‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 16 sur 33 · LA UE AN UE FALAISE · texte numérisé non relu

LA UE AN UE FALAISE

Mlle Perraut ne pouvait se décider à partir, Charlotte l’accompagna jusqu’à la porte. Elle la vit s’éloigner dans le corridor, ses lèvres s’entr’ouvrirent comme pour la rappeler. Elle laissa tomber ses bras avec découragement et rentra.

— Il le fallait, dit-elle... C’est donc fini. Je l’ai repoussé décidément. Je resterai seule. Pourquoi? Je ne sais plus maintenant. Je ne me retrouve plus moi-même. Il me semble que toute ma vie s’en va. Me suis-je trompée? Est-ce que je l’aimerais? O mon Dieu 1 s’écria-t-elle en sanglotant, me délaisserez-vous dans cette misère? N’ai-je pas assez pleuré? D’où viennent ces troubles de mon cœur et ces incertitudes où s’abîme mon courage? Je succombe, et si vous m’abandonnez, je désespère de moi-même.

Elle essuya ses yeux et fit quelques pas dans la chambre.

— Cœur lâche et faible, dit-elle, que veux-tu donc de moi? Qu’importe que tu te brises 1 II faut vivre... Vivre, reprit-elle, comment et à quoi bon?

Elle s’approcha de la fenêtre et se laissa tomber sur un siège qui se trouvait là. Puis, la tête appuyée sur l’une de ses mains, elle regarda au dehors.

L’ouragan de la nuit avait tout bouleversé. Le bois était dépouillé. De grandes flaques d’eau s’étendaient çà et là dans la cour. L’étang était couvert de feuilles mortes et de branchages arrachés. Des nuages gris rasaient la cime des arbres ; le vent grondait sourdement dans la cheminée ; parfois il se relevait, les girouettes grinçaient et la pluie fouettait les vitres ; puis, entre deux ondées, on entrevoyait un morceau de ciel pâle, et le soleil de novembre versait un rayon terni sur cette nature dévastée.

D’où venaient ces tempêtes? Pourquoi les choses aussi paraissaient-elles souffrir? Charlotte songeait à sa destinée, la dernière illusion s’était évanouie. Devait-elle accuser Robert? Etait-il pire que les autres, et si coupable qu’elle l’avait cru d’abord? Non. Elle se heurtait partout aux mêmes passions vulgaires. C’était la vie qui était mauvaise et la destinée cruelle. Et pourquoi pleurait-elle? Elle n’avait eu tant de courage sans doute que parce qu’elle n’aimait pas. Cœur lâche en vérité, qui ne souffrait à cette heure que de n’avoir pas failli. Robert l’avait bien jugée : elle était une femme comme les autres, et de quel droit maintenant se placerait-elle au-dessus de lui?

Elle n’éprouvait point ce calme qu’apportent les résolutions fermes ; les incertitudes restaient les mêmes et rien n’adoucissait l’amertume des regrets. Qu’attendre désormais? Le ciel était bien loin et la vie bien pesante.

retour d'égypte

Charlotte trouvait en son àme le trouble désolé que lui présentait la nature. Elle restait plongée dans sa méditation douloureuse, et si parfois Une larme lente n’avait coulé sur ses joues décolorées, on aurait pu vraiment la croire privée de vie.

11 était un peu plus de midi, et elle rêvait ainsi depuis environ deux heures, lorsque de violents aboiements des chiens la réveillèrent pour ainsi dire en sursaut. Elle vit deux cavaliers sortir de l’avenue et se diriger au grand trot vers le château. Ils étaient enveloppés dans leurs manteaux ruisselants de pluie, et ils passèrent si rapidement qu’elle ne put distinguer leurs traits. Un moment après, Mlle Perraut se précipita dans l’appartement, le visage décomposé et donnant les marques de la plus vive terreur. Charlotte se leva et courut à sa rencontre.

— Ma pauvre enfant, balbutia la gouvernante, rassemblez tout votre courage ; nous sommes perdues !... C’est lui qui arrive... lui... le jacobin, votre mari enfin...

— Le général ! dit Charlotte frappée à son tour de saisissement.

— Oui, ma pauvre chérie. Il veut vous voir à l’instant même. Il me suit. Tenez, j’entends ses pas.

Charlotte avait pâli horriblement et chancelé ; mais rassemblant toute son énergie :

— Qu’il entre, dit-elle avec effort, je vais le recevoir.

L’une de ses mains pressée sur son cœur comme pour en

étouffer les battements, elle s’appuyait sur le marbre de la cheminée, se roidissant contre l’angoisse qui l'assaillait. Robert parut.

Une sorte de gravité mélancolique, un air de noblesse calme et flère se peignaient sur son visage bruni par le soleil ; ses* traits n’avaient plus cette mobilité excessive qui en altérait autrefois la beauté, et je ne sais quoi de profond et de reposé adoucissait l’éclat de ses yeux. La vie l’avait marqué de son emi freinte et l’harmonie s’était faite.

Il ne portait point le costume militaire ; il était vêtu d’une longue redingote de drap brun croisée sur la poitrine, avec des culottes grises et des bottes. Il avait un sabre à la ceinture et tenait à la main un chapeau de haute forme.

Il salua profondément Charlotte, la considéra un moment avec une expression singulière, puis, d’une voix qu’une émotion mal contenue faisait vibrer :

— Excusez-moi, madame, lui dit-il, de me présenter aussi brusquement devant vous. Je ne l’aurais voulu faire à aucun

LA OBANDE TALAISE

prix, si je n’y avais été contraint par des circonstances de la plus haute gravité. Il s’agit de votre bonheur et de l’existence des personnes qui vous sont chères. Je ne resterai pas longtemps ; mais je désirerais vous entretenir sans témoin.

Sur un mot de Charlotte, Mlle Perraut se retira, non sans protester du geste. Robert reprit :

— Ma vue vous a péniblement surprise. Je m’y attendais. Mais n’ayez aucune crainte. Je ne viens point ici pour apporter le trouble... Il y a dix jours seulement que je suis arrivé à Paris. Ce que j’ai appris m’a décidé à partir immédiatement pour la Hague, et je n’ai pas eu les moyens de vous en avertir. Il n’est pas trop tard, je l’espère.

Et plus bas, en tremblant presque, il ajouta ;

— M. de Septmesnil est-il encore ici?

— Oui, répondit Charlotte d’une voix éteinte.

Puis, relevant le front en surmontant son émotion :

— Je vous jure, dit-elle...

Robert l’arrêta :

— Je ne vous demande rien de plus, je ne veux rien savoir. M. de Septmesnil conspire, on l’a trahi, et cette conspiration n’est plus maintenant qu’un piège où ses amis et lui tomberont fatalement, s’ils ne sont prévenus avant vingt-quatre heures.

— Dieu 1 s’écria Charlotte.

La contraction de ses traits, les battements précipités de son sein n’indiquaient que trop son agitation. Robert crut qu’elle allait défaillir; il s’avança vers elle comme pour la soutenir ; elle le prévint et se redressa. Cette lutte imprimait un caractère d’héroïsme sur ses traits délicats, et relevait sa grâce d’un éclat de fierté qui la rendait plus touchante encore. Robert soupira légèrement et poursuivit :

— Je n’ai pas voulu que des existences précieuses pour vous fussent inutilement exposées. Grâce au ciel, rien n’est perdu encore.

— C’est bien à vous, monsieur..., murmura-t-elle.

Elle n’acheva pas sa pensée. Les mots se glacèrent sur ses lèvres, son regard se troubla.

— Vous craignez que je ne vous trompe, dit simplement Robert. Je ne vous en ai que trop donné le droit. Voici un témoignage que vous ne récuserez pas. C’est une lettre adressée à M. de Septmesnil par ses amis de Paris. Celui qui la portait se nommait le marquis d’Embrune. Je l’avais autrefois connu à la Conciergerie, et j’avais eu l’honneur de gagner son estime. Nous voyagions ensemble ; il prévoyait sans doute que l’on chercherait à attenter à sa vie, car il me fit promettre, au cas où

Digitiz

s*Toca d’éov pte

ii succomberait, d’accomplir son message. Le courrier a été attaqué dans la forêt de Valognes ; le marquis est mort dams mes bras. Il m’en avait dit assez pour me permettre de deviner l’objet de sa mission. Voici la lettre. Les instants .pressent, ajouta-t-il. Il faut que M. de Septmesnil parte ce soir même.

— Ce soir, dit Charlotte ; mais c’est impossible. Aucun marin ne voudra le conduire.

— Il n’y a pas à balancer. Autrement M. de Septmesnil sera arrêté demain. On enverra de faux avis à Aurigny. La police possède les signaux. Le débarquement aura lieu. Vos amis seront perdus. La crise sur laquelle ils comptaient est conjurée. Les armées de la République ont repris l’offensive et repoussé l’ennemi sur toute la ligne. Bonaparte est à Paris... Je vous afflige, poursuivit-il en voyant l’horrible anxiété où ses paroles jetaient Charlotte ; croyez qu’il m’est pénible d'avoir à vous porter un tel coup.

— Il ne s’agit pas de moi, dit-elle avec vivacité ; je n’y * pense guère, je vous assure.

— Je n’ai pourtant songé qu’à vous. Je croyais votre bonheur engagé dans cette entreprise.

— Vous savez bien, murmura-t-elle, que ma vie ne m’appartient pas.

— Je le sais, et c’est pourquoi je suis venu. Ce que je vous offrais autrefois, je vous l’offre aujourd’hui, avec uno résolution plus mûre et une entière sincérité. Vous êtes libre, madame, absolument libre, et il ne dépendra plus de moi que le passé soit oublié.

En disant ces mots, il tira de son sein un papier qu’il lui présenta ; Charlotte reconnut l’acte de leur mariage ; Robert le froissa d’un mouvement rapide et le jeta dans le foyer.

— Que faites-vous, s’écria-t-elle, et que pensez-vous donc de moi?

— Que notre union vous est odieuse, et j’en détruis la trace.

— Nous avons juré devant Dieu, dit-elle. Notre serment n’est plus à nous.

Il la contempla avec un étonnement pénible et reprit d’une voix moins assurée :

— Je n’ai plus rien à vous apprendre. Mais sachez qu’à aucun prix je ne veux prolonger une union qui fait le malheur de votre vie aussi bien que de la mienne.

Il s’inclina et se dirigea vers la porte, puis s’arrêtant sur le seuil et se retournant à demi :

— Ces lettres disent sans doute quel homme vous a trahis.

LA GEANDE FALAISE

C’est Morand. Gardez-vous de lui : il est vendu à la police de Fouché.

Et laissant Charlotte éperdue, il s’élança sur l’escalier.

Codés accompagnait le général ; il était resté devant la porte avec les chevaux. Baptiste l’envisageait avec une attention qu’il accordait rarement aux personnes étrangères. Sa dignité ne lui permettait point d’engager le premier la conversation ; cependant il était bien près de capituler avec ses traditions, lorsque Lucette survint. Elle lui dit quelques mots tout bas ; le vieux domestique se gratta l’oreille ; il entamait une objection quand la fillette lui tourna le dos et s’enfuit en courant. Codés s’avança.

— Vieillard, dit-il, quelle est cette jeune beauté?

Baptiste répondit sans marquer la moindre surprise.

— C'est la compagne de mademoiselle et la nièce de sa gouvernante.

— Est-elle fiancée?

— Non que je sache.

— Le mortel qu’elle aimera sera béni des dieux.

Sur ce propos, Codés s’éloigna. Ce n’était point le compte de Baptiste, et prenant son air le plus grave :

— Monsieur, dit-il, la jeune dame dont vous parlez désirerait connaître votre nom et me charge de vous demander s’il ne vous conviendrait pas d’entrer céans pour vous rafraîchir.

L’Alsacien répondit :

— Mon père s’appelait Schlutz. Mes amis m’ont donné le surnom glorieux de Codés. J’arrive d’Égypte, où l’on me nommait Effendi. Abdallah Menou daignait voir en moi son émule. Rapporte ces paroles à celle qui t’envoie, et dis-lui que j’accepte son hospitalité, si tu peux cependant faire garder mes chevaux.

Baptiste appela un des métayers qui se chargea de ce soin, puis après avoir averti Lucette, il invita Codés à le suivre. Un feu brillant pétillait dans l’âtre ; les vêtements de l’Alsacien étaient trempés d’eau ; cependant il n’avançait point. Il demeurait à mi-chemin, contemplant, dans l’attitude de l’admiration la plus profonde, Lucette qui, toute confuse de sa hardiesse, disposait sur la table du vin et des biscuits. Le bon Codés se creusait vainement la tête. Il n’y trouvait aucune de ces formules pompeuses que d’habitude il débitait si volon-

RETOUR O’ÉQYPTE

tiers. Ce fut la jeune fille qui rompit le silence. Elle pria le soldat de s’approcher, et lui présentant le verre qu’elle venait de remplir :

— Vous venez d’Égypte, monsieur, dit-elle?

— Directement.

— C’est loin, dit Baptiste.

— Nous avons navigué quarante-neuf jours.

— Vous étiez avec l’armée française? reprit timidement Lucette.

— J’avais l’honneur d’en faire partie.

— Et votre compagnon?

Codés dressa son grand corps efflanqué, et avec toute l’emphase d’un confident de tragédie :

— Celui que j’accompagne est l’illustre général Robert. On est fier de combattre à ses côtés, plus fier encore de se dire son ami.

Et tandis que son œil brillait de l’éclat d’un légitime orgueil, il poursuivit :

— J’ai bu l’eau du Nil, père des fleuves ; j’ai dormi sous les palmiers où rêva Cléopâtre ; j’ai vu le soleil se lever derrière les pyramides, et contemplé en face le colosse de Memnon.

— Qu’est-ce cela? dit Lucette.

— C’est un fétiche de pierre, gros comme une cathédrale. Il repose sur le sable du désert et salue chaque aurore d’un cri harmonieux.

— Vous l’avez entendu? demanda Baptiste.

— Non pas, répliqua l’Alsacien qui rehaussait sa roideur républicaine d’une gravité tout orientale ; depuis notre arrivée, l’étonnement l’a rendu muet.

Il leva son verre. Un faux mouvement découvrit son bras gauche que cachait son manteau ; son poignet était entouré d’un linge sanglant.

— Vous êtes blessé, monsieur? s’écria Lucette.

11 y avait dans ses yeux un étonnement si naïf et un intérêt si sincère, que le soldat en fut touché jusqu’au cœur.

— Jeune fille, dit-il, le palmier de Memphis est moins souple que ta taille, et ton regard est plus pur que le ciel d’Orient ; mais ta beauté n’est rien en comparaison de tes vertus. Tu me rappelles les femmes de mon pays. Je bois à ton bonheur.

En ce moment, Robert parut sur le seuil de la porte et appela Codés.

L’Alsacien vida son verre, salua et s’élança sur les pas du général. Lucette se détourna toute rouge en souriant. Bap-

LA OBAXDE FALAISE

liste regardait Robert comme un homme dont les traits éveillent de confus souvenirs.

Cependant les deux cavaliers avaient disparu dans l’avenue.

— J’ai vu quelque part cet homme que l’autre nomme général, disait Baptiste en rentrant dans le vestibule. Je le connais, j’en suis sûr.

— Eh ! mon Dieu, dit Mlle Perraut qui venait de descendre de sa chambre, ce général, comme ils disent, c’est le petit Marnier.

— Marnier de la Polleterie?

— Lui-même, mon pauvre Baptiste.

— Général 1 reprit le vieux domestique. 11 courait les chemins en haillons. Général de quoi?

— De leur République, parbleu, reprit la gouvernante.

— Ah ! dit le bonhomme, c’est donc cela qu’ils appellent la révolution.

Il s’éloignait en branlant la tête, Mlle Perraut le retint.

— Attendez, Baptiste, j’ai quantité de choses à voua dire. Et d’abord p^s un mot à M. le vicomte de tout ce qtti s’est passé ce matin. Mademoiselle y tient absolument. 11 n’y a que faire de l’importuner de ce soi-disant général et du sansculotte qui lui sert de complice. Et vous, Lucette, ajouta-t-elle, rentrez dans votre appartement jusqu’à l’heure du dîner... si l’on dtne toutefois... ces affaires-là ne regardent pas les jeunes filles, et vous avez, ma bonne petite, une curiosité que je n’aime point. Allez, et pour paraître, attendez que l’on vous demande.

Baptiste retourna au village ; la réponse des marins fut la même : il fallait renoncer à partir cette nuit-là. Il n’y avait plus qu’à pourvoir à la sûreté du vicomte. Le vieux domestique répondait de sa cachette. On mit un des métayers en sentinelle dans le pigeonnier qui commandait le chemin : il eut ordre d’accourir à la moindre alerte.

M. de Septmesnil n’avait plus rien de cette ardeur aventureuse qui le portait d’habitude à se jeter au-devant des périls. Ses traits altérés découvraient les préoccupations pesantes dont il était accablé. Son cœur ne défaillait point sans doute ; mais toutes ses illusions étaient parties.

La lettre qu’il avait reçue ne contenait que ces mots :

« Partez en toute diligence et remettez à la personne que vous savez la dépêche ci -incluse. Le porteur vous donnera de plus amples détails. »

BKTOÜB D’ÉOTÏTK

Charlotte lui avait rapporté les paroles de Robert.

Il n’avait pu obtenir aucun autre éclaircissement. Le messager, disait-elle, était un inconnu ; il n’était demeuré qu’Un instant et n’avait point voulu s’expliquer davantage. Comme il la voyait troublé, le vicomte n’insistait pas. Ces vagues indications augmentaient sa perplexité et mettaient son imagination au supplice. Une douleur s’y joignait : le marquis d’Embrune était l’un de ses amis les plus chers. Comment avait-il succombé? Sous les coups de quels assassins?

Quant à l’avertissement de l’inconnu au sujet de Morand, comme rien dans la lettre ne l’avait confirmé, M. de Septmesnil n’en tenait pas compte.

Charlotte elle-même hésitait à y donner une sérieuse importance. Un mot lancé en passant ne pouvait détruire des impressions de tout un mois. Et quel mot? Elle s’en souvenait à peine. Les scènes de la matinée lui faisaient l’effet d’un rêve ; c’était un de ces moments que l’on s’étonne d’avoir vécus ; elle doutait presque de sa mémoire. Elle s’agitait en vain, courait, donnait des ordres. Puis, accablée de fatigue, elle tombait dans un fauteuil ; ses yeux se fermaient bientôt, ses paupières devenaient humides et son sein se soulevait lentement comme sous l’effort latent des plaintes étouffées.

Elle sommeillait à demi lorsqu’on frappa- à la porte de son appartement.

— Mademoiselle, dit Baptiste, il y a ici un homme qui se présente pour conduire M. le vicomte cette nuit.

— Qui est-ce? D’où vient-il? demanda Charlotte.

— Pour moi, mademoiselle, je n’aurais point grande confiance. C’est un nommé Malgouat d’Escalgrain, le plus fieffé contrebandier de la côte. 11 demeure au fond de la baie avec sa mère, une vieille qui n’est pas bien famée non plus; Us ne fréquentent personne. Mademoiselle ferait bien de le voir. J’ai prévenu M. le vicomte.

Charlotte se rendit aussitôt dans la salle et trouva son cousin en compagnie d’un homme d’une quarantaine d’années, trapu, bistré, au regard dur, mais franc, à la parole courte, aux gestes énergiques.

— Cet homme, dit M. de Septmesnil, prétend qu'il est forcé de partir cette nuit pour Aurigny. Il a entendu dire que je voulais m’y rendre, et il offre de m’emmener... Quelles sont vos conditions? ajOutâ-t-il en se tournant vers le contrebandier.

— Je n’en ai poiht. Ce n’est pas pour vous que je vais à l’île. Vous donnerez ce que vous voudrez.

— Je vous crois sincère, reprit le vicomte en dévisageant le marin qui no se troubla pas ; mais avant d’accepter...

— Cela est juste. Vous ne me connaissez point. Il vous faut une garantie. Me voilà. Je reste ici jusqu’à ce soir.

Il y avait dans ses allures un air de sincérité rude à laquelle on ne pouvait se méprendre. Après s’être concerté un instant avec Charlotte, le vicomte demanda à Malgouat de quelle façon il entendait s’y prendre.

— Ma barque est sur le sable, dans un endroit où les gabelous ne la trouveront pas. Nous irons la chercher et nous attendrons le flot.

— Est-ce loin d’ici, l’endroit dont vous parlez?

— 11 faut marcher une petite heure par la traverse. Connaissez-vous le pays?

— Fort mal, dit le vicomte ; mais voici Baptiste qui le connaît à merveille.

— Eh bienl reprit Malgouat, c’est à la Petite-Église que nous nous embarquerons.

— A la grotte ! s’écria le vieux domestique ; c’est impossible, mon ami. Je connais la Petite-Église, monsieur le vicomte, j’y suis allé une fois, il y a bien longtemps. Il faut faire le tour par Escalgrain, à moins de descendre par la grande falaise, au risque de se casser le cou et de rencontrer les gardes-côtes.

— Il y a un autre passage, dit le contrebandier.

— Le saut de l’Éleu, répliqua Baptiste ; vous n’y songez pas, l’ami. La falaise est à pic en cet endroit-là.

— C’est pour cela que nous y passerons, reprit Malgouat. Les gabelous ne s’y risquent pas. C’est à prendre ou à laisser, ajouta-t-il. La nuit, on n’a pas le vertige, et avec une bonne corde on peut s’en tirer. Nous trouverons là-bas un camarade qui m’attend et qui nous aidera.

— C’est bon, dit le vicomte après un moment de réflexion, j’accepte.

— Ah 1 monsieur le vicomte, s’écria Baptiste hors de luimême, mais c’est un suicide. On n’a pas l’exemple d’un honnête homme qui soit arrivé en bas tout entier. Le nom vous dit assez ce que c’est.

— J’ai le pied ferme et la tête solide, dit M. de Septmesnil, et du moment que la chose est possible...

— Elle est malaisée, répliqua Malgouat, mais elle est possible.

Le vicomte glissa plusieurs pièces d’or dans les mains du marin.

retour d’égypte

— Je pourrais les perdre en route, dit-il. Gardez-les pour la vieille.

Il les remit à Charlotte, qui l’assura à son tour de sa reconnaissance.

— Il faudra partir à onze heures au plus tard, reprit le contrebandier.

Il se retira avec Baptiste. M. de Septmesnil resta seul avec Charlotte.

— Allons, dit-il avec une résolution mélancolique, le sort en est jeté.

— Il le fallait, dit Charlotte.

Elle sentit que son cousin la regardait, et se mit à chercher son ouvrage. Après un moment de silence, le jeune homme reprit :

— Vous souvient-il du jour où j’arrivai dans ce château? Combien y a-t-il de cela? Cinq semaines peut-être. Il me semble que des siècles ont passé. J’étais plein d’espérance, j’ai cru toucher le bonheur. Ah 1 pourquoi vous ai-je rencontrée, Charlotte? Je me plaignais autrefois de ma vie. Malheureux que j’étais! Je ne connaissais pas l’amour 1

— Vous m’aviez promis, murmura-t-elle...

Puis elle ajouta : (

— Vous m’épargnerez, Armand ; croyez-vous que je ne souffre pas aussi?

Le vicomte la considéra un instant avec une expression de tristesse profonde.

— Vous êtes une étrange créature, Charlotte. Je vous plains de toute mon âme, et pourtant je ne puis concevoir votre peine. Qu’est-ce donc qui glace ainsi votre cœur? Vous n’aimez pas, je le sais, et vous ne voulez point être consolée. Je vous en supplie, ne me laissez pas partir dans cette incertitude. Si mon amour vous semble indigne de vous, oubliez-le ; mais, au nom du ciel, parlez. Je suis votre ami d’enfance, presque votre frère, vous êtes seule au monde, et je vais vous quitter peut-être pour toujours. Qui sait si vous ne vous abusez pas et ne vous torturez point vous-même? Pensez-y, Charlotte, pensez à tout le bonheur que vous pourriez donner. C’est un crime de sacrifier ainsi sa vie... Je ne sais plus que vous dire. Vous voyez à quel point je vous aime. Il faut donc que je vous voie souffrir et que je ne puisse rien pour vous 1

— Vous verrez mon père, dit-elle, vous lui direz ce qu’est ma vie.

Il le promit avec chaleur, et comme il allait parler encore, elle le prévint et reprit avec plus de fermeté :

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