CAYLUS
tous les jours et qu'on la « garantirait du fouet ». Elle atteignait treize ans (1686) lorsqu'elle fut mariée à un oflBcier de haute naissance, mais de mince fortune, Jean- Anne, comte de Caylus, frère aîné de l'évêque d'Auxerre (V. ci-dessus), enclin à l'ivrognerie et que les ordres formels de la cour retenaient à la frontière de Flandre, où il mourut en nov. 1704 a\ec le grade de lieutenant général. Saint-Simon, dont les louanges ne sont pas banales, n'hésite pas à proclamer qu'ilVy avait jamais eu de « créature plus séduisante » que M™« de Caylus et si, au gré de l'abbé de Choisy, « sa gaieté naturelle lui eût permis de retrancher certains petits airs un peu coquets que toute son innocence ne pouvait pas justifier, c'eût été une personne accomplie ». Ce tut pour elle que Racine composa le prologue d'Esther où la Piélé parlait par sa bouche; elle interpréta d'ailleurs devant la cour divers personnages de cette tragédie, et notamment le principal rôle, où M"^« de Sévigné la trouvait « trop touchante ». Bientôt cependant un ordre d'exil, qu'on a tenté d'expliquer par ses liaisons avec le duc de Villeroy, tint M™« de Caylus à l'écart de la cour. La disgrâce ne dura pas moins de treize à quatorze ans : elle s'en consolait à Paris au sein d'une société de gens d'esprit (entre autres La Fare), avec laquelle elle faillit rompre au cours d'un accès de dévotion dont M™« de Maintenon elle-même la détourna, parce que son confesseur, le P. de La Tour, de l'Oratoire, était suspect de jansénisme. M""® de Caylus reparut en 1707 à Versailles, « belle comme un ange », rentra promptement en faveur auprès du vieux roi et s'y maintint jusqu'à sa mort (1715). Elle revint alors habiter Paris et ne quitta plus guère la petite maison située au milieu des jardins du Luxembourg, dont elle a vanté les agréments champêtres dans une charmante lettre à sa tante.
C'est très probablement dans les quinze dernières années de sa vie qu'elle jeta sur le papier les anecdotes ou les récits auxquels elle n'osait donner le titre de Mémoire$, et que son fils lui conseilla d'intituler modestement Souvenirs, Il faut mettre au rang des fables l'allégation de Marin (d'abord secrétaire de Caylus et plus tard censeur royal), montrant M'"« de Caylus dictant de son lit de mort ces pages à son fils, et celui-ci les cachant avec un soin jaloux jusqu'au jour où une indiscrétion de Diderot en aurait fait bénéficier un libraire de Hollande. Non seulement il est avéré que W^^ d'Aumale, ancienne élève de Saint-Cyr, avait intercalé dans ses propres Mémoires des particularités empruntées à M"^« de Caylus, mais il est certain que l'édition donnée par Voltaire en 1770, pour opposer, semble-t-il, un témoignage irrécusable aux falsifications dont La Beaumelle s'était rendu coupable à l'égard de M"^^ de Maintenon, est antérieure à celle que Marin entendait désigner et qui porte la même date. Il est plus que probable que des copies des Souvenirs circulaient avant que Voltaire les etit mis au jour. Si l'on veut bien se rappeler qu'à ce moment les Mémoires de Saint-Simon dormaient sous le scellé des affaires étrangères et que Voltaire, admis à parcourir le sec et minutieux journal de Dangeau, n'y voyait que le labeur d'un « vieux valet de chambre imbécile », on comprendra r intérêt excité par les Souvenirs de M^® de Caylus. « Ce petit livre, dit Sainte-Beuve, ne semble rien aujourd'hui, parce que toutes ces anecdotes ont passé depuis dans la circulation et qu'on les sait par cœur, sans se rappeler d'où on les tient, mais c'est elle qui les a si bien racontées la première... Sa plume court avec abandon, avec négligence, mais ces négligences sont celles mêmes qui font la facilité et le charme de la conversation. Ne lui demandez qu'une suite rapide de portraits et d'esquisses: elle y excelle. Cette plume légère touche tout à point : elle prend dans chaque personne le trait dominant et saisit ce qu'il faut faire voir en chacun. »
Les Souvenirs de M"*« de Caylus ont été souvent réimprimés dans ce siècle; parmi ces diverses éditions, il con-
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vient de rappeler celles de Renouard (1806, in-12), de Ch. Asselineau (1860, in-18, avec figures de Jacquemart); de M. de Lescure (s. d. [1874], in-16); de M. E. Raunié (1881, in-18), la seule qui offre un texte et un commentaire véritablement critiques; de M. Jules Soury (1883, in-16). On connaît de M°^« de Caylus un portrait gravé en 1743 par Daullé, d'après Rigaud et qui montre, a dit M.E. de Concourt, « sa fine, intelligente et pensive figure de vieille femme ». Maurice Toubneux,
BiBL. : Saint-Simon, Mémoires. — L'abbé de Choisy, Mémoires.— Voltaire, Mélanges (éd.Moland, t. XXVIII). — Grimm, Correspondance littéraire. — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. III. — G. Bengesco, Bibliographie de Voltaire, t. II.
CAYLUS (Anne- Claude-Philippe de Tubiêres-Grimoard DE Pestei.s de Levis, comte de) , archéologue et littérateur français, fils de la précédente, né à Paris le 31 oct. 1692, mort à Paris le 5 sept. 1765. Il fit, dans les mousquetaires, la campagne de 1709, reçut à Versailles les compliments publics de Louis XIV, fut nommé, en 1711, mestre de camp de dragons, prit part, en cette qualité, à l'expédition de Catalogne et assista au siège de Fri bourg (1713). Démissionnaire après le traité de paix de Rastadt, il visita l'Italie en 1715, accompapa l'année suivante l'ambassade du marquis de Ronnac à Constantinople, parcourut seul, grâce à la protection d'un brigand, dont il sut acquérir les bonnes grâces, les ruines d'Ephèse et de Colophon, rentra en France en 17i7, et passa quelque temps en Angleterre et en Hollande. Il s'adonna d'abord avec une sorte de passion à la gravure, notamment à la gravure en camaïeu, délaissée depuis le xvi« siècle, et il entreprit de reproduire les principaux dessins de la collection Grozat et de la collection de M. de Jullienne; c'est alors aussi qu'il se lia d'une amitié très vive avec Watteau. En même temps, il fréquentait volontiers la société joyeuse qui se réunissait chez W^ Quinault-Dufresne et qui avait pris par hasard et gardé le nom de Société du bout du banc. C'est là que furent élaborés divers recueils de contes et de facéties dont le sel, il faut bien le dire, s'est quelque peu évaporé pour nous, mais qui divertissaient fort les contemporains : les Ecosseuses ou les Œufs de Pâques (1739); Etrennes de la Saint-Jean (1742, in-12); Aventures curieuses et galantes des bals de bois (1745, in-12); les Fêtes roulantes et les regrets des petites rues (1747, in-12); Mémoires de V Académie des colporteurs (1748, in-8)^ etc. Caylus n'est assurément pas le seul auteur de ces récits : des notes de Moncrif, inscrites sur les marges d'un exemplaire des Etrennes de la Saint-Jean (et reproduites dans la Gazette bibliographique de 1868) restituent la part qui revient à chacun des associés, savoir : Moncrif lui-même, Caylus, Voisenon, Duclos, Salle, Cré-1 billon fils, etc. Par contre, il a très certainement écrit tout seul l'Histoire de M, Guillaume, cocher (s. d. [1748], in-12), dont le narrateur est en même temps le héros, et qui raconte dans la langue même des halles et des faubourgs les aventures burlesques dont il a été l'acteur et le témoin. La vie que menait alors Caylus explique cette aptitude singulière à saisir sur le vif des mœurs qui, au dire des critiques sérieux d'alors, « n'existaient pas». Vêtu de drap brun, chaussé de bas roulés et de gros souliers il fréquentait les guinguettes et les bals publics, confondu dans la foule oîi rien ne trahissait son incognito et s'attirant parfois même ainsi de plaisants quiproquos, comme le jour oU un peintre d'enseignes, le prenant pour un confrère, lui demanda d'achever sa besogne.
Ce n'étaient là néanmoins que de courts passe- temps dans l'existence singulièrement active de Caylus. Elu honoraire amateur de l'Académie de peinture et sculpture en 1731 à titre de << connoisseur profond », et membre de l'Académie des inscriptions, en 1742, il témoignait une incessante sollicitude pour les travaux et les progrès des deux compagnies. A l'Académie royale, il se chargea du soin de rédiger un certain nombre de notices sur des artistes