CENCI — CENDAL
la piétine, la prive de sommeil, lui fait subir la prison et la famine dans la solitude de la Pétrella, » afin que vaincue, elle s'offre d'elle-même à l'inceste. D'ailleurs, céder ou mourir, c'est le dilemme, mourir dans les tortures physiques de la faim, mourir sans confession, l'enter! Tout est réuni de ce qui peut diminuer chez la jeune fille sa part légère de faute et atténuer le crime final. Telle la donne la préface des Cenci, telle le poème : « Béatrice semble avoir été une de ces rares personnes en qui l'énergie et la douceur habitèrent ensemble, sans se détruire Tune l'autre ; sa nature était simple et profonde. » Ce n'est plus la figure, après tout un peu trouble, de la légende, coupable de trop de beauté, tentatrice involontaire ; aux mains du poète, elle devient une charmante jeune fille, le cœur encore gros d'un chaste amour expirant ; triste des laideurs plus que des douleurs de sa destinée ; des crimes avérés de son père, de la désolation de tous les siens plus que de sa propre et irrévocable misère. Son père, voit-on dès le premier acte, elle ne peut plus l'aimer ; ses injustices ne tolèrent plus chez elle ni l'affection, ni le respect : après le crime infâme dont elle a été victime, le sentiment de l'injustice devient tout à coup le besoin de justice et la nécessité du châtiment commence de l'obséder. Ici, Béatrice n'est plus la Romaine, simple femme à l'esprit d'une élémentaire logique qui se venge d'un crime par un crime : c'est la femme qui juge et se croit à un certain moment l'instrument de la justice. Profonde transformation qui, d'une anecdote scandaleuse, fait un drame eschylien et chrétien à, la fois, où domine la fatalité, mais une fatalité secondée par la justice non moins inexorable. Le crime appelle le crime ; après le viol accompH, sortant de son effrayante stupeur, et ses divagations enfin s'apaisant : « Il faut agir, s'écrie-t-elle ; quelque chose est nécessaire ; oui, la mort, le châtiment. » Voilà l'idée, Béatrice revêt alors un caractère supra-humain : elle exécute l'arrêt porté par sa conscience ; le crime gui l'a souillée n'a pas été la cause, mais seulement l'occasion de sa destinée dejusticière. Elle dit aux sicaires hésitants : « Vous savez que c'est un acte haut et saint ! » Devant le tribunal, elle parle comme une mystique révolutionnaire, elle parle comme Shelley pensait, philosophe comme lui, athée, ou presque, pessimiste, victime des aveuglements humains et des inexorables destins. Cette Béatrice, où le poète finit peut-être par s'incarner un peu trop, est une des plus étonnantes figures du théâtre et de toute la poésie anglaise. Offert aux théâtres de Covent Garden et de Drury Lane, ce drame fut refusé ; publié en volume il inspira à la Literary Gazette l'espoir « que d'ici à cinquante ans on ne reverrait pas un livre aussi plein de pollution, d'impiété, d'infamie ». Les chefsd'œuvre, en effet, sont rares. Parmi d'autres, évoquant les personnages de ce drame noir — rouge et noir — les pages du poète anglais William Savage Landor sont remarquables ; elles portent le simple titre : Cinq Scènes. Les premières dévoilent, opposée à la candeur de Béatrice, la hideuse âme de Francesco, supputant ce que lui coûtera d'or le forfait médité ; puis, le pape et la jeune fille : tout a été consommé, le stupre, le parricide, et Clément accable Béatrice de son suprême courroux. Le dialogue est très beau, très naturel, d'un caractère de merveilleuse simplicité. Aux reproches, aux menaces, aux malédictions, Béatrice jure et rejure son innocence, voulant dire : le crime de mon père a précédé mon crime. Poignante, la dernière de ces brèves scènes note les questions, lesrépHques, les exclamations des gens du peuple qui voient le supphce; le lecteur le voit dans leurs pai'oles, tant l'art du poète est suggestif. On assiste à la naissance de la légende : « C'est une sainte qui meurt î C'est une martyre livrée au bourreau î » Venues après le drame de Shelley, les Scènes de Landor ne lui empruntent rien : poésie moins haute, plus humaine. Le 23 mai 1833, M. de Custine fit représenter à la Porte-Saint-Martin une Béatrice Ce^ici, tragédie en cinq actes. On y trouve la
Béatrice traditionnelle amoindrie par de très mauvais vers et un Francesco qui a recours à des subterfuges inutiles à sa violente nature. La tragédie de Niccolini, d'une meilleure versification, n'est guère plus intéressante ; les acteurs da drame original y sont travestis sans raison et multiphés sans raison encore ; la Béatrice, pourtant, est assez habilement analysée, plutôt trop ; moins éloquente et plus concentrée, elle frapperait davantage. Quant au roman de Guerrazzi, qui fut et demeure encore assez lu en Italie, c'est le récit romantique des infortunes d'une angélique créature, où l'on ne voit plus qu'une Béatrice transfigurée selon les procédés romantiques et devenue « l'ange du parricide » ; cette idée prêtait plutôt à du mélodrame qu'à de la psychologie passionnelle, Shelley seul, décidément, puisque Landor n'a prétendu qu'à une esquisse, sut évoquer la vraie Béatrice, douée d'une âme « forte et originale ». R. de Gourmont.
BiBL. : Histoire véritable de la mort de Jacques et de Beatrix Cenci, et de Lucrèce Petroni Cenci, leur belle-mère, exécutés pour crime de parricide, le samedi dernier ii septembre i599, sous le règne de notre saint père le pape Clément VIII, Aldobrandini. (C'est le titre du manuscrit en italien de Rome traduit par Stendhal et inséré dans ses Chroniques italiennes; Paris, 1855, in-12.) ~ Geschiehte de7]Hinriehtung der Béatrice Cenci und ihrerFamilie unter Papst Clemens VIII in Rom ; Vienne, 1789, in-8. — A. de Malartic, Relation de la mort de Giacomo et Béatrice Cenci et de Lucrèce Petroni, leur belle-mère ; Paris, 1828, in-8. — Vita di Béatrice Cenci, tratta dal manoscritto antico, con annotazioni sul processo e condanna ; Rome, 1849, in-8. — Carlo Tito Dalbono, Storia di Béatrice Cenci e di suoi tempi con documenti inediti ; Naples, 1864, in-12. ~ P.-T. Perrens, le Procès des Cenci, d'après des documents nouveaux (Rev. des Deux Mondes, 15 août 1865). — Bartolotti, Francesco Cenci e la sua famiglia ; Florence, 1879, 2« édit.— A. Geffroy, la Légende de la Cenci {Rev. des Deux Mondes, 15 avr. 1880).— P.-L. Bruzzone, Il testamento di Béatrice Cenci {la Domenica letteraria ; Rome, 10 févr. 1884). — E. Gebhart, la Vérité sur une famille tragique. Les Cenci (Etudes méridionales. La Renais^ sance italienne; Paris, 1887, in-16). — Percy B. Shelley, the Cenci, a tragedy in five acts ; Italie, 1819, in-8. — Le même, les Cenci, drame, traduction de Tola Dorian (Princesse Mestchersky) ; Paris, 1883, in-16. — • Ed. Dow- DEN, the Life of Percy B. Shelley ; Londres, 1886, t. I«r, pp. 277 et suiv., 2 vol. m-8. — G. Sarrazin, Shelley : Les Cenci {Poètes modernes de l'Angleterre; Paris, 1885, in-18). — Walter Savage Landor, Five Scènes {The Last fruit ofan old tree, p. 487) ; Londres, 1853, in-8. — M. de Custine, Béatrice Cenci, tragédie en cinq actes ; Paris, 1833, in-8. — G.-B. Niccolini Béatrice Cenci, tragedia {Opère, Florence, 1847, t. II, 2 vol. in-12, 2« éd.). — F.-D. Guerrazzi, Béatrice Cenci. Storia del secolo xvi ; Pise, 1854, 2 vol in-8.
CENCI (Filippo), graveur italien au burin, du XIX® siècle, élève de Raphaël Morghen. Ses planches les plus importantes sont la Fornarina, de la galerie de Florence, et le Portrait de Bindo Altoviti^ de la galerie de Munich.
CENDAL (Art décoratif). Etoffe de soie, sorte de taffetas uni {cendatum, scindalium en latin; sendell en anglais ; zendado en italien ; cendal en espagnol ; zendale en allemand). On n'est pas fixé sur l'origine de ce nom, qui pourrait dériver soit de l'arabe, soit du grec <Ttv5wv, soit de sedal, fil de soie, soit du nom même de la prov. de Sindu, en Chine, d'où elle provenait, au dire de Marco Polo. Pendant tout le moyen âge, ce fut avec le samit, l'étoffe la plus en usage ; mais comme pour sa fabrication on a employé depuis la soie filée jusqu'à la bourre de soie, ce nom a pu paraître s'appliquer à plu-, sieurs étoffes qui, en résumé, n'étaient cependant qu'une* seule et même ; aussi devait-on la vendre au poids, et les cendaux tiercelins, qu'on pourrait appeler renforcés, étaient ainsi nommés parce que, au poids, ils valaient un tiers en plus. Le cendal était teint de plusieurs couleurs, bien que le plus souvent rouge vermeil, d'où l'expression rouge de cendal ; mais les inventaires en citent de noirs, de pers (qui ont pu quelquefois faire croire à une étoffe de Perse, tandis que cette couleur vient du mot italien, perso ^ vert obscur), de verts, de jaunes, de bleus gris, d'ynde (bleus), de ploncques, de pourpres. Il n'était jamais broché, mais quelquefois peint d'oiseaux et de paysages, comme cer-