CELTES — CELTIQUE
(5 livres, Berlin, 1881), des poèmes dramatiques, une épopée ébauchée (Theodoriceis), Les modernes lui savent beaucoup plus de gré d'avoir découvert au cloître de Saint-Emmeran (Ratisbonne) et édité l'œuvre de Hroswitha, et surtout d'avoir fait connaître la fameuse carte dite table de Peutinger (V. ce nom). Il édita aussi l'histoire de Frédéric P"* de Ligurinus, retrouvée à Ebrach (Augsbourg, 1507). Ses éditions de classiques sont médiocres; son livre sur Nuremberg est oublié. Au point de vue pédagogique. Celtes fut un des promoteurs de l'étude du grec.
BiBL. : Klûpfel, De Vita et scriptis Convadi Cellis: Fribourg, 1828, in-4.
CELTIBÉRIE. Nom que les écrivains de l'antiquité donnent à une partie importante de l'Espagne centrale, habitée par des tribus où les éléments celtiques et ibériens s'étaient fondus.
Il est difficile de préciser les limites du pays que les Romains appelaient ainsi avant la conquête de la péninsule, et ce nom ne fut pas maintenu dans la nomenclature administrative ; même dans les auteurs, il ne demeura que comme une dénomination générale et un peu vague. Pour Tite Live (28, 1), la Celtibérie est sur la ligne de partage entre les versants de l'Océan et de la Méditerranée, au N., c.-à-d. dans les régions Cuenca Soria, Burgos, le sud-ouest de F Aragon. Strabon Fétend depuis la limite méridionale du bassin de l'Ebre jusqu'aux sources du Douro, du Tage, du Guadiana ; Polybe prolongeait leur territoire au S. jusqu'aux sources du Bétis (Guadalquivir), et à FE. jusqu'aux collines voisines de Sagonte. Enfin, plus d'un auteur paraît s'être servi du mot Celtibérie pour désigner toute l'Espagne Citérieure. Parmi les tribus celtibériennes, nous en connaissons trois par le texte de Polybe, les Arevacœ, les Titti et les Belli ; Strabon nous dit que, selon certains témoignages, on en comptait quatre, et selon d'autres cinq, et il nomme les Arevacœ et les Lusones ; Pline, dans un passage assez obscur, nomme les Arevacœ et les Pelendones. Les villes principales de la Celtibérie étaient la fameuse Nitmantia et Bilbilis. Les Celtibères occupant le centre même de la péninsule, ou nœud des vallées du Douro, du Tage et du Guadiana, eurent un rôle important dans l'histoire de l'Espagne antique. Ils résistèrent longtemps aux Carthaginois ; plus tard, soutenant ceux-ci contre les Romains, ils provoquèrent la perte des deux Scipions, On sait l'héroïque défense de Numance, la part qu'ils prirent à la révolte de Sertorius ; ce ne fut qu'après la mort de ce dernier qu'ils purent être soumis. Leur puissance, dit-on, avait été jadis très grande et ils avaient eu jusqu'à trois cents villes. Ils avaient une certaine civilisation dont témoignent surtout les monnaies de leurs villes, avec des légendes qu'on n'explique pas encore d'une manière satisfaisante. Leurs mœurs étaient fort originales, et les auteurs anciens, notamment Polybe, Strabon, Diodore de Sicile et Martial nous en donnent maint détail curieux (V. Celtes, p. 1073).
E. Cat.
C ÉLUDÉES. Groupes de plantes Dicotylédones de la famille des Ulmacécs, caractérisé surtout par le fruit qui est drupacé. Elevé par quelques auteurs au rang de famille distincte, et réuni par M. H. Bâillon {Hist. des Plantes, VI, p. 439) à la tribu des Ulmées, il renferme les six genres : Celtis Tourn. , Gironniera Gaudich., Tréma Lour., Parasponia Miq., Aphananthe PL, Chœtacme PL et Ampelocera KL Ed. Lef.
CELTILLUS, chef arverne, qui vivait dans la première moitié du i*^^ siècle avant notre ère. On ne le connaît que I)ar un passage de César (De Bello galL, VII, 4), qui le nomme parce qu'il fut père de Vercingétorix. Un moment à la tête de la confédération de toute la Gaule, il fut tué par la noblesse de son pays pour avoir tenté d'y rétablir la royauté.
CELTIQUE (Celtica, Kaxixrî, Kelxla.). Les auteurs grecs et latins emploient ce nom de deux façons différentes : 1*^ dans un sens général, l'étendant aux vastes pays occu-
GliAXUE ENCYCLOPÉDIE. — IX.
pés à différentes époques per les peuples celtiques ; 2^ dans un sens restreint, l'appliquant à une partie géographiquement délimitée de la Gallia coinata. Suivant Ephore, contemporain d'Alexandre le Grand, la Celtique constitue une des grandes sections du monde barbare et s'étend, vis-à-vis de l'Inde, entre l'Ethiopie et la Scythie (Fragm. 38 et 43, Mùller-Didot, Fragm. hist. grœc.., I, 244- 245). Elle comprenait la plus grande partie de l'Espagne jusqu'à Cadix, une grande partie de la Gaule au N. des Cévennes et du bassin du Rhône, une portion considérable, sinon la totalité de la Germanie, la vallée supérieure et moyenne du Danube, les pays s'étendant sur le versant S. des Alpes Rhétiques et Carniques jusqu'à l'Adriatique et presque toute l'Italie septentrionale. La plupart des auteurs grecs en excluent la Grande-Bretagne, parce qu'ils n'appelaient point KsXto? les Celtes des îles Britanniques. Plutarque, dans sa Vie de Marins (XI, 6), d'après des données fournies par Posidonius, étend même la Celtique depuis la mer Extérieure (océan Atlantique) jusqu'au Palus Mœotis et jusqu'à la Scythie Pontique. Avant l'ère chrétienne, les frontières du N.-E. de la Celtique étaient complètement inconnues. Les Grecs et les Romains n'avaient que des notions vagues et confuses sur toute la partie septentrionale du pays des Celtes. Sauf certaines modifications, c'était là l'étendue attribuée par Skymnus de Chio, Eratosthène, Aristote et d'autres auteurs anciens à ce vaste pays mal connu, aux contours vagues et indéterminés, qu'on désignait du nom de Celtique.
A l'époque de César, après de nombreux déplacements de populations, les frontières de l'ancienne Celtique s'étaient considérablement rétrécies. On appelait Gaulois tous les peuples qui habitaient à FO. du Rhin, et Germains ceux qui habitaient les territoires à FE. de ce fleuve (Denys d'Halicarnasse, XIV, d), et on réservait le nom de Celtique à une partie de la Gaule chevelue, conquise par César. La Seine, avec la Marne, séparait ce territoire de celui des Belges, et au S. il touchait au pays des Aquitains, De ce côté, la vraie limite ethnographique, d'après M. Desjardins, ne devait être ni la Loire, ni la Garonne, mais la chaîne des monts de la Margeride et du Limousin. Voici, d'après le même savant, la liste des trente-six peuples et de leurs centres principaux compris, à l'époque de César, dans la Celtique proprement dite :
1^ Helvetii avec Aventicum, Avenches ; 2^ Seqiiam avec Vesontio, Besançon ; 3^ Lingones avec Andematunmn, Langres ; 4*^ ^dui avec Bibracte sur le mont Beuvray ; ^^ Segusiavi avec Forns Segusiavornm, Forez; 6"^ Senones avec Agedincum^ Sens ; 7*^ Parisii avec Lutetia, Paris ; 8° Carnutes avec Autricum^ Chartres ; 9*^ Turoni, plus tard avec Cœsaroduniim., Tours; 10°il/^decavi^ plus tard avec Juliomagus, Angers ; ll'^ iVamnetes avec Condevinciim^ Nantes ; 12*^ Veneti avec Darioritum, Vannes; 13*^ Osismi âyec Vorganium, Castell Ac'h; 14'^ Curiosolitœ avec Fanum Martis^ Corseul; 15° Redones avec Condate, Rennes ; 16° Ambivariti avec Ingena(!),A.yrsim\ies;il° ilnelli avec Crociatonum, Carentan ; 18° Esuvii avec Arœgenuœ, Vieux ; id^'Lexovii avec Noviomagiis, Lisieux ; 20<* Aider ci Eburovices avec Mediolanum, Vieil-Evreux ; 21° Aulerci Cenomani avec Vindimim^ Le Mans ; 22** Aulerci Diablintes avec Noviodunum, Jublains ; 23** Bituriges Vivisci avec Burdigala, Bordeaux ; 24° Vassates avec Cossimn, Bazas ; 25° Nitiobriges avec Aginnum, Agen ; 26° Cadurci (le Quercy) avec Divona, Cahors ; 27° Ruteni (le Rouergue) avec Segodumim, Rodez ; 28° Gabali (le Gévaudan) avec Anderitum, Javouls ; 29° Helvii (le Vivarais) avec Alba Augiista Helviorum, Aps; 30° Vellavii (le Velay) avec Bevessio, Saint-Paulien ; 31° Arverni avec Nemetum, Clermont-Ferrand; 32° Lemovices, plus tard avec AU" gustoritum, Limoges ; 33° Petrocorii avec Vesuna, Périgueux; 34° Santones avec Mediolanum, Saintes; 35« Pictones avec Limonum, Poitiers; 36° Bituriges Cubi avec Avaricum^ Bourges. L'an 27 avant notre ère, quand
GELTIÛUE — CÉNAC
Auguste réorganisa les « trois provinces » de la Gaule, il détacha au S. de la Celtique les quatorze peuples qui se trouvent à la fin de la liste de M. Desjardins et qui habitaient entre la Loire et la Garonne ; il les joignit aux neuf peuples ibéro-aquitains pour former la province d'Aquitaine. A FE,, il enleva tout le territoire qui, plus tard, devait former la grande Séquanaise, et avec ce qui restait de l'ancienne Celtique et deux territoires détachés du Belgium, ceux des Caletes et des Veliocasses, il forma une nouvelle province, qui eut Lyon pour métropole et porta le nom de Lyonnaise. L. Will.
CELTIQUES (Langues) (V. Celtes).
CELTIS {Bot) (Celtis Tourn.). Genre de plantes de la famille des Ùlmacées, qui a donné son nom au groupe des Celtidées. Ce sont des arbres ou des arbustes dont on connaît plus de 60 espèces, répandues dans les régions tempérées du globe. Les deux principales, C, australis L. et C, occidentalis L. sont connues, la première sous le nom vulgaire de Micocoulier de Provence, la seconde sous celui de Micocoulier de Virginie (V. Micocoulier). Ed. Lef.
CELTIS (Conrad) (V. Celtes).
CÉLUNE(La) ou SÉLUNE. Rivière de France qui prend sa source dans les collines de Saint-Cyr-du-Bailleul (Manche), traverse Saint-Hilaire-du-Harcouet, Ducey, Pontaubault et se jette dans la baie du Mont-Saint-Michel après un cours de 60 kil. Elle reçoit à droite la Ganse ou Cance, l'Oir et FAiron ; à gauche, le Beuvron. Elle est navigable sur un parcours de 8,750 m. du pont de Ducey à son embouchure ; mais, à cause des grèves, la navigation ne peut avoir lieu que douze à quinze jours par mois, à l'époque des marées de vive eau de pleine et nouvelle lune.
CELUTA (Astron.). Nom de la 186« petite planète, découverte à l'Observatoire de Paris, le 6 avr. 1878, par Prosper Henry.
GÉLY-EN-BiÈRE. Corn, du dcp. de Seine-et-Marne, arr. et cant. de Melun, sur un ruisseau affluent de l'Ecole ; 525 hab. La seigneurie a appartenu jadis aux de Thou et aux Harlay. Le château, du xv« siècle, modifié au xviii^, a été presque entièrement détruit pendant la dernière guerre franco-allemande. L'église, sans caractère, et presque entièrement remaniée en 1867, possède des pierres tombales intéressantes. Les cerisiers, en grand nombre et renommés, font la richesse du pays. L'historien Alexis Monteil, mort dans cette commune en 1850, y est enterré. Sur le territoire de Cély, on a trouvé, en 1856 et années suivantes, un champ de sépultures gauloises dont l'exploration a fourni des colliers, des bracelets en bronze et autres objets, déposés presque tous au musée municipal de Melun. H. Stein.
BicL. : Almanach de Seine-et-Marne et du diocèse de M eaux, 1875, pp. 104-110. — J.-J. Champ ollion-Figeac, Cimetière gaulois de Cély, notice des fouilles faites d'après l'ordre de l'empereur ; Paris, 1861, in-8.
CEMBALO (V. Piano).
CEMBOING [Cenhan, Cembein). Corn, du dép. de la Haute-Saône, arr. de Vesoul, canl. de Jussey, près de la Mance ; 700 hab. Deux moulins. La seigneurie a successivement appartenu aux maisons de Cemboing, d'Orsans et de Cuit. Cette commune est la patrie du célèbre médecin Athalin (V. ce nom). L-x.
CEMBRA (Combat de). Combat victorieux livré par les troupes du général Joubert opérant dans le Tirol, le 20 mars 1797, aux Autrichiens commandés par le général Kcrpen. Le 19 mars, le corps d'armée formant la gauche de l'armée de Bonaparte marchant sur Vienne, et placé sous les ordres de Joubert, éclairait les gorges de la Brenta et se trouvait en présence des deux divisions ennemies Kerpen et Laudon, séparées par l'Adige. Joubert résolut d'attaquer l'ennemi par sa gauche, et de se jeter sur les hauteurs de Cembra occupées par les troupes de Kerpen, après avoir forcé le passage du Lavis. Il confia le soin do cette attaque à sa propre division, pendant que les divisions Delmas et Baraguey d'iïilliers s'avanceraient sur la grande route de Botzen. Le 20 mars, la brigade Bclhartî com-
mença l'attaque, franchit le Lavis sous un feu meurtrier et se lança sur les troupes de Kerpen qui, bientôt débordées par leur gauche, furent rejetées vers les hauteurs dans la direction de Botzen. L'ennemi eut 3,000 hommes environ tués, blessés ou faits prisonniers et laissa entre nos mahis trois canons et deux drapeaux. ^•
CEMBRO (V. Pin).
CEMELENIUIVI (V. Cimiez).
CEMENT (MétalL). Charbon de bois dur, le plus souvent de chêne, que l'on casse en fragments et que Fou emploie pour produire la cémentation. On a souvent essayé, mais sans succès, d'utiliser comme cément le charbon d'une opération précédente. On diminue un peu la dépense sans affaiblir sensiblement la propriété carburante du cément en repassant avec le charbon neuf un quart de charbon calciné. On tamise à cet effet le vieux charbon pour le débarrasser du poussier qui est à l'état de suie. Les ouvriers préfèrent le mélange, car ils prétendent que le charbon neuf employé seul agit trop finement sur le fer, et quand ils sont obligés de s'en servir, ils prolongent la durée de la cémentation, parce qu'il est nécessaire d'entretenir le fourneau à une température plus basse que lorsqu'on emploie le mélange indiqué. L. Knab.
CÉMENTATION (V. Acier [Fabrication de F]).
CEMPUIS. Com. du dép. de FOise, arr. de Beauvais, cant.^ de Grandvilliers ; 509 hab.
CÉNAC. Com. du dép. de la Gironde, arr. de Bordeaux, cant.^ de Créon ; 801 hab.
CÉNAC-et-Saint-Julien {Senacum), Com. du dép. de la Dordogne, arr. de Sarlat, cant. de Domine; 1,376 hab. Cette localité, appelée aussi Domme-Basse, possédait au xi® siècle un prieuré dépendant de Moissac, dont subsiste l'église remontant à l'époque romane.
CÉNAC (Jean-Pierre-Blaise), homme politique français, né à Lourdes (Hautes-Pyrénées) le 4 févr. 1799, mort en 1882. Médecin à Argelès, il fut pendant tout le règne de Louis-Philippe un des agents les plus actifs du parti radical dans l'arrondissement de cette ville, qu'il eut à administrer, après le 24 févr. 1848, comme sous-commissaire du gouvernement provisoire. Elu représentant des Hautes- Pyrénées (le 5« sur 6, par 20,066 voix), il alla siéger à l'Assemblée constituante, où ses votes ne furent pas en opposition avec son passé. Non réélu à l'Assemblée législative, il se remit à exercer la médecine et ne parvint pas à rentrer dans la vie politique, malgré plusieurs tentatives, dont la dernière eut heu lors des élections sénatoriales du 30 janv. 1876. A. Debidour.
CÉNAC-Moncaut (Justin-Edouard-Mathieu), historien, archéologue et fittérateur, né à Saint-EHx, près de Mirande (Gers), le 1^^ ^^^^rs 1814, mort le 21 févr. 1871. Travailleur infatigable et érudit, il a laissé des œuvres très nombreuses. H fut chargé de missions scientifiques dans les Pyrénées, en Espagne et dans les Pays-Bas (1853-57). H a publié surtout un grand nombre de travaux relatifs à la France méridionale, à son histoire, à ses langues, à ses moeurs. L'un des plus importants est V Histoire des peuples et des Etats pyrénéens, depuis l'époque celtihénenne jusqu'à nos jours (-1853-54, 5 vol. in-8; une 3^ éd. a été publiée après la mort de Cénac-Moncaut, en 1874, 4 vol. in-'I2). En 1856 et 1857, il a fait paraître des Voyages archéologiques et historique dans divers pays méridionaux, Béarn,Bigorre, comtés d'Astarac et de Pardiac, Labour et Guipuzcoa, Navarre, Comminges. H faut citer aussi : UEspagne inconnue (1861); Dictionnaire gascon-français (1863) ; les Richesses des Pyrénées françaises et espagnoles (1864); Littérature populaire de la Gascogne (1868). Il a laissé aussi des poèmes : l'Europe et l'Orient^ en six chants (1857) ; la Chute de Rome, en douze chants (1865) ; puis des Comédies politiques en vers et imitées de Molière (1850) ; des romans historiques : Adélaïde de Mont fort (1849) ; et quelques autres sous le titre général de Aquitaine et Languedoc, romans Jiis-
CENAC — CENACLE
toriques mèridionaiix (1843-44). On a encore de lui des Eléments d'économie sociale (4847) ; l'Histoire du caractère et de l'esprit français depuis les temps les plus reculés jusqu'à la Renaissance (4867-68, 3 vol. in-42) ; enfin l'Histoire de l'Amour dans l'antiquité et dans les temps modernes^ en 2 vol. qui ont paru en 4862 et 4863. Cénac-Moncaut a été maire de Saint-Elix pendant vingt-sept ans (4842-69) et membre du conseil général du Gers pendant vingt-deux ans. On trouve la liste complète de ses oeuvres, dont nous n'avons cité que les principales, dans Lorcnz, Catalogue général de la librairie française (4840-4865 et 4866-4875). G, R.
BiDL. : NiGON DE Berïy, Notice sur la vie et les œuvres de M. Cénac-Moncaut (l'Investigateur, Journ. de la Soc. des Etudes historiques, t. XXXVIII, 1872, p. 28).— Du môme, Rapport sur l'ouvrage de M. Cénac-Moncaut, Histoire des peuples et des Etats pyrénéens ; Paris, 1871 {{Investigateur^ 40« année, 1874, p. 130), — Léonce Couture, J. Cénac-Moncaut {Revue de Gascogne^ 1871, t. XII, p. 274).
CÉNACLE. I. Archéologie. — Salle à manger chez les Romains. Quelques peintures dePompéinous ont conserve l'aspect de la salle à manger romaine ; après avoir reçu le nom de cœnaculum, elle prit plus tard, sous l'influence de la Grèce, la dénomination de triclinium, du mot xpixXtvov, qui indiquait la réunion de trois lits autour d'une table ; un quatrième lit demeurait libre pour le service. Violletle-Duc a donné une reconstitution de la salle à manger grecque et romaine, dans son Histoire de l'habitation humaine; on y retrouve les dispositions générales et la décoration murale d'une maison riche. — Dans les premières basiliques chrétiennes, on désignait sous le nom de cène et de triclinium les salles où l'on recevait les pèlerins et où l'on célébrait diverses cérémonies. Le mot de cénacle ou cenacolo s'applique en Italie aux réfectoires des couvents. C'est ainsi que la salle dans laquelle se trouve la Sainte Cène de Léonard de Vinci, au couvent des Grâces à Milan, est d'ordinaire désignée sous le titre de Cenacolo. Ant. V.
II. iïiSTouiE iiELiGJEusT-:. — ' Nom donné à la chambre où Jésus-Christ fit le souper pascal dans lequel il histitua la sainte Cène, la veille de sa mort. En l'église construite à Jérusalem par l'impératrice Hélène, se trouvait une salle où l'on prétendait que ce souper avait eu lieu.
III. HiSTomE LiTTÉiumE. — Par extension, le mot cénacle {cœnaculum) signifia une réunion formée d'hommes groupés dans un but commun. Dans l'histoire de la littérature, on appelle proprement Cénacle., un cercle restreint de littérateurs et d'artistes qui se forma, vers 4828, autour de Victor Hugo, et qui réunissait en d'intimes soirées les chefs du romantisme. Sous le nom de Petit Cénacle., on désigne un autre groupe de romantiques qui se constitua vers la même époque, mais dont les membres, plus jeunes, étaient les admirateurs et disciples des membres du Cénacle,
En histoire littéraire, ce vocal}le ne s'est appliqué à aucun autre groupement, mais il semble que c'est ici le lieu de parler de certaines réunions, qui sont de véritables cénacles, au sens plus compréhensif du mot, quand surtout ces réunions se tiennent autour d'une table comme c'est le cas pour le Souper d'Auteuil, et le Hbier Magny. Peut-être convient-il d'ajouter quelque chose sur les Parnassiens et de dire un mot des Décadents,
Vers 4823, des jeunes gens crurent le moment propice pour se créer un petit monde heureux, abrité et recueilli, où le public n'aurait que faire. Victor Hugo, Alfred de Vigny, Jules de Rességuier, Emile Deschamps, son frère Antony, Ulric Guttingucr et d'autres, se réunirent autour d'un recueil, la Muse française (1823-4824), qui ne dura que deux ans, mais qui fut l'occasion d'une intimité très étroite entre plusieurs de ceux que nous venons de nommer ; on s'appelait par son nom de baptême, on se donnait des soirées où on lisait des vers. « C'était, dit Sainte-Beuve, à (jui nous empruntons la plupart de nos renseignements {Portraits conloiiporains^ éd. 4876,
t. I., pp. 408 et suiv.), c'était au premier abord, dans ces retraites mondaines, quelque chose de doux, de parfumé , de caressant et d'enchanteur ; l'initiation se faisait dans la louange ; on était reconnu et salué poète à je ne sais quel signe mystérieux, à je ne sais quel attouchement maçonnique ; et dès lors, choyé, fêté, applaudi à en mourir. Je n'exagère pas ; il y avait des formules de tendresse, des manières adolescentes et pastorales de se nommer ; aux femmes, par exemple, on ne disait Madame qu'en vers ; c'étaient des noms galants comme dans la Clélie, Le mépris pour la vulgaiité libérale avait provoqué dans un coin cette quintessence. La chevalerie dorée, le joli moyen âge de châtelaines, de pages et de marraines, le christianisme de chapelles et d'ermites. Ces pauvres orphelins, ces petits mendiants faisaient fureur et se partageaient le fond général des sujets, sans parler des innombrables mélancolies personnelles. »
Une vraie fête de famille pour le groupe de la Muse française fut la représentation de Clytemnestre, L'auteur, Alexandre Soumet, qui ne prit pas une part active aux controverses théoriques de la querelle entre romantiques et classiques, mais fournit des vers à la Muse, s'essayant dans l'art dramatique, obtint coup sur coup divers succès. Clytemnestre, une tragédie en 5 actes et en vers, qui donnait en carton depuis quinze ans (Soumet était né en 4788), fut représentée au Théâtre-Français le 7 sept. 4822. Au grand complet, ses amis vinrent applaudir ; ce fut là leur plus belle soirée. L'autre succès fut, le 9 nov. do la même année, la représentation de Saill à rOdéon. Soumet y gagna un fauteuil à l'Académie, où il succéda à Aignan le 9 juill. 4823.
La chute de Chateaubriand amena par contre-coup la dissolution de la coterie ; elle mit la désunion dans les rangs des royalistes qui collaboraient à loiMuse; le groupe se dispersa, la Muse cessa de paraître. En fin de compte, le résultat de cette tentative ne fut point mauvais pour l'art et la poésie. Ceux que leur tempérament prédestinait au mauvais goût périrent des travers qu'ils y acquirent : il n'y eut qu'un médiocre dommage ; les natures saines et fortes en sortirent triomphantes. Hugo en guérit facilement, et c'est à peine s'il s'en ressent dans ses premières Ballades. De Vigny en garda, ce qui lui sied fort, une grâce un peu subtile et mystique. L'avantage de la Muse lut pour eux qu'ils eurent dès lors un public, et ne furent pas tentés de découragement, célèbres en petit comité, alors que le grand pubHc ignorait encore jusqu'à leur nom.
On ne s'était pourtant pas complètement perdu de vue* Vers 4828, l'accalmie politique permit à beaucoup de se tourner vers la littérature qui redevint de mode. On put espérer que la voix des poètes écoutée serait entendue. Le cercle se reforma autour de Hugo, cercle très restreint où nous retrouvons Alfred de' Vigny, Emile et Antony Deschamps. Sainte-Beuve, qui s'était fait remarquer par des comptes rendus (dans le Globe), sur les productions de la nouvelle école [Cinq-Mars, d'Alfred de Vigny; le 2^ vol. des Odes et Ballades, 4826), habitait alors, voisin de Hugo, rue Notre-Dame-des-Champs.
Des relations s'étaient établies entre eux : lors du compte rendu des Odes et Ballades, Sainte-Beuve fut du cercle dont faisaient aussi partie le sculpteur David (d'Angers) et le peintre Louis Boulanger. Plus tard y vint Musset. La ferveur enthousiaste des romantiques baptisa du nom de Cénacle cette réunion de leurs chefs. Et à quelques-uns de ces derniers, qui considéraient l'art comme un sacerdoce, et eux-mêmes comme les apôtres de l'art nouveau, cette dénomination ne parut pas trop ambitieuse.
« On devisait les soirs ensemble, on se laissait aller à l'illusion flatteuse qui n'était, après tout, qu'un vœu; on comptait sur un âge meilleur qu'on se figurait facile et prochain. Dans cette confiance indifférente, le présent échappait inaperçu, la fantaisie allait ailleurs ; le vrai moyen âge était éludié, senti dans son architecture, dans
CÉNACLE — CENCHRUS
ses chroniques, dans sa vivacité pittoresque. Les soirées de cette belle saison des Orientales se passaient innocemment à aller voir coucher le soleil dans la plaine, à contempler du haut des tours de Notre-Dame les reflets sanglants de l'astre sur les eaux du fleuve ; puis, au retour, à relire les vers qu'on avait composés. Ainsi, les palettes se chargeaient à Fenvi, ainsi s'amassaient les souvenirs. L'hiver, on eut quelques réunions plus arrangées, qui rappelèrent peut-être par moments certains travers de l'ancienne Muse ». (Sainte-Beuve.)
Victor Hugo fit les Orientales ; Sainte-Beuve prépara son Joseph Delorme. Cela dura ainsi jusqu'aux représentations à'Hernani (25 févr. 1830). A partir de ce moment, Hugo échappe à ses amis, emporté par les luttes de théâtre ; et la grande mêlée dramatique amène forcément la dissolution du Cénacle,
Sainte-Beuve l'avait chanté avec un enthousiasme presque religieux dans une pièce de Joseph Delorme : le Cénacle, qui se termine ainsi :
Ils étaient grands et bons. L'amère jalousie Jamais cliez eux n'arma le miel de poésie
De son grêle aiguillon, Et jamais, dans son cours, leur gloire éblouissante Ne brûle d'un dédain l'humble fleur pâlissante,
Le bluet du sillon.
Il s'en repentit et, dans ses Portraits contemporaiîis^ il se reproche d'avoir trop poussé à l'idée du Cénacle en le célébrant. Mais il constate que cette année amena pour Victor Hugo « sa plus paisible et sa plus riche efflorescence lyrique », les Orientales.
La vérité, c'est que ce fut alors une splendide aurore Httéraire que suivit un beau jour, c'est que cette réunion n'eût pas été l'œuvre des jeunes si, à côté des généreuses quahtés de la jeunesse : l'enthousiasme et la foi, elle n'en avait eu les défauts corrélatifs, si elle n'avait péché par inexpérience et manque de mesure. Œuvre de jeunes, elle mourut jeune.
Le Cénacle parnassien. Vers 1866, un groupe de jeunes littérateurs se réunissait chaque samedi chez M. Leconte de Lisle, leur doyen et leur maître, boulevard des Invalides. Ils étaient réunis par leur commune admiration pour ce maître et par une esthétique dont ils devaient dans la suite plus ou moins s'écarter. On les appela Parnassiens parce qu'ils avaient publié en commun un volume appelé le Parnasse contemporain.
Les plus assidus à ce cénacle étaient MM. Catulle Mendès , Sully Prudhomme , François Coppée , André Theuriet, Villiers de l'Isle Adam, Georges Lafenestre, Emmanuel des Essarts, Paul Verlaine, Léon Valade, Albert Mérat, Henry Houssaye, Léon Dierx, Anatole France, Armand Silvestre, Gaston Paris, Louis Menard, Armand Gouzien et Jose-Maria de Hérédia. A très peu d'exceptions près, comme on le voit, ces écrivains tant raillés à leurs débuts ont conquis une légitime et parfois glorieuse notoriété. On les raillait de se recommander des formules de l'art pour l'art, on leur reprochait de « sacrifier le fond à la forme ». On les appela les Impossibles, ce qui les contraignit à s'en faire gloire. Ils répondaient que célébrer les avatars des dieux de l'Inde ou les amours cosmiques des Olympiens est préférable à conter les galanteries des grisettes et des étudiants. Il est certain qu'ils fortifièrent la poésie française en lui enseignant à rendre soit les objets extérieurs, soit les sentiments archaïques. Ce furent souvent des poètes érudits et des écrivains savants. Ils ne se contentaient pas de l'a peu près. Ils eurent le don du vers plastique, le sens de l'épithète rare et du relief.
L'un d'eux, M. Henry Houssaye a tracé le tableau suivant de ses soirées du samedi chez Loconte de Lisle : « On causait philosophie, esthétique, histoire, surtout Httérature, avec toute la liberté, toute la franchise, tout l'enthousiasme des vingt ans. On passait en revue les œuvres du passé et du présent, tantôt aveuglé par l'admiration, tantôt armé d'une critique sévère jusqu'à l'injustice. Les discussions érudites, les théories transcendantes, les leçons
dignes du Collège de France étaient souvent interrompues par quelque proposition baroque, et c'étaient des explosions de fou rire. Parfois, l'un des hôtes de Leconte de Lisle lisait quelque sonnet, quelque court poème. La lecture terminée, on parlait de l'œuvre à cœur ouvert, ne ménageant ni les conseils, ni les censures, car le cénacle n'était point une société d'admiration mutuelle. Puis, on reprenait la conversation sur les Grecs de Sophocle ou sur les Romains de Ponsard, sur la sélection naturelle ou sur les religions comparées. »
Dans ces dernières années on a vu le Dîner Magny où parurent successivement George Sand, Sainte-Beuve, Renan, Berthelot, les Concourt, Taine, le prince Napoléon, Paul de Saint- Victor, Scherer, etc. On y causait librement et savamment. On s'y piquait principalement d'avoir l'esprit large et une curiosité méthodique. Mais on n'y avait pas d'esthétique spéciale. Au contraire, on se targuait d'admirer et de dédaigner violemment dans le cénacle réaliste qui se forma après la guerre de 1870, à Medan, chez M. Emile Zola, puis se continua au Grenier de M. Edmond de Concourt, assisté de M. Alphonse Daudet. MM. Guy de Maupassant, Paul Alexis, Léon Hennique, Henry Céard, Huysmans, Jules Case, Geoffroy en furent successivement les membres les plus connus. A côté de ces romanciers naturalistes ou réalistes, on pourrait citer au même titre le Cénacle des Décadents où apparurent successivement MM. Edouard Rod, Jean Moréas, Paul Adam, Jules Tellier et d'autres nombreux prosateurs ou poètes, dès cette heure plus ou moins connus. Sans qu'on insiste davantage sur ces groupes naturalistes ou décadents, il convenait de les signaler, soit pour le talent de leurs chefs, soit parce qu'ils ont donné prétexte à de nombreux articles dans la presse. Un cénacle est au début de tout mouvement intellectuel. Même il convient de rappeler que c'est dans un cénacle où il passa sept années d'études et de veilles laborieuses, — au collège Coquerel, avec Jean Dorât, Jean Antoine de Baïf, Remy Belleau, etc. — que Ronsard, en 1542, jeta les fondements de la ré- >olution littéraire qui changea l'avenir de notre langue et de notre poésie. Maurice Barrés.
BiiîL. : !<» Arciiéologik. — Ernest Bosc, Dict. raisonné (//arc/ufecfure.— ViOLLET-LE-Duc, Histoire de rhabitation hmnaine.
2« HisToiRiî LITTERAIRE. — Pour le ccnacle de Ronsard (^a Pléiade), V. Sainte-Beuve, Tableau de la Poésie française au xvp siècle. — Pour le cénacle romantique, V. (jKv- 'nER,HistoireduRo7nantis7ne.—SAmTE-BEi]VE, Causeries, Portraits. — Pour le cénacle parnassien, V. les diverses études sur Leconte de Lisle : Bourget, Psychologie contemporaine ; Jules Lemaitre , les Contemporains ; Barrés, les Taches d'encre. — Pour le Dîner Magny, V. Journal des Concourt. — Pour les réalistes et les décadents, V. les journaux depuis dix ans et notamment Paul Alexis, Emile Zola, notes d'un ami. — Anatole Baju, l'Ecole décadente.
C EN AGE (Ane. droit français). Droit payé par le fermier de la pêche d'une rivière (de Cenaticum).
GENA LIS (Robert) (V. Ceneau).
C EN AN S. Coin, du dép. de la Haute-Saône, arr. de Vesoul, cant. de Montbozon ; 212 hab.
CENCHRE/E. Port de Corintlie à l'O. de cette ville, sur le golfe Saronique, aujourd'hui Kenkri. Le port était profond et sûr. Le bourg ou la ville était célèbre par un temple de Vénus avec une statue de marbre ; près du port on voyait une statue en airain de Poséidon. Non loin de là se trouvaient les bains d'Hélène. (V. Thuyc, VIII, 20 ; Strabon,p. 380 ; Pausanias, H, 2; Tite Live, XXX, 17 ; Pline, IV, 4 ; Apulée, Met. X.)
CENCHRUS (Cenchrus L.). Genre de plantes de la famille des Graminées et du groupe des Panicées, composé d'herbes ordinairement annuelles, à feuilles planes, à épis simples et terminaux. Les épillets, au nombre de un à cinq, sont sessilcs au centre d'un involucre à divisions coriaces, soyeuses ou spinescentes et plus ou moins soudées à la base de manière à former un disque solide. Les fruits sont des caryopses oblongs, souvent très durs.
CENCHRUS — CENCt
Les Cenchrus habitent les régions tropicales du globe. On en connaît une trentaine d'espèces. La plus importante est le C. granularis L., dont la racine est employée, dans l'Inde, contre les engorgements de la rate et du foie.
Ed. Lef.
CENCI (Francesco), riche patricien romain du xvi® siècle, d'une illustre famille qui descendait du tribun Crescentius et qui donna à Rome au xii^ siècle un cardinal. Ce personnage se souilla des plus odieuses débauches, poursuivit de ses criminelles obsessions ses deux plus jeunes fils et laissa les autres manquer de tout malgré ses énormes richesses. Condamné par le pape Clément VIII à servir une rente à deux de ses fils, il fut assassiné en son château de Rocca di Petrella par des brigands salariés, à la suite d'un complot domestique ourdi par sa femme Lucrezia, par sa fille Béatrice et par l'un de ses fils Giacomo (9 sept. 1598) (V. ci-dessous).
CENCI (Béatrice) , héroïne italienne célèbre par la tragique légende qui s'attache à son nom, née à Rome le 1 2 févr. 1 577 , décapitée sur la place du Pont-Saint- Ange le 11 sept. 1599, c.-à-d. à l'âge de vingt-deux ans. Il y a autour des Cenci une histoire et une légende ; la légende est vraisemblable, d'une très haute vérité humaine ; l'histoire ramène les faits au niveau d'une brutale et sanglante anecdote dénuée de toute signification morale. Il n'est donc point du tout nécessaire que les données historiques, d'ailleurs mal établies, prennent en cette aventure la place de la narration des chroniqueurs. Nous rapporterons d'abord la légende, puis nous indiquerons les corrections qu'y ont apportées de récents historiens ; enfin nous examinerons la Béatrice Cenci de la poésie, celle qui inspire un chef-d'œuvre à Shelley, à un autre des pages saisissantes, à d'autres d'honnêtes tentatives. Pour la légende, nous suivons le récit que Stendhal semble avoir traduit sous une forme concordante à un texte contemporain, peut-être adoucie, très peu arrangée, dans les Cenci.
Il y a dans la galerie du palais des Barberini, à Rome, un portrait de jeune fille que l'on attribue à Guido Reni et qui représente Béatrice quelques jours avant sa fin tragique : « La tête, dit Stendhal, est douce et belle, le regard très doux et les yeux fort grands : ils ont l'air étonné d'une personne qui vient de pleurer à chaudes larmes. Les cheveux sont blonds et très beaux. » Elle était la fille de Francesco Cenci, gentilhomme romain de mauvaises mœurs, doué de la vanité bizarre de vouloir dépasser ses contemporains moins en crimes qu'en débauches scandaleuses ; fils sacrilège et adultérin d'un clerc, trésorier du pape, il se maria deux fois ; en dernier lieu avec Lucrezia Petroni. Il n'eut d'enfants que de son premier mariage, et la plupart avaient hérité des mauvais instincts de leur père, qui d'ailleurs les haïssait et les persécutait au delà de toute mesure. Sorti de prison pour la troisième fois, la dernière, grâce à l'énorme fortune volée par son père sur les deniers publics et qui lui permettait de payer au lieu de subir le châtiment de son infâme conduite, viols, assassinats par procuration, sacrilèges, blasphèmes, etc., il se trouva obHgé, selon l'ordre du pape, de doter l'une de ses filles. Il en conçut une grande colère et, avant que pareil déboire lui arrivât avec Béatrice, alors âgée de quatorze ans, il l'emmena ainsi que sa femme, alla s'enfermer avec ses prisonnières au château de Petrella. Là, cet horrible maniaque se livra sans frein à des accès du sadisme le plus extraordinaire. Enfin, après avoir essayé de dompter par le cachot et par la faim le caractère entier et déjà violent de la jeune fille qui résistait à ses caprices, il la viola et continua quelque temps, sous les yeux mêmes de sa femme, un commerce incestueux avec elle. Il semble avoir dominé momentanément Béatrice au point qu'elle n'était plus que l'esclave d'un monstrueux faune ; mais, peut-être sous l'influence de Lucrezia, la jeune fille se révolta : ayant vainement tenté de faire parvenir au pape une supplique exposant son malheur, elle songea à se déhvrer du tyran
qui, non content de l'avoir déshonorée, l'accablait de mauvais traitements (un nerf de bœuf figura parmi les pièces à conviction). Lucrezia accueilHt l'idée, monsignor Guerra, qui aimait Béatrice et songeait à quitter le manteau pour l'épouser, se laissa persuader ; enfin Giacomo Cenci, fils aîné de Francesco, avait tant à se plaindre de son père qu'à la première ouverture il accepta d'organiser l'assassinat./Deux amis des enfants Cenci, Olimpio et Marzio, firent l'office de sicaires, et comme ils hésitaient devant le vieillard endormi, Béatrice ranima leur courage en les menaçant de les chasser, de faire la besogne elle-même et de les punir de leur lâcheté par la mort, qu'ils sauraient peut-être recevoir s'ils ne savaient pas la donner.
Le forfait ne demeura pas longtemps ignoré ; le corps avait été jeté nu dans les fossés, comme si Francesco eût été poignardé et dépouillé par des voleurs, mais diverses circonstances fixèrent les soupçons ; Lucrèce, Béatrice, Giacomo et le plus jeune des Cenci, Bernardo, furent arrêtés, ainsi que Marzio. Crainte d'indiscrétions, Guerra avait voulu faire tuer les deux sicaires, mais Olimpio seul fut atteint ; quant à lui, il gagna la France sous un déguisement. Kl la torture de la corde, ni la torture des cheveux n'arrachèrent un aveu à Béatrice ; à l'exception de Marzio qu'elle fascinait, les autres avouèrent. Ils furent tous condamnés à mort, et sauf Bernardo que sa jeunesse fit gracier, exécutés, Béatrice la dernière, après avoir subi de nouvelles tortures ; les femmes décapitées, les hommes écartelés. Avant de se livrer au bourreau Béatrice lui aurait dit : « Tu im hes le corps pour le supplice, mais tu délies mon âme pour l'éternité. » Elle fut pudique à ce dernier moment, trait peut-être essentiel : elle réussit, comme on lui était son voile, à dérober aux regards ses épaules et sa gorge en posant rapidement sa tête sous la masmaja. La prison où elle avait attendu le dernier supplice était située à l'emplacement de VApollo , l'un des grands théâtres actuels de Rome ; ce souvenir a été conservé, entre autres, mais presque rien n'a été oublié par le peuple de ce qui rappelle la mort de celle dont la légende a fait une martyre de la tyrannie et de la cruauté des papes.
L'histoire a prétendu modifier du tout au tout le caractère de Béatrice. Ce n'est plus la vierge victime de l'impudicité d'un père dénaturé, c'est une fille débauchée qui a un amant et qui fait assassiner son père parce que celui-ci l'a séquestrée par une juste précaution. On s'est appuyé pour justifier ce revirement sur un seul et faible argument, le fait que Béatrice dans son testament établit d'assez vagues dispositions envers un enfant qui n'est pas même nommé ; quant à la légende dans son ensemble, elle serait contredite par l'acte d'accusation dont on a retrouvé un abrégé destiné aux avocats. Mais voilà, il semble, une singulière source où aller puiser la vérité, car si ces sortes de documents sont, à l'heure actuelle, bien loin d'être impartiaux, ils doivent, à cette date et à Rome, inspirer une moindre confiance encore. Enfin, rien ne vient nier le viol, et dès lors, que Béatrice, à laquelle son père refuse le mariage, ait eu un amant, cela ne justifie pas les tentatives de défiguration que de fort bonne foi a essayées un très sagace chercheur, M. Bartolotti : son caractère, un peu amoindri, demeure intact, le drame subsiste et la logique n'est pas blessée. Cette chronique des Cenci, faite pour passionner toujours les historiens et les poètes, doit à ces derniers la meilleure part de sa célébrité, presque tout son intérêt psychologique et toute sa valeur littéraire. Les Cenci appartiennent à Shelley. C'est dans la profondeur de sa poésie comme dans une transparence énigmatique que Francesco et Béatrice montrent clairement l'étrange et mystérieuse complexité de leurs natures. Le portrait du Guide révéla à Shelley une femme « triste et abattue, mais dont le désespoir est relevé par une noble patience ». Son Francesco, pareil au monstre légendaire, voudrait à la fois violer sa fille et la dévorer, boire son souffle et son sang. Il la trahie « par ses cheveux d'or,