‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 17 sur 33 · LA GRANDI) FALAISE · texte numérisé non relu

LA GRANDI) FALAISE

— Si vous avez quelque souci de mon repos, Armand, vous renoncerez à des sentiments dont je ne saurais écouter l’aveu. J’ai pu vous sembler faible par instants ; ne croyez pas que je voulais être plainte. Mes peines sont ordinaires et ne valent pas tant de soins. Vous avez une belle tâche à remplir et de grands devoirs vous appellent. Comptez que je demeurerai pour vous ce que j’ai toujours été, une amie fidèle, qui ne vous oubliera pas.

Elle lui tendit la main, Armand la saisit ; cette main était froide ; il y déposa un baiser ; puis, les yeux pleins de larmes, il s’enfuit. ,•

Charlotte s’enferma dans son appartement et y demeura jusqu’à la nuit occupée à écrire.

Le souper réunit encore une fois les hôtes de Maslaville. Il fut court et silencieux. On s’assit ensuite autour de la cheminée. La valise, les armes et le manteau du vicomte étaient déposée sur un siège. On attendit. , .

Les mêmes pensées les occupaient tous, nul n’osait les exprimer. Les paroles étaient insignifiantes et rares ; les minutes semblaient énormes. Quand une heure se fut écoulée, tous sentirent leur cœur se serrer davantage. Il y avait de longs intervalles de silence ; on n’entendait que le bruit de la vieille horloge et le grésillement du fen. Mlle Perraut sortait, rentrait, s’évertuait de toutes manières, regardait l’aiguille qui s’avançait toujours, et comptait les quarts d’heure qui restaient encore ; elle accablait le vicomte de recommandations puériles ; il y répondait par quelques mots, un sourire contraint, et retombait dans ses méditations. La vieille dame promenait ses regards d’Armand à Charlotte, puis elle se détournait en s’essuyant les yeux. De temps à autre, une rafale s’élevait, secouant les arbres, ébranlant les clôtures et rabattant la fumée sur le foyer. Le vent froid qui pénétrait partout faisait frissonner les trois femmes. Les mêmes pressentiments sinistres les traversaient.

— Nous passerons toute la nuit en prières, dit Charlotte.

Les chiens aboyèrent. Baptiste entra.

— Il y a M. Morand, dit-il, qui est arrêté à la barrière et qui voudrait parler sur-le-champ à M. le vicomte.

— Est-il seul? demanda M. de Septmesnil.

— Oui, monsieur.

— Nous devons le recevoir, reprit le vicomte.

Et se tournant vers Charlotte.

— Vos préventions ne sont pas fondées, j’en suis bien sûr ! En tout cas, j’ai besoin de m’éclairer

RETOUR D’ÉOYPTE

Charlotte se tut ; elle n’avait pas de raisons à donner ; mais lorsque Morand parut, elle sentit se réveiller toutes les méfiances instinctives qui l’avaient autrefois éloignée de lui. 11 paraissait sous le coup d’une agitation très vive. Le désordre de sa toilette, si correcte d’habitude, je ne sais, quoi de mordant dans sa voix, un feu trouble dans ses regards, une teinte verdâtre répandue sur son visage, marquaient en lui quelque chose de tout à fait extraordinaire, et la retenue de son langage ne parvenait point à le dissimuler.

Sans s’attarder en compliments, il fit un salut rapide à la ronde, puis entraîna le vicomte à l’écart.

— Vous partez? dit-il à voix basse.

— Dans une heure.

— Vous avez reçu des ordres, alors. On m’avait annoncé M. d’Embrune. J’ai attendu toute la journée. Le courrier a été attaqué près de Valognes. Il y avait trois voyageurs. L’un a été tué; les deux autres ont disparu.

— C’est M. d’Embrune qui a péri, reprit le vicomte. Étaitce à lui qu’on en voulait? Je ne sais. Ses dépêches, en tout cas, me sont arrivées.

— Qui vous les a remises? demanda Morand avec une vivacité aussitôt réprimée.

— Un étranger que je n’ai point vu, répondit M. de Septmesnil avec un peu de hauteur. Les voici, ajouta-t-il.

Morand saisit avidement le pli, examina les cachets avec soin, et, après avoir lu le billet adressé au vicomte s

— Je craignais, reprit-il en recouvrant peu à peu son assurance, que les nouvelles ne fussent pires. J’ai reçu de mon côté un avis analogue. On m’annonce des détails pour demain. Nos signaux sont vendus et la police a l'œil ouvert. Il faut donc que vous partiez ; je venais vous prévenir en toute hâte, craignant que les dépêches ne vous fussent point parvenues. J’étais résolu, s’il était nécessaire, à me rendre à Aurigny.

— A moins que votre sûreté ne l’exige, dit le vicomte, il est préférable que vous restiez.

— C’est mon avis. Ma sûreté, d’ailleurs, n’est pour moi, vous le savez, qu’une considération secondaire. Mes lettres, continua-t-il, sont courtes et bien peu claires ; mais je vois qu’on s’agite à Paris. Ces victoires dont on fait tant de bruit ne sont, tout compte fait, que des combats heureux, des coupe de furie française qui ne se soutiendront pas. Le Directoire, d’ailleurs, est trop malade pour que des succès même sérieux puissent retarder sa chute.

— Ignorez-vous que Bonaparte est de retour?

— Je ne l’ignore pas, et c’est bien sur lui que je compte pour balayer le terrain et nous faire place nette... On vous en dira là-dessus à Aurigny plus que je puis le faire, ajouta-t-il d’un air profond. Bref, il y a des événements dans l’air, et d’un moment à l’autre une occasion peut se présenter. La police n’est point habile et manque d’argent. Elle n’ira pas loin. Nous en serons quitte pour changer nos signaux et choisir un autre point de la côte. J’ai déjà pris mes dispositions à cet égard, et je vous apporte de quoi mettre, à tout hasard, nos amis en mesure.

Il s’étendit sur ce point et donna au vicomte les plus minutieuses indication*. Il paraissait se griser de ses paroles, et il découvrait toujours de nouveaux motifs pour ne point désespérer.

— Vous êtes d’un naturel heureux, dit M. de Septmesnil, et vous avez un tour d’esprit optimiste que j’envie.

— Il est possible que je m’abuse ; mais sans ce tour d’esprit, monsieur le vicomte, comment aurais-je résisté au métier que je fais ! Voilà dix ans que je travaille nuit et jour et joue sans cesse ma tête ; je n’en suis pas plus riche ; il me faut bien un peu de foi.

La table du souper était encore servie. Morand s’y assit sur l’invitation de Charlotte. Le vicomte avait glissé quelques mots à l’oreille de sa cousine, mais il n’était point arrivé à lui communiquer sa confiance.

— Comment avez-vous pu vous procurer une barque par ce temps horrible? demanda Morand.

M. de Septmesnil le mit au fait de ses arrangements avec Malgouat.

— Vous avez eu raison d’accepter, reprit Morand. Mais il y a quelque chose de singulier dans la démarche de cet homme, et, pour plus de sûreté, je vous accompagnerai jusqu’à la falaise.

Il ne s’aperçut pas de l’impression que ces paroles produisaient sur Charlotte. Elle sortit au bout d’un instant et elle se disposait à appeler Baptiste, quand le bruit d’une discussion assez animée l’attira dans la cuisine.

— Vous arrivez bien, mademoiselle, dit le domestique ; j’étais obligé de vous aller quérir. Cet homme veut absolument vous parler; et j’ai beau faire, je ne puis le convaincre...

— Qu’est-ce? dit Charlotte en s’adressant à Malgouat.

— C’est, mademoiselle, que j’ai vu entrer ici tout à l’heure une figure qui ne ine revient pas...

BETOUK D’ÉÜÏPTE

— Morand, dit-elle.

— Morand ou tout autre, reprit le marin de son air rude et dégagé ; son nom ne fait rien à l’affaire. Je le connais. Tl rôde un peu trop dans le pays. On vit comme on peut, ajouta-t-il. Je ne crains pas la mer. Mais les mouchards, c’est autre chose. Si cet homme-là est des vôtres, moi je n’en suis plus. Je me méfie.

■ — L’homme dont vous parlez, reprit Charlotte, n’était pas attendu ce soir. Il faut pourtant que mon cousin parte, et si vous refusez de l’emmener, nous ne saurons que devenir.

— Morand, comme vous l’appelez, vient-il à la falaise?

— Il a déclaré qu’il irait, dit Charlotte.

Puis, comme le marin prenait son bonnet et se lovait avec un air de méfiance :

— J’irai aussi, reprit-elle en le regardant en face. Craignez-vous que je ne vous tende un piège?

— Vous êtes une femme, vous, dit Malgouat avec une sorte de confusion. J’avais tort. On m’avait ordonné, pourtant... Enfin, ce sont des affaires de métier. Parole donnée ; je suis votre homme. J'ai risqué cent fois ma peau pour de méchants ballots de laine. J’aurai l’œil ouvert, et si ee Morand bronche...

— Il est l’heure, dit Malgouat.

Quelques minutes après, Charlotte rentra dans la salle; elle était enveloppée dans un long manteau à capuchon.

— Voici le moment de partir, mon cousin, dit-elle. Je vous conduirai aussi jusqu’à la falaise.

— C’est de la déraison, s’écria Mlle Perraut.

Charlotte lui ferma la bouche par un baiser. Elle ordonna à Lucette, qui voulait la suivre, de faire compagnie à sa tante. Les prières de la pauvre gouvernante, non plus que celles du vicomte, ne purent la faire changer d’avis. M. de Septmesnil, d’ailleurs, n’était qu’à demi sincère dans ses exhortations.

Baptiste, armé de pied en cap, avait déjà enlevé la valise du vicomte. Celui-ci embrassa Mlle Perraut qui lui répondit à peine, suffoquée qu’elle était par tant d’émotions.

— Le temps presse, dit Charlotte.

— Vous le voulez donc? répondit le vicomte avec un soupir.

Elle était déjà sortie. Il jeta son manteau sur ses épaules

et la suivit. Malgouat, malgré tous ses efforts, ne put distinguer ses traits. Charlotte régla l’ordre du départ. Malgouat, qui cachait sous sa capote une lanterne sourde et s’appuyait sur un bâton noueux, ouvrait la marche avec Morand. Le vicomte et sa cousine venaient ensuite. Baptiste formait l’arrière-garde en compagnie du chien Roland. Le vieillard adressa

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