‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 10 sur 33 · LA QRAN3SE FALAISE · texte numérisé non relu

LA QRAN3SE FALAISE

— Ainsi, tu ne t’y rendras point?

— Il serait plaisant de m’y voir.

— Prends garde. Ils sont affiliés aux jacobins. Ils enverront certainement des rapports à ton sujet. Tu sais que Thibaut de l’Eure vient d’ôtre nommé commissaire aux armées de l’Ouest. Il rôde dans le pays. Tu seras dénoncé...

— Une fois de plus, que m’importe? Et si de pareilles sottises trouvent du crédit...

— Elles en trouvent, et tu en as eu la preuve, interrompit le chef de la 31° brigade.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, grand, fort, à la voix mordante, au sourire sardonique ; il s’appelait Mercier.

— Je te dis comme Delort, prends garde 1 ajouta-t-il.

— J’irais m’agenouiller dans cette boue? C’est assez de subir les jacobins de Paris. Non, certes, je n’irai pas, et s’ils m’interpellent encore, je saurai leur répondre. N’est-ce pas votre avis? poursuivit-il en s’adressant à tous les officiers ; pensez-vous qu’un général de la République doive subir les injonctions de la première populace venue?

— Non, dit l’adjudant général, et nous t’approuvons tous.

Il y eut alors un assez long silence. Saint-Renaud se leva,

son verre à la main.

— A nos maîtres 1 s’écria-t-il avec exaltation. Puisque les proconsuls font de nous des gladiateurs, saluons César avant d’aller mourir 1

— Il est ivre, dit Robert.

— Non pas, reprit le jeune homme, et ce que je dis ici, je ne crains pas qu’on l’entende. Le couperet de la guillotine ou bien les balles des chouans, cela ne m’importe guère. Je suis las de trembler à toute heure, de me, demander chaque matin à quel nouveau tyran je dois obéir, à quel bourreau je dois chercher des victimes. Je suis las de me battre pour que Carrier ait un sérail et que Robespierre soit dictateur. Puisque c’est un crime de prononcer seulement le nom de la liberté et de croire à la vertu, puisque la République ne règne que sur une terre asservie, puisqu’elle ne veut pour citoyens que des esclaves courbés dans le sang, je la renie ! Oui, je la renie, poursuivit-il. Et que faisons-nous ici? pour qui travaillonsnous? Me répondras-tu encore que je suis ivre, Robert, si je te demande où tu nous mènes et combien de nous devrons subir les caprices d’un Rossignol ou d’un Turreau?

— Eh ! le sais-je moi-même? dit Robert. Tes dégoûts, crois-tu que je ne les partage pas? S’il y a une tête menacée

ici, n’est-ce pas la mienne? J’obéis cependant et je marche ; il le faut.

Des murmures bruyants éclatèrent ; il y eut un moment de tumulte : tous les officiers parlaient à la fois. Les uns s’étaient levés et s’avançaient vers le général, les autres- criaient en frappant la table du poing. A toutes les interpellations, Robert opposait obstinément la même réponse :

— Il le faut.

— Faut-il aussi la dictature et la terreur? disait Saint-

Renaud. >

— Les commissaires omnipotents, Jourdan révoqué deux fois. Saint- Just dictant des plans de bataille, les soldats ameutés et 1, 'échafaud aux portes du camp ! s’écriait un autre.

— Houchard et Westermann immolés 1

— Notre légion désorganisée, disséminée, gaspillée par les sicaires de Léchelle et de Ronsin 1

— La 31 e devenue une colonne infernale I

— Pour moi, dit Delort, je le déclare hautement, je ne veux plus servir ici. C’est une guerre de brigands qu’on nous fait faire. L’armée de l’Ouest a été fatale à tous ceux qui l’ont commandée, Kléber et Marceau sont partis. Je demande à retourner au Rhin.

— Nous aussi, nous aussi ! s’écrièrent plusieurs officiers.

Le front en sueur, les regards animéÿ d’un feu sombre,

Robert les écoutait ; de temps à autre, il remplissait son verre pour le vider d’un trait ; il le repoussait sur la table d’un geste saccadé ; ses lèvres frémissaient comme s’il allait parler ; il se contenait, reprenait son verre et puisait encore dans le liquide brûlant. ,

— Mais toi, Robert, le rôle que tu remplis ne te révolte donc pas? dit Saint-Renaud en l’apostrophant de nouveau. Tu trouves bon d’obéir aux avocats, d'être espionné à to|ut moment, d’avoir pour supérieurs les gardes nationaux imbéciles ou ivrognes auxquels le comité confie le sort de nos armées, de te soumettre à ces scélérats que tu méprises ou de risquer ta tête en violant leurs instructions...

— Si je les viole, j’ai tort, repartit Robert.

— Alors, si tu découvrais un seul royaliste dans cette ville, tu exécuterais le décret de brumaire?

— Oui.

— Tu ne songes pas que tu te renies toi-même?

— Je vois clair, reprit le général ; je me demande où je suis et quel aveuglement vous frappe. Que viendrait faire ici ma vanité, et depuis quand choisit-on son champ de bataille?

LA QBANDB ÏALAI3B

Le péril n’est-il pas partout le même? Que sommes-nous? que sont les hommes et les moyens quand la patrie est en danger et qu’il s’agit d’une pareille cause? Oui ou non, l’étranger est-il à nos portes? Y a-t-il encore des traîtres? A-t-on cessé de conspirer? Les nobles sont-ils soumis et la révolution peutelle se croire décidément victorieuse? Comprenez donc que notre œuvre est sans exemple : un édifice de quinze siècles s’écroule sur vos têtes, et vous vous étonnez que le fracas vous étourdisse 1 Qu’il nous écrase, qu’importe? mais qu’il n’en reste pas pierre sur pierre, ou rien n’est fait, entendez-vous? Au point où nous en sommes, s’arrêter, c’est se déclarer vaincu. U faut marcher toujours, il le faut, vous dis-je, il le faut! répéta-t-il avec une sorte de fureur.

Quelques-uns des officiers pensaient comme lui ; aucun ne s’étonnait de son exaltation : elle répondait trop bien à leur propre pensée, et ils se laissaient entraîner à sa suite, transportés qu’ils étaient eux-mêmes par les émotions désordonnées au milieu desquelles s’écoulait leur existence.

Saint-Renaud avait été plusieurs fois sur le point d’interrompre le général. Delort l’avait contenu.

— Ne vois-tu pas, lui dit-il, qu’il est dans ses heures de fièvre et qu’il délire? Voilà trois jours qu’il n’a desserré les dents, et lui qui ne boit jamais, il a vidé ce soir tout ce bol de punch.

Le chef de la 31», Mercier, se tourna vers Robert, et, du ton tranchant et sarcastique qui lui était propre s

— Bref, dit-il, tu condamnes Danton et tu absous ses juges. Je ne te savais pas à ce point dévoué à Robespierre.

— Qui t’a dit que je l’étais?

— Toi-même, puisque tu le défends. Et si tu n’es pas son ami, tu es sa dupe alors ; oui, sa dupe, poursuivit-il avec un éclat de voix mordant qui imposa silence au fougueux jeune homme. Être pur comme Delort ou poète comme Saint- Renaud, je l’admets à la rigueur-, mais déclarer que l’on ne croit à rien, que l’on est un instrument aveugle de la fatalité, approuver les forcenés Couthon, Tallien, Barrère et tous les autres, pour ensuite se laisser, comme un niais, couper le cou par ces gens-là ; montrer des scrupules d’enfant et vivre en cénobite quand les hommes qui te mènent se gorgent sous tes yeux, c’est de la duperie au premier chef. Méprise-les si tu veux ; mais si tu les admires, aie le courage de les imiter ; ne viens pas t’affubler d’oripeaux stoïciens et ne perds pas ton temps à jouer au Scipion devant les faisceaux de Sylla.

' — Tu crois que tu railles. Mercier, s’écria Robert Tu te

trompes et tu ne me connais pas. Je ne suis pas un enfant,

sache-le bien. Si j’ai eu des principes, ils sont loin à cette heure. C’est une existence prodigieuse que la nôtre, je m’en rends compte, sois-en sûr. Ce serait folie, pardieu ! de n’en pas jouir, et je vous réponds que je le ferai.

— Silence, dit un officier, quelqu’un vient ici.

— Les patriotes sans doute ! ajouta Mercier ; ils veulent s’assurer que nous ne conspirons pas.

On vit apparaître tout simplement le grenadier Codés, roide, majestueux, et au demeurant fort embarrassé de sa personne. Il chercha des yeux le général ; il le vit debout, le3 mains crispées, et en proie à la plus violente agitation.

— Citoyen général 1 dit-il d’une voix mal assurée, c’est une lettre...

— Donne I

Robert saisit brusquement le billet que lui présentait le soldat, l’ouvrit et le parcourut d’un regard distrait et irrité, puis il le froissa entre ses doigts, et se retournant vers Codés :

— Tu peux te retirer, dit-il.

Le soldat obéit, mais à pas lents et comme à regret.

Robert cependant s’était rapproché de la table ; il attira une des lumières, et passant sa main sur son front brûlant comme pour dégager sa pensée, il déplia de nouveau la lettre.

Elle ne contenait que ces mots :

t Vous avez autrefois sauvé ma vie au péril de Ja vôtre. Refuserez-vous aujourd’hui de m’entendre quand je demandé comme une grâce de vous parler un instant?

« Charlotte de Tbaïnièkes. »

La main de Robert tremblait » il y avait un brouillard devant ses yeux ; il demeura plusieurs minutes les regards fixés sur ce billet, puis il releva la tête et sortit sans dire un seul mot.

— Le message est venu à point pour clore le discours, dit Delort. Robert me fait peine à entendre.

— Les nouvelles n’ont point semblé lui plaire, ajouta un officier.

— Pourquoi nous quitter de la sorte? demanda Saint- Renaud.

— Parbleu, répondit Mercier, la question est naïve. Il est allé dormir, et il a bien fait. Du diable s’il était en état de comprendre un mot à ce qu’il lisait.

— Ces accès d’humeur noire deviennent plus fréquents chez

lui, reprit Saint-Renaud ; son état m’inquiète sérieusement, je t’assure.

— C’est un mélancolique et une cervelle faible. Il se peut qu’il soit sincère au fond sans bien le savoir.

— Tant pis, dit Delort. i *

— Bah ! répliqua le chef de la 3l«, pourvu qu’il se batte bien 1 II est trop jeune encore pour mépriser la vie. Il serait de son temps, voilà tout.

En réalité, rien, dans cet incident, n’avait de quoi préoccuper les officiers. Ils étaient fatigués ; ils se retirèrent bientôt et n’y pensèrent plus.

Robert descendit rapidement les degrés, il trouva au bas de l’escalier Codés, une lanterne à la main. Le soldat paraissait l’attendre.

— Qui t’a remis cette lettre? demanda-t-iL

— Une femme, dtoyen général.

— Où est-elle?

— Là-bas, dit Codés en levant la main.

De l’autre côté du préau, un mince filet de lumière s’échappait entre les volets mal clos d’une des fenêtres du premier I étage de la maison de l’aumônier.

— C’est bien, dit Robert, d’une voix sourde. J’y vais.

Codés était chargé de la haute surveillance des prisonniers. En dépit de ses allures de héros de tragédie, ce patriote était le meilleur enfant du monde. Il voyait, en général, les choses de travers et jugeait selon sa vue ; mais il avait le cœur excellent, et lorsqu’il se trouvait seul, la nature reprenait ses droits. Il semblait que chaque soir le tréteau sur lequel il se guindait durant le jour avec tant d’efforts s’abaissât sous ses pieds, et il redevenait le bon et déraisonnable Alsacien qu’il était en réalité. Sa vie s’écoulait entre ces métamorphoses qu’il subissait à son insu ; il en était arrivé à ne plus distinguer sa personne du rôle qu’il lui faisait jouer.

Il errait dans les grandes cours solitaires, et tandis que sa lanterne se fiançait au bout de son bras, son ombre démesurée dessinait sur les murs des silhouettes fantastiques. Il songeait au temps passé, à l’œil qu’il avait perdu, à la cicatrice qui traversait son visage. « L’amour maintenant ne me tentera plus ; je serai tout à la patrie I » s’était-il écrié lorsque la plaie saignait encore ; et ses camarades d’applaudir, et le chirurgien de le nommer : Codés. Mais le soir, dans le hangar

effondré qui servait d’ambulance, comme il avait pleuré et comme les chansons de sa jeunesse lui avaient semblé loin !

La porte de la maison du général lui parut mal fermée ; il s’approcha et crut entendre des gémissements tout auprès, dans la rue. Ce ne sont point mes affaires, pensa-t-il; il voulut s’éloigner. Mais tandis que son esprit lui ordonnait de pousser les verrous, sa main les tira ; la porte s’ouvrit et il se trouva sur le seuil. Il leva sa lanterne et vit une femme appuyée contre le mur, qui grelottait et qui pleurait. Ses bras pendaient le long de son corps, le capuchon 4 dc sa mante s’était rabattu sur son cou ; Codés reconnut la jeune femme qu’il avait remarquée le matin au moment de l’entrée des troupes. 11 s’efforça de rendre sa voix dure et lui demanda ce qu’elle faisait en ce lieu.

— Je veux parler au général, répondit-elle d’un air égaré. J’ai une lettre pour lui. Les soldats m’ont repoussée là-bas, à la grand’porte. Je sais qu’il demeure ici. Je l’attendrai jusqu’au matin, Remottez-lui cette lettre, monsieur ; soyez sûr qu’il ne vous blâmera point.

Une audience à pareille heure, c’était le renversement de tous les usages. Codés tenta de le faire comprendre à la jeune femme, mais elle n’entendait point et répondait toujours :

— Faites cela, monsieur, ce sera une bonne action ; ayez pitié de moi, il ne vous arrivera pas de mal.

Elle murmurait ces mots avec une douceur si attendrissante, il y avait quelque chose de si touchant dans toute sa personne, que l’Alsacien n’y put résister.

— Je vais te mener chez le général, dit-il ; mais tu verras, citoyenne, qu’il ne te recevra point.

Il rentra, suivi de Charlotte qui se glissait derrière lui comme une ombre tremblante, et il l’introduisit dans l’ancienne bibliothèque de l’aumônier. Lors du sac du couvent, la populace y avait marqué son passage. Les livres s’enlassaient sur les rayons disloqués, d’autres volumes avaient été balayés pêlemêle dans un coin. Des tableaux défoncés à coups de pique pendaient le long des lambris, et dans un cadre, au-dessus de sa cheminée, une grande peinture du Christ en croix étalait sur la boiserie découverte ses lambeaux lacérés. Quelques chaises, un lit de camp, une table avec des cartes et des papiers, composaient tout le mobilier du général. Une chandelle fumeuse jetait sa lueur livide et mouvante sur ce logis dévasté. Charlotte se laissa tomber sur une chaise; elle ne voyait rien; son cœur, par moments, semblait cesser de battre ; elle était absorbée par une pensée unique : sauver son père.

Robert entra ; son exaltation était tombée, il s’était fait en lui une sorte d’apaisement subit, il y avait dans ce calme apparent comme un effort de passion trouble et comprimée qui donnait à ses traits une beauté sinistre.

Charlotte se leva d’un mouvement machinal, puis ses genoux fléchirent ; elle se jeta aux pieds du général, et, tendant vers lui ses mains jointes, elle murmura sa prière au milieu des sanglots. Robert s’avança vers elle et la releva.

Pareille à une sensitive sous un souffle d’orage, la jeune fille tremblait. Ses gémissements s’affaiblissaient peu à peu, comme les murmures mourants des feuilles qui vont se flétrir. Robert la considérait, et sous le charme irrésistible de la faiblesse suppliante, ses regards s’adoucirent. Charlotte reprit un peu de courage.

— J’ai osé venir à vous, dit-elle ; je me suis rappelé ce que vous aviez fait pour moi...

Robert changea de visage. Elle sentit qu’elle l’avait blessé sans le vouloir et, terrifiée, se soutenant à peine, ne trouvant plus d’idées ni de paroles, elle se tut.

— C’est un singulier orgueil, dit Robert d’une voix altérée. Je vous reconnais là. Pensez-vous que je veuille jouer ma tête pour un soupir de vous?

— - Je ne sais que vous dire, balbutia-t-elle ; je suis seule au monde, et je n’ai point de quoi vous toucher...

— Vous comptez- vous pour rien, reprit-il? Vous pouvez tout obtenir de moi ; il suffit d’un mot, d’un seul, m’entendetvous?

Elle demeura un instant comme pétrifiée, puis, s’approchant de lui avec un accent de candeur et d’abandon sublime ï

*— Si vous le voulez, dit-elle, voici ma main.

Robert la saisit avec un ricanement atroce, puis il étendit les bras autour de la taille de la jeune fille. La malheureuse sentit son cœur se glacer sous les regards troubles qui la menaçaient. Elle eut une conscience obscure du danger, elle voulut fuir. Robert l’étreignait ; elle promena autour d’elle un regard éperdu. Au-dessus de sa tête, les lambeaux déchirés du Christ pendaient sur les débris de la croix. La maison était silencieuse, la peur saisit la pauvre créature, ses yeux se fermèrent et elle s’évanouit.

Robert la tenait dans ses -bras, légère comme un oiseau blessé, blanche comme une martyre. Ses cheveux se détachaient autour de sa tête qui se penchait vers la terre ; son fichu s’était écarté, et c’était à peine si un souffle inégal soulevait par instant sa gorge délicate. Elle prenait ainsi une •

tri» GÉNÉRAI DB tA BÉPUBLIQTJ3

ressemblance étrange avec une image autrefois chêne, que Robert cachait au plus profond de son âme ; cette image se représenta devant lui, environnée du reflet le plus tendre de sa jeunesse. Il lui sembla qu’alors une lame glacée pénétrait dans son cœur* son sang s’arrêta, il eut peur de lui-même. Mais ce ne fut qu’un éblouissement, la morsure des outrages anciens se réveilla brûlante, le flot tumultueux des passions comprimées se rua de nouveau sur lui, et dans le frissonnement des désirs sauvages, il sentit toutes les frénésies de l’orgueil en - révolte soulever irrésistiblement son être.

Il céda. Quand il revint à lui, l’ivresse avait disparu, mais sa tête était vide et il avait le vertige. Il voulut s’enfuir. Le frôlement léger d’une main qui s’appuyait sur son bras l’arrêta. Il se retourna : Charlotte était devant lui.

Les yeux sans larmes, les lèvres muettes et agitées seulement de frémissements convulsifs, immobile et pareille à un marbre de la candeur outragée, elle le regardait II y avait dans ce regard une anxiété horrible et impérieuse ; Robert courba la tête.

— Suivez-moi, dit-il. Je tiendrai ma promesse, je vais vous rendre votre père.

Il descendit l’escalier en se soutenant à la rampe, comme un criminel ployant sous le fardeau. Puis il s’avança dans le préau et appela Codés. ■>

Adossé à un pan de mur, l’Alsaden contemplait les étoiles qui perçaient çà et là le rideau déchiré des nuages.

11 s’avança.

— Tu vas sortir, dit Robert ; tu trouveras dans la rue un individu qui répond au nom de Lecesne ; tu le conduiras dans la chapelle et tu m’amèneras l’homme qu’il te désignera. Tout cela, ajouta-t-il, rapidement et sans bruit.

Codés n’eut pas de peine à découvrir le soi-disant Lecesne ; il était blotti dans un angle obscur, et, à la première injonction du soldat, il le suivit. Ils se dirigèrent ensemble vers la chapelle ; Codés fit jouer la serrure rouillée qui grinça, et, poussant le lourd battant de chêne :

— Entre, citoyen, dit-ü à son compagnon.

Celui-ci avait relevé le collet de sa carmagnole et rabattu son bonnet rouge sur ses yeux ; il n’était pas aisé de démêler ses traits. La chapelle semblait être d’une profondeur immense ; de vagues lueurs nocturnes pénétraient entre les vitraux brisés et se perdaient sous les voûtes ; en bas, la nef était plongée dans une obscurité profonde : il en sortait des murmures plaintifs et des bruissements indistincts. Codés et Morand se trou-

LA GBASTDE FALAISE

vaiont devant une grille ; deux soldats la gardaient, à demi assoupis sui 1 leurs armes. /

. Codés l’ouvrit ; il se produisit alors parmi les prisonniers toutes sortes de mouvements confus. Dans les traînées de lumière tremblotante que projetait la lanterne on apercevait ces malheureux étendus, les mains liées, écrasés par l’épuisement et la souffrance ; ils se soulevaient à demi, lançaient sur les arrivants un coup d’œil hagard, puis ils se laissaient retomber en gémissant et disparaissaient dans la nuit. Parfois Codés heurtait du pied un corps endormi ; l’homme se réveillait avec une plainte sourde et s’écartait en jurant.

Ils avançaient avec lenteur. Le soldat regardait de temps à autre son compagnon ; celui-ci faisait un signe négatif, et ils continuaient. Comme ils passaient devant la chaire, Morand désigna un homme accroupi sur les marches :

— C’est lui, dit-il.

Cet homme était blessé au bras ; on ne l’avait point attaché. La tête appuyée sur sa main restée libre, il veillait, enseveli dans ses pensées. Il ne s’aperçut pas que l’on venait à lui.

— Allons, dit Codés en le frappant légèrement à l’épaule, debout, et suis-nous.

Le prisonnier le regarda avec étonnement, puis, sans dire un mot, il obéit.

Robert l’attendait devant la porte ; ils entrèrent ensemble dans la maison. Codés les suivit à quelques pas de distance ; il se trouva bientôt dans le couloir qui menait à la porte de la rue. A gauche, il y avait une salle basse ; c’était là que le général et le prisonnier étaient entrés. L’Alsacien s’arrêta sur le seuil.

Les cheveux en désordre et toute secouée par les sanglots, . il vit la jeune femme qu’il avait conduite chez le général se jeter dans les bras du prisonnier. Celui-ci la tint étroitement embrassée. Il semblait que l’émotion l’empêchât de parler ; mais se retournant vers Robert avec un geste plein de noblesse, il lui tendit la main. Charlotte se cacha la tête dans le sein de son père en se serrant contre lui. Robert écarta la main que le comte lui offrait :

— Vous ne devez rien qu’à votre fille, dit-il, et je ne puis accepter de vous aucune reconnaissance. Vous êtes libre. Voici vos sauf-conduits. Il est temps de partir.

En disant ces mots, il se dirigea lui-même vers la porte ; il aperçut Codés.

— Que fais-tu là? s’écria-t-il avec un accent de surprise irritée.

L’Alsacien était en train d’essuyer les larmes qui coulaient

de son œil. Au saisissement qui se peignit sur les traits du prisonnier et de sa fille, il comprit que sa présence les effrayait.

— N’ayez pas peur, balbutia-t-il, je ne dirai rien ; je ne suis pas méchant.

Robert ouvrit la porte avec précaution ; il indiqua d’un geste que l’on pouvait sortir. La jeune femme passa la première ; elle avait ramené son mantelet sur son visage et s’éloigna rapidement.

Morand suivait avec le comte, qui s’appuyait sur son bras.

Lorsque le bruit de leurs pas se fut perdu dans la nuit, Robert referma lentement la porte.

* — C’est bien, ce que tu as fait là, dit Codés.

Robert se retourna avec un sourire ' amer ; il lui jeta un regard étrange, presque farouche, puis, le laissant tout bouleversé, il franchit lourdement les degrés de l’escalier qui craquaient sous ses pieds.

Robert dormit jusqu’au matin, terrassé par un sommeil de plomb. Quand il se réveilla, le soleil pénétrait par les fenêtres sans rideaux et se jouait gaiement sur la poussière des vieux livres. Robert ouvrit les croisées et respira l’air frais du matin ; tout à coup, une pensée importune s’éleva dans son esprit. Il tâcha de la chasser, mais en vain. Peu à peu, une sorte de malaise s’empara de lui, vague d’abord, mais qui paralysait lentement son esprit et ses forces.

Il sortit à cheval pour reconnaître la ville et les environs, puis, les affaires réglées, il se renferma dans son appartement. Pendant des heures entières, il se promena de long en large dans la chambre, s’arrêtant machinalement aux fenêtres, écoutant les bruits de la rue, saisissant un livre qu’il rejetait aussitôt, se courbant sur les cartes pour se relever un instant après et reprendre sa marche distraite et agitée comme celle d’un prisonnier que ses révoltes impuissantes achèvent d’épuiser.

11 était assis sur le bord de son lit, le corps affaissé, les traits abattus. Près de lui, sur une console, on avait servi son repas ; il n’y avait pas touché. Les volets à demi poussés ne laissaient pénétrer qu’une lumière terne et douteuse. Le jour baissait, six heures venaient de sonner.

Il fallait bien qu’enfin l’âme de Robert se mît à nu devant sa conscience. Comme un essaim de fantômes, les souvenirs longtemps écartés s’élevaient autour de lui et les scènes de la nuit repassaient devant ses yeux.

Un rêve d’ivresse qui transporte et épuise, auquel on ne

tA gbandb valais*

croit pas, dont on redoute de sortir, voilà sa vie depuis deux années. Une brutalité de soldat en fureur, une lâcheté de proconsul, voilà l’éclat de sa gloire et le noble prix de tant d’efforts I

Il ne trouvait plus de rancunes pour l’excuser ni de sophismes pour l’absoudre. Tout se taisait en lui, excepté le remords. Il n’avait pas la foi, il ne reconnaissait plus de principes ; l’expérience l’avait jeté dans un scepticisme radical ; il croyait avoir décidément bâillonné sa conscience ; tout cela ne lui servait de rien, et il se débattait Vainement sous l’étreinte du mal mystérieux qui l’oppressait.

L’accablement vint, la fièvre l’engourdit, ses nerfs se déten-* dirent ; il tomba dans une torpeur mélancolique et son âme s’amollit. Les rêves de sa jeunesse, ses rêves les plus étranges, s'étaient réalisés ; nobles ou viles, toutes ses passions avaient eu de quoi s’assouvir pleinement ; il n’y avait plus en lui que lassitude et dégoût.

■ II se dit qu’il était seul au monde et que la vie n’avait plus rien à lui donner. Les illusions s’étaient succédé pour aboutir à ce néant. Il les retrouvait toutes avec leur cortège de larmes, toutes retrouvaient leur sillon dans son cœur.

Et, parmi les images qui flottaient dans sa mémoire fatiguée, il revoyait sans cesse les scènes de la Hague, les traits de Charlotte enfant quand elle priait à l’église ou bien lorsque, aux falaises, évanouie dans ses bras, un voile de mort semblait s’étendre sur son visage. La pitié le saisit, et avec elle un immense mépris de lui-même.

Il se leva, furieux de sa faiblesse, et voulut encore une fois tenter de s’étourdir. En ce moment la porte s’ouvrit; il tourna la tête.

Une femme était debout sur le seuil ; d’une main, elle s’appuyait au loquet, de l’autre, elle rejeta sur ses épaules le mantelet qui couvrait sa tête. Robert reconnut Mlle de Traynières.

— Que me voulez-vous encore? dit-il d’une voix brève et irritée. Entrez, ajouta-t-il ; puis il saisit la porte qu’il repoussa derrière elle.

Elle s’était avancée de quelques pas et, comme rivée au sol, elle attendait.

— Que me voulez- vous? répéta-t-il.

Je ne sais quoi lui défendait d’user avec elle du tutoiement révolutionnaire.

— Mon père est en sûreté, je l’espère, murmura-t-elle.

— Qui vous amène alors?

Elle releva la tête, et l’éclair de ses yeux fit frissonner Robert.

— Avez-vous oublié déjà? dit-élle ; ne m’attendiez-vous pas?

Elle poursuivit d’une voix glacée, étrange, monotone, qui pénétrait jusqu’au fond de l’âme.

— J’avais promis à mon père d’aller le rejoindre ; mais j’ai senti, en le quittant, que ma place n’était plus auprès de lui. Mon devoir est ici. Je suis venue. Vous m’avez prise pour votre femme ; je dois l’être devant Dieu... Et maintenant, ajouta-t-elle après un instant de silence, je remets ma vie entre vos mains ; je n’appartiens plus qu’à vous, et c’est pour toujours.

Elle prononça ces dernières paroles d’une voix plus basse, presque suffoquée. C’était la lourde angoisse de lia pudeur blessée, du cœur qui ne peut se résigner encore. Robert la contemplait ; une idée enivrante, inouïe, traversa comme un éclair cette âme si naïve au fond, malgré ses égarements. 11 lui prit la main :

— Vous?.., balbutia-t-il.

Les mots s’arrêtèrent sur ses lèvres. Comme sous la morsure froide d’un reptile, Charlotte s’était redressée avec un cri étouffé, et repoussant la main de Robert, elle recula de quelques pas. Elle ne dit rien ; mais il y avait tant d’horreur peinte sur son visage, tant de mépris dans ses yeux, que Robert comprit quelle illusion insensée venait de l’abuser. Rejeté violemment sur lui-même, son orgueil l’emporta s

— - Si vous ne m’aimez pas, dit-il, qu’attendez-vous de moi? Qu’y a-t-il de commun entre votre vie et la mienne? Pourquoi m’importuner de vos larmes? Est-ce que je vous ai cherchée? Je vous ai rendu la vie de votre père. Les récriminations seraient folles de votre part. Je ne les supporterais pas.

—*• Qu’avez-vous donc fait de moi? s’écria Charlotte en cachant sa tête dans ses mains.

Puis, là relevant aussitôt :

«— Je vous attribuais une âme haute et grande ; je me suis trompée. Je vous ai livré l’honneur de ma famille, et je croyais vous faire un présent assez riche en vous offrant ma vie.

Elle s’arrêta un instant, et poursuivit avec précipitation :

— Vous n’êtes pas libre peut-être? Je n’y avais pas songé. * Si cela est, dites-le-moi. Je saurai trouver un beu pour me cacher ou mourir.

— Je sms Ubre, dit Robert; mais qu’importe? Je sais que

vous me haïssez. Vous ne verriez en moi qu’un tyran dont l’amour avilit et qu’on trompe tôt ou tard.

— Mon Dieul dit-elle, quel homme êtes-vous donc? Je ne sais où vous avez vécu ni quelles femmes vous avez pu connaître...

— J’ai connu vos pareilles ; elles m’ont appris comment elles savent mentir. Vous parlez bien, sans doute ; vous êtes sincère peut-être ; vos préjugés d’enfance vous gouvernent encore ; vous changerez avec le temps et vous deviendrez comme les autres. ■Croyez-vous que pour apaiser les scrupules de votre conscience, je vais enchaîner ma vie à la vôtre? Le devoir seul vous unirait à moi, et ce lien débile se briserait au premier caprice de votre cœur. Vous croyez me faire un grand honneur en m’épousant ; vous vous trompez, les choses ont changé.

— C’est juste, dit-elle ; il y a trois ans seulement, si...

Elle n’acheva pas sa pensée, et reprit avec une résolution

douloureuse :

— Tout mon orgueil est mort, ne le raillez pas, ce serait inutile. Je ne prétends vous faire aucun honneur ; je vous demande une grâce. Si vous voulez que je m’abaisse devant vous et m’agenouille à vos pieds, je le ferai sans effort et vous implorerai. Je vous jure que mon âme est sincère, et qu’en me donnant à vous je me donne sans réserve. Laissez-vous toucher. Ne me regardez pas maintenant. J’ai trop pleuré depuis deux jours. Mais songez que je suis jeune ; mon visage naguère avait de la fraîcheur et l’on me disait que je pouvais plaire. On m’a enseigné dès mon enfance les devoirs d’une épouse chrétienne. Je vous obéirai sans murmure, et si jamais je vous donnais un sujet de plainte, vous pourriez être impitoyable et me rejeter loin de vous comme une créature vile... Vous voyez bien que mon cœur n’est pas frivole et que j’ignore comment on peut tromper... Si une de mes paroles vous a blessé, oubliez-la, songez combien j’ai souffert, soyez bon, et, je vous le promets, j’en suis sûre, je vous aimerai.

Elle était à ses pieds, elle levait vers lui ses deux mains suppliantes. Fasciné encore une fois, il l’écoutait tout palpitant. Mais quand elle prononça le dernier mot, un sanglot étouffé couvrit sa voix. La pauvre enfant disait vrai : elle ne pouvait pas mentir. Robert le sentit, et la relevant d’un brusque mouvement :

— Vous ne m’aimerez jamais, s’écria-t-il, vous le savez bien. Vos paroles sont perdues. Je ne vous crois pas. Vois pouvez partir.

U TT GÉNÉRAL DK LA BÉPUBLtQ UH

Les mains tremblantes, les regards fixes, elle se roi dissait pour ne pas défaillir.

— Ainsi, vous me chassez, balbutia-t-elle.

— Demeurer est inutile. Je vous le répète : partez !

Elle ne bougea pas.

— Mais partez donc! s’écria-t-il exaspéré de cette exaspération.

Elle recula de plusieurs pas, puis elle s’arrêta, et il l’entendit murmurer d’une voix sourde ces mots : '

— Non, non, je dois rester. >

Alors, perdant toute mesure, son aveugle colère s’excitant d’elle-même, il la toisa d’un regard insolent :

— Eh bien ! soit 1 dit-il, demeurez s’il vous convient.

Et il se détourna.

Elle sentit comme une secousse violente, et, ramenant hâtivement sa mante sur sa tête, sans ajouter une parolefkans regarder en arrière, elle sortit.

Robert entendit le grincement de la porte qui se fermait sur elle, puis les pas rapides et le frôlement de sa robe dans l'escalier. Ces bruits légers s’éteignirent, et il se trouva seul dans la chambre silencieuse.

Tant que Charlotte avait été devant ses yeux, il n’avait eu qu’une pensée : la voir partir. Elle était là comme un remords vivant, une insulte sanglante à son orgueil. Dans le paroxysme de colère où l’avaient poussé tant de passions opposées qui déchiraient son âme, il s’en prenait de son mal à la pauvre enfant que le hasard jetait sur son chemin. Sa présence était devenue une torture pour lui.

Charlotte partie, le délire tomba tout d’un coup.

Robert éprouva d’abord une sorte de soulagement et respira à pleins poumons. Puis il lui sembla que quelqu’un montait, il courut à la porte ; il n’y avait personne. Il revint dans l’appartement ; il étoufTait maintenant ; il ouvrit la fenêtre ; son cœur battait violemment. Il jeta un coup d’œil au dehors : la nuit tombait, la rue était déserte. L’air humide du soir frappait son front en sueur ; tout à coup, il sentit un frisson secret : une forme humaine se détachait dans l’ombre et s’avançait. Il la suivit des yeux avec une anxiété singulière. C’était une femme. Elle marchait d’un pas saccadé, presque automatique, en s’appuyant de temps à autre le long des murailles. Quand elle passa devant la fenêtre, il recula malgré lui ; puis, comme elle allait disparaître au tournant de la rue, il saisit son chapeau et ses armes, jeta un manteau sur ses épaules et s’élança sur l'escalier.

LA GBANDB FALAISE

C’était Charlotte, il n’en doutait pas. Il la suivit sans autre pensée que de ne la point perdre de vue. Elle ne se détourna pas une seule fois et ne s’arrêta que devant la demeure de Mme Dillon. Robert se cacha denière un pan de mur, puis, lorsqu’elle fut entrée, il observa la maison et s’éloigna. Il erra près de deux heures dans ce quartier solitaire ; ses pas < le ramenaient toujours devant cette porte. Il se décida enfin

à soulever le marteau et frappa un coup sec. Personne ne vint. Il frappa encore ; alors un guichet grillé s’ouvrit et la voix d’une femme âgée demanda avec un accent d’émotion vive s

— Qui est là et que veut-on?

— Je veux savoir si la jeune femme qui est entrée ici il y a deux heures s’y trouve encore.

La question parut embarrasser, car on ne répondit point.

-—Je suis le général Robert, et je désire lui parler, ajoutat-il m voyant l’hésitation de la vieille dame.

A peine eut-il prononcé son nom qu’il entendit tirer les verrous. Il entra dans un couloir obscur.

— Pardonnez-moi, monsieur le général, disait Mme Dillon tout en refermant la porte. Je n’avais pas l’honneur do vous connaître, et par le temps où nous vivons, on n’ouvre point à tout venant surtout à pareille heure... Nous ne sommes que deux femmes dans la maison.

, — Mlle de Traynières est ici?

— Oui, monsieur, et bien souffrante, bien faible... Si même, excusez la liberté que je prends, vous aviez à lui dire quelque chose de grave, je craindrais...

— Non, non, je n’ai rien de tel à lui apprendre.

— Venez alors, monsieur. Je vais vous mener près d’elle. Votre visite lui fera du bien. Depuis hier on vous bénit chez nous...

— Conduisez-moi, interrompit Robert ; car je n’y vois point à me diriger.

— Donnez-moi la main, monsieur. Il faut que vous pardonniez : il est défendu d’avoir de la lumière passé Je couvrefeu... nous ne gardons là-haut qu’une veilleuse ; c’est à cause de Mlle Charlotte : elle ne peut pas dormir et l’obscurité l’effraye ; encore faut-il prendre soin de clore les volets et de calfeutrer les fenêtres... Là, monsieur, voici les marches ; elles ne sont pas hautes et elles branlent un peu, tenez-vous à la rampe... Pauvre mademoiselle! je ne sais où elle est allée aujourd’hui, elle m’a fait peur quand elle est rentrée. C’est vraiment trop souffrir à cet âge. Ah 1 si vous saviez comme elle aimait son père. Leurs adieux étaient déchirants. Vous avez

fait là une belle action, et qui vous sera comptée, monsieur le général... Nous sommes arrivés.

Elle ouvrit une porte avec précaution ; aucun bruit ne se fit entendre.

— Elle s’est assoupie pexit-être, dit Mme Dillon ; marchez *

avec précaution, monsieur ; elle est si délicate. Je vais la prévenir. Elle sera heureuse de vous voir, je n’en doute pas.

Ils traversèrent la chambre, Mme Dillon souleva la draperie de l’alcôve.

— Elle repose, dit-elle tout bas en se tournant du côté de Robert, tandis qu’elle maintenait de la main les plis de l’épaisse étoffe.

— Ne la réveillez pas, dit-il ; puis il s’approcha doucement.

Les lueurs de la veilleuse se perdaient dans les plis des

rideaux aux tons rougeâtres et s’étalaient en teintes blafardes sur les draps blancs. Charlotte était au pied du lit, affaissée sur ses genoux ; le sommeil l’avait surprise au milieu d’une prière. L’un de ses bras pendait vers la terre et l’autre bras s’étendait sur les couvertures, et tout près de la main, il y avait un livre ouvert. Sa tête s’appuyait sur le bord du lit ; la lumière pâle et mouvante passait sur ses traits douloureux et sur ses joues décolorées avec des reflets de mort ; un souffle saccadé qui s’échappait des lèvres entr’ouvertes marquait seul la vie, tandis que sous les longs cils des yeux une grosse larme immobile étincelait, par instants.

Robert se pencha vers elle ; ses regards s’arrêtèrent sur le livre 5 c’était V Imitation, et voici ce qu’il lut :

« Pourquoi ces paroles, mon fils? Cessez de vous plaindre et coasiderez ce que j’ai souffert et ce que mes amis ont souffert en mon nom. Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang. Ne dites pas:* Je ne puis supporter eela»d’un tel homme, ce sont des offenses qu’on n’endure point, car il m’a fait un grand tort, et il me reproche des choses auxquelles je n’ai pas songé... » y

Robert demeura quelque temps plongé dans une méditation profonde. Mme Dillon n’osait lui adresser la parole.

Un léger mouvement de la jeune femme vint l’arracher à ses pensées ; il passa la main sur ses yeux, puis il s’inclina, déposa sur la main de Charlotte un baiser rapide et sortit de l’alcôve.

Mme 'Dillon le suivit. ,

— Il est inutile que je reste, dit-il, je ne veux pas troubler le repos de Mlle de Traynières. Dites-Iui que demain, à la môme heure, je reviendrai, et que je suis prêt à faire ce qu’elle

LA G B A >TÏ> E FALAISE

désire... tout ce qu’elle <Jésire. Vous m’entendez, n’est-ce pas?

— Je répéterai vos paroles mêmes, monsieur, répondit Mme Dillon, et, tandis qu’elle le reconduisait, il ajouta :

— Si l’on vous inquiétait en aucune façon, réclamez-vous de mon nom. Je donnerai des ordres pour qu’à toute heure vous soyez introduite près de moi.

Elle le remercia du mieux qu’elle put.

— Les prières d’une vieille femme sont peu de chose, ditelle, laissez-moi, vous olTrir les miennes... Vous ne savez pas tout le bien que vous faites, monsieur. Cette enfant est une sainte, je vous le dis en vérité.

Ils avaient atteint la porte.

— r Vous habitez seules? demanda précipitamment Robert.

— Oui, monsieur.

— Il me semble pourtant que Mlle de Traynières était accompagnée d’un nommé...

■ — Morand, dit la vieille dame ; on l’appelle ici Lecesne.

— C’est cela même.

— Il est parti la nuit dernière avec M. le comte ; il ne doit revenir que dans plusieurs jours.

— C’est bien, repartit Robert.

Et, comme elle tirait les verrous, il ajouta :

— Connaissez-vous i'ci un prêtre catholique?

Sa voix était naturellement impérieuse ; l’émotion qui l’altérait en ce moment lui donnait quelque chose de rude. La vieille dame hésitait à lui répondre ; il la rassura sur ses intentions ; alors elle lui confessa qu’un ecclésiastique de ses amis se trouvait caché dans le voisinage.

— Mlle de Traynières le connaît-elle? demanda Robert.

— Oui, monsieur, elle a reçu ses consolations.

— Ah 1 dit-il avec un léger mouvement d’impatience.

II le réprima aussitôt et reprit :

— Eh bien I madame, faites, je vous prie, savoir à ce prêtre qu’il ait à sp trouver ici demain à l’heure où j’y viendrai. J’aurai besoin de le rencontrer, et Mlle de Traynières lui dira re que j’attends de lui.

En achevant ces mots, il sortit.

Le lendemain, à dix heures du soir, Robert frappait à la porte de Mme Dillon.

— Soyez le bienvenu, monsieur, lui dit-elle. J’ai rapporté

ÜN GÉXÉBAL DE LA BÉPDBLIQDB

vos paroles à Mlle Charlotte, et je^puis dire qu’elles lui ont rendu la vie. Je vais vous conduire auprès d’elle.

— Elle est seule? demanda Robert d’une voix mal assurée.

— Oui, monsieur.

— Et le prêtre?

— Il est prévenu, nous l’attendons.

Us montèrent comme ils avaient fait la veille et s’arrêtèrent dans la salle du premier étage.

Les fenêtres étaient hermétiquement fermées : un candélabre éclairait la pièce.

— Mlle Charlotte va venir, dit Mme Dillon, puis elle salua silencieusement et se leva.

Un instant après, Charlotte parut.

Robert s’avança vers elle :

— On vous a dit que j’étais résolu à faire ce que vous désirez. Me voici.

Il n’avait pu trouver que ces paroles glaciales.

Ce fut du même ton qu’elle répondit :

— Je vous remercie d’avoir cru à ma sincérité. Je ferai tout ce qui sera en moi pour que vous ne regrettiez pas votre résolution.

— J’ai demandé un prêtre, reprit Robert, et je m’engagerai à faire consacrer notre mariage par la loi aussitôt que je le pourrai sans péril. Si cette promesse ne vous suffît pas, je suis prêt à vous donner publiquement mon nom.

— Je ne vous le demande point, répondit-elle avec noblesse. Je ne connais pas la loi dont vous parlez, et il me suffît que devant Dieu vous me reconnaissiez pour votre femme. Je crois que vous agissez sans détour. Vous êtes le maître, et si votre engagement n’était pas sincère comme le mien, vous ne le prendriez pas.

Robert se sentit touché au fond de l’âme ; ses genoux s’inclinèrent, le mot de pardon vint à ses lèvres ; il n’osa pas le prononcer, Charlotte lui imposait.

— Quelqu’un vient, dit-elle. M. Quertier, sans doute. C’est un vieillard timide. Soyez indulgent pour lui.

Mme Dillon entrait suivie d’un homme de petite taille, un peu courbé par l’âge, et qui semblait tout gêné dans son vêtement laïque. La vue de l’uniforme républicain parut l’impressionner. Robert s’en aperçut.

— Monsieur l’abbé, dit-il en dépouillant naturellement les formes du langage d’alors, tant il se trouvait loin du monde où on le parlait, tous ceux qui portent cet habit ne sont pas des bourreaux ou des dénonciateurs.

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