‹ La Grande encyclopédieChapitre 36 sur 397 · CANOVA · texte numérisé non relu

CANOVA

antérieure est le buste de l'amiral porté sur une colonne rostrale; à gauche est figuré, en Tair, et d'un assez haut relief, un génie ailé qui, vu comme descendant du ciel, tient des deux mains une couronne qu'il va poser sur la tête de Tamiraj. A droite, une Renommée ailée est supportée par un terrain formé de fortifications. Ce monument qui, au point de vue décoratif, est d'un effet original et saisissant, se trouve à l'Arsenal de Venise. Le Sénat de cette ville, pour témoigner à l'artiste sa satisfaction, lui assura une rente viagère de cent ducats et lui offrit une médaille d'or battue en son honneur.

Mais les œuvres dans lesquelles parut à cette époque se complaire le talent de Canova et qu'il multiplia comme pour se délasser de l'austérité des monuments funèbres qu'on ne cessait de lui demander, furent les groupes et statues que lui inspirait un sentiment tout à fait personnel et délicat d'élégance savoureuse, une sorte de sensualité plastique pour les formes finement caressées dans le marbre et amoureusement traduites. Alors qu'il était occupé au monument de Clément XllI, à Saint-Pierre de Rome, il avait exécuté pour le colonel Cambell son joli groupe de V Amour et Psyché, d'une volupté expressive, un peu mignarde, dont il existe une répétition à Paris. Dans le même sentiment il fit la statuette àllébé^ exécutée deux fois, d'abord pour un amateur de Venise, Vivante Abrizzi, ensuite pour l'impératrice Joséphine. Cet exemplaire est actuellement en Russie. Canova fit pour cette statuette un essai qui amena alors quelques protestations, mais qui prouve combien il connaissait l'antiquité, et quelle sorte de divination il eut des procédés des sculpteurs grecs : il ne craignit pas, en effet, de mettre un peu de dorure sur les deux vases que porte Hébé, et sur la ceinture qui retient son vêtement. L'eff'et obtenu était charmant ; mais l'on n'était pas accoutumé alors à l'idée de la polychromie, même discrète, appliquée à la statuaire. Un groupe d'une inspiration analogue est celui de Vénus et Adonis, exécuté pour le marquis Sa Isa di Berio, et transporté depuis en Suisse. Dans cette œuvre, de même que dans sa muse Terpsichore, dans les Trois Grâces ou dans les Danseuses, etc., Canova semble avoir demandé au marbre tout ce qu'il lui est possible d'exprimer de grâce vaporeuse et de charme. Les chairs sont rendues dans leur morbidesse savoureuse, et les formes ont un caractère d'indécision et de langueur qui fait songer à certaines peintures de Prud'hon ou du Giorgione dont Canova, d'ailleurs, qui mania quelquefois le pinceau, sut si bien s'approprier la manière, qu'un de ses tableaux fut pris pour une œuvre de ce maître. Ce même caractère de pittoresque et cette facture de sculpteur coloriste se remarquent dans un morceau religieux que Canova fit vers cette date de 1790, une Madeleine pénitente qui fait partie de la collection Sommariva. Exposée à Paris, cette œuvre y produisit une impression très grande. « On y trouve, a dit Quatremère de Quincy qui fut l'ami de Canova, abstraction faite de toute analyse sentimentale, une sorte d'exécution magique, un je ne sais quoi de fondu dans les formes, qui semble exclure la réalité d'emploi d'un outil ; en sorte qu'on l'eût pu croire être le résultat d'un souffle créateur, indépendant de la science et de l'art. »

Ce « fondu » dans la forme, cette indécision parfois dans les lignes, cette absence de fermeté dans les modelés furent précisément ce qu'on commença à reprocher à Canova, non pas les sculpteurs italiens, car l'artiste n'avait pas de rivaux à Rome, et, en cela, la route s'était trouvée facile devant lui ; mais parmi les amateurs. C'est alors qu'il voulut prouver qu'il savait exprimer la force aussi bien que la grâce. En 1802 il exposa son Hercule furieux précipitant Lycas, groupe colossal, dont il a été fait de petites réductions en bronze, et qui exprime tout ce que la sculpture peut rendre de violence et de fureur. L'artiste a choisi le moment où Hercule arrache de l'autel le malheureux Lycas qui se prépare à faire des

sacrifices, le saisit d'une main par sa chevelure, de l'autre lui tient le pied, et s'apprête à le faire tournoyer audessus de sa tête. Lycas se défend de toutes ses forces ; il s'attache désespérément à l'autel; son corps est retourné d'une manière effrayante; son visage indique une indescriptible terreur. Ce beau groupe, d'une énergie admirable, fut acquis par le duc Torlonia et se trouve à Rome dans le palais de cette famille. On peut considérer comme son pendant le groupe de Damoscène et Creuga$ combattant auxjeuxNéniéens,CmoY2i y a mis en contraste deux types d'athlètes, l'un à la musculature épaisse, lourde, massive, l'autre plus agile, svelte et presque élégant. 11 faut citer ici les diverses œuvres qui ont fait donner à l'artiste de son vivant le surnom de « continuateur de l'antique. » Ce sont : la Vénus qu'on lui demanda pour remplacer la statue de la Vénus de Médicis enlevée de Rome par les troupes françaises et transportée à Paris; Ajax et Hector, groupe où, comme dans celui des athlètes cité plus haut, deux exemples de force virile sont opposés; Tkésée combattant un Centaure; la statue de Paris destinée à la Malmaison et qui exposée à Paris, avant de partir pour la Russie, y eut un succès considérable ; un Persée, etc. Ces divers morceaux, exécutés en partie sur commande afin de combler les vides que faisaient dans les musées de Rome nos armées victorieuses, sont ceux qui ont porté le plus haut la réputation de l'artiste. Le patriotisme italien s'offrait cette consolation d'exalter les mérites du sculpteur et de célébrer ses œuvres avec un enthousiasme retentissant. En réalité, la sculpture de Canova, celle qui procède de la pure imitation de l'antique, est froide, sans accent, et l'habileté de main qui toujours s'y manifeste avec des mollesses énervantes ne parvient pas à masquer la pauvreté de l'idée ou l'absence de personnalité forte. Cependant l'éclat de sa renommée donna à Napoléon le vif désir de l'attirer en France, de l'y charger de travaux importants et même peut-être de lui confier la direction de grandes entreprises artistiques. Canova refusa de se plier au caprice du vainqueur de sa patrie. Il accepta néanmoins d'exécuter sa statue de grandeur colossale, et, dans ce but, vint une première fois à Paris en 1802, puis en 1810. Il y reçut l'accueil le plus flatteur. Le peintre (iérard fit son portrait. Napoléon lui conféra la haute direction des musées de Rome, poste qu'il remplissait déjà depuis plusieurs années, et accorda, à sa demande, une dotation de 400,000 francs à l'académie de Saint-Luc. Les historiens de Canova nous ont conservé le souvenir des conversations que Napoléon eut alors avec le célèbre sculpteur qui, tandis qu'il modelait à Saint- Cloud les traits de Napoléon et ceux de l'impératrice Marie-Louise, osa protester contre l'enlèvement des objets d'art opéré en Italie au profit de la France. Pour sa statue, l'empereur eût voulu être représenté en un costume de général. Canova insista pour adopter celui des guerriers antiques qu'il trouvait plus héroïque et qui plaisait à son imagination emprisonnée dans le culte de l'ancien. Cette statue arriva à Paris en 1812. Elle était haute de 12 pieds. L'empereur était figuré entièrement nu, avec une draperie tombant du bras gauche, et une petite statue de la Victoire dans la main. Déplut-elle à Napoléon ? Le maître de la France eut-il peur de paraître ridicule sous cet aspect ? Toujours est-il que la statue fut soustraite aux regards derrière une cloison en planches dans une salle basse du Louvre. Le duc de Wellington la fit transporter à Londres en 1815 : elle y est restée.

Canova fit un troisième voyage en France après le désastre de Waterloo. Chargé par le pape de revendiquer les richesses d'art dont l'Italie avait été dépouillée durant la conquête, il accomplit sa mission avec tact, et lorsqu'il fut de retour dans son pays, avec les chefsd'œuvre qu'il rapportait, on le reçut avec un extraordinaire enthosiasme. Le pape lui donna le titre de marquis d'ischia. Son nom fut gravé en lettres d'or au Capitule.

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