I.A GRANDE FALAISE
lolte ne cherchait point à y fixer son image pour s’admirer en détail ; elle ne voulait que se tenir en règle avec sa conscience.
Le jour du départ de Robert, elle écrivit :
« Il est reparti pour la guerre. Le reverrai-je? S’il mourait? Cette pensée me fait horreur. Quelle misérable créature je suis! Il y a du malheur partout autour de moi. Je ne puis rien espérer, rien désirer, rien faire. Attendre; quoi? Ah I comme mon esprit est troublé et comme mon cœur est lourd I La vie est une horrible chose ; je ne savais pas à quel prix je payais la liberté de mon père. Les livres ont raison : il faut se tuer à soi-même. Ceux qui écrivaient ces choses ont-ils vraiment souffert? Ont-ils désespéré jamais et vu se détacher autour d’eux tous les attraits de la vie? Dieu est bon ; je crois en lui ; mais la vie est longue ; pourquoi la mienne est-elle si rude? Je me révolte maintenant ; mais qui suis-je dans le monde pour que Dieu abaisse ses yeux sur moi? Combien de misères pires que la mienne 1 On me disait autrefois, à l’église, que nous étions nés pour souffrir. Ceux qui parlaient ainsi semblaient heureux, Je l'étais moi-même, j’écoutais sans comprendre et je m’endormais dans mon repos. Ce qu’ils disaient était donc vrai 1 *
Quelques jours après, revenant sur un sujet qui la préoc» cupait souvent;
« Où est mon père? Je n’ai de lui que des nouvelles indL rectes. Je sais qu’il est enf sûreté; c’est beaucoup; mais que pense-t-il de moi? M’a-t-il approuvée? Son orgueil peut-être s’est révolté! J’ignore jusqu’au lieu où il demeure maintenant. Morand n’a point reparu. La lettre de M. Quertier est-elle parvenue? Si mon père ne l’a pas reçue, il faudra donc renouveler cet effrayant aveu. Qu’aura-t-il alors jugé de ma conduite? S’il a reçu cette lettre, comment n’a-t-il point essayé d’y répondre? Pourquoi m’abandonner ainsi? Sans doute, il ne pouvait pas m’écrire ; mais les occasions deviennent chaque jour plus faciles et plus nombreuses, et plus j’y pense, plus mon inquiétude augmente. »
Quelquefois, à de rares intervalles, elle se livrait ua peu davantage et entr’ouvrait un instant son cœur.
c Quand je me suis réveillée ce matin, j’éprouvais un grand repos. Les oiseaux chantaient dans les arbres du quai et Je soleil entrait joyeusement dans l’alcôve. Je me suis crue à
Traynières... Tout à coup je me suis souvenue, et j’ai vu clair dans ma vie. J’ai voulu me lever, fuir; à quoi bon? Je suis restée, j’ai pleuré longtemps et je me suis mise à rêver. Les pensées qui me venaient me faisaient mal ; mais je ne pouvais les écarter. Je me rappelais ma jeunesse et mes projets lointains ; comme je me sentais troublée quand on me parlait de mariage ; de quelles vertus, de quel éclat Perraut entourait celui qui devait me donner son nom I Je l’écoutais en souriant, mon esprit s’en allait ailleurs, et je ne demandais point tant de choses. J’avais aussi mon image chérie que je contemplais en secret. Je ne voyais pas distinctement les traits, mais je «entais tout du fond de mon coeur une émotion ravissante, une sorte d’admiration avec une crainte si douce, une confiance si reposée ; puis il y avait des aventures, je courais des dangers et il me sauvait ; je pleurais, il essuyait mes larmes ; sa gloire devenait la mienne ; j’entrais dans sa vie, et parfois nous nous retirions à Maslaville, au milieu des grands bois, à l'entrée de , l’hiver; le vent sifflait dans les corridors, et tout à côté de nous, auprès du feu... Si j’ai des enfants un jour, quel nom porteront-ils? Je les aimerais, et pourtant je préfère restei seule... J’ai tout revu, la journée des falaises, ce garçon en haillons qui m’emportait. Voilà donc pour qui j’étais née 1 »
Charlotte avait loué un petit logement où elle habitait avec sa gouvernante. A tous les maux, Mlle Perraut n’avait jamais connu qu’un remède, la distraction : elle s’absorbait dans le détail de la vie et se faisait un bouquet de toutes les fleurettes du chemin. Elle retrouva quelques-unes des anciennes connaissances de la famille de Traynières, rentrées en France sous des noms supposés, et force fut bien à Charlotte de les fréquenter un peu. Elle se reprochait de se soustraire ainsi à sa douleur ; mais Mile Perraut la pressait, elle ne pouvait lui refuser la seule grâce qu’elle lui demandât, et elle se laissa conduire.
Elle se trouva introduite ainsi, au moins par la porte la plus discrète et par le coin le plus retiré, dans ce monde du Directoire qui étourdit de son ivresse frivole l’agonie du dixhuitième siècle. Obligée de dissimuler ses sentiments secrets, elle éprouva, sans bien s’en rendre compte, une sorte d’apaisement. Les influences de l’entourage commencèrent d’agir. Elle vit s’opérer entre les hommes du passé et la société nouvelle un rapprochement qui la surprit d’abord et la rassura dans la suite sur un des points qui l’agitaient le plus. Elle entendait souvent parler de Robert. Son nom était marqué
LA OKANDB FALAISB
pour ainsi dire à chacune des étapes de la merveilleuse campagne que Bonaparte poursuivait alors en Italie. Charlotte jugeait que si l’on découvrait un jour son mariage, la plupart de ses amis ne s’en étonneraient point. Le nom qu’elle porterait ne la ferait pas rougir. Sa vie était brisée sans doute, mais non point avilie : c’était beaucoup pour elle et la seule compensation qu’elle pût vraiment souhaiter.
Une rencontre inattendue qu’elle fit alors devait susciter en elle des idées assez différentes et la jeter dans de nouvelles inquiétudes. Ce fut un événement dans sa vie.
« Ce matin, quelqu’un m’a demandée. J’ai été bien surprise en reconnaissant mon cousin de Septmesnil. C’est un homme maintenant. Il arrivait de l’armée du roi ; il a fait toute la guerre avec nos amis et m’a donné enfin des nouvelles sûres de mon père ; il ne l’a pas vu depuis longtemps, mais il sait qu’il est en bonne santé. Il m’a raconté toutes leurs misères et toutes leurs, campagnes. Quel dévouement dans la noblesse I Armand rend justice aux hommes de l’autre parti ; il dit que beaucoup d’entre eux sont de vrais héros ; mais quelle différence de ton et de manières 1 C’est tout au monde, je ne l’avais jamais si bien senti qu’en ce moment-là. Il est venu à Paris uniquement pour respirer l’air de la France ; il repart dans trois jours ; et il expose sa vie pour cela. Voilà comme ils sont tous... il veut absolument me conduire ce soir au cercle de Mme Mortimer. Je lui ai répondu que je ne lui ferai guère honneur, car ma parure est bien modeste et je me trouve bien éclipsée dans cette société nouvelle. »
Le lendemain, elle ajoutait :
« Armand nous a ramenés hier soir. La nuit était belle et douce. Il m’a offert son bras. Perraut nous suivait en trottinant sur les pavés et caquetant à perdre haleine ; je ne l’avais pas vue aussi gaie depuis longtemps. Je n’ai pu dormir de toute la nuit ; j’étais triste, agitée ; c’est que j’avais tout oublié durant ce jour. Il y a des rapprochements bien pénibles. Sans doute ces vapeurs me troublaient encore ce matin; j’ai dû paraître maussade à Armand lorsqu’il est venu. Je l’ai trouvé lui-même un peu différent. Il prenait trop avec moi le ton des hommes du jour. Il m’a semblé aujourd’hui comme les autres ; il était moqueur, frivole, et je me sentais un peu gênée. »
Elle reprenait le jour suivant :
« Armand est venu me dire adieu, et il était tout ému en me quittant. Je sens moi-même une sorte de vide. C’est qu’il est le seul ami que j’aie rencontré depuis plusieurs années. Et cependant, même au dernier moment, j’ai trouvé en lui je ne sais quoi qui m’embarrassait ; il ne me disait point ce que j’aurais voulu entendre, surtout à propos de mon père. Enfin quelque chose de singulier dans son air et dans les sentiments qu’il me montrait m’a gâté sa présence... C’est moi qui suis subtile et soupçonneuse, c’est mon esprit chagrin qui a perdu l’habitude du repos. Armand emporte une lettre pour mon père. Je n’ai pas osé tout lui expliquer ; il y a trop de hasards et ce sont des secrets trop graves. J’espère toujours d’ailleurs qu’il a reçu la lettre de M. Quertier, et je me borne à le prier d’y répondre. Il faut absolument qu’il le fasse. Il ne peut refuser son consentement. S’il le refusait pourtant I... »
La réponse du comte arriva deux mois après. Elle était conçue en ces termes :
7 novembre 1797.
« J’ai reçu le billet que vous m’avez écrit d’Avranches, et celui que vous m’avez adressé de Paris au mois de septembre dernier. Je n’ai pas compris le premier. Il ne m’a pas été possible jusqu’ici de répondre au second. J’ai eu à différentes reprises, et par des amis sûrs, des nouvelles de vous, et puisque j’en trouve aujourd’hui le moyen, je dois vous faire connaître mon sentiment sur votre conduite. Autant que je puis entendre ce que vous me dites, on aurait demandé votre main en échange de ma liberté. Vous avez eu tort de me laisser ignorer cette condition. Je suis de ceux que l’on ne sauve point contre leur gré, et vous n’aviez le droit de disposer ni de ma vie ni de mon honneur. Quelles résolutions avez-vous prises depuis ce temps? Je l’ignore et le veux ignorer toujours. Ce qui est certain, c’est que vous vous êtes obstinément refusée à me venir rejoindre, que vous ne m’avez donné aucun avis de vos desseins ni demandé aucun conseil. Vous vous êtes laissé compromettre ouvertement par un homme de qui rien ne m’étonne avec le nom qu’il porte, et pour lequel vous ne devriez avoir que le mépris qu’il mérite. Je vous plains d’un tel abaissement. Votre existence dissipée, les liaisons que vous avez faites me montrent à quel point vous avez perdu tout sentiment des devoirs que vous imposait votre naissance. Au moins auriez-vous dû être arrêtée par la pensée de la douleur
que vous alliez me causer dans l’exil auquel me condamnent les gens dont vous avez fait vos amis. Tout ce que je puis pour vous désormais, c’est de vous oublier. Vous avez bien fait de quitter mon nom, il ne vous appartient plus. Vous comprendrez peut-être un jour l’étendue de vos fautes, et le ciel, je l’espère, vous touchera de repentir. Pour moi, je cesse de vous connaître et si vous gardez encore quelque respect pour ma personne, je ne vous en demande pas d’autre preuve que de ne plus jamais entendre parler de vous.
« Trayfièbbs. *
Le journal de Charlotte ne retraçait que très incomplètement les horribles perplexités où la jeta cette lettre.
« Nous l’avons lne et relue ; ni Perraut, ni moi, ne parvenons à en pénétrer le sens et à nous rendre compte de ce qui a pu conduire mon père à un tel degré d’irritation. 11 a toujours été sévère et jaloux de son autorité ; mais il était juste et il me montrait de la tendresse. L’exil même, en aigrissant son âme, n’a pu altérer à ce point ses sentiments. 11 n’a pas reçu la lettre de M. Quertier, cela est bien clair, et quelqu’un a étrangement dénaturé ma conduite. Je n’ai point d’ennemiB pourtant. Mon père me cache le lieu de sa retraite, je ne puis même pas me justifier... Je m'explique maintenant ce qui m'étonnait dans les manières de mon cousin. On m’a calomniée à ses yeux, de même qu’à ceux de mon père. Me voilà donc perdue et jetée décidément dans l’ablme 1 »
Robert était à l’armée d’Italie. Charlotte n’avait plus rien qui la retînt à Paris. Le séjour lui en devenait odieux, et, malgré les adjurations de Mlle Perraut, elle partit pour la Hague et se relira à Masla ville.
LZ VICOMTE DE SEPTMESNIt
Le château de Maslaville est construit sur le versant occidental de la Hague, en travers d’un vallon qui court du sud au nord. C’est un bâtiment du seizième siècle ; il n’a qu’un étage, avec un toit à pignons. Il est fait de granit, et la pureté des lignes est le seul mérite de l’architecture. La façade du midi donne sur un jardin à la française avec des terrasses, des balustrades de pierre, des escaliers tournants et des statuettes sous les charmilles. Du côté du nond, la muraille est presque nue. La porte principale, étroite et basse, est surmontée de l’écusson des Elliot. Il porte fretté d'azur et d’or avec un chef d’azur chargé d’étoiles d’argent. La devise n’a qu’un mot* Recte. Les hautes fenêtres à petits carreaux s’ouvrent sur des balcons en fer du temps de Louis XIII ; les girouettes sont de la môme époque. Les communs, bâtis perpendiculairement au château, s’y rattachent par une grosse tour gothique coiffée d’un toit en auvent ; c’est le seul débris de la demeure primitive des Elliot.
On arrive par une avenue de hêtres ; elle débouche sur une vaste pelouse qui s’étend devant- le château et s’abaisse en pente douce jusqu’auprès d’un étang bordé de roseaux et enfoui, pour ainsi dire, sous les ifs et les saules. Au delà, le vallon fait un coude et descend vers la mer. Les eaux de l’étang s’y déversent ; elles creusent leur chemin dans les terres molles et tourbeuses et coulent lentement sur un lit de feuilles mortes, parmi les ajoncs et les fougères. Des hêtres touffus se dressent sur les versants ; ils se serrent, leurs rameaux s’entrelacent et s’étouffent ; on n’y fait jamais de coupe 5 ceux qui tombent de vieillesse, que le vent abat ou que les éboulements entraînent, demeurent suspendus aux branches voisines ; le lierre les étreint tandis que sur le sol humide les broussailles foisonnent entre les tiges lisses et droites et les troncs déracinés. Le chemin serpente sous la
voûte obscure du bois ; à une demi-lieue du château, il fait un brusque détour ; un talus de pierre coupe la vallée ; la végétation cesse et l’on découvre la mer entre deux croupes rocheuses. \
Deux ans s’étaient écoulés depuis que Charlotte avait quitté Paris. On était au commencement du mois d’octobre 1799. La terre se détrempait, les herbes jaunissaient et le feuillage éclairci se décolorait en teintes roussâtres. De gros nuages aux flancs noirs et chargés de pluie traversaient le ciel terni. La dernière hirondelle avait effleuré en passant les eaux de la cascade ; on entendait l’océan mugir et les grands arbres craquer sous le vent qui dépouillait les branches. Les ouragans d’automne s’annonçaient. Dans le jardin, la mousse maculait les statues mutilées, les fleurs fanées jonchaient le sol, les plantes végétaient et mouraient au hasard, les ronces couraient dans les allées et grimpaient sur les balustrades. Les herbes envahissaient l’étang ; les poules d’eau et les oiseaux sauvages s’y ébattaient avec des cris plaintifs. Les communs étaient vides, le domaine inanimé, et de larges flaques d’eau coupaient la grande avenue. C’est que la terre rapportait peu et que Charlotte ne se souciait plus de vivre.
Rien n’avait troublé sa solitude. Aucune nouvelle du comte ; M. de Septmesnil ne donnait point signe de vie. Seules quelques lettres de Robert étaient venues de temps à autre, datées de l’Italie. La dernière, écrite à Cannes, annonçait l’expédition d’Égypte : Robert y suivait le général Bonaparte. Depuis lors, on n’avait plus rien reçu. Charlotte ignorait entièrement ce qui se passait en France ; les gazettes pénétraient à peine dans ce pays reculé, et elle ne les lisait point. Elle n’avait pas été inquiétée ; elle faisait du bien dans le pays, on l’aimait.
Avec les métayers qui habitaient les communs, Baptiste et sa femme composaient tout le domestique du château. Mlle Perraut était toujours là. Elle avait; traversé la Révolu tion presque sans l’apercevoir, et si elle était parvenue à supporter autant d’épreuves sans faiblir, cela tenait surtout à ce qu’elle n’approfondissait rien. Les tracas qu’elle se créait contribuaient à remplir sa vie et à lui faire oublier la fuite du temps. Elle dirigeait toute la maison, raffolait de brimborions, adorait les bêtes. Enfin elle avait les romans dont les ténébreuses intrigues plongeaient son âme douce jusqu’à l’excès dans une délicieuse horreur.
Elle n’avait pu se dissimuler cependant qu’elle vieillissait un peu. Elle redoutait l’humidité et ne supportait pas la
Diqitized
LE VICOMTE DE SEPTMES5IL
fatigue. Elle ne pouvait plus accompagner Charlotte dans ses promenades. Elle eut alors l’idée de faire venir à Maslaville la fille de son frère, ancien payeur de la marine, qui vivait péniblement à Cherbourg.
Elle se nommait Lucette ; gracieuse et douce, cette jeune fille, qui avait connu le chagrin, s’aperçut vite que Charlotte ne souffrait pas seulement de l’exil de son père et des malheurs de la Révolution. Les demi-confidences de Mlle Perraut achevèrent d’éveiller son instinct de femme, et l’intérêt qu’elle ressentait pour Charlotte s’accrut d’une sympathie profonde qu’elle lui marqua discrètement. Le soir, elles chantaient ensemble. La gaieté sereine de Lucette apportait un peu de vie au château. Quelquefois elle devenait rêveuse ; Charlotte s’en inquiétait.
— Tu es jolie à ravir, Lucette, et meilleure encore, lui disait-elle. Tu es faite pour qu’on t’aime. Cette maison est bien triste ; ta jeunesse ne doit point s’y flétrir, et il faut que tu te maries.
— Je suis pauvre, répondait Lucette. Je n’ai point envie de me marier, et je vous assure que je suis heureuse.
Charlotte insistait.
— Je devrais vous quitter, reprit la jeune fille. Qui vous resterait alors et partagerait votre vie? Ce n’est pas bien à vous, mademoiselle, de me demander cela.
Charlotte l’embrassa sur le front, puis elle ajouta :
— Je te remercie, Lucette ; mais je ne puis permettre que tu te sacrifies ainsi.
— Vous êtes jeune comme moi, dit la fillette avec un sourire charmant, plus belle mille fois, plus noble et plus aimable. Eh bienl ajouta-t-elle en reprenant son accent de gaieté franche et communicative, laissez-moi demeurer ici tant que vous n’aurez que moi pour vous aimer... Cela ne durera guère sans doute, et plus tard, je ferai comme vous.
A partir de ce jour-là, il ne fut plus question de mariage.
Au premier abord, Charlotte ne semblait point changée. La blancheur de son teint était toujours la même ; les lèvres pâles, les yeux creusés sous ses grands sourcils recourbés, elle avait encore ce visage amaigri auquel ses beaux cheveux, en flottant à l’entour, donnaient une expression de tristesse si touchante. Un long vêtement de couleur terne dessinait sa taille un peu haute et tombait sur ses hanches en plis long et chastes. Grande et un peu frêle, elle paraissait glisser plutôt qu’elle ne marchait. Ses regards se perdaient sous le voile de ses longs cils. Elle parlait peu, ne s’animait
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jamais, et ne semblait point vivre de l'existence commune.
En arrivant à Maslaville, elle n’avait qu’une pensée : oublier. Les infortunes étaient nombreuses autour d’elle ; le travail ne lui manqua point. Elle vécut comme les religieuses, pour les autres et pour Dieu, chassant au loin, lorsqu’il voulait revenir, le souci d’elle-même.
Il revint pourtant. La vie ne se laisse pas étouffer si aisément. Charlotte avait vingt-six ans; les épreuves l’avaient instruite ; elle lisait clairement dans son âme et jugeait sa destinée. Elle avait perdu jusqu'à l’illusion du sacrifice. Au lieu de luttes qui l’auraient épuisée peut-être, mais maintenue à coup sûr dans les hautes régions, elle apercevait maintenant une tâche lente, égale, dont le terme échappait, où rien ne soulevait l’âme. Une monotonie désolante se répandait sur son existence. II n’y a rien de pire, pour les cœurs vraiment fiers, que cette dissolution des choses que le temps peu à peu ébranle et diminue. C’était avec une indicible amertume qu'elle se voyait condamnée à s’en aller ainsi, s’étiolant lentement, s’engourdissant dans une résignation médiocre, sentant se flétrir en elle tout ce qui avait élevé son cœur, et mourant par degrés.
Mlle Perraut lui disait î
— Patiente*. Le roi viendra. Votre père reconnaîtra ses torts. Le général est prêt à renoncer à ses droits ; le mariage n’est pas valide et l’avenir est encore long pour vous.
Charlotte écoutait, souriait tristement et ne répondait pas. Mais les paroles portaient et touchaient la plaie cachée de son cœur. Elle s’en ouvrit au curé de Beaumont, qui n’avait point quitté le pays et venait chaque dimanche célébrer la messe au château.
— Ce n’est pas, lui dit-il, à un pauvre prêtre de campagne de trancher d’aussi graves questions. La cour de Rome a seule qualité pour cela. A mes yeux toutefois, il ne saurait y avoir de doutes. Votre volonté a été clairement exprimée, et venus aviez prévu l’unique cause de nullité que vous pussiez invoquer ; le défaut de consentement de votre père. Enfin, il y a un saint homme qui n’est plus, et vous ne pouvez oublier qu’il s’est engagé presque autant que vous.
Ce langage s’accordait avec les sourdes protestations de la conscience de Charlotte. Elle se reprochait ses perplexités. Mais ses sentiments pour Robert ne s’étaient pas modifiés; il était toujours l’homme qui avait brisé sa vie et perdu sa jeunesse. La chrétienne pardonnait. Elle évitait les falaises et se détournait en apercevant sur la lande les murs sinistres
LE VICOMTE DE SEPTMESNIL
de la Polleterie. Elle avait eu parfois comme un soupçon confus du passé de Robert ; elle avait entrevu des souffrances inconnues pour elle, des abimes qu’elle ne pouvait mesurer. Elle se défendait de ces pensées. Elle se faisait également scrupule d’avoir horreur, c’est qu’un jour peut-êlre elle se départirait à son égard de la soumission glaciale et de la résignation où elle se réfugiait. Robert lui semblait si loin d’elle qu'elle renonçait à le juger. Qu’importait d’ailleurs? Elle ne voulait que le devoir rigide et fuyait d’instinct tout ce qui l’en pouvait distraire.
Pourtant, si profond qu’il fût, ce sentiment du devoir ne suffisait pas toujours. Elle avait beau faire, je ne sais quoi protestait en elle et dominait sa raison. Elle avait des langueurs étranges et de longs accès de mélancolie, une ardeur tendre et triste que tout attirait, que rien ne pouvait satisfaire et qui ne s'épuisait que dans d'insaisissables rêveries. C’était une anxiété mystérieuse, l’attente d’émotions puissantes qui remplissent l’âme, l’exaltent et la reposent à la fois. Pourquoi les choses de la nature la troublaient-elles à ce point? Pourquoi dans les soirs d’hiver, l’isolement lui semblait-il plus cruel et les souvenirs de son enfance l’assiégeaienl-ils ainsi? Et lorqu’au début de l’été, la brise apportait sur la lande en fleur les tièdes émanations de la mer, pourquoi son cœur se gonflait-il et que cherchait-elle en vain qui lui manquait si fort? Qui l’appelait ainsi? et ce qu’elle entendait murmurer en elle, n’était-ce que le gémissement de la vie qu’on étouQe, la plainte secrète du cœur qui se soulève encore?
Souvent, comme une vision d’un autre monde, elle apercevait sa vie telle qu’elle l’avait rêvée. Un tel bonheur était-il de ce monde? Fallait-il le regretter? Elle songeait à son cousin, et l’homme qu’elle aurait aimé prenait quelque chose de ses traits. Il l'avait oubliée sans doute ; peut-être la croyait-il coupable. Mais à quoi bon se fatiguer de pareilles pensées? Elle appartenait à un autre, son devoir était tracé ; ces rêveries étaient vaines et ces préoccupations coupables.
La femme d’un pauvre marin accourut un jour tout éplorée au château. Elle demandait du secours pour ses enfants qui se mouraient. Le mal était la fièvre compliquée de la misère. Charlotte voulut les soigner elle-même, et pendant quatre jours elle ne quitta presque pas leur chevet. lia revinrent à la vie. Cette belle jeune femme qui veillait près d’eux leur faisait
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l’effet d’une créature du ciel. Lorsqu’ils se ranimèrent cependant et que le sourire reparut sur leurs visages étiolés, ce ne fut point la joie qui saisit Charlotte, mais une grande mélancolie. Elle tenait sur ses genoux le plus jeune des deux enfants ; l’être chétif et gracieux la regardait avec des yeux timides ; elle avait une de ses petites mains dans les siennes et le contemplait avec une expression si tendre, mais si triste, que le petit se mit à pleurer. La mère, toute confuse, le reprit aussitôt et le calma. Charlotte s’était levée.
— Il vous reconnaît, dit-elle, et sent que c’est vous qui
l’aimez le plus. Allez, vous êtes heureuse, et rien ne vaut mieux que cela. .
— C’est bien vrai, répondit la femme en embrassant l’enfant ; il y a de la peine, mais il y a plus de bonheur encore. Vous le saurez aussi, notre demoiselle, et mieux que nous autres, car ce sera tout contentement pour vous quand vous vous marierez.
Charlotte lui dit adieu et sortit précipitamment. La femme voulait la suivre ; le mari, demeuré près du lit de l’autre enfant, la retint.
— Tu lui as fait.de la peine, dit-il. Tu ne sais donc pas que son amant est à l’armée du roi?
Les jours diminuaient. Il faisait presque nuit quand Charlotte rentra. Mlle Perraut la réprimanda légèrement de s’être attardée.
— Vous devriez emmener avec vous le vieux Baptiste ou tout au moins Roland. Les chemins sont mauvais. La brume tombe. J’ai grondé Lucette de vous avoir laissée partir seule.
— La pauvre fillette n’en peut plus, répondit Charlotte ; c’est moi qui lui ai ordonné de rester.
— Elle est sur les dents, cela est certain, et pourtant elle est plus forte que vous. Vous voyez que tout cela n’a pas de raison.
— Calme-toi ; les enfants sont guéris, et je ne resterai plus si longtemps au village.
— Vous ferez bien, reprit la gouvernante ; le pays n’est pas sûr.
— Encore des histoires de brigands) Tu les rêves, ma bonne, et les prends dans tes livres.
—, Les livres ne rapporteront jamais toutes les méchancetés dont les hommes sont capables. Je sais ce que je dis. On a dévalisé le courrier la semaine passée, et tout auprès d’ici, on a pillé la maison de M. Levallois, l’ancien procureur au
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bailliage des Pieux. Il a été trouvé garrotté au pied de son lit et à demi mort. On ne respecte plus rien. Leur gouvernement est de compte à demi avec les brigands. Vous verrez qu’il nous arrivera malheur. On prétend dans le peuple qu’il y a des trésors cachés au château.
— S’il y avait des trésors, dit Charlotte, on aurait eu beau jeu de s’en assurer en notre absence. Les portes sont bonnes, d’ailleurs, et nous avons de quoi nous défendre.
— Baptiste, n’ost-co pas? Voilà une belle protection. Un
vieillard qui ne veut croire à rien. ..
— Tu oublies les métayers.
— Vous ne les connaissez pas, Charlotte ; ces gens-là ont le sommeil dur, on aurait le temps de nous égorger vingt fois avant qu’ils fussent debout.
Lucette entra, suivie de Baptiste qui servit le souper. Le repas dura peu de temps. Charlotte n’avait point d’appétit et n’était pas en humeur de causer. On passait la veillée dans cette salle, plus petite et moins triste que le salon d’honneur. Tandis que Baptiste desservait la table, Mlle Perraut s’en alla faire sa ronde habituelle et s’assurer que les portes étaient bien fermées.
La pluie avait menacé tout le jour. Elle tombait maintenant à flots ; on l’entendait chasser sur les volets, et un vent froid qui mugissait dans les longs corridors pénétrait en sifflant sous les portes. Le bois flambait dans le foyer. Le coudo appuyé sur le bras d’un grand fauteuil en tapisserie du temps de Henri IV, la tête reposant sur sa main, les yeux à demi fermés, Charlotte se tenait au coin du feu, absorbée et silen cieuse. En face d’elle, Lucette, assise sur un tabouret, cousait près d’une table ronde éclairée par un candélabre couvert d’un large abat-jour vert. De temps à autre, elle levait sur Charlotte ses regards où se peignait une compassion timide.
— Quelle nuit, chères enfants 1 dit en entrant Mlle Perraut, qui se rapprocha toute frissonnante de la cheminée.
— Cela doit vous tranquilliser, ma tante, dit Lucette. Par un temps pareil, les brigands resteront chez eux.
— C’est au contraire, ma bonne petite, ces moments-là qu’ils choisissent d’habitude pour exécuter leurs horribles desseins... Enfin tout est en ordre. Vous ne travaillez point, Charlotte, ajouta-t-elle, qu’avez-vous donc ce soir? Depuis que vous êtes rentrée vous ne nous parlez pas.
— Un peu de fatigue et de froid, répondit Charlotte; ce c’est rien.
LA GRANDS PAtAISB
— Voilà le fruit de cette méchante course à travers le bois... Voulez-vous que nous approchioas la table?
— C’est inutile ; je ne me sens pas de force de tenir mon aiguille.
— Vous ne ferez donc rien ce soir encore? L’aube que vous brodez pour notre bon curé n’avance guère depuis quinze jours. Je n’aime pas à vous voir les mains oisives. Vous pensez alors à des choses tristes et vous retombez dans votre mélancolie. Cela ne vaut rien, ma chère enfant. L’esprit doit toujours se distraire 11 fut un temps où j’étais comme vous. Votre grand'mère, qui avait beaucoup de sens, me disait : « Vous avez des vapeurs, Marianne, eh bienl ma fille, il faut souiller dessus. Parfllez, parfilez ! » C’était en 12 ; on parfilait alors. On en fit même une chanson.
Vive 1 p parfibge.
Plus de plaisir sans lui !
Le parfllage a passé. Qu’est-ce que l’on fait maintenant, s’il existe encore un monde? Charlotte, je vous l’assure, travaillez, ma chérie ; autrement, vous aurez de la peine et m’en donnerez aussi.
— Non, dit Charlotte, je ne serai point triste, je te le promets. Mais je suis trop lasse, en vérité, et je n’ai pas le courage de remuer mes doigts. Lis, ma bonne Marianne, je t’écouterai, et tu verras que je m’en trouverai bien.
C’était saisir Mlle Perraut par son faible. Lire à haute voix était sa distraction favorite.
— Quel livre voulez-vous que je prenne? dit-elle.
— Si cela n’ennuie point Lucette, j’écouterais volontiers la suite de ce roman anglais que nous avons commencé le mois dernier. Il me touche infiniment.
— Clarisse Harlowe, répondit la jeune fille ; ah I mademoiselle, je m’y intéresse autant que vous, et ma tante serait bien aimable...
— Eh bien I non, reprit Mlle Perraut après un instant d’hésitation ; cette histoire-lè est trop lamentable, et vous n’êtes pas ce soir en état de la prendre comme il faut. Je préfère un auteur qui nous présente des tableaux moins pénibles.
— Peut-être as-tu raison, dit Charlotte avec indifférence.
— Lucette, poursuivit la gouvernante, va me chercher Gonzalve de M. de Florian. Il y a là de belles aventures et des caractères chevaleresques. Ces récits nous reporteront vers des temps meilleurs.
Je pensais bien à vous lire quelques chapitres du Doyen de
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Rillerihe, c’est un livre admirable ; mais il y a des passages qu’il aurait fallu adoucir... Décidément, j’aime mieux M. de Florian. Ah I si vous l’aviez connu, Charlotte I Je l’aperçus une fois ; quel homme charmant cela faisait, et quel dommage qu’il ait péri si jeune... Au reste, qui sait comment il aurait tourné dans leur Révolution? Tenez, je rencontrais justement au même lieu M. de Fabre d’Églanline, celui qui composa cette jolie romance :
Il pleut, il pleut, bergère.
Presse tes blaucs limitons...
Deleyre venait là aussi ; le doux Deleyre, comme on l’ap* pelait. Qui nous aurait dit qu’un jour il deviendrait jacobin et buveur de sang? Lucette apporta le volume, Mlle Perraut mit Ses lunettes, plaça sur ses genoux Moussette, petite doguine grognonne dont elle faisait ses délices et commença sa lecture.
Elle continua plus d’une heure sans être interrompue. L’intérêt montait à son comble. On arrivait à l’endroit où Aben-Hamet apprend de Zobéide qu’elle n’a pu lui 9auver la • vie qu’en accordant sa main à Boabdil son rival. Le cavalier maure, désolé, veut mettre fin à ses jours. Son amante le détourne de ce dessein funeste.
« Ange du ciel, s’écrie Aben-Hamet, quelle est donc ta puissance? Je vivrai, puisque tu le veux. Je traînerai mon infortune. Daigne me dire seulement qu’Aben-Hamet t’est toujours cher. »
Mlle Perraut s’apercevait que depuis quelque temps Moussette s’agitait énormément.
— Paix, dit-elle, avec un peu d’impatience ; dormez, ma mignonne, qu’avez-vous ce soir?
Moussette ne se calmait point. La vieille dame suspendit de nouveau sa lecture.
— Qu’est-ce que cela signifie? reprit-elle en se tournant vers sa nièce.
La pluie tombait toujours ; à côté, dans le vestibule, Roland grondait sourdement.
— * C’est lui qui a réveillé Moussette. Allez ma tante, dit Lucêtte, ce n’est rien. Continuons.
— * ■ Si Roland gronde, il y a quelque chose. Ah I quel pays 1 je n’ai jamais pu m’y faire. On y tremble toujours. Faudrat-il, Charlotte, que nous y passions encore l’hiver?
Lucette s’était approchée dé la fenêtre.
•— Écoutez 1 écoutez! dit-elle, assez émue k son tour. Il me semble que j’entends marcher.
LA ÛBANDK FAT.AISB
Un coup violent frappé à la porte confirma ses paroles et arracha un cri de terreur à Mlle Perraut.
— Les voilà 1 j’en étais sûre. On nous attaque. Et Baptiste qui nous livre, ajouta-t-elle en entendant grincer les verrous... N’ouvrez que le guichet, au moins, parlementez, poursuivit-elle comme si le vieux domestique avait pu l’entendre.
Charlotte s’était levée et elle s’avançait vers le vestibule. Elle rencontra Baptiste ; il tenait une lettre à la main.
— C’est un homme, dit-il, qui apporte ceci pour mademoiselle.
— Vous ne l’avez point fait entrer, au moins? dit la gouvernante.
— Je m’en suis bien gardé ; il est là sous la pluie ; mais il prie qu’on se hâte, car il attend la réponse.
Charlotte ouvrit la lettre et la lut; puis s’adressant à Baptiste d’une voix qu’elle s’efforça de rendre calme :
— Dites à cet homme que je consens à ce qu’on me demande. Offrez-lui de se réchauffer un instant, et revenez me parler ensuite.
Le domestique sortit, Charlotte continua.
— Sois rassurée, ma bonne. C’est mon cousin de Septmesnil qui me demande l’hospitalité pour lui et pour une personne qui l’accompagne. Il s’agit, paraît-il, d’intérêts graves où mon père est mêlé, et tout cela exige un grand secret. Armand sera ici dans deux ou trois heures.
— Dieu soit loué 1 s’écria Mlle Perraut, nous voilà sauvées ! C’est le roi qui va revenir, n’en doutez pas. Silence I Je ne dirai rien, je ne verrai rien. Ah I chère enfant, voilà enfin une bonne nouvelle.
— Qui sait? murmura Charlotte. Il faut tout préparer, ajouta-t-elle aussitôt. Nos voyageurs auront froid et faim, et, si j’ai bien compris, nous devons les cacher.
Baptiste avait expédié le courrier. Charlotte lui expliqua ce dont il s’agissait. Le vieux domestique ne marqua aucune surprise.
— Depuis le départ de M. le vicomte, dit-il, son appartement est demeuré en état. Il n’est que de mettre des draps au lit.
— Mais il y a dix ans pour le moins, mon pauvre Baptiste, que mon cousin n’est venu à Maslaville...
— Dix ans, cela est bien possible, douze ans, même, peutêtre, dit le bonhomme qui tenait le temps en grand dédain ; dans tous les cas, mademoiselle peut s’en reposer sur moi, tout sera prêt.
LE VICOMTE DE SEPTMESNIL
Cependant, Mlle Perraut s’agitait beaucoup. Elle cherchait ses clefs et donnait ordres sur contre-ordres à sa nièce que l’arrivée du vicomte ne laissait pas d’intriguer. M. de Septmesnil était au château un vrai personnage de roman; Mlle Perraut ne parlait de lui qu’aveci enthousiasme, Baptiste ne tarissait point sur son compte, et Charlotte ne pouvait sans être émue entendre prononcer son nom.
— Il faudrait envoyer au village, disait le majordome. Mademoiselle voudra sans doute, pour fêter le retour de M. le vicomte, recevoir à dîner les gentilshommes des environs. Ah ! les équipages de chasse sont un peu négligés, les écuries sont bien vides et le chenil assez désert... Le domestique du château ne suffira pas. M. le vicomte amènera sûrement son valet de chambre.
Charlotte ne put s’empêcher de sourire.
— Tu es incorrigible, Baptiste ; tu ne comprendras donc jamais que tout est danger autour de nous?
— Je ne vois rien de changé, répondit le vieux domestique, qui depuis plus de vingt ans n’était pas sorti de la Hague. Un peu de gêne seulement à cause de la guerre...
— Des secrets d’Êtat, j’entends, mademoiselle. Il y a plus d’une cachette à Maslaville, et au besoin on pourrait se défendre par la force. Mais la diplomatie est préférable. Ne craignez rien ; je défie tous les argousins du monde.
Quoi qu’en eût dit Baptiste, il y avait fort à faire à l’appartement du vicomte. Il était en outre nécessaire de disposer, à tout hasard, une pièce dissimulée entre deux refends de mur, et où les voyageurs pourraient se réfugier en cas fT alarme. Vers minuit tout était achevé. Mlle Perraut, joyeuse et animée, rentra dans la salle. Charlotte était seule à sa place habituelle, La gouvernante l’interpella ; elle ne parut point l’entendre.
— Eh quoi 1 reprit Mlle Perraut, est-ce ainsi que vous vous préparez à recevoir votre cousin, et peut-on se présenter à lui avec cet air de l’autre monde? Allons, chère enfant, c’est la fortune qui nous revient. Quelque chose me dit que le vicomte nous amène la fin de nos ennuis.
— Que veux-tu que j’attende? dit Charlotte.
— Mais tout, mon Dieu! N’avez-vous pas assez souffert, assez pleuré, et ne faut-il pas que cette vie d’épreuves ait son terme? Pour moi, je n’ai jamais perdu confiance. Vous verrez, je connais mieux que vous ces choses, et une autre voix que la mienne saura vous convaincre. Je lis les gazettes. Leur Directoire va de mal en pis, et ces abominables aventures