Munich, de se soumettre au dogme de l'infaillibilité, eut un écho d'autant plus retentissant. Le 40 avr. 4874, une grande assemblée de laïques bavarois adressa au gouvernement une pétition en faveur de ce qui fut alors, pour la première fois, appelé le vieux catholicisme, A la Pentecôte de la même année, Dœllinger présida une réunion plus intime oti les divergences entre les infaillibilistes et les anti-infaillibilistes, ainsi que les vœux de ces derniers furent nettement formulés. En sept. 1871, le premier congrès vieux-catholique se réunit à Munich. On y prit des mesures pour l'exercice d'une cure d'âme régulière dans les paroisses séparées que l'on organisa. On se mit en outre en rapport avec les évoques jansénistes de Hollande pour assurer les effets de la succession apostolique aux candidats à la confirmation et à la consécration de la nouvelle Eglise. Aussi, dès la fin de l'année, plusieurs paroisses s'étaient-elles organisées dans le pays de Bade, en Bavière, dans la Prusse rhénane et en Hesse. Dans la plupart des cas, elles furent reconnues par l'Etat; l'ouverture des hostilités entre l'empire germanique et la cour de Rome venait d'inaugurer une ère plus favorable aux vieux-catholiques. L'année 1872 fut décisive pour eux. Le second congrès, réuni en septembre à Cologne, proposa l'élection d'un évêque vieux-catholique. Le 4 juin 4873, vingt-deux ecclésiastiques et cinquante-cinq laïques délégués à cet effet choisirent le D^ Reinkens (V. ce nom), professeur de théologie à Breslau ; il fut consacré à Rotterdam. La Prusse, Bade et la Hesse reconnurent cet évêque. La même année, le congrès de Constance fixa l'organisation communale et synodale du vieux-catholicisme. Le premier synode eut lieu à Bonn, la résidence de l'évêque Reinkens; jusqu'en 4879, le synode se réunit annuellement, depuis lors tous les deux ans seulement.
Voici les principaux caractères distinctifs du vieuxcatholicisme, n vise à une réforme de l'Eglise dans l'esprit de l'ancienne Eglise catholique. Il reconnaît comme i
autorité doctrinale les décisions des sept premiers conciles œcuméniques. Il rejette l'obligation de la confession auriculaire, les indulgences, le culte des saints, les scapulaires et autres pratiques analogues. Il s'eflorce d'introduire dans le culte dont les anciennes formes sont conservées, l'usage de la langue allemande. Les réformes les plus importantes ont été opérées dans le domaine de la constitution de l'Eglise. L'évêque cesse d'être un vicaire du pape. Les fidèles prennent une part active au gouvernement de l'Eglise par le synode, composé de tous les prêtres, mais aussi d'un délégué laïque à raison de deux cents membres. Chaque communauté élit son curé. Le célibat obligatoire des ecclésiastiques a été supprimé en 4878. — On compte actuellement près de deux cents paroisses de vieux-catholiques en Allemagne. Comme nombre, c'est un faible résultat ; mais cette petite minorité est le fruit d'un triage sérieux. On peut donc comprendre la confiance du D^ de Schulte, qui pense que le vieux-catholicisme, dût-il rester pour un siècle encore une minorité très faible en Allemagne, n'en est pas moins le foyer d'une réforme durable de l'Eglise catholique. — En Suisse, la résistance contre le dogme de l'infaillibilité a revêtu un caractère plus national et plus démocratique. On choisit là aussi, en 4876, un évêque, Herzog, ancien curé de Berne. Les vieux-catholiques suisses ont, du reste, adopté le nom de catholiques chrétiens. Pour la France, V. Hyacinthe Loyson (le père). F.-lIerm. Krîjger.
CATL Lustre et maintien que l'on donne aux tissus par l'opération du catissage (V. ce mot).
G ATI (Pasquale), peintre italien du xvi^ siècle, né à Jesi. Il travailla surtout à Rome où il se distingua dans la peinture d'histoire, le portrait, le paysage, etc. 11 mourut sous le pape Paul V. On voit de lui, à San Lorenzo in Pane e Perna, une grande fresque, un Martyre de saint Laurent, qui révèle l'influence de Michel-Ange.
BiBL. : Boni, Biografia degli artisti. — Mûller, Die Kunstler aller Zeiten, — Burckhardï et Bode, Der Cicérone.
CATIA. Baie de la côte N. du Venezuela, sur la mer des Antilles, reliée à Caracas par la Quebreda de Tipa. Excellent mouillage pour les bâtiments.
CATICHE (Pêche). On désigne ainsi les trous dans lesquels se cachent les loutres sur le bord des rivières et des étangs.
CATIGNY. Com. du dép. de l'Oise, arr. de Compiègne, cant. de Guiscard ; 228 hab. Dans l'église, de style ogival, le chœur est orné de boiseries peintes.
CATILÏNA (Lucius-Sergius), né en 409 av. J.-C, mort en 64 av. J.-C. (644-692 de Rome). Il appartenait à une des plus illustres et des plus méritantes familles patriciennes ; un de ses ancêtres s'était signalé, pendant la deuxième guerre punique, par un grand nombre d'actes héroïques. Lui-même montra de bonne heure une grande force d'âme et une intelligence supérieure ; malheureusement ces qualités, que tous les historiens lui reconnaissent, furent mises au service des pires passions. Partisan de Sylla, il fit sa cour au dictateur en poursuivant sans pitié les amis de Marius ; il tua de sa main son propre beau-frère, Q. Csecilius, et Marius Gratidianus, dont il promena la tête au bout d'une pique à travers la ville. On lui prêtait bien d'autres férocités, mais il est possible qu'elles aient été inventées après coup. (Juoi qu'il en soit, du spectacle des guerres civiles il garda le mépris de la constitution et du gouvernement de son pays. Il comprit que la société romaine était trop corrompue et trop profondément troublée pour que le régime républicain se maintînt longtemps ; « le peuple romain est un corps sans tête, disait-il, je serai cette tête. » D'autre part, il eut bien vite dilapidé la fortune que lui avaient valu les confiscations de Sylla ; un riche mariage lui procura de nouvelles ressources. Lorsqu'il les eut épuisées, il songea à faire revivre l'époque où il avait si bien péché en eau trouble : un bouleversement nouveau pouvait lui donner
GATILÏNA
à la fois le pouvoir et la richesse. Ce sont là, en effet, les deux mobiles qui semblent Tavoir guidé, mais nous en sommes réduits à faire de l'histoire intuitive. Les écrivains de l'antiquité se contentent de le faire agir, ou bien les motifs qu'ils donnent à ses actes sont trop vagues. Napoléon déclarait ne rien comprendre à un conspirateur qui a l'air de tramer des complots sans avoir de but politique.
Quand on était d'illustre naissance et qu'on savait dépenser sans compter, on obtenait facilement des magistratures. Malgré son passé connu, Catilina fut préteur en 68 et, en 67, gouverneur de l'Afrique ; on juge bien qu'il sut rendre ce dernier emploi lucratif. De retour à Rome, il brigua le consulat ; supplanté par P. Claudius Pulcher, il jura de se venger. Ses projets révolutionnaires se précisèrent et il s'en ouviit à un autre candidat malheureux, Antonius Pœtus. Il eut bientôt un grand nombre de partisans ; les jeunes nobles espérant l'abolition des dettes se rallièrent à lui ; pour les séduire, il aidait à leurs débauches, il les poussait à des crimes qui les habituaient aux violences extrêmes et qui leur permettaient en quelque sorte de se faire la main, c'est ce que Mommsen appelle « la pédagogie épouvantable du vice qui entraîne les iaibles à la faute et de la faute au crime ». Catilina sentait que de tous côtés les mécontents grossiraient son parti ; c'est que rarement société avait été en proie à un pareil malaise ; les vétérans de Sylla mis en gotit par les profits qu'il leur avait valus, ayant d'ailleurs dépensé pour la plupart leur fortune subite, revenaient à Rome avec l'espoir de nouvelles dépouilles à se partager ; les parents des proscrits, tenus à l'écart et ruinés, rêvaient d'un mouvement à la faveur duquel ils deviendraient à leur tour oppresseurs et voleurs ; la populace enfin était inquiète, jalouse des riches et prête, comme il arrive dans les grandes villes oîi sévit le paupérisme, à suivre le premier agitateur venu. D'autre part, jamais le pouvoir exécutif n'avait été si faible et si désuni. Si l'on excepte Cicéron et Caton, la plupart des hommes d'Etat en vue, Pompée, Crassus, César, désiraient plus ou moins un bouleversement que chacun d'eux espérait faire tourner à son profit, tant le gouvernement d'un seul paraissait à tous une nécessité prochaine ! L'armée de Pompée, qui eût pu empêcher une révolution, soutenait au bout de l'empire une guerre à l'issue douteuse.
A son retour d'Afrique, Catilina avait osé briguer le consulat, mais une députation de la province étant venue révéler ses terribles concussions, le Sénat raya son nom de la liste des candidats : on lui interdisait même la brigue légale. Un premier complot fut tramé (65) ; César et Crassus y ont peut-être pris part, en tout cas, s'ils ne jugèrent pas à propos de s'unir à la tourbe de Catilina, ils lui étaient secrètement favorables. On devait massacrer les consuls nouvellement élus, L. Cotta et L. Torquatus, ainsi qu'une partie du Sénat. Les conjurés s'assureraient du consulat pendant que l'un d'eux, Cn. Pison, irait prendre le gouvernement des deux Espagnes. A deux reprises, le coup manqua, aux calendes de janvier et aux nones de février ; les consuls avaient été prévenus. Une enquête allait être ouverte; l'intervention d'un tribun l'arrêta. Le Sénat, effrayé du danger qui menaçait l'Etat sans qu'on pût prouver le crime et partant le punir, semble avoir essayé de désarmer les conjurés ; un des plus redoutés, Cn. Pison, fut envoyé comme préteur en Espagne ; il est vrai que son escorte espagnole l'assassina. En outre, lorsque Claudius reprit contre Catilina l'accusation de concussion, ce fut un des consuls, Torquatus, qui défendit ce dernier, et Cicéron lui-même s'employa dans le même sens. « S'il est acquitté, écrit-il à Atticus (1, 2), j'espère m'entendre avec lui pour notre candidature. » Cette lettre étrange prouve que Cicéron lui-même s'abusa longtemps sur les intentions de Catilina. Celui-ci comprit qu'il lui fallait pour réussir un peu plus de mystère. Il organisa son parti qui devenait de plus en plus nombreux ; il essaya une fois encore de briguer le consu-
lat, mais, à une grande majorité, Cicéron lui fut préféré. Catilina se décida à un coup de force ; il emprunta de fortes sommes d'argent et enrôla des soldats dont il confia le commandement à C. Mallius, l'un des vétérans de Sylla. Le jour des comices consulaires, on tuerait Cicéron; après quoi, avec la connivence d' Antonius, sur lequel les conjurés comptaient, on mettrait la main sur toutes les magistratures en soulevant les pauvres de Rome et d'Italie. Le jour de l'élection, Cicéron, auquel un conjuré avait tout révélé, présida l'Assemblée avec une cuirasse qu'il laissait voir sous sa toge. Silanus et Muréna, les deux candidats du parti sénatorial, l'emportèrent. Aussitôt, des émissaires vont donner par toute l'Italie le signal du soulèvement. Les consuls, investis par le Sénat d'un pouvoir discrétionnaire, envoient des troupes pour contenir les provinces et promettent de larges récompenses aux délateurs. Mais le peuple ne se prononçait pas ; beaucoup de sénateurs étaient favorables aux conspirateurs ; Catilina, payant d'audace, protestait de son innocence, en appelait au témoignage de M. Lepidus, de Q. Metellus, de M. Marcellus, de Cicéron lui-même, et se présentait au Sénat convoqué solennellement dans le temple de Jupiter Stator, Comme on n'avait pas de preuves écrites, il tallait que le traître se démasquât lui-même en prenant la fuite. C'est alors, le 8 nov. 63, que Cicéron prononça la première Catilinaire. Chassé par l'éloquence du grand orateur, Catilina sortit du Sénat, la menace à la bouche. La nuit venue, il- partit pour le camp de Mallius avec quelques compagnons. Mais ses complices, auxquels il annonçait son retour à la tête d'une armée victorieuse, restaient pour la plupart à Rome. Pour les forcer à rejoindre leur chef et pour leur enlever les sympathies populaires, Cicéron prononce devant le peuple réuni au Forum une deuxième harangue. Le Sénat met hors la loi Mallius et Catilina.
Cependant l'imprudence des conjurés vint fournir contre eux les preuves écrites sans lesquelles on n'osait pas frapper. Des députés allobroges se trouvaient alors à Rome et y sollicitaient le redressement de quelques griefs. Les conjurés leur firent des ouvertures ; après quelques hésitations, les Allobroges dénoncèrent ces menées. Ils consentirent môme à jouer le rôle que leur traça Cicéron et à obtenir , par une feinte complicité , les preuves écrites qu'il désirait. La culpabilité du préteur Lentulus, de Céthégus et de sept autres conjurés fut dès lors évidente. En prononçant sa troisième Catilinaire devant le peuple, Cicéron réussit à le tourner décidément contre les conspirateurs. Le 5 déc. 63, le Sénat, bien qu'il n'eût pas le pouvoir judiciaire, condamna à mort cinq des principaux coupables. Cicéron (quatrième Catilinaire) et Caton avaient amené cette décision que Jules César combattait. Le même jour, grâce à la vigilance du consul pressé d'en finir, l'exécution eut lieu. L'énergie du gouvernement consterna les mécontents qui s'étaient joints à Catilina : il avait dans son camp plus de 5,000 paysans armés de piques et de bâtons. Beaucoup, voyant la tournure grave que prenaient les événements , rentrèrent dans leurs foyers, d'autant plus que l'armée régulière du consul Antonius s'avançait. Avec les quelques soldats dévoués qui lui restaient, Catilina voulut passer les Apennins vers Pistoïa et de là gagner les Gaules, mais l'armée de Metellus Celer lui barra la route ; il se retourna alors contre Antonius, qui, en invoquant une maladie réelle ou feinte, avait laissé le commandement à Pétreius. Catilina mourut en héros, et 3,000 conjurés partagèrent son sort. Presque tous les soldats de l'armée victorieuse avaient été tués ou blessés.
Grâce à Cicéron, auquel le Sénat donna le titre de Père de la patrie, la République était sauvée. Quelle que soit l'obscurité dont cette histoire est enveloppée, il semble bien qu'un massacre terrible eût suivi le triomphe des alliés douteux que s'était donnés Catilina. Quant à celui-ci, il ne fut sans doute qu'un César manqué ; la gloire des armes