‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 15 sur 33 · LA CBANDX VALA1SB · texte numérisé non relu

LA CBANDX VALA1SB

touchent à leur dénouement. Ne voua abandonne* pas ainsi. Tous les obstacles tomberont le Jour où vous le voudrez.

— Le jour où je voudrai 1... Et puis-je savoir ce que je veux, ma pauvre amie? Hélas ! le mal n’est pas au dehors. Il est ici, dans ce cœur plein de trouble et qui ne sait plus vivre.

Puis, se contenant aussitôt, car ces aveux lui échappaient malgré elle :

-r- Tu as raison, je manque de courage et dois faire meilleure figure à mon cousin.

Elle s’approcha d’un miroir de Venise placé près de la cheminée, et rajusta ses cheveux qui tombaient un peu négligemment. Mlle Perraut la suivait des yeux avec toute sorte d’exclamations admiratives, Charlotte regarda un instant son image ; un sourire triste passa sur ses lèvres :

— Je suis pourtant jeune encore, murmura-t-elle. A quoi bon?

Elle regagna son fauteuil. Mlle Perraut ne lui permit pas de retomber dans ses méditations. L’occasion était trop bonne de reprendre ses discours favoris.

— Enfin, dit-elle après avoir pour la centième fois démontré à Charlotte qu’elle pouvait rompre son mariage, si le vicomte vous aimait, s’il demandait votre main?...

— Ne parle pas de ces choses, s’écria Charlotte avec une vivacité qu’elle n’avait point encore montrée. Je n’en veux rien savoir. Mon sort ne m’appartient pas ; j’attendrai... La nuit s’avance, ajouta-t-elle; Armand ne peut guère tarder. A-t-on ouvert la barrière de l’avenue?

— Vous savez bien qu’elle ne ferme qu’au loquet, dit Mlle Perraut un peu décontenancée parTaccent impérieux de Charlotte.

Elle serait pourtant revenue à la charge, si l’arrivée de Lucette ne l’avait obligée à changer de propos. L’oreille attentive à tous les bruits du dehors, les trois femmes se serraient autour de la cheminée. La gouvernante soutenait seule la conversation, et sous prétexte d’instruire sa nièce de3 devoirs qu’elle aurait à remplir, elle recommençait une fois de plus l’histoire du vicomte, modèle achevé, disait-elle, du parfait cavalier et du vrai gentilhomme. Et comme personne ne l’interrompait, elle en vint bientôt, suivant sa fantaisie romanesque, à comparer Maslaville au donjon où quelque tyran féodal détenait d’infortunées princesses qu’un paladin illustre allait délivrer.

L’horloge de Boule venait de sonner une heure quand Roland recommença d’aboyer avec force. Le8 trois femmes se levèrent

LS VICOMTE DE SEPTMKSNIL

instinctivement. On entendit le bruit des gonds qui grinçaient, des pas et des voix dans le vestibule, puis la porte de la salle s’ouvrit, et Baptiste, en grande livrée, un flambeau à la main, annonça avec tout l’éclat que comportait sa voix chevrotante : — M. le vicomte de Septmesnil.

Le vicomte avait un peu vieilli, mais ses traits n’avaient rien perdu de leur grâce pour avoir pris plus d’énergie et une teinte de sérieux qui leur manquait auparavant. Il courut à sa cousine qui venait à sa rencontre et s’était arrêtée au milieu de la salle, indécise et toute tremblante. 11 lui prit les deux mains, l’attira vers lui et l’embrassa.

Charlotte, pour cacher la rougeur qui lui montait aux joues, demeura un instant la tête appuyée sur l’épaule d’Armand. Lorsqu’elle se redressa, elle était redevenue pâle comme d’habitude ; mais sa voix mal assurée, trahissait encore son émotion.

— Soyez le bienvenu, mon cousin, dit-elle ; je vous remercie d’avoir compté sur moi.

— C’est moi qui dois vous remercier, ma belle cousine. Le service que vous me rendez ce soir est plus grand que vous ne pensez. Mais ce n’est point l’affaire en ce moment. Parlons de vous que je retrouve après une si longue absence et que, je vous le jure, je craignais de ne plus jamais revoir.

Allons, ajouta-t-il gaiement en jetant un regard autour de lui, rien n’a changé ici, à ce qu’il paraît. Voici Baptiste qui me donne du vicomte comme si la République une et indivisible n’avait point rasé ma pauvre vicomté... Voici Mlle Perraut, toujours jeune et le sourire aux lèvres. Embrassons-nous, parbleu, ne sommes-nous pas de vieux amis? Quelle est cette belle enfant que j’aperçois et qui se dissimule là-bas dans l’ombre.

— C’est ma nièce,, dit la gouvernante avec quelque fierté.

— Maslaville est donc toujours le château des contes de fées? L’enchantement est complet... Mais, j’y pense ; nous sommes en sûreté chez vous, ma cousine? Car il faut vous l’avouer, nos têtes sont mises à prix et nous avons de grosses affaires sur les bras.

— Vous n’avez rien à craindre, répondit Charlotte. Le pays est tranquille. Je n’y ai jamais été inquiétée, et nous vivons ici dans une complète solitude.

— Je ne vous embarrasserai pas longtemps. Vous voyez

eu moi le citoyen Michelant, maquignon, venu en Hague pour y acheter des chevaux. Michelant, n’oubliez pas. Ehl parbleu, reprit-il, j’oubliais mon compagnon, qui ne dit mot là-bas. C’est l’ancien secrétaire de mon oncle de Traynières, et je ne crois pas qu’il soit besoin de vous le présenter.

Dans le premier mouvement de la reconnaissance, personne n’avait pris garde à cet homme, et il 'était demeuré discrètement à l’écart. Il s’avança sur un geste du vicomte.

— Approchez, Morand, dit Charlotte. Je vois que vous êtes resté fidèle à vos amis. Vous trouverez toujours une place au château. M’apportez-vous des nouvelles de mon père?

— Je n’en ai point de directe, répondit Morand de ce ton à la fois humble et assuré qui donnait je ne sais quoi d’équivoque à son langage. Je sais que le comte est en bonne santé, qu’il ne se trouve pas loin de vous, et que bientôt, peut-être...

— Que voulez- vous dire? s’écria Charlotte toute saisie.

— Que le comte est à Aurigny, dit M. de Septmesnil à voix basse, et que nous devons l’y retrouver sous peu. Je vous expliquerai tout cela quand nous serons seuls.

Et reprenant son allure dégagée, il ajouta tout haut :

— La nuit est froide, ma belle cousine, et les courses sont rudes dans ces déserts. Cette table sans doute n’a point été disposée ici pour le décor, et, si vous le permettez, avant de nous retirer, nous nous y assiérons un moment.

Morand prit place en face du vicomte. Charlotte tint à servir elle-même son cousin ; Lucette l’aidait, ouvrant ses doux yeux étonnés que le regard de Morand la forçait parfois à baisser. Mlle Perraut jacassait et tracassait alentour, se mêlant de tout, ne faisant rien et souriant d’aise.

— Quel bonheur, disait le vicomte, de se sentir à l’abri de ces vieux murs et de n’avoir point à redouter que chaque mot soit entendu ! Ici, du moins, on sait que l’on existe. Mais à Paris... Ah I ma cousine, il y a là-bas un terrible homme, le citoyen Fouché, une connaissance de Morand, et Morand, qui sait le métier, prétend qu’il ira loin.

— Qu’êtes-vous devenu pendant ces deux années? demanda Charlotte. Vous m’aviez promis de m’écrire. Je croyais que vous m’aviez oubliée.

— Oubliée, ma cousine] Est-ce un compliment que vous désirez? Je vous le tournerai sur l’heure, en style de Directoire même, si bon vous semble. Ce que je suis devenu? Je serais, ma foi, bien empêché de vous le dire. J’ai couru en Allemagne, en Angleterre, en Italie ; j’étais à Quiberon, je viens de Vérone en passant par Coblentz... Vous écrire! Où? Comment?

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LE VICOMTE DH SKPTMBSNIL

Ne suis-je pas proscrit? Voilà seulement huit jours que mon plus intime ami, un autre moi-même, le sieur Michelant, a pu rentrer dans Paris... J’ai été tout surpris de ne vous y plus voir. Quelle idée de vous cloîtrer dans cette solitude I Tout le monde vous regrette et vous réclame. Il n’y a pas trois jours que chez Mme Bonaparte on parlait encore de la disparition mystérieuse de la belle Mlle Elliot, comme on vous appelait.

On s’amuse donc toujours à Paris? demanda Mlle Per-

raut.

— Si l’on s’amuse I s’écria le vicomte en se rapprochant du feu, car le souper était fini ; c’est une frénésie. Et il le faut bien, les affaires vont si mal.

— Il y a des nouvelles? reprit lq gouvernante, dites-nous les bien vite. Ici nous ne savons rien. C’est à peine si par mois nous lisons trois gazettes.

— Ce qui se passe, mademoiselle Perraut, c’est bien simple,

allez. Le gouvernement se pourrit, l’anarchie est partout, les caisses sont à sec. On est las de tout le monde, on se plaint de toutes choses, on s’agite partout. Le Directoire est tombé dans le ridicule, et la Terreur est un Croquemitaine auquel on ne croit plus. Au dehors, c’est plus clair encore, s’il est possible. L’Italie est perdue, Naples a capitulé, on est chassé de l’Allemagne et battu en Irlande ; la Vendée se soulève, on a 360 000 hommes sur les bras et 150 000 tout au plus à leur opposer ; et quelle armée I Sans argent, sans armes, sans chefs, sans croyance, disséminée par toute l’Europe. Cela ne durera pas trois semaines. • ,

— . On parlait de succès en Suisse, fit observer Morand avec discrétion.

— Un bruit répandu par Barras pour faire monter les fonds publics, reprit le vicomte. Joubert est tué, Moreau tergiverse, et ce ne sont pas Masséna et Lecourbe, avec leurs bandes déguenillées, qui arrêteront Souwarow. Les Russes, à l’heure qu’il est, entrent peut-être en France.

— Ah ! les braves gens 1 s’écria Mlle Perraut. La Révolution va finir.

— Et le général Bonaparte? demanda Charlotte en s’efforçant de donner un ton d’indifférence à cette question qui la pressait depuis un moment. Il était en Égypte, n’est-ce pas?

— Il y est encore, et pour longtemps. Sa folle entreprise a eu le sort qu’elle méritait. Le Directoire s’est montré plus fin que lui ; mais en le perdant il s’est perdu lui-même. Voilà dix ans qu’ils se dévorent ainsi les uns les autres... Vous parlez

de Bonaparte : il a été battu à Saint-Jean d’Acre ; les Anglais ont brûlé sa flotte à Aboukir, et les Turcs l’enveloppent. Il périra, si ce n’est déjà fait. C’est un aventurier, il devait finir ainsi. On aurait pu en faire quelque chose en le dirigeant ; sa femme le comprenait bien et ne demandait pas mieux que de s’y prêter. Mais, que voulez-vous, leur ambition les aveugle tous.

L’horloge sonna.

— Trois heures du matin 1 s’écria le vicomte. Malpeste 1 ma cousine, voilà une veillée qui comptera dans les chroniques de Maslaville. Morand s’endort sur la chaise, et, Dieu me pardonne, je vois papilloter les yeux de Mlle Perraut. Moi-même je commence à sentir un je ne sais quoi qui me pousse à vous souhaiter le bonsoir, et si vous me le permettez, Baptiste nous mènera chez nous.

Retirée dans son appartement, Charlotte n’y put trouver ni le calme ni le sommeil. Elle était sous le coup de cet accablement mêlé d’inquiétude qui annonce les orages, et ce fut presque en tremblant que le lendemain matin elle aborda M. de Septmesnil.

Il avait demandé à l’entretenir en particulier, et, d’un ton grave qu’il savait prendre au besoin :

— Ma cousine, dit-il, l’hospitalité que je vous ai demandée n'est point sans péril, et je me reprocherais d’abuser de votre bonne foi. J’attends ici de3 ordres qui peuvent tarder à venir, et je dois m’environner du plus grand mystère. Les plus ardents soutiens de notre cause, le plus auguste de tous, se trouvent en ce moment à Aurigny. Il ne faut qu’un signal pour qa’ils débarquent au pied de ces falaises. Après dix ans d’efforts nous touchons enfin le but, et si nous réussissons, d’ici à quelques semaines, la face de l’Europe peut être changée et le trône rétabli. Je sais qu’il y a du danger à donner asile à des conspirateurs — c’est ainsi que l’on nous appelle — je n’ignore point la loi des otages, et je connais tous les instruments de tyrannie dont dispose la République ; aussi croyez-le bien, je n’entends compromettre ni votre repos ni votre liberté ; permettez-moi seulement de rester encore jusqu’à ce que j’aie trouvé dans les environs un lieu sûr où me cacher.

— Demeurez sans scrupule, dit Charlotte. Vous êtes menacé, je ne veux savoir rien de plus. Ce château vous appartient. Commandez, je m’en remets à vous.

Le vicomte la remercia chaleureusement ; puis il ajouta :

— C’est Morand qui se charge de tout régler. Je l’avoue humblement, il est la tête, je ne suis que le bras.

LE VICOMTE DE SEPTMESNIL

Charlotte ne cacha point sa surprise.

— Il ne faut pas le juger sur ses dehors, repartit le vicomte. Je conviens qu’il sent toujours un peu son cuistre. Mais sous ces apparences pesantes et ce langage emphatique, il cache un véritable génie. Cet homme a rendu à notre cause les services les plus signalés ; il possède toute la confiance des princes.

Charlotte n’en demanda point davantage ; Morand d’ailleurs ne tarda pas à quitter le château, et il n’y séjourna jamais qu’en passant. Ses occupations l’obligeaient à de continuelles allées et venues dans le pays. M. de Septmesnil resta donc en réalité seul à Maslaville. Il n’avait point le goût de l'étude et il ne se retirait dans sa chambre que s’il ne pouvait faire autrement. Il semblait du reste qu’un changement notable s’accomplissait en lui. L’entrain un peu artificiel qui, le soir de son arrivée, avait péniblement affecté Charlotte, faisait place à un tour d’humeur plus sérieux et par moments même presque triste. Le vicomte montrait dans ses rapports avec sa cousine une réserve et une délicatesse dont elle lui savait plus de gré qu’il ne pouvait le croire. Elle était sensible à mainte attention qui marquait un désir de lui plaire ; elle admirait la bonne grâce avec laquelle Armand se prêtait aux interminables bavardages de Mlle Perraut et flattait, en les plaisantant gentiment, les travers de la vieille fille.

Les sentiments qui agitaient M. de Septmesnil étaient assez complexes. Il n’était guère au fond qu’un homme de plaisir ; mais les événements avaient développé en lui certaines dispositions qui, dans d’autres circonstances, auraient toujours sommeillé. Si léger qu’on soit, les épreuves font réfléchir, et le vicomte en avait rencontré de trop rudes pour n’en être point ébranlé. Ajoutez une pointe d’enthousiasme, une certaine sensibilité nerveuse, un tour d’imagination romanesque qui était alors dans l’air et auxquelles les plus frivoles avaient peine à échapper. L’habitude des sensations vives, un goût d’aventures qu’une existence agitée pourtant n’avait pu satisfaire entièrement, une lassitude bien naturelle après tant de plaisirs effleurés et tant d’espérances déçues, le vide enfin qui se fait dans l’àme avec le progrès de la vie, tout cela se réunissait pour exciter dans le cœur d’Armand le désir d’émotions nouvelles et de passions plus profondes.

Trè6 rigide sur ses devoirs envers son roi, très délicat en fait d’honneur, fort peu scrupuleux sur les autres articles, et parfaitement sceptique en matière de morale ; aimant les hasards, n’hésitant jamais à s’y jeter, s’en remettant pour en sortir à sa bonne étoile et à sa présence d’esprit, il

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était en pleine sincérité l’homme de l’heure présente, et il se livrait tout entier à ses impressions qu’il ne dirigeait point.

Il avait, à Paris, rencontré sa cousine dans un monde assez mélangé ; il avait recueilli sur son compte des propos équivoques, il savait que son père affectait de ne plus parler d’elle, qu’elle avait refusé de le rejoindre, et finalement, après beau» coup de circonlocutions, Morand lui avait confié dans le plus grand secret le mariage de Charlotte. Le vicomte avait l’esprit trop subtil et trop de frottement du monde pour croire aux choses simples. Il pensa que Charlotte, après s’être sacrifiée, avait, comme tant d’autres, succombé à la peine. Lassitude, ennui, contagion de l’exemple, elle s’était, laissé entraîner peu à peu. A coup sûr elle n’avait point d’attachement pour son mari, puisqu’ils vivaient séparés et cachaient l’un et l’autre si complètement leur union. La blâmer, Armand n’y songeait guère, et du moment que les dehors étaient gardés, son monde, sur ce chapitre, ne se piquait point de rigueur. Mais peutêtre fallait-il la plaindre. Il y songeait souvent. Il gardait de Charlotte une impression étrange et charmante, et lorsqu'il la revit dans ce vieux château tant peuplé de leurs souvenirs d’enfance, il se trouva plus ému qu’il n’est ordinaire aux hommes de sa sorte. Il fut sincère dans la compassion qu'il lui montra et dans les efforts qu’il fit pour la distraire. Mais il reconnut vite qu’il ressentait pour elle plus que de la sympathie. Il était de ceux qui ne peuvent approcher une femme qui les charme sans penser à l’aimer ; et qui lui défendait d’aimer Charlotte? Sans doute il ne songeait point directement à la séduire ; il ne regardait jamais si loin au-devant de lui. El d’ailleurs, en cherchant à se faire aimer de sa cousine, il s’abandonnait moins encore au penchant de son caractère qu’à l’impulsion la plus vive qui eût jusque-là entraîné son cœur.

Il partageait complètement la vie de Charlotte ; il s’intéressait à tout ce qui venait d’elle ; il connaissait l’histoire de tous les pauvres du village. Le soir, à la veillée, il faisait la lecture ou bien il se mettait au clavecin et chantait avec les deux jeunes femmes. Puis il racontait ses aventures d’exil et une atnertume secrète perçait sous l’apparente gaieté de ses récits. En l’écoutant, Charlotte devenait rêveuse ; les mystérieuses affinités de la race et de l’instinct s’éveillaient en elle, et elle se sentait palpiter devant l’image de cette jeunesse sacrifiée à une cause perdue peut-être, mais la plus pure sans doute, celle de Dieu et du roi. Il y avait dans cette vie de privations et de périls incessants, si galamment soufferte, comme

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un prestige de roman qui l’éblouissait par instants et tentait son imagination. Son Dieu était le Dieu des faibles et dos exilés» et ces luttes lui semblaient les plus belles de toutes.

Elle comparait ce désintéressement à la convoitise violente qui poussait les républicains à l’orgueil de parvenu qu’ils étalaient grossièrement. El cependant, il y avait aussi dans leurs étranges carrières un éclat singulier qui n’avait pu échapper à ses yeux. Elle se rappelait l’enthousiasme sincère et le dévouement discret de Saint-Renaud ; elle songeait surtout à ces scènes d’Avranches, terribles, passionnées, effrayantes, mais qui avaient laissé dans son âme je ne sais quel ébranlement grandiose et creusé dans sa vie comme un sillon de torrent.

Comme les saintes d’autrefois, elle avait jeté à ses pieds le barbare ivre de victoire, une larme l’avait soumis, et il s’était agenouillé près d’elle, devant l'image de son Dieu. A côté de passions furieuses qu’elle ne concevait pas, elle avait entrevu quelque chose d’austère et de véritablement élevé dans cette âme. Elle songeait alors à la vie aventureuse de son cousin, à ses amours légères, à ce ton frivole qui l’avait souvent blessée, et elle ne trouvait pus dans le langage d’Armand cette sincérité profonde qui vient d’un cœur entièrement gagné.

Il arrivait souvent que le vicomte restait seul avec elle, soit qu’il lui fît compagnie pendant qu’elle travaillait à l’aiguille, soit qu’à la fin du jour ils se promenassent ensemble dans le parc et jusque sous le bois.

Les rayons mourants glissaient entre les feuilles jaunies, et dans les profondeurs du vallon, le ruisseau luisait sous la lumière humide comme un ruban d’acier noir et poli. Armand écartait les ronces sur leur passage ; il soutenait les pas de Charlotte dans le sentier raboteux. Elle ne s’appuyait qu’à peine sur son bras, et si parfois un obstacle du chemin la forçait à se rapprocher de lui, elle se reculait aussitôt. Ils causaient du temps de leur enfance, de leurs plaisirs communs, de tout ce qu’ils avaient aimé. Charlotte devenait plus pensive ; sa tête s’inclinait comme pour écouter de loin, sa main s’abandonnait davantage, et ses pas se ralentissaient insensiblement.

L’ombre, cependant, s’était épaissie entre les arbres ; les oiseaux passaient en frôlant les branches et volaient à leur gîte avec leur cri du soir ; la brise de mer inclinait doucement la cime des arbres, et les feuilles desséchées tombaient dans le taillis. Les mots devenaient plus rares, les sensations plus profondes. Ils remontaient vers le château ; à mesure que les hêtres éclaircissaient autour d’eux leurs troncs blanchâtres,

il semblait que leur âme se détendit; ils parlaient d’eux* mêmes et avec plus de confiance.

— Que deveniez-vous, Charlotte, pendant les mois d’hiver? Vous dépérissiez dans cette solitude. Une telle vie n’est point faite pour votre âge.

Elle racontait ses longs ennuis et l’abandon où elle était. Elle se trouvait cependant moins seule peut-être, ajoutait-elle, qu’au milieu du tourbillon du monde.

— C’est que vous n’aviez point d’amis, reprenait Armand. Il la plaignait. Que ne suis-je demeuré toujours auprès de vous, au lieu de dissiper inutilement ma vie?

11 se rapprochait d’elle ; elle ne s’éloignait pas. Il l’assurait de son dévouement, puis, l’enthousiasme l’emportant, il lui montrait l’avenir heureux, toutes les choses d’autrefois rendues et restaurées. Tantôt elle l’écoutait avec une sorte d’extase, tantôt, au contraire, et comme si ces images lui avaient été pénibles, elle brisait l’entretien.

Il arriva qu’ils parlèrent du comte, et Charlotte laissa percer la plus cruelle des inquiétudes.

— Votre père a été induit en erreur, disait Armand. C’est un homme tout d’une pièce et de principes rigides. Il ne s’est pas rendu compte des exigences de votre situation ; mais il est juste et il reconnaîtra ses torts.

Elle n’osait l’interroger davantage, et pourtant elle n’était pas satisfaite. Quant à lui, il connaissait trop bien les détours fantasques de la conscience des femmes pour s’étonner des questions le plus souvent déguisées que lui adressait Charlotte. Le mystère dont elle s’enveloppait, les scrupules qui semblaient l’agiter étaient à ses yeux un charme et un attrait de plus. Il trouvait naturel qu’elle gardât son secret, et il se serait reproché comme une indélicatesse d’en paraître instruit.

Morand ne faisait à Maslaville que de rares apparitions ; le vicomte le traitait avec tant d’égards, il marquait luimême tant de respect et de discrétion dans ses rapports avec Charlotte, que les derniers soupçons de la jeune femme se dissipèrent peu à peu. Sans lui montrer une sympathie qu’elle ne pouvait se commander, elle cessa du moins de le traiter avec méfiance. Morand en parut fort touché, et lorsqu’un jour elle lui demanda quelques conseils au sujet de ses intérêts, il offrit ses services avec le plus vif empressement. L’entretien roulait sur Maslaville ; Charlotte désirait remettre le domaine en bon état. N’était-ce pas, disait-elle, le dernier débris de la famille?

— Quoi 1 s’écria Morand, vous ignorez vraiment, mademoi-

LE VICOMTE DE SEPTMESNIL

selle, que les biens do M. le comte lui ont été conservés? C’est uniquement pour les soustraire à la confiscation que mon oncle s’en est rendu l’acquéreur.

M. de Traynières n’avait point instruit sa fille de ses combinaisons. Charlotte ne cacha pas son admiration pour la conduite du tabellion et de son neveu. Morand repoussa les éloges avec une grande humilité, assurant que le moment était proche où toutes les précautions deviendraient inutiles.

— C’est sans doute à cette affaire, reprit Charlotte, que se rapporte une lettre que mon père m’a fait parvenir lorsqu’il a quitté la France ; je ne devais la décacheter qu’après sa mort...

— Vous l’avez placée en lieu sûr? demanda Morand.

— Elle est ici.

Elle ouvrit un secrétaire près duquel elle était assise, en tira une petite cassette qui contenait différents papiers, et en choisit un qu’elle présenta à Morand. Celui-ci n’avait laissé échapper aucun de ses mouvements, et tandis qu’il la suivait de son regard furtif, le sang lui était soudain monté au visage, et il avait eu besoin d’étancher la sueur sur son front.

— C’est bien cela, dit-il en rendant à Charlotte l’enveloppe soigneusement cachetée. Ce sont les instructions que M. votre père avait disposées pour vous, et la pièce qui nous engage, mon oncle et moi, se trouve là-dedans. Je ne m’étonne point du secret où s’était renfermé M. le comte ; il comptait bien revenir à temps en France et voulait vous éviter des préoccupations. Vou3 verrez avant peu de jours qu’il ne se trompait pas.

Charlotte resserra la cassette et n’y songea plus. Les amis les plus intimes du comte connaissaient le contrat de Traynières ; c’était même un des fondements du crédit que Morand obtenait chez eux ; Charlotte en pouvait être instruite d’un jour à l’autre. Morand ne risquait pas grand’chose en le lui révélant ; il y gagnait toute sa confiance et savait maintenant le lieu où elle cachait ses papiers les plus précieux.

Plus de quatre semaines avaient passé depuis l'arrivée du vicomte. Charlotte ne songeait pas sans effroi aux périls qu’il allait courir,, au vide qu’il laisserait au château. Il y avait de6 heures cependant où elle désirait presque que ce départ se rapprochât.

C’est que la présence de son cousin lui avait apporté plus

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de trouble que de joie, et dès qu’elle était seule elle retombait dans les plus cruelles anxiétés.

Elle avait un trop grand désir d’être aimée pour que la crainte des déceptions ne lui serrât pas le cœur. Elle n’éprouvait point auprès d’Armand cette confiance souveraine où l’âme se repose et s’oublie, et dont elle avait besoin. Elle n’osait se livrer ; elle avait peur de lui, et pourtant il y avait dans ses regards une fascination singulière. Elle n’était pas tranquille à ses côtés ; mais quand sa voix devenait plus tendre, elle se sentait étrangement remuée. Malgré tout, une inquiétude dont elle n’était pas maîtresse empoisonnait les instants les plus doux, et si parfois elle s’abandonnait au charme qui la sollicitait, si leurs mains se rencontraient, elle se sentait comme étourdie, tout son sang refluait vers son cœur, et elle s'éloignait instinctivement. Puis c’étaient dans les nuits sans sommeil une agitation brûlante suivie de langueurs qui l’énervaient. Se trompait-elle? Son âme s’était-elle égarée, et ce mal nouveau qui la possédait maintenant ne portait-il . pas en lui comme un avertissement secret de la conscience?

Elle s’effrayait d’elle-même à ces heures-là, tant il y avait de confusion dans son être. Lorsqu’elle se réveillait, baignée d’une sueur froide, l’image de Robert se présentait devant elle. Vivait-il encore? Reviendrait-il jamais? Qui pouvait dire s’il ne pensait point à elle et ne souffrait pas de son côté? Son repentir l’apitoyait ; au moment où elle songeait à se séparer de lui, il lui apparaissait sous un autre visage, et elle s’étonnait des scrupules singuliers qui naissaient dans son cœur. Pourquoi la pensée de cet homme se plaçait-elle toujours entre elle et son cousin? Pourquoi, dès le premier soir, cette question qu’elle n’avait pu retenir? D’où venait, enfin, qu’elle s’inquiétait ainsi de son sort?

Ces agitations, bien qu’elle s’efforçât de les renfermer en elle-même, n’avaient pu échapper entièrement à Mlle PerrauL

Une après-dînée qu’elles étaient seules dans la salle, la gouvernante s’approcha de Charlotte, qui travaillait silencieusement à sa broderie.

— Vous n’avez pas de confiance en votre bonne amiè, dit-elle ; vous ine cachez vos peines ; mais j’entends bien la nuit que vous pleurez souvent, et aussitôt que vous êtes seule vous devenez mélancolique. Il n’est pas bien, ma chérie, de souffrir sans qui vous aime. Pourquoi ne voulez-vous pas que j’essaye de vous consoler?

Elle continua sur ce ton ; Charlotte habituellement coupait court à ces entretiens par un baiser ; ce jour-là, elle n’in-

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terrompait pas. Elle se décida même à parler, et s’animant par degrés, sous l’effort d’une angoisse trop longtemps contenue, elle se laissa aller à révéler une partie de la vérité. La gouvernante ne croyait pas le mal si grave ; elle en fut effrayée. Elle reprocha tendrement à Charlotte de ne s’en être point ouverte plus tôt avec elle, puis elle la plaignit avec tant de douceur que la jeune femme finit par se calmer.

— Heureusement, dit Mlle Perraut, que rien n’est encore perdu. Mais voyez, ma toute belle, à quel point vous étiez folle de vous consumer ainsi dans le chagrin. Le vicomte pouvait partir.

— Que veux- tu?

— Ce que je veux, mon Dieu 1 mai» cela est tout simple, qu’il vous dise ce que j’ai deviné depuis longtemps, ce qu’il n’ose vous avouer — car vous êtes d’une froideur à glacer le plus passionné des amants j — en un mot, ma chère enfant, qu’il meurt d’amour pour vous.

— Le crois-tu vraimènt?

— 11 faut être aveugle pour ne s’en point apercevoir. 11 ne pense qu’à vous, il ne parle que de vous. Et les soins dont il vous entoure ! Baptiste dit qu’il ne dort plus. 11 a perdu l’appétit, il est distrait, ses regards ne vous quittent pas. Il vous aime à la folie. Cela crève les yeux.

— C’est un roman, ma bonne. Armand est mon cousin, mon ami ; il voit que je ne suis pas heureuse, et il est bon pour moi ; voilà tout.

— Non, non 1 Je sais ce que je dis. On ne me trompe pas là-dessus, et je m’entends aux choses du cœur.

Charlotte lui prit la main, et avec une expression profonde que la gouvernante ne lui avait jamais connue :

— Tu crois vraiment qu’il m’aime, répéta-t-elle, non pas de caprice et en passant, comme il a dû aimer tant d’autres, mais sincèrement et pour la vie? Il ignore mon mariage. Je ne voudrais pas de son pardon car je ne suis pas coupable. Réponds-moi franchement, penses- tu qu’il m’aime assez pour croire à la vérité, si étrange qu’elle lui paraisse?

— Sans doute, répondit la vieille dame, troublée à son tour par l’émotion de Charlotte. Le vicomte est un gentilhomme, il sait qui vous êtes...

— Eh bien! moi, reprit Charlotte, j’ai beau faire, la confiance me manque... Ne suia-je pa* d’ailleurs à tout jamais séparée de lui? ajouta-t-elle aussitôt. Je ne me suis pas mariée à la légère et je ne saurais aimer sans me sentir coupable.

Mlle Perraut renouvela les assurances qu’elle lui avait don-

nées tant de fois à ce propos, et sa conclusion fut qu’un arrêt de la cour de Rome lèverait toutes les difficultés.

— Et comment, dit Charlotte, veux-tu que j’en vienne là? Il faudrait un jugement, n’est-ce pas, des actes, une enquête? Je devrais livrer mon âme en dispute à des hommes? Ce sont des prêtres peut-être, mais non des confesseurs. Ces choses ne demeurent jamais secrètes. Le monde les connaît, et ma vie deviendrait un sujet d’amusement pour les indifférents. Puis, y songes-tu? Retourner à l’église et m’incliner de nouveau devant l’autel alors qu’un homme vivant maudirait mon parjure...

— Vous vous faites des monstres de tout, ma chérie. Considérez que votre père serait présent, avec tous vos amis ; figurez-vous l’église splendidement ornée, la joie peinte sur toutes les figures. Là-bas, en vérité, ce n’était point un mariage.

— Tu n’y étais pas, dit Charlotte.

Elle revit la petite chambre d’Avranches, le général agenouillé, le vieux prêtre en ses habits d’emprunt, l’appareil austère des noces cachées et cette auréole de martyre qui semblait venir des anciens âges. Comme l’éclat convenu des fêtes paraissait terne sous cette lumière d’en haut ; les lustres pâlissaient, et il s’échappait des fleurs et de l’encens un air qui affadissait le cœur.

— Enfin, reprit-elle avec une légère impatience et comme si elle avait voulu chasser la vision importune, tu oublies que je ne suis pas seule et qu’il y a quelqu’un dont je dépends aussi.

— Qui ça? le jacobin? Mais vous êtes folle, mon enfant, avec tous vos scrupules. Est-ce que cet homme-là se soucie de vous? Je veux bien lui rendre la justice qu’il mérite ; la réserve où il s’est toujours renfermé à votre égard montre qu’il n’a jamais envisagé votre union comme un engagement sérieux. Dieu sait d’ailleurs ce qui est advenu de lui I Et puis sa république va finir, et il sera trop heureux que vous daigniez l’oublier.

— Tu te trompes, dit Charlotte, et tu ne le connais pas. Elle allait ajouter : C’est que tu ne sais pas tout. Tu ignores que c’est moi qui l’ai supplié ; qu’il prévoyait qu’un jour je me parjurerais ainsi ; qu’il me l’a dit, et qu’à ses genoux je lui ai juré que j’étais sincère...

Elle se contint et reprit au bout d’un instant :

— Qui sait s’il n’est pas très malheureux? As-tu jamais pensé qu’il pourrait se repentir?

— Mais cela n’a pas de raison. N’allez-vous pas mainte-

ItK VIOOMTB DB SSPTMBSNJI.

nant vous inquiéter du sort de cette homme-là? Laissezle faire. Depuis le temps qu’il ne vous a pas donné de ses nouvelles, comptez qu’il ne songe plus à vous. Il a trouvé ailleurs ce qui lui convenait. Je connais ces officiers de fortune et sais la vie qu’ils font. Vous ne laisseriez pas un grand vide dans la sienne.

— Ne dis pas cela, s’écria Charlotte avec une vivacité singulière. Tu ne sais pas le mal que tu me fais. J’y ai pensé quelquefois, et cela m’a fait horreur.

— Seriez-vous jalouse de lui? dit Mlle Perraul, stupéfaite. Je ne vous comprends plus, ma chérie, et votre esprit s’égare.

— Peut-être, murmura la jeune femme. Je ne sais plus ce que je disais. Ma tête est si troublée.

— Voyons, voyons, reprit la gouvernante, que les brusques revirements de Charlotte et cette force d’impressions qu’elle n’attendait point avaient toute désorientée, vous êtes émue, je le conçois bien ; mais, pour qui voit clair, il n’y a point ici d’obstacles insurmontables, et si vraiment vous aimez le vicomte...

— Hélas ! dit Charlotte, je ne sais pas si je l’aime. Voilà le mal, ma pauvre amie, et tu vois bien que tu ne m’en peux guérir.

Elle se remit en soupirant à son ouvrage. Mlle Perraut allait et venait dans la salle, commençant des phrases qu’elle n’achevait point, courant après des idées qui ne venaient pas et s’arrêtant auprès de Charlotte pour la considérer avec un regard où il y avait autant d’étonnement que de compassion.

Le vicomte entra. Il tenait une lettre à la main et il s’avança vers sa cousine. Elle rougit légèrement en l’apercevant, Mlle Perraut les contempla tous deux, hocha la tête, sourit, et s’esquiva précipitamment.

— Je viens de recevoir un avis de Morand, dit M. de Septmesnil ; il me demande de me tenir prêt à partir la nuit prochaine.

— Demain 1 dit Charlotte.

Le vicomte la regarda. Elle était très pâle et tenait ses yeux fixés sur son métier. Ses doigts semblaient agir machinalement. Il reprit :

— Tout est préparé depuis longtemps. J’ai envoyé Bap-

tiste au village pour s’assurer du marin qui a promis de me conduire à Aurigny. *

Il s’arrêta un moment, et poursuivit avec plus d’hésitation :

— Il me reste bien peu d’heures à passer auprès de vous.

103 LA QRXXDH FALAISE !

Charlotte. Je ne sais si je vous reverrai jamais. Notre entreprise est périlleuse... Je vous ennuie peut-être ; je voulais une fois encore...

— Vous savea que je suis seule et que je n’ai point d’affaires. Demeurez, je vous en prie.

Elle lui désigna de la main un fauteuil. Ses yeux rencontrèrent ceux du vicomte ; elle les baissa aussitôt et reprit :

— Vous me paraissez inquiet. Les nouvelles que vous avez reçues seraient-elles mauvaises?

— Elles sont excellentes, au contraire. La révolution est imminente à Paris et les alliés pressent la frontière. L’occasion ne saurait être plus favorable.

Il parlait rapidement, avec distraction.

— Il n’importe, ajouta-t-il, le jour venu d’exécuter un dessein poursuivi depuis tant d’années, parmi tant de hasards et de mécomptes, on tremble malgré soi. Ce sont dre faiblesses que l’action dissipera et dont j’ai tort de vous entretenir. Nous réussirons, j’en suis convaincu.

— Dieu le veuille, dit Charlotte.

— Vous retrouverez votre père, tout ce qui remplissait votre vie, tout ce que vous regrettez.

— Oh I moi, répondit-elle avec mélancolie, je n’ai rien à attendre. Mon sort ne peut changer.

— Quoi I toujours les mêmes craintes enfantines? Faut-il que je vous répète que votre chagrin vous abuse et que vous vous offrayez de fantômes? Il y a eu entre votre père et vous d’inévitables méprises ; elles disparaîtront avec les mauvais jours. Vous ne connaissez guère le monde pour vous effaroucher ainsi de ses propos futiles et de se3 mesquines jalousies.

— Vous avez raison peut-être. Je serais heureuse de me tromper. Que sont mes soucis parmi dre intérêts si grands? C’est déjà beaucoup pour moi de pouvoir compter sur votre amitié.

Elle s'arrêta. Elle sentait les regards de son cousin fixés sur elle et le rouge lui montait aux joues.

— Mon amitié, s’écria-t-il ; c’est tout mon dévouement qu’il faut dire I Tenez, poursuivit-il avec une émotion qui n’était nullement feinte, il faut que je vous parle franchement et que je vous ouvre mon cœur. Je vous semblais inquiet tout à l’heure ; oela est vrai, j’éprouve un sentiment que je ne connaissais pas, et au moment de risquer ma vie, j’hésite pour la première fois. C’est que jamais jusqu’ici un regret n’arrêta l’ardeur fiévreuse qui m’entraînait aux aventures ; je ne me dis jamais en partant que peut-être je laissais le bonheur der-

Digitiz

LH VICOMTE DE SKPTME8NIL

rière moi et que je ne le retrouverais pas... Mon existence a été errante et folle ; j’ai eu des caprices passagers, épuisés avant d’être satisfaits ; je fuyais devant le dégoût j il fallait m’agiter toujours et m’étourdir sans cesse pour ne point pleurer sur moi-même. Je croyais tout connaître et n’avoir plus rien à espérer de la vie. Que j’étais foui Je vous ai rencontrée à Paris. Vous rappelez-vous ces heures rapides que nous passâmes ensemble? Les moindres circonstances en sont gravées dans ma mémoire. Je vous ai revue ici. Qui ne vous eût plainte? Vous contempler chaque jour, entendre votre voix, vous distraire de vos peines, je ne demandais rien de plus et je me trouvais heureux. Je dois vous quitter maintenant. Vous m’oublierez peut-être. Loin de vous, la vie ne me semble plus qu’une agitation vaine. Àh 1 si vous le vouliez, Charlotte, si vous daigniez accepter l’hommage d’un cœur qui n’appartient qu’à vous, avec quelle fierté je partirais et de quelle âme légère je braverais les périls I

11 s’était rapproché d'elle. Elle n’avait point changé d’attitude ; mais l’aiguille était tombée de ses mains et son sein se soulevait plus rapidement. Tout à coup, elle redressa la tête, saisit la main d’Armand, et, le regardant en face, de ses yeux profonds et purs, elle lui dit :

— Vous m’aimez? Pensez-vous bien ce que vous dites? Songez qu’il serait cruel de me tromper. J’ai beaucoup souffert, et je ne saurais vous rendre heureux.

— Charlotte, Charlotte, ne cherchez point à vous abuser. Que sont auprès de ce que je ressens ces flammes passagères qui ne brillent que pour s’éteindre aussitôt, illusions du coeur qui ne se connaît pas? Vous avez été malheureuse, je le sais ; votre cœur s’est serré, vos lèvres ont désappris de sourire, et maintenant vous vous effrayez de vivre. Vous ignorez donc que l’amour fait renaître? Ah i je vous aimerai, je vous le jure, comme jamais femme ne fut aimée. Qui vous connaîtrait comme moi et saurait aussi bien vous comprendre? Je vous suivrai partout, et ma tendresse sera telle que le passé s’effacera. Je reviendrai dans ce château, et, loin de ce monde qui vous blesse et vous fatigue, nous vivrons l’un pour l’autre sans qu’aucun bruit du dehors trouble notre bonheur.

Il était à genoux. La nuit tombait et le foyer ne jetait plus qu’une clarté mourante parmi les ombre» de la salle. Charlotte écoulait les yeux à demi fermés ; elle sentit sur sa main les lèvres brûlantes du vicomte. Elle se leva.

— Laissez-moi, murmura-t-elle. Laissez-moi, par pitié l Je ne suis pas libre, Armand, ne le saviez-vous pas?

— Qu’importent, s'écria-t-il avec impétuosité, de vains serments que la force arrache? Je ne les reconnais pas. Empêchent-ils que je vous aime et que votre cœur palpite? La passion a ses droits aussi et sa justice. Vous avez souffert trop longtemps, Charlotte, et le ciel même...

Elle le repoussa d’un mouvement saccadé.

— Dieu juste, dit-elle, que voulait-il de moi?

Elle cacha la tète dans ses mains, et comme le vicomte, suffoqué un instant par l’émotion, allait reprendre la parole :

— Il suffit, Armand. Je ne sais ce que j’ai pu vous dire, et mon esprit était égaré sans doute tandis que vous me parliez. A coup sûr nous ne nous comprenons pas. Restons amis, ajoutat-elle en prévenant du geste une interruption du jeune homme ; nous ne pouvons être rien de plus.

Elle sortit. Le vicomte était trop ému pour songer même à la retenir. Quelque temps après, lorsque Mlle Perraut rentra dans la salle, M. de Septmesnil était encore enseveli dans ses pensées. Elle lui parla ; il semblait sortir d’un rêve.

— Vous savez que je pars demain? dit-il. Je méditais...

— Vous partez, s’écria la gouvernante, et demain, est-ce possible? L’ordre est donc venu comme cela tout d’un coup? Votre cousine au moins en est-elle informée?

— Oui, dit simplement le vicomte.

— Mais je l’avais laissée avec vous, reprit la vieille dame.

— Elle me quitte à l’instant. Elle était un peu souffrante, je crois.

— Souffrante 1 Excusez-moi, monsieur le vicomte, il faut que je l’aille rejoindre.

Elle la trouva dans sa chambre, à genoux et sanglotant.

En apercevant son amie, Charlotte courut à elle et se jeta dans ses bras.

— Au nom du ciel, ma chère enfant, qu’avez-vous? s’écria la gouvernante entièrement bouleversée.

Charlotte resta quelques instants la tête cachée dans son sein, puis elle se releva, ses yeux étaient secs, et, avec une expression d’énergie douloureuse qui glaça la vieille femme :

— Je te disais tantôt que je ne savais pas si j’aimais mon cousin. Maintenant, ma pauvre Marianne, je n’ai plus aucun doute, je ne l’aime pas, je ne l’aimerai jamais.

Et, détournant les regards, tandis qu’une rougeur rapide colorait son visage :

— Lui, murmura- 1 -elle, que tu accuses toujours, il ne me connaissait pas, et il m’a mieux jugée. S’il m’avait connue...

Elle s’arrêta, et prévenant une question de la gouvernante ;

LK VICOMTE DE SEETMESNIL

— Ne me demande rien aujourd’hui ; je ne me sens pas assez forte encore. Ces choses me font trop de mal. C’était la dernière épreuve. J’en suis sortie victorieuse; mais cela est horrible et je voudrais mourir... Viens, ce doit être l’heure du souper. Si je refusais d’y paraître, Armand pourrait croire que je redoute sa présence. Nous nous retirerons tout de suite. Je suis sûre de moi. Il part demain, et après...

Elle entraîna Mlle Perraut et descendit. Le vicomte n’était point dans la salle. Il s’était fait excuser et demeurait dans son appartement.

rktottb d’égypte

Une tempête éclata pendant la nuit. Ce fut un de ces ouragans furieux que l’automne déchaîne aux bords de l’Océan. Le matin, le vent tomba un peu ; mais la mer n’était pas tenable. Baptiste, descendu au rivage sur l’ordre du vicomte, assura qu’il était impossible de partir la nuit prochaine ; aucun marin n’osait s’aventurer au milieu des rochers où il était nécassaire de dissimuler l’embarquement.

M. de Septmesnil fit rapporter cette nouvelle à Charlotte ; il lui adressa en même temps la lettre qui suit :

t Je vous ai cruellement offensée, Charlotte, et sans doute vous ne me le pardonnerez point. Mon amour même ne saurait m’excuser; il est indigne, je le sens, d’une femme telle que vous. Je ne puis que vous admirer en secret et vous prier d’être clémente pour moi. Je n’ose demander à vous voir encore, et cependant, si vous me permettiez de vous entretenir un instant, peut-être la force de mon repentir vous toucheraitelle et comprendriez-vous qu’un amour comme le mien ait égaré ma raison. Est-il possible que j’ai blessé ce cœur que j’aurais voulu gagner au prix de ma vie? Hélas ! vous ne me croyez pas, et le temps seul vous fera connaître à quel point je suis sincère. Voulez-vous que je parte? Quoi que vous m’ordonniez de faire, j’obéirai. Songez seulement que je puis mourir bientôt, et je vous en conjure, ne me laissez pas dans le tourment où je suis. »

La lettre, à mesure qu’elle avançait, était écrite d’une main moins assurée. Charlotte la considéra longtemps et la relut. Puis, sans un soupir, sans émotion apparente, elle écrivit la réponse que voici ;

« S’il ne faut que mon pardon pour assurer votre repos, je vous pardonne. Mais ne cherchez plus à m’entretenir de

Eïxour. d’égïpte

sentiments pù je verrais une injure, ni d'un amour que je ne partagerai jamais. C’est l’unique preuve que j’exige de votre repentir, Le temps nous permettra d’oublier, et peut-être retrouverons. nous l’amitié d’autrefois. Je vous crois l’âme trop haute pour ne point consentir à ce que je vous demande. A ce prix, vous pouvez demeurer sans scrupule, aussi longtemps qu’il sera nécessaire pour la cause que vous servez. »

Comme elle achevait ces lignes, Mlle Perraut entra. Elle avait reçu les confidences du vicomte ; elle avait été le témoin de sa douleur et l’avait augmentée encore en lui révélant ce qu’elle savait du mariage de Charlotte et de ses rapports avec son mari. La vérité est que le jeune homme n’avait pas réfléchi où l’entraînait cet amour, le seul véritable qu’il eût jamais éprouvé. 11 n’en apprécia toute la force qu’au moment où Charlotte, en le repoussant, lui montra ce qu’elle était et combien il l’avait mal jugée. Il pria la gouvernante de plaider sa cause, elle le fit avec une entière conviction.

Elle s’arrêta pour respirer, Charlotte se leva lentement, saisit le billet qu’elle venait d’écrire, le relut, le ferma, et revenant à Mlle Perraut, qui, tout ébranlée de sa propre éloquence, suivait ses mouvements d’un regard étonné :

— Tu remettras ceci à mon cousin, dit-elle. Je n’ai rien à y changer.

— Eh quoi I s’écria la vieille dame, tout ce que je vous ai dit est donc inutile? Vous n’aurez point de pitié?

Charlotte coupa court à ces exhortations d’une manière si douce et si ferme que la pauvre gouvernante, à bout d’haleine et d’arguments, dut céder à la fin. En prenant le billet, elle ne put se garder d’un mouvement d’impatience, le premier peut-être de sa vie, puis elle s’attendrit aussitôt et se mit à pleurer.

— Je t’afflige, ma pauvre Marianne, lui dit Charlotte en l’embrassant. Tu m’aimes tant, et je fais si peu de chose pour toi 1 Mais si grande que soit ta peine, crois-moi, la mienne est plus rude encore.

La gouvernante était consternée. Elle ne put qu’embrasser Charlotte à son tour.

Je te fais pitié, reprit la jeune femme, et tu ne me comprends pas. Est.ce que je me comprends moi-même? Je vais où Dieu me pousse ; mais, en réalité, j’ignore ce qu’il veut de moi. Calmons-nous, ma bonne amie. De telles scènes ne nous consolent pas. Va remplir ton message et pardonne-moi le tourment que je t« cause.

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