CAPO D'ISTRIA
son frère, qu'il aurait voulu faire demander comme souverain par le peuple grec. Il retourna à Corfou après le drame du 9 oct. 1831 et passa le reste de sa vie dans l'obscurité. A. Debidour.
CAPO D'ISTRIA ou CAPODISTRIAS (Jean, comte de), diplomate grec, né à Corfou en 1776, assassiné à Nauplie le 9 oct. 1831. Il était d'une famille patricienne qui, originaire de la ville illyrienne dont elle portait le nom, était établie à Corfou dt^s le xiv^ siècle et y servait avec distinction le gouvernement vénitien. Un de ses ancêtres avait reçu d'un duc de Savoie le titre de comte. Son père, Antoine-Marie de Capo d'istria, était un jurisconsulte de valeur, et c'est surtout à lui que les îles Ioniennes, érigées en république, durent la constitution provisoire qu'elles se donnèrent en 1799. Ce personnage eut quatre fils. L'homme d'Etat dont il est ici question était le troisième. Après avoir étudié la médecine à Padoue et à Venise, il revint fort jeune dans son île, que les Français étaient en train d'occuper, et ne tarda pas à se prononcer contre eux, ainsi que tous les siens. 11 s'attacha, au contraire, fort étroitement à la Russie, quand cette puissance établit son protectorat sur les lies Ioniennes. Aussi dut-il au comte Mocenigo, commissaire du tsar, qui en modifia les institutions en 1803, d'être appelé comme secrétaire d'Etat à prendre une part importante au gouvernement de la République. C'est à cette époque qu'il commença à se lier avec les principaux chefs religieux et militaires de la nationalité hellénique qui, réfugiés à Corfou, rêvaient déjà de délivrer leur pays de l'oppression et de la barbarie turques. Reconstituer politiquement la Grèce devint son idée fixe. C'est vers ce but que tendit dès lors constamment, par des voies détournées d'abord et plus tard par des voies directes, le rare génie diplomatique dont la nature l'avait doué.
Capo d'istria comprit de bonne heure que la Russie étant, de toutes les puissances, la plus intéressée à la ruine de l'empire ottoman, c'était celle dont ses compatriotes avaient le plus d'avantage à s'assurer la protection. Aussi lorsque les Français reprirent (en 1807) possession des Iles Ioniennes, n'hésita-t-il pas à quitter Corfou et à entrer au service de l'empereur Alexandre. Admis dans le collège des affaires étrangères sous Roumiantzoff, il fut, en 1811, envoyé à Vienne comme attaché d'ambassade et révéla bientôt, par ses rapports sur l'Autriche et sur la Turquie, de telles aptitudes aux grandes négociations et une connaissance si approfondie des affaires d'Orient que le cabinet de Saint-Pétersbourg l'adjoignit à l'amiral Tchitchagoff, chef de l'armée du Danube, pour organiser l'administration des territoires récemment conquis sur les Ottomans, et surtout pour traiter de la paix avec la Sublime-Porte. Le traité de Rucharest qui, en rendant à la Russie la liberté de ses mouvements, lui permit d'accabler Napoléon en 1812, fut en grande partie l'œuvre de Capo d'istria, qui sut, du reste, le rédiger de telle sorte qu'il fût aisé au tsar d'en faire sortir, quand il le voudrait, une nouvelle querelle avec le sultan. L'éclat de ce succès lui valut d'être désigné peu après pour accompagner en Allemagne, pendant la campagne de 1813, l'armée de Barclay de Tolly. Il acheva de gagner la confiance d'Alexandre l^^ par la dextérité avec laquelle il sut remplir, vers la fin de 1813, une mission confidentielle ayant pour but d'assurer à la coalition la neutralité de la Suisse (que les alliés, du reste, ne tardèrent pas à violer en traversant le territoire de la confédération pour envahir la France), Le tsar s'éprit d'une vive amitié pour ce Grec affiné, subtil comme lui-même, et dont les tendances, à la fois mystiques et libérales, lui étaient particuhèrement sympathiques. Après la chute de Napoléon, il l'employa dans ses relations avec le nouveau gouvernement français, dont il voulait se faire un auxiliaire en Orient, et le chargea spécialement de protéger, au congrès de Vienne, les cantons helvétiques contre les empiétements et les exigences de la politique
autrichienne. Après le retour de l'Ile d'Elbe et Waterloo, Capo d'istria représenta le gouvernement russe aux conférences de Haguenau, où furent éludées les demandes de la Chambre des représentants, qui avaient pour but d'empêcher le rétablissement de Louis XVlll sur le trône. Ce prince, restauré pour la seconde fois, dut principalement au diplomate grec et à son ami, le duc de Richelieu, l'intervention salutaire du tsar, qui modéra singulièrement, dans le traité du 20 nov. 1815, les conditions imposées à la France par la coalition. C'est lui, paraît-il, qui rédigea pour son maître l'acte de la Sainte Alliance, profession de foi plus religieuse encore que politique, et qui, à ce moment, dans sa pensée comme dans celle d'Alexandre, était loin d*être pour les souverains, comme elle le fut peu après, une arme de réaction et de répression collective contre les peuples. Aussi, dès la fin de 1815, l'empereur le récompensa-t-il de ses services en le nommant secrétaire d'Etat et l'associant à Nesselrode pour la direction générale de sa diplomatie.
11 y eut, entre ces deux ministres, comme un partage géographique de la chancellerie russe. L'Occident appartint à Nesselrode ; l'Orient fut réservé à Capo d'istria. Ce dernier ne cessa, dès lors, de travailler à ébranler la Turquie et à faire renaître la Grèce. Nous le voyons, en effet, à cette époque, d'une part ménager à son souverain des moyens de rupture avec la Porte par des négociations assez aigres sur certaines clauses du traité de Bucharest ; de l'autre favoriser manifestement, grâce à son ascendant sur Alexandre, la propagande hellénique, dont la Russie est, à partir de 1815, le plus ardent foyer. La Société des philomuses (1815) et surtout YHétairie (iSi6), vaste association nationale d'où sortira l'insurrection de 1821, sont particulièrement protégées par lui. Dans le môme temps, Capo d'istria s'efforce plus que jamais d'unir la Russie à la France et contribue, au congrès d'Aix-la-Chapelle (1818), au soulagement et à la libération de cette puissance, dont le concours lui paraît nécessaire pour contre-balancer, à l'égard du programme russe en Orient, le mauvais vouloir de l'Autriche et de l'Angleterre. Les Grecs n'attendaient qu'un signal pour se soulever. Mais leur prudent protecteur, redoutant une prise d'armes prématurée, voulait avant tout s'assurer des dispositions de l'Europe. Il se rendit, pendant l'année 1819, à Paris, à Londres, à Naples, et môme aux îles Ioniennes, où son apparition fut suivie des troubles de Sainte-Maure, dont le gouvernement britannique ne manqua pas de le regarder comme moralement responsable. Ce voyage le convainquit sans doute qu'il fallait patienter. Aussi s'efforça-t-il de modérer le mouvement en Grèce et de faire comprendre à ses compatriotes qu'en attendant un moment plus favorable ils devaient simplement travailler à la régénération intellectuefie de leur pays. Mais il était déjà trop tard pour les retenir. La liberté levait à ce moment partout son drapeau. A l'exemple des colonies espagnoles d'Amérique, l'Espagne, le Portugal s'insurgeaient contre l'absolutisme (1820); Naples et le Piémont en faisaient autant (4820-1821) ; la France et l'Allemagne étaient sourdement agitées par les sociétés secrètes. Le prince grec Ypsilantis, aide de camp du tsar, voulut forcer la main à son maître et se jeta en armes sur les principautés danubiennes. A son appel toute la Grèce prit feu (avr. 1821) et, fort peu après cet éclat, les Hellènes proclamèrent solennellement leur indépendance (janv. 1822). Ils prenaient mal leur temps ; le tsar n'était plus disposé à leur venir en aide. Metternich, dont Capo d'istria était la bête noire, avait retourné cette âme faible et légère, en lui représentant que les révolutions, qui éclataient comme des bombes sur tous les points de l'Europe, étaient en partie l'œuvre de son libéralisme, qu'il était grand temps d'y mettre ordre et que tous les trônes étaient également menacés. Alexandre se prêtait maintenant à toutes les réactions et les provoquait même. Au congrès de Laybach, il désavouait officiellement l'en-
CAPO DISTRIA
treprise d^Ypsilantis. Il est vrai qu'il gardait son ministre grec et que, de retour dans ses Etats, il paraissait de nouveau subir son influence. De là sa rupture diplomatique avec la Turquie (juil. 4821) et l'attitude belliqueuse qu'il garda quelque temps vis-à-vis de cette puissance (4821-1822). Mais le machiavélisme autrichien finit par le reprendre dans ses filets. Après plus d'un an de sourdes menées, Metternich parut triompher de son adversaire. Au congrès de Vérone (oct.-déc. 4822) le tsar sembla se détacher presque entièrement de la cause grecque et Capo d'istria, renvoyé courtoisement, quitta le ministère des affaires étrangères.
Au fond il était moins disgracié qu'il n'en avait l'air ; il était surtout loin d'être découragé. De Genève, où il alla s'établir, il entretenait une correspondance fort active avec le souverain russe, qui ne pouvait s'empêcher de l'aimer et qui ne renonçait pas tout à fait à servir les Grecs — ou à se servir d'eux. C'est lui qui fournit à Alexandre, vers la fin de 1823, le plan de pacification que ce prince soumit peu après aux puissances et qui consistait dans la création de trois principautés grecques autonomes sous la suzeraineté de la Porte et sous la garantie de l'Europe. Mais l'indécision était chez le tsar un mal incurable, et son bon vouloir pour la cause hellénique restait à peu près platonique. Capo d'istria la servait plus efficacement en suscitant, soit à Genève, où il était puissamment secondé par le banquier Eynard, soit dans d'autres parties de l'Europe, la formation de nombreux comités de secours, dont il était, sans se montrer, le directeur suprême et dont le concours pécuniaire ou militaire soutint durant quatre années l'insurrection grecque, toujours sur le point de succomber. Grâce au philhellénisme, dont il fut le propagateur le plus autorisé et le plus résolu, ses compatriotes purent attendre que la diplomatie se décidât à leur venir en aide. Alexandre I^'^ mourut enfin (déc. 4825). Son successeur, Nicolas, imprima dès le début à la politique russe l'impulsion hardie qui, jusque-là, lui avait manqué Son attitude détermina l'Angleterre à conclure avec lui le protocole du 4 avr. 4826, auquel tous les artifices de Metternich ne purent empêcher la France de s'associer en prenant part à la triple alliance de Londres (6 juil. 4827). Ce dernier traité allait assurer le triomphe de la cause hellénique.
A ce moment, l'influence russe avait déjà remporté en Grèce un succès décisif. Les factions qui divisaient ce pays depuis le commencement de l'insurrection avaient fini par se mettre d'accord pour lui donner un chef qui inspirât confiance à l'Europe et qui pût la représenter vis-àvis d'elle avec autorité. En attendant une constitution définitive, l'Assemblée nationale de Trézène venait d'en voter une provisoire et, resserrant les liens, jusqu'alors assez relâchés, du pouvoir exécutif, avait appelé pour sept ans à la présidence le comte Capo d'istria (44 avr. 4827). Ce dernier apprit en Russie, où il était allé plaider la cause de son peuple auprès du nouveau tsar, l'offre qui lui était faite, et l'on n'a pas de peine à croire que Nicolas ne mit aucun obstacle à son acceptation. Chargé de négocier un emprunt, dont la Grèce, ruinée et sans revenus, avait le plus pressant besoin, il se rendit ensuite à Londres et à Paris, où il ne trouva qu'un accueil assez froid, parce qu'on ne voyait en lui qu'un instrument de la poHtique russe. Ce n est qu'à la fin de 1827 qu'il put, des côtes d'Italie, gagner la Grèce. Dans les premiers jours de l'année suivante, il débarquait à Egine, où l'attendait l'Assemblée nationale, et en février il prenait à Nauplie, siège du gouvernement, la direction générale des affaires. A ce moment, la triple alliance, qui venait de détruire la flotte ottomane à Navarin, avait rompu diplomatiquement avec la Porte ; peu après une armée russe franchissait le Danube (mai 4828) et un corps d'armée français, sous le général Maison, descendait en Morée, pour assurer l'évacuation de cette presqu'île par les Egyptiens d'Ibrahim-Pacha (août). — Tandis que
ces diversions donnaient aux Grecs la certitude que leur cause ne périrait pas, le président s'efforçait d'établir un peu d'ordre dans un pays que ses défenseurs, comme ses ennemis, mettaient à feu et à sang depuis sept années. Les chefs de bandes qui combattaient pour l'indépendance du pays étaient restés Klephtes, c.-à-d. brigands ; les marins grecs étaient presque tous des pirates { toutes les villes étaient en ruines, presque toutes les terres demeuraient sans culture. Capo d'istria fit de toutes parts défricher les champs, distribua des secours qui permirent de relever en partie les maisons et les monuments détruits, fonda, sous le titre à'Orphanotrophe, un asile pour les orphelins de la guerre, et s'efforça de développer l'instruction publique par de nombreuses créations d'écoles. Il aida, d'autre part, loyalement la triple alliance à supprimer la piraterie dans l'archipel ; puis, réunissant sous l'anglais Church et le grec Démétrius Ypsilanlis les troupes indisciplinées qui ravageaient encore le pays, il en fit en quelques mois deux petites armées à peu près régulières et institua pour former des officiers l'école des Evelpides, Mais ce qui l'occupait par-dessus tout, on le pense bien, c'était la politique, d'où dépendait le sort du nouvel Etat grec. Serait-il indépendant ou seulement autonome? (iuelle serait sa constitution intérieure ? Quelles seraient ses limites ? Autant de questions sur lesquelles les trois puissances alliées n'étaient pas d'accord. Ne pouvant les résoudre à lui seul et obligé de compter avec l'Europe, il avait dû, en prenant le pouvoir, suspendre la Constitution de 1827 et, pour avoir plus de liberté d'action, substituer à l'Assemblée nationale, qui avait cédé par patriotisme, le Panhellénlon, sorte de conseil d'Etat de vingt-sept membres, simplement consultatif et divisé en trois sections correspondantes aux trois ministères de la guerre, des finances et de l'intérieur. Il eût voulu que les troupes françaises étendissent leurs opérations hors de la Morée. Mais l'Angleterre s'y opposait. Il obtint du moins, contrairement au vœu de cette puissance, qu'elles restassent en partie dans cette presqu'île (fin de 4828). Aussi put-il pousser dans la Grèce continentale, également en dépit de la politique britannique, Church et Ypsilantis qui, tandis que les Russes arrivaient jusqu'aux portes de (ionstantinople, refoulèrent les Turcs de l'Etolie et de la Béotie en Epire et en Thessalie (campagne de 4829).
Avant môme la paix d'Andrinople, subie par les Turcs le 44 sept. 4829, la conférence de Londres, où siégeaient les ambassadeurs des trois puissances alliées, avait, par le protocole du 22 mars, réglé le sort de la Grèce, qui devrait se donner une constitution monarchique, prendre un souverain étranger à la France, à l'Angleterre et à la Russie, renoncer aux plus grandes îles de l'archipel et se contenter au N. d'une frontière allant de l'Aspro-Potamos au golfe de Zeitoun. Capo d'istria réclama assez vivement et fit élire une assemblée nationale qui ne se réunit (juil. 4829) que pour confirmer l'autorité dictatoriale dont il jouissait depuis dix-huit mois et pour remplacer le Panhellénion par un Sénat de vingt-sept membres, également consultatif et tout à la dévotion du président. A ce moment, la conférence mettait la dernière main aux arrangements relatifs au futur royaume de Grèce. De ses travaux résultèrent les protocoles du 3 févr. 4830, qui proclamaient l'indépendance du nouvel Etat, mais ne lui assuraient que les limites indiquées plus haut, et appelaient à le gouverner le prince Léopold de Saxe-Cobourg. La Porte, résignée à tout, les accepta sans mot dire. Il n'en fut pas tout à fait de même des Grecs. Le Sénat, inspiré sans doute par Capo d'istria, fit, au sujet des frontières et des droits constitutionnels du pays, des réserves telles que Léopold, qui avait du reste à ce moment des motifs personnels pour demeurer en Angleterre, finit par décliner formellement la couronne qui lui était offerte (24 mai 4830). Capo d'istria, tout en affectant à son égard un grand dévouement, n'avait pas peu contribué à le dégoûter de son