‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 11 sur 33 · LA GB AN DE FALAISE · texte numérisé non relu

LA GB AN DE FALAISE

— Excusez-moi, monsieur le général, répondit le prêtre ; ces mouvements sont pius forts que ma volonté. J’ai vu de si tristes scènes... ce vieux corps est craintif, il tremble ; faites comme moi, monsieur, n‘y prenez pas garde.

— Vous savez sans doute, reprit Robert, pour quel motif nous vous avons prié de venir?

— Je le sais, monsieur, et je n’ai pas hésité à répondre à l’appel de Mlle de Traynières. Sans doute, le consentement , de son père est exigé par les lois de l’Église, mais mademoiselle est assurée de l’obtenir. S’il fut jamais excusable de s’écarter des règles établies, n’est-ce pas à l’époque où nous vivons? Qui de nous peut savoir s’il ne paraîtra demain devant son juge? Ma conscience de prêtre est calme de ce côté, et je crois remplir un devoir en bénissant votre union.

Mme Dillon avait encore quelques disposi tions à prendre ; elle sortit avec Charlotte. Robert et M. Quertier restèrent seuls. Il y eut un instant de silence, puis le prêtre dit :

— Il est nécessaire, monsieur le général, que vous m’accordiez quelques moments d’entretien.

— Qu’avez-vous à me demander? dit Robert avec un peu de hauteur.

Le prêtre répondit Avec dignité :

— Rien comme homme ; quelque chose peut-être comme ministre de Dieu.

— Je sais tout ce que vous pouvez me dire, repartit vivement Robert. Vous êtes le directeur de Mile de Traynières, je n’ai donc rien à vous apprendre. Ma résolution vous marque assez mes sentiments. Que souhaitez-vous de plus?

— Votre conscience est-elle calme? repartit M. Quertier.

Robert rencontra son regard pur et pénétrant. Il détourna les yeux.

— Que vous importe? dit-il.

— Si vous souffrez, monsieur, je voudrais vous consoler. Je suis un vieillard ; j’ai vu beaucoup d’hommes et je connais les afflictions. Les pires sont les plus secrètes. Il y a des mots qui calment les cœurs. Ne craignez pas de vous confier à moi.

— • Les apprêts doivent être terminés, dit Robert. Allons.

— Allons, puisqu’il en est ainsi. Je ne vous ferai plus qu’une question, monsieur, mais elle est nécessaire. Vous êtes chrétien? -

— J’ai été élevé au petit séminaire de Cherbourg. J’y suis resté jusqu’à dix-sept ans. Cela vous suffit-il?

— Excusez-moi. Vous êtes habitué à commander aux

hommes... mais ce que je vais faire est grave ; je puis être appelé à témoigner de ma foi... il se passe autour de nous des événements effroyables. Le sang de beaucoup de justes a coulé sur les autels...

— J’ai fait mon métier de soldat, répondit fièrement Robert ; je n’ai à ce sujet aucun reproche à m’adresser.

Ils attendirent quelque temps en silence. Robert marchait avec agitation. Le prêtre se recueillait. Mme Dillon vint les quérir et les conduisit dans une petite pièce qui lui servait d’oratoire. Là, sur une table coAerte de linges blancs, elle avait disposé les livres et les vases sacrés. Charlotte priait au pied de l’autel improvisé. Ses cheveux seuls paraient sa tête ; ses yeux se tenaient baissés et son visage avait cette expression mystérieuse qui n’est pas l’apaisement, qui n’est plus la douleur, et que donnent les pensées d'au delà du monde.

Robert était resté debout près de la porte, et, sous l’empire d’émotions toutes nouvelles, il se sentait peu à peu transporté vers ces régions supérieures où s’éteignent les passions vulgaires, où la noblesse native de l’âme se dégage et règne sans entrave.

Le prêtre lui fit signe d’approcher. Charlotte se leva} Robert vint se placer à son côté ; il effleurait ses vêtements } il n’osa pas lever les yeux vers elle.

Alors le prêtre, d’une voix lente et qui tremblait un peu î

— Nous accomplissons tous trois un devoir triste et grave. Vous le connaissez l’un et l’autre, et la vie vous a donné des enseignements plus austères que ceux qui pourraient sortir de ma bouche. Je vous rappelle seulement une chose : vous êtes ici comme sur un navire au milieu de la tempête. Si le calme se rétablit et si vous arrivez au port, vous devez avant tout obtenir la sanction parfaite de votre mariage ; mais, quoi qu’il advienne, le lien que vous allez contracter ne peut être réduit que par la mort.

« En vous bénissant, j’appellerai sur vous, ma fille, la main de Dieu qui rend aux cœurs affligé»; la force et l’espérance} Il fait tourner à notre bien les épreuves les plus amères, et sa providence a des desseins cachés ; priez-le avec constance. Il ne vous abandonnera point. Et vous, monsieur, n’oubliez pas quel trésor est une épouse vraiment chrétienne. Celle qui s’unit à vous n’a pour elle que sa faiblesse et ses vertus ; vous devez être son soutien et sa protection. Beaucoup de choses maintenant ont été bouleversées ; mais nous avons en nousmêmes un lieu où ne peuvent atteindre la démence et la fureur

LA GRANDS FALAISB

des hommes. Les âmes sont l’œuvre de Dieu et n’appartiennent qu’à Lui. Descendez en la vôtre, monsieur, vous y, trouverez un guide qui ne vous trompera point et une récompense pour tout le bien que vous ferez. Ainsi soit-il. »

Quand il eut achevé, il prit sur la table un petit anneau d’or que Charlotte portait habituellement ; il le bénit, puis, après avoir demandé à Robert ses nom et prénoms,' il l’invita à donner sa main droite à Charlotte, Robert obéit. Sa main était brûlante, celle de Charlotte ferme et froide.

— Vous, Robert MarnieF, dit le prêtre, déclarez, reconnaissez, jurez devant Dieu et en face de la sainte Église, que vous prenez maintenant pour femme et Intime épouse Charlotte-Anne-Marie de Traynières ici présente?

Robert tourna vers elle ses regards troublés ; la jeune femme ne tressaillit pas ; l’expression de son visage était impénétrable. Il hésita un instant et d’une voix sombre il répondit : Oui.

Le prôtre reprit :

— Et vous, Charlotte-Anne-Marie de Traynières, déclarez, reconnaissez, jurez devant Dieu' et en face de la sainte Église que vous prenez maintenant pour votre légitime époux Robert Marnier ici présent?

Charlotte prononça distinctement la parole sacramentelle ; elle semblait obéir à une voix intérieure. Il fallut donc alors que Robert passât à son doigt l’anneau consacré. Il y eut peine, tant il tremblait. Tout à coup, une larme lourde et glacée tomba sur sa main. Il eut un moment d’angoisse et fut tout près de s’enfuir ; il avait horreur de lui-même. Il retira sa main. Le bras de Charlotte s’abaissa lentement. Cependant la bénédiction s’achevait. La messe commença. Les dernières paroles étaient dites, le prêtre avait déjà dépouillé ses insignes, que tous deux étaient encore à genoux : Charlotte, les mains jointes et les yeux au ciel ; Robert, le front courbé, ne priant pas, ne pensant plus.

Ce fut le vieillard qui les tira de cette extase. Il fallait dresser du mariage un acte qui fît foi. Le prêtre l’avait préparé ; après que Robert lui eut fourni les indications nécessaires, il lut à haute voix ce qui suit :

t Le vingt-septième jour du mois d’avril 1794, je, soussigné, Martial-Léonce Quertier, prêtre, ancien vicaire dans l’île de la Réunion, ancien professeur de philosophie au collège de Saint-Malo, actuellement proscrit pour refus de serment à la prétendue constitution civile du clergé de France, résidant à

Avranches et forcé d’exercer en secret le ministère sacré, — sur la déclaration qui m’a été faite par Marnier Robert, général des armées de la République française, majeur et orphelin de père et de mère, d’une part, — et demoiselle de Traynières Charlotte-Anne-Marie, fille mineure de Charles- Philippe comte de Traynières, et de Marie-Anne Elliot de Maslaville, décédée, d’autre part, — de leur intention réciproque de s’unir en légitime mariage et du danger qu’il y aurait pour eux à différer cette union, vu l’incertitude des temps d’affliction où nous vivons, dont le terme est aux mains de Dieu, mais qui menacent de se prolonger longtemps encore, — ai reçu leur mutuel consentement de mariage et leur promesse solennelle, dont cet acte fera foi, de faire réhabiliter ledit mariage en face de l’Église aussitôt que les circonstances le permettront, ne doutant point d’ailleurs que cette réhabilitation leur soit assurée, notamment en ce qui concerne le consentement de Charles de Traynières ; — leur ai donné la bénédiction nuptiale avec les cérémonies prescrites par la sainte Église, en présence de dame Françoise-Euphémie Lefèvre, veuve de Pierre Dillon, lieutenant de la maréchaussée à Avranches ; et en vertu... »

Le reste de l’acte portait sur les dispenses relatives à la célébration de la messe en lieu non consacré.

La lecture terminée, M. Quertier ajouta qu’il ne pouvait faire davantage et qu’il donnait en cela une marque toute particulière de dévouement à Charlotte et à son mari, car il n’était pas moins engagé qu’eux-mêmes à la réhabilitation du mariage. Il promit d’écrire au comte de Traynières, puis il invita Robert et Charlotte à signer l’acte qui avait été disposé en double et dont chacun des époux devait garder une copie.

Les dernières paroles du vieillard furent austères et tristes, comme tout l’était en ce lieu. Il bénit les deux jeunes gens, puis il se retira. Robert le suivit et lui prit les mains :

— Vous êtes proscrit, monsieur, dit-il, vous vous exposez, en demeurant ici, à de nombreux dangers ; tout ce qui est possible, vous pouvez l’attendre de moi.

— Ma vie n’a plus de prix, répondit M. Quertier. Ne vous en souciez pas, monsieur. Dieu y pourvoira. Pensez plutôt à vous-même. Vous êtes jeune, et il vous reste beaucoup de bien à faire.

Il le quitta et rejoignit Mme Dillon, qui l'attendait au bas de l’escalier.

Robert entra dans la chambre. Charlotte était restée debout

près de la table où elle venait de signer l’acte qui engageait sa vie. Il s’agenouilla devant elle :

— Me pardonnerez-vous jamais? murmura-t-il.

Le Iront de Charlotte s’inclina, et, tout bas, elle répondit :

— - Je suis à vous, je vous obéirai.

Il se releva brusquement, la considéra un instant, puis s’élança au dehors. Arrivé au milieu de la rue, il s’arrêta comme pour revenir sur ses pas. Les forces lui manquèrent ; il s’assit sur une borne et pleura. Une pluie ûne qui tombait le glaça bientôt et le rappela au sentiment de la vie. Il reprit à grands pas le chemin du couvent.

En arrivant, il trouva tout l’état-major sur pied. Il était venu des dépêches, les opérations recommençaient, il fallait agir au plus vite. Le lendemain, au petit jour, Robert sortait de la ville à la tête de la colonne.

Quelques heures après sa délivrance, le comte de Traynières quittait Avranches en compagnie de Morand. Us s’arrêtèrent dans une ferme aux environs de Granville. Le comte y resta caché, tandis que Morand s’occupait de préparer rembarquement. Uh soir, en revenant à la ferme, le secrétaire fut tout surpris d’y rencontrer son oncle, le tabellion de Mortain. C’était un petit homme de soixante-cinq ans, sec, alerte, aux regards fuyants, qui parlait .vite et s’exprimait facilement. On le nommait Constant Millerai. Il prit son neveu à part et lui dit :

— Il ne s’agit pas de jouer la comédie ; entre nous, il faut parler franc. Es-tu sincèrement attaché à M. le comte?

Morand répondit que l’on pouvait tout attendre de son dévouement, et Millerai reprit :

» — Je dois te faire connaître ce dont nous sommes convenus et ce que j’attends de toi. Tu comprends bien que si j’ai acclamé la République et accepté les fonctions de procureur syndic de la commune, ce n’est pas pour le plaisir de célébrer ce qu’ils appellent la mort du tyran et par amour d’une révo* lution qui nous assure peut-être l'égalité dans l’avenir, mais qui nous ruine en attendant. J’avais prévu ce qui arrive. La famille de Traynières a fait vivre la nôtre depuis deux cents ans. Voici le moment de montrer ce que Ton vaut. Dè6 que les biens du comte ont été frappés de séquestre, je me suis fait délivrer par lui des créances en bonne forme. Puis j’ai crié misère, j’ai dit que les Traynières nous devaient de père

en fils des sommes considérables ; comme je n’aime pas les prêtres et que je vais au club, on m’a cru. J’ai obtenu un décret de confiscation ; la mise aux enchères a eu lieu la semaine passée, et je me suis porté adjudicataire. Me voilà avec d’immenses domaines sur les bras, je n’ai plus un sou, toutes mes économies y ont passé ; mais la fortune des Traynières sera sauvée. Le comte s’est engagé par écrit à rembourser soit à ma personne, soit à mes ayants cause, le prix de la vente. Je suis vieux, la révolution peut se prolonger, tu es mon unique héritier, il faut être prêt à tout événement : tu vas donc me signer une reconnaissance de notre contrat.

Le tabellion avait exposé cette affaire de l’air le plus naturel du monde. Les traits de ce genre étaient fréquents alors, et e’est un fait curieux que l’ancien régime inspira de tels dévouements à ceux-là même qui devaient te détester davantage, puisqu’ils le connaissaient de plus près.

Le comte entra. Morand parvint à cacher son trouble ; le tabellion avait préparé le fldéicommis ; il n’y manquait que la signature de son neveu ; celui-ci la donna, après avoir toutefois pris connaissance du traité.

— Ces actes, dit M. de Traynières, seront déposés entre les mains de ma fille. Je puis périr en exil, je puis être arrêté; cependant, il est inutile fle l’informer de nos conventions, qui ne seraient pour elle qu’un sujet nouveau d’inquiétude. Elle saura que ce pli contient mes dernières volontés, qu’elle doit le garder précieusement et ne l’ouvrir qu’au jour où elle apprendrait ma mort ; elle y trouverait toutes les instructions nécessaires. Vous le lui remettrez à votre retour, Morand, et vous aurez soin de lui répéter ces dernières paroles.

— Je préfère porter moi-même les papiers à Mlle Charlotte, dit Millerai ; Morand peut être retardé, compromis ; je suis sûr d’arriver sans encombre à Avranches, et je m’y rendrai demain dès le matin.

Le comte approuva cet avis et Morand ne put qu’y souscrire.

Il passa la nuit dans la plus grande agitation. Les révélations de Millerai avaient jeté son esprit subtil et confus dans un désordre inexprimable. Il en avait été de même chaque fois qu’il s’était posé le problème de sa vie ; le problème n’était pas clair, et les contradictions s’enchevêtraient davantage à mesure qu’il en voulait presser la solution.

Épave corrompue de l’ancien régime, Morand partageait tous les entraînements des révolutionnaires ; mais le jacobin élait doublé en lui d’un bas-Normand avide, astucieux, méfiant

et qui n’avait pas oublié le séminaire. Un peu plus d’effronterie, de rhétorique et de passion, il aurait été un des puissants du jour. Mais il manquait de conviction ; ses vices étaient bornés ; cé n’était au fond qu’un intrigant médiocre et un fanatique incomplet. Il en avait la conscience et ne le supportait pas. U ne pardonnait à ses anciens maîtres ni la faiblesse qui le retenait dans leurs rangs, ni les dangers auxquels il s’exposait sans cesse pour leur service.

Mêlé à toutes les affaires des royalistes, chargé d’organiser à Paris un bureau de renseignements, il se trouvait, par la nature même de son emploi, en rapport avec les hommes de la Révolution. Il vivait de la sorte entre les deux camps, et son inconsistance de caractère devenait une force pour lui. Il jouait au naturel le double rôle qui lui était imposé ; cependant, s’il trompait les autres, il ne pouvait s’abuser lui-même sur la valeur de son personnage. La diplomatie tortueuse des complots était son élément ; il y excellait. Mais il avait rêvé davantage ; et pour cet esprit, dont la dictature de Robespierre aurait à peine satisfait l’ambition ombrageuse, c’était une humiliation de toutes les heures, un ferment qui aigrissait sans cesse et échauffait sa bile, que de croupir dans les bas-fonds politiques et de gaspiller son génie à manœuvrer dans l’ombre autour de la police. Il se serait vendu volontiers aux jacobins ; mais ils ne paraissaient pas disposés à payer ses services au prix où il les estimait ; ils ne voyaient en lui qu’un espion habile avec lequel on compte, dont on se sert et dont on se méfie ; ce dédain l’exaspérait. Rongé par la fièvre de la vanité blessée, sa convoitise s’envenimant à toutes les épines du chemin, il en voulait aûx révolutionnaires de méconnaître sa valeur, aux royalistes de le traiter en agent infime, et trouvait une sorte de satisfaction malsaine à duper les uns et les autres.

Il avait oublié depuis longtemps les folles espérances que lui faisait concevoir autrefois la faveur du comte. Il reprochait à son oncle de l’avoir engagé à la suite de M. de Traynières, à celui-ci de l’avoir compromis pqur une cause perdue, et lorsqu’ils lui proposèrent, simplement et comme une conséquence naturelle de son emploi, de jouer son héritage pour sauvegarder les biens de ses maîtres, ils ne pouvaient se douter des rancunes qu’ils soulevaient en lui.

Une déconvenue plus cruelle encore l’attendait à Avranches, lorsqu’il y revint après avoir embarqué le comte pour Jersey. Il avait déjà quelque soupçon de ce qui s’était passé entre Charlotte et le général. Il n’eut point grand’peine à arracher

à la crédule Mme Dillon le secret du mariage. Ainsi toute la fortune des Traynières, qui lui revenait en définitive légalement à cette heure, passerait à ce parvenu ! Ce serait pour Robert qu’il s’imposerait un pareil sacrifice 1 La jalousie qu’il ressentait contre son ancien camarade s’irrita jusqu’à la rage ; mais ce fut une rage sourde, patiente et réfléchie.

Une trahison brutale lui répugnait encore. Il voulait réserver l’avenir, sauver les apparences, se préparer un rôle à sa taille et ménager la fortune qui se décidait enfin à lui tendre la main. Pour le moment, son intérêt lui ordonnait de s’abstenir de toute manœuvre apparente contre la famille de Traynières.

Il était clair qu’au moindre soupçon, Millerai pouvait le déshériter, anéantir le contrat et bouleverser d’un trait de plume toutes ses combinaisons. Il résolut d’attendre et de fourbir ses armes. L’expectative convenait à sa nature indécise. Toutefois, il pouvait déjà disposer le terrain et tendre quelques fils. C’est dans ce dessein qu’il intercepta la lettre écrite par M. Quertier au comte de Traynières. Il n’envoya qu’un billet court et embarrassé où Charlotte sollicitait en termes vagues l’approbation de son père.

Les événements d’ailleurs le poussèrent dans une direction différente. Malgré les amitiés qu’il s’était faites au club des patriotes et la confiance que lui témoignait le conventionnel Thibaut de l’Eure, alors en mission près des armées de l’Ouest, il se trouva compromis et fut forcé de quitter Avranches. Il en avertit le comte, ajoutant qu'il avait formé des relations nouvelles qui pourraient devenir très utiles. Il ne mentait qu’à demi. Thibaut lui avait donné une lettre d’introduction auprès de l’un de ses meilleurs amis, le citoyen Fouché, représentant du peuple.

La campagne durait depuis un mois. L’activité convenait à Robert ; il s’oubliait au milieu des hautes pensées de la guerre ; il y trouvait un refuge contre les agitations mal comprimées de sa conscience et les anxiétés de son cœur. Il se soutenait par effort d’enthousiasme ; mais quoi qu’il fît, le souvenir de l’infortunée qu’il avait laissée à Avranches, après avoir fcrisé sa vie, le poursuivait partout et rien ne pouvait le soustraire à l’inquiétude qu’il ressentait du sort de Charlotte.

Il n’ignorait pas que des intrigues se tramaient contre lui. Il savait que Thibaut de l’Eure l’avait dénoncé àu comité

pour avoir méconnu les instructions de Turreau et blâmé publiquement le système des colonnes infernales. Il ne s’en préoccupait que médiocrement : il avait envisagé toutes les conséquences de sa conduite et il vivait depuis deux ans sous le coup de menaces pareilles.

Les troupes ayant besoin de repos, il décida de s’arrêter quelques jours dans un camp retranché dont il avait ordonné la construction entre Ernée et Louvigné.

Un matin, vers onze heures, comme il était occupé à écrire sur la table où était servi son repas du matin, Saint-Renaud entra brusquement dans la baraque.

— Voici Thibaut qui arrive, dit-il. Duriez l’accompagne.

— Duriez, cet imbécile I s’écria Robert qui se leva tout pâle ; puis recouvrant aussitôt sa présence d’esprit, il rassembla les papiers épars devant lui, les déchira et en jeta les morceaux au dehors. Il achevait à peine quand Thibaut entra.

Ce conventionnel, qui n’est guère connu que par sa fin tragique, était un de ces hommes inférieurs que les élections de 1792 avaient envoyés en si grand nombre à l’Assemblée. Ami de Taliien, intime avec Fouché, terroriste par terreur, sans scrupules, guindé sur sa cravate blanche, bridé dans son écharpe, toujours prêt à se retrancher derrière ses sentences, c’était une de ces médiocrités impénétrables qui en imposent au vulgaire comme elles s’en imposent à elles-mêmes.

A ses côtés, se tenait un homme d’une soixantaine d’années, à la démarche commune, aux traits durs, au front bas ; il portait l’uniforme de général. C’était Duriez, ancien garde national de Paris, complice d’Henriot, âme damnée du Comité, septembriseur convaincu que l’on avait nommé général et que Kléber avait fait rappeler naguère après d’impardonnables fautes dans la campagne de la Loire.

Tout l’état-major les suivait. Ni l’un ni l’autre ne se découvrirent. Robert les reçut avec une dignité sous laquelle perçait son mépris ; il se sentait parfaitement maître de lui.

Thibaut déplia un papier qu’il tdnait à la main et, d’une voix emphatique, il lut ce qui suit :

— Le Comité de salut public arrête que le commandement des troupes placées sous les ordres du citoyen RoberJ sera confié désormais au citoyen Duriez, général à l’armée de l'Ouest, auquel il a donné des ordres à cet effet. Les représentants du peuple près l’armée de l’Ouest feront mettre sans délai le citoyen Robert en état d'arrestation et l’enverront à Paris sous bonne et sûre garde.

Les signaiures suivaient ; Thibaut n‘en omit pas une ; puis se tournant vers Duriez, il ajouta :

— » Citoyen général, fais exécuter les ordres du comité.

Duriez s’avança vers Robert et lui demanda son épée ; des gendarmes placés près de la porte reçurent l’ordre de veiller sur saf personne.

' — C’est une infamie, s’écria Saint-Renaud en s’approchant de Robert. Tu n’as qu’un mot à dire, ajouta-t-il tout bas ; je soulève le camp et tu t’échappes. On te mène à la mort.

— Merci, dit Robert ; c’est assez de moi seul.

Les officiers cependant ne cachaient pas leur indignation. Thibaut se hâta d’en finir et donna lecture de plusieurs arrêtés dont il ôtait porteur. Le citoyen Delort était appelé, sur sa demande, à remplir les fonctions de son grade à l’armée du Rhin; Mercier devait rejoindre l'armée d’Italie; les autres officiers avaient également leur changement, à l’exception de Saint-Renaud, maintenu à l’armée de l’Ouest.

Il allait protester ; Robert le contint par un mot à l’oreille, et s’adressant à Thibaut i

— Puis-je savoir au moins de quoi l’on m’accuse?...

— On te le dira à Paris, répondit le commissaire de la Convention. Tu vas partir dans une’ demi -heure. Vous pouvez demeurer ensemble jusque-là, ajouta-t-il en répondant aux officiers qui demandaient à faire leurs adieux au général.

Il sortit majestueusement, suivi par Duriez et son cortège.

Lorsque les officiers furent seuls, leurs sentiments éclatèrent avec violence.

— Il est inutile de récriminer, dit Robert. Le temps presse. J’ai des instructions à laisser à Saint-Renaud. Il faut nous dire adieu.

Il s’approcha d’eux et leur serra les mains ; ils ne pouvaient dissimuler leur émotion ni les tristes pressentiments qui les assiégeaient. Ils se retirèrent l’un après l’autre. Il ne resta plus bientôt que Delort, Mercier et Saint-Renaud.

Le vieil adjudant général vint à Robert et l’embrassa.

— - Je t’aimais comme un fils, lui dit-il. Tu avais fait avec moi tes premières armes, j’étais fier de tes succè6 et heureux de t’obéir.

Puis, l’étreignant plus étroitement, il ajouta ;

— C’est pour la vie peut-être ; je ne suis plus jeune...

— Et je vais à Paris, dit Robert.

Mercier n’avait plus son sourire sarcastique. En pressant la main de son jeune général, cet homme, si rigide d'habitude, perdit contenance et balbutia ; ses yeux se mouillèrent, il se

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