LA GRANDE FAT.ATSK
— Ah ! si fait, monsieur le général, répondit le garçon. Nous parlions bien souvent de vous. On lisait votre nom dans les bulletins.
— Et puis, ajouta la fillette, il nous est venu des lettres et des visites pour vous.
— Des lettres, s’écria Robert, ah 1 donnez vite ; vous ne savez pas à quel point cela m’intéresse...
— Peut-être, dit en riant l’ouvrier.
Cependant la femme les avait été quérir dans le bahut où elles étaient soigneusement déposées. Il y en avait cinq. Trois étaient de la main de Saint-Renaud, les deux autres d’une écriture de femme. Robert en ouvrit une, la parcourut rapidement... et se retournant vers Dieusy :
— Cette petite parlait tout à l’heure de visites ; qui vous a remis cette lettre?
— Une jeune dame.
— Elle était seule?
— Non. Elle avait avec elle une vieille qui, entre nous, m’avait tout l’air d’une ci-devant.
— Sont-elles revenues?
— Deux fois.
— Que vous ont-elles demandé?
— C’est la jeune seulement qui nous a parlé. La première fois, il y a de cela cinq semaines, elle s’est présentée de la part du citoyen Saint-Renaud, un de vos aides de camp... Elle a laissé une lettre. Elle est revenue encore, il y a une quinzaine de jours ; mais je n’étais pas ici ; c’est Jeanne qui l’a reçue.
Robert interrogea la fillette ; elle répondit :
— Cette dame a demandé si nous avions de vos nouvelles ; je lui ai dit que non ; alors elle est partie en annonçant qu’elle reviendrait.
— C’est tout?
— Non pas précisément, monsieur le général, reprit la petite. Cette dame était si pâle et semblait si fatiguée que je l’ai priée de s’asseoir un instant... Alors elle m’a fait des questions sur nous, sur ce que nous faisions, comment nous vous connaissions... Je lui ai raconté des choses d’autrefois, du temps que vous étiez ici. Je croyais que cela l’intéressait, ajouta la fillette en rougissant.
— Que lui disais-tu? interrompit Robert avec une vivacité qu’il réprima aussitôt, en s’apercevant qu’il troublait la petite.
— Je ne sais pas, monsieur, reprit-elle. Je lui racontais que vous nous faisiez jouer, comme vous étiez malheureux et
UK général de la république
pauvre, comme vous travailliez... Elle m’a écoutée sans rien répondre. Alors la vieille, qui était sortie pour faire une commission, est revenue ; elle m’a fait taire avec un air dédaigneux, en disant à la jeune dame qu’il fallait partir. Cette dame m’a remerciée bien doucement et elle s’est en allée.
— Vous ne nous quitterez pas ainsi, dit le serrurier. Puisque vous n’avez pas de logis, il faut reprendre votre chambre. Ce ne sera pas brillant pour un général. Mais au moins vous serez en sécurité.
Ils se retirèrent pour vaquer à son installation. Robert se hâta de lire ses lettres. Il commença par celle de Charlotte. La première, du commencement de juin, était écrite â Avranches et ainsi conçue :
« J’ai appris votre arrestation par votre ami M. Saint- Renaud qui s’est mis avec obligeance à notre service. Il m’a procuré un passeport pour ma gouvernante, qui est venue me rejoindre. Il m’a recommandé de me défier de M..., je serai sur mes gardes. Du reste, cet homme est parti d’Avranches peu de temps après vous, et je n’ai aucune nouvelle de lui. Je prie Dieu qu’il écarte de vous le danger qui vous menace. Quoi qu’il puisse arriver, soyez assurée que je n’oublierai jamais mes devoirs envers vous.
« Charlotte. »
L’autre lettre était datée de Paris le 24 juin :
« Nous avons été forcées de quitter Avranches. On commençait à nous menacer et l’on inquiétait notre hôtesse. M. Saint- Renaud, que j’ai revu, m’a conseillé de partir. J’ai appris que vous aviez été épargné jusqu’ici, et j’en remercie Dieu. Je sais que vous ôtes innocent des choses qu’on vous reproche, et j’espère que justice vous sera rendue. Je me suis décidée à venir à Paris, puisque vous y êtes, et qu’aucun lieu du monde ne m’offre maintenant une sécurité plus grande. Grâce à votre ami, nous avons pu sans danger gagner Paris. Je suis ici avec ma gouvernante, Mlle Perraut, et j’ai pris le nom d’Elliot, qui était celui de ma mère. Nous demeurons sur le quai de la Liberté, au numéro 7, chez M. Lenoir, commis au ministère des Relations extérieures, ami dévoué de ma famille, sur lequel nous pouvons compter. J’attendrai, dans les sentiments que vous connaissez et dont je ne m’écarterai point, le sort que la Providence nous réservera.
• Charlotte. >
Les lettres de Saint-Renaud ne faisaient que confirmer les précédentes. Toutes courtes qu’elles fussent, l’inquiétude que lui donnait la situation de son ami, l’admiration et la sympathie que lui inspiraient Charlotte y paraissaient partout. 11 annonçait, dans la dernière, qu’il retournait à l'armée du Rhin et que Morand avait disparu. La nouvelle que Charlotte était si près de lui avait jeté Robert dans un trouble profond, et la cordiale réception de ses hôtes ne parvint point à l’en distraire. Il était épuisé, du reste, et ne pouvait songer pour ce jour-là à aucune démarche ; il se relira dams sa chambre.
— Connais-tu le quai de la Liberté? demanda-t-il au garçon qui l’avait accompagné.
Le garçon réfléchit un instant et répondit sans broncher s
— Le quai de la Liberté, ci-devant de Béthune, c’est dans l’ex-tle Saint-Louis.
Ce fut d’une main mal assurée que Robert frappa à la porte du citoyen Lenoir. Une servante âgée lui ouvrit : il demanda Mlle Eliiot et se nomma. Un instant après, il fut introduit dans un salon assez vaste et meublé très simplement. Charlotte était debout, la main appuyée sur une table ; près d-’elle se tenait une femme d’yne cinquantaine d’années, un peu grasse et mise avec une certaine recherche dans le goût du moment.
— Laisse-nous, ma bonne Perraut, dit Charlotte lorsque Robert entra. *
La gouvernante obéit à regret et sortit lentement en jetant au général un regard effaré.
Robert restait auprès de la porte et n’osait point s’approcher,
— Je suis heureuse de vous savoir délivré, dit Charlotte d’une voix lente, contrainte, et sans lever les yeux.
Depuis quand êtes-vous libre? ajouta-t-elle après unç ' pause d’un instant.
» — Depuis hier soir. J’ai trouvé vos lettres et je suis venu.
. — Je vous remercie d’avoir pensé à mpi.
Il y eut un nouveau silence.
— Et vous, reprit Robert, comment avez-vous pu échapper à tant de périls?
. Dieu m’a protégée.
— Venir seule à Paris, c’était braver la mort.
— Je vous savais captif, je ne pouvais faire que cela pour vous ; je l’ai fait.
— Quoi I s’écria-t-il, ce serait une telle pensée?...
— N’était-ce pas mon devoir? dit-elle en levant sur lui ses grands yeux fixes et sans éclat.
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Il s’était avancé de quelques pas vêts elle. Ce regard l'arrêta. Il reprit avec effort :
— Je ne puis en ce moment vous servir en aucune façon. Ma présence vous trouble et vous blesse, je le sais.
Pardonnez-moi, je ne vous importunerai pas longtemps.
Sur ces mots, il se retira. En proie aux réflexions les plus pénibles, il descendit les quais. La curiosité le conduisit au Palais-Royal. 11 n’avait pas fait un tour dans le jardin qu’il était reconnu et entouré. Il retrouvait là d’anciens détenus, élargis comme lui, qui l’eurent bientôt mis au courant de la situation politique. L’un d’eux lui dit même que le ministre de la Guerre le recherchait déjà et qu’il le recevrait immédiatement.
Le lendemain matin, Robert se rendit au ministère. L’accueil qu’on lui fit ne laissa pas de le surprendre. On le traita en homme de qui on a besoin et envers qui on a des torts à réparer. Il sortit avec un commandement dans l’armée des Alpes et l’ordre d’aller rejoindre son corps.
L’heure du sacrifice lui semblait venue; il était décidé à renoncer à Charlotte : tout rapprochement lui paraissait décidément impossible. La fortune même lui forçait la main. Il entrevit de grandes choses à accomplir; l’ancien enthousiasme n’était pas mort en lui ; la guerre pouvait seule étourdir ses regrets. Il ressentit une sorte de soulagement. Mais en présence de Charlotte, toutes ses résolutions chancelèrent. Il n’avait point encore éprouvé à ce point la force de son amoui pour elle.
— Je vous ai promis hier de ne point vous importuner longtemps, dit-il. Je partirai demain. Peut-être ne vous réverraije plus. J’ai beaucoup réfléchi, poursuivit-il après une pause d’un instant. Je ne vous connaissais pas, j’ignorais en vérité tout le mal que je vous ai fait. Je ne vous demande point de me pardonner; ce serait impossible. Laissez-moi donc courir les hasards de ma vie, et tâchez de m’oublier. Reprenez votre liberté, je vous en supplie. Vous n’êles pas coupable, pourquoi seriez-vous punie? J’étais fou quand j’ai pensé que je pourrais unir votre vie à la mienne. Vous êtes jeune, vous êtes belle, on vous aimera, vous pourrez être encore heureuse. Je suis seul à connaître ce qui s’est passé entre nous, et jamais, je vous le jure, ce secret ne sortira de mes lèvres.
— Si vous pouvez oublier, dit Charlotte, moi je n’oublierai pas. Je ne saurais me tromper moi-même. Nous sommes liés pour la vie. C’est moi qui l’ai voulu.
— Mais la douleur vous égarait ; j’ai abusé du trouble de
LA GEAXDE FALAISE
votre conscience. Je suis le seul coupable, vous dis-je. Et tenez, ajouta-t-il en la regardant en face, si je mourais là-bas, c’est possible, n’est-ce pas? si, malgré vous, ainsi vous redeveniez libre...
Il s’arrêta ; sa voix était haletante. Charlotte baissa les yeux et il s’aperçut qu’elle tremblait.
— Vous voyez bien, continua-t-il, que je lis au fond de votre âme. Vous vous immolez à un devoir que vous détestez. Je ne suis pas assez lâche pour permettre un pareil sacrifice, et s’il faut que je meure pour briser la chaîne qui vous lie à moi, je mourrai.
— Taisez- vous I s’écria-t-elle avec un accent d’angoisse qui fit frémir Robert. Ce que vous dites est horrible, je ne veux pas l’entendre.
— Si cela est vrai pourtant?
— Et qui vous dit que ce soit la vérité? Est-ce à vous que nos engagements pèsent? Mes sentiments, à moi, n’ont pas changé. Je ne vous fatiguerai pas de mes plaintes, et quant à souhaiter les choses (dont vous parlez, c’est une pensée qui n’est pas entrée, qui ne saurait entrer un instant dans mon esprit.
Il la regarda et vit qu’elle avait beaucoup pleuré. Elle était résignée, rien de plus. A force d’amour, peut-être obtiendrait-il sa pitié. Il n’en voulait à aucun prix. Il se leva, cherchant à surmonter l’agitation qui le gagnait. Les sentiments profonds donnent rarement de l’adresse.
— Si j’avais eu jadis le même rang qu’aujourd’hui, dit-il, une femme comme vous aurait-elle pu jamais aimer un homme tel que moi?
Un éclair de rougeur passa sur les joues pâles de Charlotte.
— Que me demandez-vous là? dit-elle. Je ne sais ; que vous importe?
Robert ne put contenir davantage le secret qui l’oppressait. Il avoua son amour et découvrit tout son repentir. Mais l’ardente conviction qui était dans son cœur ne passa point dans son langage. Sa gorge se serrait, chaque phrase lui coûtait un nouvel effort. Il parlait comme un coupable devant son juge, et il se sentait condamné. Lorsqu’il se tut, Charlotte lui dit simplement :
— Ne suis-je pas votre femme? Je prendrai votre nom le jour où vous le voudrez. Que désirez-vous de plus?
— Vous le demandez, et je viens de vous dire que je vous aime? C’est votre cœur, Charlotte...
— Mon cœur I dit-elle en se levant toute tremblante. Vous ne m’aviez laissé que cela. Je l’ai tué, reprit-elle avec une énergie étrange.
Elle se détourna brusquement, et Robert entendit un sanglot étouffé.
Il s’enfuit plein de désespoir. Le lendemain, Charlotte reçut la lettre suivante :
i Je n’ai pas voulu vous affliger une fois de plus. Je quitte Paris ce soir. Une dernière entrevue eût été pour moi l’occasion de regrets plus vifs, pour vous un nouveau sujet de fatigue.
* Aurais-je même gardé cette mesure où je voudrais me renfermer toujours à votre égard? Je n’en puis répondre. Auprès de vous, je ne me connais plus. Vous auriez tort d’ôtre irritée contre moi, je vous assure. Ma folie ne mérite pas même le dédain. Oubliez-la, tâchez de m’oublier moi-même. Cette expérience a dû vous instruire. Nos caractères ne se pénètrent pas. Si peu que je vaille, vous ne me connaissez point. Je vous admire et je vous vénère, pourtant toutes mes paroles vous blessent. Je sais quelle félicité ce serait que d’être aimé de vous, et je n’y puis aspirer sans folie. Ainsi, nous souffrons tous les deux, et aucun de nous ne saurait adoucir les peines de l’autre. C’est un état où nous ne saurions demeurer. Vous y réfléchirez. Vous connaissez mon dessein, vous savez que je suis résolu au dernier sacrifice. Attendons encore, le temps nous éclairera peut-être. Il y a quelque chose de plus fort que nous, la vie. Qui sait si la main fatale qui m’a poussé sur votre chemin ne saura pas m’en écarter?
« Robert. »
L’état d’esprit où se trouvait Charlotte ne saurait être aisément décrit. Elle obéissait, en agissant, à une sorte d’impulsion intérieure qu’elle ne cherchait pas à analyser. Elle avait trop de peine à subir la vie pour avoir du goût à y réfléchir. Sa fierté timide répugnait aux confidences. Sa gouvernante lui montrait un dévouement absolu ; mais cette excellente fille ne pouvait donner plus qu’elle ne possédait ; il y avait une partie retirée du cœur de Charlotte où ses regards furtifs et légers ne pénétrèrent jamais. Charlotte le savait, et elle so serait reproché d’attrister par des plaintes inutiles l’amie qni se consacrait à elle. Lorsque les inquiétudes la pressaient par trop ou qu'un accident nouveau survenait dans sa vie, elle avait. recours à son journal. Il n’avait rien de régulier. Char-