‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 12 sur 33 · LA GRANDE FAI.ATSE · texte numérisé non relu

LA GRANDE FAI.ATSE

détourna brusquement, et entraînant Delort à sa suite, il sortit de la baraque.

Robert demeura seul avec Saint-Renaud; il l’entraîna à l’écart, de manière à n’être point entendu des gendarmes.

— Saint-Renaud, lui dit-il, j’attends un grand service de ton amitié. On revient rarement du lieu où je vais. Je laisse dans ce pays une femme, une jeune fille... que j’aime... Elle est seule, exposée à des dangers de toute sorte... Autant que tu le pourras, promets-moi de la défendre. Elle se nomme Charlotte de Traynières. Son père est émigré. Elle habitait à Avranches chez une Mme Dillon. Elle doit s’y trouver encore.

Il lui donna ensuite quelques indications, la plupart relatives à Morand, et lui enseigna l’adresse à laquelle il devrait, à tout hasard, lui écrire à Paris.

— Je ferai tout ce qu^ je pourrai, dit Saint-Renaud, mais ce sera peu de chose. Qui sait où ils m’enverront?

— Si peu que ce soit, je t’en aurai une reconnaissance profonde. Tu peux compter sur Codés ; il m’est très attaché, et Mlle de Traynières le connaît déjà...

Sa voix devint plus hésitante lorsqu’il reprit :

— La mission que je te confie est bien singulière, mon ami ; accomplis-la pourtant aveuglément, si tu as quelque affection pour moi... je n’ai pas le temps de 'm’expliquer davantage... cela est vrai, je l’aime passionnément. Mais elle... hélas 1... il faudra mettre ici toute ta délicatesse. Comprends-moi bien : tu veilleras sur elle ; mais tu ne lui parleras pas de moi, je l’exige, que pour lui annoncer ma mort.

Les sanglots le suffoquaient. Il s’arrêta.

On vint le prévenir que l’escorte l’attendait. Il embrassa tendrement Saint-Renaud, qui, les larmes aux yeux, lui renouvela ses promesses.

— Tu te défendras au moins, dit-il.

— Il faudrait des juges pour cela, répondit Robert avec amertume. Au surplus, je fais mon devoir et je puis attendre.

Quand il parut sur la porte de la baraque, il avait la tête haute, le front calme, et dans les regards ce feu superbe qui tant de fois avait enflammé ses soldats. Ils se pressaient alentour. Beaucoup de ces braves gens pleuraient ; la plupart murmuraient. Saint-Renaud avait raison : Robert n’aurait eu qu’un signe à faire, et ils le délivraient. Plusieurs des officiers l’en suppliaient en le voyant si résolu, il sentit un instant sa raison se troubler ; mais l’incertitude ne dura pas. Son cheval était prêt, il sauta en selle, et s’adressant aux soldats :

— Je vous donne l’exemple de la soumission à la loi, leur

dit-il. Je suis innocent ; je me dois de paraître devant mes accusateurs. Refuser d’obéir serait excuser les séditieux et absoudre les traîtres. J’espère qu’il me sera fait bonne justice et que nous nous retrouverons. Nous avons partagé les dangers, les fatigues et la gloire ; je ne vous oublierai pas. Vous, mes amis, ne songez qu’à la patrie.

Des cris éclatèrent de toutes parts. Les soldats se pressaient autour de son cheval. Les gendarmes ne pouvaient plus les contenir. Robert les rappela à l’ordre d’un geste de la main, et pour la première fois, il les trouva rebelles. Alors, piquant des deux son cheval qui se cabra, il écarta la foule et partit au galop, escorté par les gendarmes.

Au moment où il franchissait la barrière du camp, il vit un grenadier debout qui lui présentait les armes ; une voix bien connue lui jeta un dernier adieu ; le général se retourna, c’était le bon Codés. Robert fut écroué à la Conciergerie. Il y arriva assez tard dans la soirée. Les employés du greffe étaient à souper ; ils se bornèrent à écrire son nom sur leurs registres et remirent au lendemain l’interrogatoire d’usage. La journée se passa sans qu’on appelât Robert ; il en fut de même le jour suivant : on l’avait oublié.

Sa présence fut bientôt connue dans la prison ; il y rencontra plusieurs et des plus dignes d’entre ses compagnons d’armes. Ils l’amenèrent à fréquenter ceux des détenus dont l’état d’esprit se rapprochait le plus du sien. C’étaient, pour la plupart, des hommes de l’ancien régime ou des modérés des premiers jours de 89. Robert fut touché de leur accueil et de l’estime qu’il voyait attachée à son nom. Le spectacle qu’il avait sous les yeux fut pour lui d’une instruction profonde. Il s’était absorbé jusque-là dans son rôle de soldat; il courait à l’ennemi sans regarder à l’arrière. Cependant les amers déboires de sa vie militaire l’avaient averti déjà, et les nouvelles de Paris le jetèrent dans des anxiétés cruelles ; en voyant frapper, sous le prétexte des mêmes crimes, les hommes qu’il traitait en adversaires et ceux qu’il s’était donnés pour modèles, il se demandait si les premiers n’étaient point innocents comme les seconds, et si les vrais coupables n’étaient pas les juges et les accusateurs. Ce qu’il observa dans la prison acheva de l’éclairer. Il n’avait voulu considérer dans la Révolution que les principes ; quant au régime ancien, il le voyait à travers les déclamations de ses maîtres, sous le reflet de ses propres misères. Il découvrit du même coup l’envers des choses contemporaines et les traits véritables de la société passée dont il n’avait connu que les vices.

Mais cette expérience des choses ne faisait qu’accroître son découragement. S’il apprenait à mieux juger la vie, il se jugeait plus sévèrement lui-même et désespérait davantage de l’a venir.

Il y avait là des familles entières, des femmes, des jeunes filles, les vertus les plus exquises, le sang le plus sûr de l’ancienne^ France. Robert pénétra le secret intime de quelquesunes de ces nobles existences ; il comprit tout ce que cache de grandeur les âmes vraiment simples. Il fut comme transporté dans un monde nouveau ; c’était le monde de Charlotte, et chaque regard qu’il y jetait éclairait davantage ses remords. A mesure qu’il comprenait mieux ce qui le séparait d’elle, le malheureux l’admirait davantage ; la pensée de perdre ce trésor le déchirait, et pourtant le sacrifice lui semblait presque inévitable. C’est qu’il aimait, et que l’amour sincère ne se paye point de conventions. La sécheresse du devoir le révolte. Renoncer à Charlotte ou gagner son cœur, Robert n’admettait point de milieu entre ces deux partis.

L’estime qui i’entourait, les amitiés qu’il s’était acquises soutenaient ses espérances et lui permettaient de vivre. Il se trouvait si différent de lui-même, son repentir était si profond ; il se disait que Charlotte elle-même ne lui opposerait point toujours une âme inaccessible. Il n’en avait pas fini avec les déceptions, et pour flotter plus haut et dans un ciel plus pur, ses illusions nouvelles n’en devaient pas moins s’évanouir au premier rayon de la lumière crue qui les frapperait.

La mort d’ailleurs ne pouvait-elle pas d’un jour à l’autre trancher le nœud? A quoi bon s’inquiéter de l’avenir, quand la vie est incertaine et que chaque jour n’est qu’un répit?

Deux mois passèrent ainsi. On était au plus fort de l’été ; les chaleurs devenaient accablantes ; l’air était rare et fétide ; les énergies s’affaissaient. La nuit, lorsqu’un peu d’air frais, qui venait de la rivière, lui apportait les émanations lointaines de la vie, Robert se ranimait un instant, mais c’était pour retomber aussitôt dans une torpeur plus énervante. Il ne songeait qu’à se préparer à mourir, et il languit de la sorte jusqu’au jour où il entendit le tocsin qui sonnait dans Paris et les canons qui roulaient sur le pavé. Le soir, on apporta dans la prison Robespierre blessé ; le lendemain, le dictateur montait sur l’échafaud. Les élargissements commencèrent ; Robert fut délivré le 25 thermidor.

Il sortait d’une atmosphère étouffée, sans autre horizon que le3 voûtes de pierre ; les privations avaient usé ses forces.

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L’air libre le suffoqua, la lumière éblouit ses yeux ; il chancelait comme un convalescent, et il fut obligé de s’appuyer au parapet du quai. Il avait besoin de reprendre l’habitude de la vie : le mouvement de Paris l’étourdissait. Il s’attendait à retrouver la grande ville en deuil, désolée et recueillie. Rien en apparence n’y semblait changé. Les cabarets étaient pleins de buveurs qui riaient en causant, et, sur les murs, les affiches des théâtres se déployaient à côté des proclamations du gouvernement.

Les fiacres couraient sur le pavé bruyant ; les marchands ambulants poussaient leurs mélopées stridentes ; les oiseaux exposés devant les boutiques piaillaient dans leur cage j les échoppes des libraires présentaient au soleil les bouquins poussiéreux ; des fefrimes traversaient la rue, relevant sur leur fine chaussure leur robe d’étoffe légère, étalant sous le ciel d’été leur gorge à peine voilée ; des muscadins parés de costumes bizarres les croisaient en riant, et sur l’eau verte de la rivière les trains de bois glissaient silencieusement entre les arches noircies des ponts. Il semblait qu’au sortir de cet épouvantable cauchemar de la Terreur, Paris se réveillait plus fou, plus turbulent, plus engoué de plaisir, plus étourdi que jamais. La vie reprenait partout son cours indifférent, comme l’herbe perce les terres effritées d’un bastion démantelé.

La première pensée de Robert fut de se rendre à l’adresse qu’il avait indiquée à Saint-Renaud ; c’était celle de son hôte au temps où il habitait Paris. Il suivit le quai, puis, arrivé à la hauteur de l’église de Saint-Germain-des-Prés, il gagna les rues tortueuses qui entourent l’abbaye. Là, au fond d'un passage entre deux jardins, l’enseigne du serrurier Dieusy se balançait sur la façade décrépite d’une vieille maison à tourelle. Le serrurier travaillait ; il reconnut Robert, et, sans prendre le temps de s’informer de lui, il appela sa femme et ses enfants.

— Que c’est bien, dit la femme, de vous être souvenu de nous 1

— C’est vous, mes amis, que je dois remercier, repartit Robert. Je suis libre à la vérité, mais vous me voyez aussi misérable qu’il y a trois ans, quand j’habitais là-haut.

— - Votre chambre est toujours là, dit le serrurier.

Les enfants étaient survenus : il y en avait deux, un garçon de onze ans, une fille de treize. Ils regardaient Robert avec une curiostié mêlée d’embarras.

— Jp vous faisais jouer autrefois, dit-il. Vous voilà bien grandis. Vous ne me reconnaissez plus.

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