‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 18 sur 33 · I,A GRANDE FALAISE · texte numérisé non relu

I,A GRANDE FALAISE

ses dernières recommandations aux métayers ; il fit tirer les verrous derrière lui et on se mit en route.

La nuit était sombre, le ciel couvert, il n’y avait pas d’étoiles, et la lune déclinante ne dessinait que par instants son croissant effilé entre les déchirures des nuages. La terre était mouillée, la marche difficile.

On sortit par le bois et on traversa rapidement la lande, car on y était à découvert. L’obscurité, en confondant les objets, enlevait en partie à ces lieux leur aspect lugubre ; mais le sentiment de ces vastes solitudes n’en était pas moins accablant. M. de Septmesnil offrait la main à sa cousine dans les endroits difficiles ; il s’informait si elle n’avait point de fatigue ; elle répondait d’un mot, et ils continuaient leur marche en silence. S’il se tournait vers elle, il n’apercevait qu’une forme svelte qui semblait glisser dans l’ombre. Il n’osait s’approcher et lui parler encore. Ne lui avait-il pas tout dit? Il renonçait à comprendre ce qui l’avait décidée à le suivre, et de tant d’énigmes qu’il avait rencontrées en elle, celle-là lui semblait la plus impénétrable.

Un quart de lieue environ avant le hameau de Jobourg, Malgouat tourna sur la gauche et l’on prit un chemin de traverse tortueux, étroit, bordé de hauts talus ; quelques arbres y dressaient leurs squelettes sinistres qui craquaient sous le vent. On ne put éviter de traverser un hameau 5 les chiens aboyèrent, on pressa le pas. Peu à peu les talus s’abaissèrent, le sontier remonta et se rétrécit encore. On avançait entre des clôtures de pierre» plates ; de temps à autre il y avait une barrière, bourrée de joncs marins, qu’il fallait soulever. Le vent, que les replis des terres n’arrêtaient plus, devenait plus violent. On entendait un mugissement sourd et toujours grossissant qui semblait sortir d’un abîme souterrain. Tout d’un coup, une rafale furieuse s’éleva, balayant les nuages devant elle. Les voyageurs s’arrêtèrent, comme suffoqués. La lune se découvrit un instant. On aperçut un plateau pelé et, en avant, un espace énorme tout plein de lueurs confuses et de vagues agitations. Le chien se mit à hurler et voulut se lancer en avant. Un cri de goéland partit de la tête de la troupe ; un autre y répondit.

— Nous n’avons plus rien à redouter, dit Malgouat, nous sommes chez nous. La falaise est à cent pas d’ici. Il fautprendre

garda ; l’herbe glisse et le vent pousse.

RETOUR D KHYPTK

Charlotte s’appuya sur le bras du marin. On avait peine à se tenir debout ; le vent s’engouffrait dans les manteaux. On se sentait gagné par l’horreur de l’abîme qui s’ouvrait tout près de là et que l’on ne voyait pas.

— Pourvu que l’on puisse distinguer les choses à deux pas, cela suffit, dit Malgouat, et j’aime autant n’avoir point à me servir de ma lanterne. Nous voilà sur le bord ; il n’y a pas de temps à perdre.

Charlotte regarda à ses pieds ; elle ne discernait que des formes indistinctes qui s’abîmaient au-dessous d’elle, et au loin, l’inflni dans les ténèbres.

— Il faut descendre là? dit-elle.

— Il s’agit seulement de ne pas perdre la tête, repartit Malgouat. Nous avons une bonne corde.

Puis, ^adressant au vicomte :

— Je vais passer le premier. Je me chargerai de votre valise et de votre manteau. Une fois en bas, j’amarrerai la corde pour l’empêcher de ballotter. Le camarade qui est ici vous dira comment faire.

Il roula le manteau autour de sa taille et fixa la valise sur son dos. On lo vit s’avancer vers la droite, se courber, ramper un instant et disparaître enfin entre les contours indécis de quelques crêtes de rochers.

Le vicomte se rapprocha de sa cousine, et d’une voix qui tremblait, mais d’une autre émotion que la peur :

— Adieu, Charlotte, dit-il î Dieu veuille que ce ne soit pas pour toujours!

Charlotte lui tendit sa main qu’il pressa sim ses lèvres ; puis elle lui remit une lettre.

— Pour mon père, dit-elle ; puissiez-vous faire qu’il me croie 1

Lo vicomte allait répondre quand un nouveau cri de goéland lui coupa la parole. Au même instant, une forme humaine surgit dans l’ombre au hou même où le marin avait disparu.

— A vous, monsieur le vicomte, cria une voix vibrante qui n’avait rien des inflexions traînantes du pays.

Charlotte eut un frisson étrange et demeura comme pétrifiée par la surprise.

Morand se glissa sur les pas du vicomte. Il entendit le compagnon de Malgouat qui lui donnait ses instructions.

La corde était attachée à une forte tige de fer plantée entre deux rochers.

— J’irai devant, disait l’homme. Tenez-vous bien à la corde. Appuyez toujours vos pieds au rocher et gardez une

main libre pour parer aux coups de vent qui font ballotter la corde.

11 se baissa et disparut

— A vous, cria-t*il.

Le vicomte s’accroupit sur le sol et saisit la corde ; il voyait où poser ses pieds, c’était tout ce qu’il fallait. Il commença de descendre.

Morand s’approchait en rampant ; il écouta tant qu’il put distinguer les voix.

— C’est lui, murmura-t-il. Il n’y a plus de doutes.

Il ne pouvait aller plus loin, le vertige le gagnait. Il saisit le pieu d’un mouvement fébrile, ses mains palpèrent la corde, elle était fine et tendue. Il écouta ; les voix s’éloignaient. Tout à coup, il écarta son manteau, une lame étincela dans l’ombre ; il se jeta sur la corde. Mais au même instant il sentit une main de fer lui étreindre le poignet. Il lâcha son couteau et poussa un cri sourd. Une sorte de fantôme s’était dressé devant lui, et avant qu’il pût même songer à se défendre, il était terrassé.

— Qui va là? cria Baptiste en armant bruyamment un pistolet

— Ami, répondit-on avec un accent alsacien, mais n’avancez pas, sinon je précipite.

Embarrassé dans les plis de son manteau qui étouffait ses cris, Morand se sentait glisser sur l’herbe rase. L’horreur le glaça, il ne se débattit plus. Codés le tenait râlant sous son genou. Lorsqu’il le sentit immobile, il tira de sa poche une corde solide et le garrotta.

— Tais-toi, lui dit-il, ne bouge pas, ou je te pousse.

Baptiste, cependant, redoublait ses appels.

— Silence, reprit Codés, et tâchez d’écouter. Un cri strident d’oiseau de mer partit bientôt du fond du précipice.

— Ils sont arrivés, dit l’Alsacien en s’avançant vers Baptiste. Maintenant, vieillard, expliquons-nous. Je suis Codés, grenadier de la République, et je viens de te rendre un signalé service.

— Que se passe-t-il donc? demanda d’une voix haletante Charlotte qui s’était approchée.

Le soldat ne l’avait point encore aperçue.

— Parlez, continuait Charlotte, je suis Mlle de Traynières.

— C’est vous, citoyenne, dit-il un peu saisi lui-même ; il poursuivit aussitôt :

— Ce brigand a voulu couper la corde qui portait mon général. J’étais en observation dans les rochers. Je l’ai vu et je l’ai arrêté.

retour d'égypte

— Dieu! s'écria Charlotte, Morand ; mais c'est impossible.

— Je l’ai vu, répéta l’Alsacien.

— Ainsi, reprit-elle, le général était là... c’est lui qui tout à l'heure... Il s’en va donc aussi...

— Personne ne voulait conduire votre cousin, dit le soldat. Le général connaît la mer et n’en a pas peur. Il a trouvé un homme pour l’accompagner. Il part. Ne le saviez-vous pas?

• — Lui 1 balbutia-t-elle.

— Sans doute, reprit l’Alsacien. Il vous aime et sauve vos amis. C’est tout simple, cela.

Elle se pencha instinctivement vers le lieu où ils avaient disparu. Elle ne vit que la nuit et n’entendit que le bruit de la mer. Elle resta ainsi quelques instants absorbée dans son émotion. Morand appelait de nouveau à l’aide. Il mêlait ses plaintes de menaces et d’imprécations.

— Patience 1 s’écria Codés. Ton compte est réglé, brigand, je suis à toi tout à l’heure.

Charlotte frémit en entendant cet arrêt prononcé avec une froideur impitoyable.

— Que comptez-vous faire de cet homme? demandat-elle.

— Il a voulu couper la corde, répliqua l’Alsacien d’un ton significatif.

— Mais vous ne pouvez le tuer ainsi. Ce serait horrible.

— Si je lui laisse la vie, il ira vous dénoncer, et nous serons arrêtés demain.

— Dieu I dit-elle. Je n’y avais pas songé.

Elle réfléchit un instant et reprit :

— Cet homme possède des secrets importants. Le général voudra peut-être l’interroger à son retour. Il vous blâmerait d'avoir agi sans ordre.

Codés n’était pas cruel, et cette exécution sommaire lui répugnait.

— 11 vaudrait mieux attendre, dit-il ; mais où enfermer ce coquin?

— Chez moi, répondit Charlotte. Vous l’y pourrez garder vous-même.

Elle prit la main du soldat et poursuivit :

— Je n’ai personne pour me défendre. Je me confie à vous. Voulez-vous me suivre au château?

— C’était la consigne, balbutia Codés ; mais le général n’osait pas... ni moi non plus.

Une rafale violente rasa le plateau en mugissant. Charlotte chancela ; il la soutint.

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— Partons, dit-elle en frissonnant.

— Un instant encore, dit Codés. Je ne dois point laisser de trace de notre passage. II faut remonter la corde. Si le vieillard veut m’aider, la chose sera vite faite.

— Tu entends, Baptiste?

Le bonhomme s’approcha ; il obéissait, mais il ne comprenait plus. Ses yeux ne voyaient point et ses oreilles ne lui transmettaient, depuis un quart d’heure, que des sons inintelligibles. Mlle de Traynières serrait la main d’un soldat de la République, et l’homme de confiance du comte gisait garrotté à ses pieds. Le respect enchaînait le jugement du vieux serviteur, sans quoi il eût douté de la raison de Charlotte et de l’équilibre du monde.

Codés tirait la corde ; Baptiste l’enroulait machinalement. Morand le reconnut et invoqua son aide. Ce fut l’Alsacien qui répondit :

— On te fait grâce de la vie pour le moment ; tu t’expliqueras au château.

L’opération achevée, Baptiste se chargea de la corde, Codés prit le pieu de fer, puis, se penchant vers Morand qu’il souleva comme un ballot :

— Debout, cria-t-iL

Morand eut de la peine à reprendre son équilibre. La douleur, le froid, la peur l’avaient engourdi. L’Alsacien l’aida à franchir la pente glissante qui les séparait du plateau.

Serrée dans son manteau; transie et grelottante, Charlotte les attendait, priant du fond de l’âme pour ceux qui s’en allaient. Les bruits sourds qui venaient d’en bas la faisaient tressaillir; elle croyait entendre des cris de détresse. La tempête cependant avait diminué de violence ; la mer déferlait avec moins de furie au pied de la falaise ; le vent s’abattait ; les dernières rafales avaient balayé le ciel, les étoiles brillaient çà et là. Les yeux fixés sur elles; Charlotte sentait peu à peu l’espérance poindre dans son âme comme ces rayons célestes au sein de la nuit humide.

— Nous voici, dit Baptiste qui arrivait plié sous sa charge. La mer est haute, le temps se calme, la traversée ne sera pàs si mauvaise que je le craignais.

— Montre-nous le chemin, vieillard, dit Codés, et si le fardeau te fatigue, nous le ferons porter au prisonnier. Quant à toi, brigand, si tu bronches, je te casse la tête.

On se mit en route. Charlotte marchait auprès de Baptiste qu’elle encourageait de temps à autre d’une parole affable. Le bonhomme alors se redressait gaillardement et partait

[le

RETOUR D’ÉOYPTK

sans souci de la fatigue. Deux fois Morand se trouva rapproché de Charlotte et tenta de lui parler. Elle pressa le pas sans répondre. Ils atteignirent ainsi le grand chemin, et à trois heures du matin, ils franchissaient la barrière du château.

Le premier soin de Robert, en arrivant à Paris, avait été de s’informer de Charlotte. Il apprit qu’elle était à Maslaville. Il était résolu à se rendre immédiatement auprès d’elle. Les bruits confus qu’il recueillit au sujet des menées royalistes qui se tramaient du côté de la Hague lui inspiraient d’assez vives inquiétudes ; il précipita son départ.

Dix ans s’étaient écoulés depuis qu’il avait pour la première fois franchi cette route. C’était en t789, aux plus beaux jours de juillet, dans le plein épanouissement de la verdure et des fleure. Il entrevoyait l’avenir à travers la poussière lumineuse du chemin ; il croyait trouver à Paris le bonheur et la fortune ; il y avait dans l’air un souffle d’enthousiasme, et toutes les voix de la jeunesse chantaient dans son cœur.

11 recommençait maintenant son voyage par une nuit d’automne ; la nature était morne, les hommes effrayés, le découragement pesait sur toutes les âmes. Et tandis que les illusions s’effaçaient derrière lui, il s’en retournait vers cette lugubre Polleterie où avait langui son enfance sans sourire.

Sa vie avait passé comme ces orages d’été qui s’élèvent sans raison, menacent la nature de leur fracas inutile, puis s’éteignent dans le silence d’une nuit sans étoiles, et ne laissent d’autres traces qu’une moisson détruite et quelques débris de fleurs.

Il était parti pour l’Égypte. Il espérait trouver là des émotions qui l’arracheraient à lui-même, une mort glorieuse peut-être. Charlotte n’entendrait plus parler de lui ; il l’avait laissée libre, elle pouvait décider de son avenir.

Du monde nouveau où il se trouva transporté se dégageait je ne sais quelle influence qui tenait du prestige. Ces ruines gigantesques sous ce ciel toujours serein, cette immense impassibilité de la nature qui nulle part ne s’étale aussi souverainement, agirent peu à peu sur son âme et lui donnèrent quelque chose de leur calme mélancolique. Les siècles ont passé là comme ailleurs les années, les empires ont disparu comme autre part les hommes ; on touche à l’éternité, l’esprit s’abîme au sein des choses, et l’on sent comme un souffle de mort et d’apaisement.

LA URANDE FALAISE

Robert aimait, c’était son châtiment; il en souffrait, c’était justice.

Réparer le mal, rendre, s’il le pouvait, à Charlotte une partie du bonheur qu’il lui avait ravi, devint sa pensée de toutes les heures et le grand dessein de sa vie. Mais il ne se soutenait point toujours si haut et sans effort. Il entrait dans son renoncement cette part d’espérance inavouée dont l’homme ne se détache point, lors même qu’il n’y croit plus : mirage de la solitude, brouillard qui voile l’avenir et cache à l’œil, menacé de vertige, l’abime du sacrifice.

Qu’il cherchât à s’affermir dans sa raison stoïque, qu’il se berçât encore de vagues illusions, c’était toujours Charlotte qui remplissait sa pensée. Il ne cessait pas de l’aimer ; il ne l’aimait plus que pour elle-même, sans attendre autre chose que la récompense intime du dévouement caché.

Coclès l’avait suivi. Fidélité alsacienne, rigorisme républicain, il ne voulait ni quitter son général, ni dépouiller l’héroïque défroque de 92. Les soldats écoutaient bouche béante ses sentences plutarchiques mêlées d’aphorismes orientaux, et le considéraient comme un savant profond. Libre de collectionner à sa guise, de moraliser avec les Turcs et de contempler à loisir sphynx et pyramides, approchant de Monge, touchant Berthollet, baignant sa forme humaine dans l’eau du Nil, le fleuve panthéiste, Coclès jugeait que des oripeaux dorés, galons ou épaulettes, n’ajouteraient rien à la juste fierté qu’il ressentait de son sort. Cependant, si bien étudiée qu’elle fût, son impassibilité musulmane n’avait pas engourdi son bon cœur. Sans que Robert lui eût jamais fait de confidences, Coclès avait été trop mêlé à sa vie pour ne pas soupçonner la cause de ses chagrins ; avec une délicatesse qui n’était pas la moindre étrangeté de son caractère, il s’efforçait de les adoucir. Que de fois, lorsqu’il voyait l’ennui prendre Robert, il l’avait distrait d’un mot ou entraîné, à sa suite, dans quelque divagation fantasque à travers les mondes inconnus.

Souvent, après des journées brûlantes sous un sol desséché, il arrivait que Robert, rentré dans sa tente, ne trouvait pas le repos. La fièvre le reprenait et les anciennes ardeurs troublaient son cerveau. Il se levait, étouffant, pour chercher un peu d’air. Alors une voix pleine, sonore, S’élevait dans la nuit, modulant une mélodie plaintive. Robert écartait la portière de la tente ; il apercevait Coclès couché sur le sable, chantant une lied de son pays et regardant la lune blanche qui montait dans le ciel diaphane au milieu des étoiles.

Robert écoutait, et insensiblement ses pensées prenaient

retour d’égypte

un autre cours. Ce qu’il souffrait, d’autres ne le soufïraient-ils pas? Il songeait à celle qu’il n’oubliait jamais, à Charlotte, qui, loin de là, pleurait peut-être à cette heure son avenir condamné et sa jeunesse perdue. Il se rappelait sa tâche et retrouvait le calme.

Si élevée qu’elle fût, toutefois, cette philosophie n’aurait point suffi à soutenir Robert. Les hommes comme lui sont rebelles à la raison toute pure ; elle leur semble sèche ; l'amour est leur grand maître ; ils veulent quelque chose d’ému jusque dans les principes. Ce n’est point dire que Robert se réfugia dans la piété ; cela n’était conforme ni à son caractère ni à la vie qu’il menait. Mais les croyances chrétiennes, dans ce qu’elles ont d’essentiel, rentrèrent dans son âme, confirmant ses résolutions et affermissant son courage. C’était la pente naturelle à son cœur, et il n’était point le seul à se trouver dans le même temps touché de cette façon.

Tel était devenu Robert, et c’est ainsi qu’il partait pour la Hague. La rencontre qu’il fit du marquis d’Embrune força en quelque sorte ses résolutions.

Ils voyageaient par le courrier; la nuit, à l’entrée de la forêt de Valognes, on les attaqua ; le postillon s’enfuit, le courrier fut tué. La résistance de Robert et de ses deux compagnons dispersa les agresseurs, mais le marquis tomba blessé à mort. Il connaissait Robert et le tenait pour le plus loyal des hommes ; il lui révéla en quelques phrases entrecoupées la double trahison de Morand ; puis il le supplia d’accomplir le message dont on l’avait chargé pour M. de Septmesnil.

— Morand était prévenu de mon arrivée, dit-il ; c’est lui qui m’a fait assassiner, je n’en doute pas. Il s’agit pour lui, non point de sauver l’État, qui ne court aucun danger, mais d’assurer sa fortune en perdant M. de Traynières et sa fille.

— Vous seul pouvez déjouer les calculs de ce drôle ; vous épargnerez à notre malheureux pays des embarras cruels et des rigueurs funestes. Ce sera une leçon pour mes amis ; puissent-ils en profiter !

Robert accepta cette mission comme un arrêt de sa destinée. La présence du vicomte à Maslaville fut pour lui un trait de lumière. Il se dit que la vie de Charlotte, son bonheur peut-être étaient en jeu. Le moment de la réparation lui sembla venu. Les royalistes renonçaient d’eux-mêmes à leur chimérique entreprise ; il pouvait donc sans trahir sa cause, arracher ù un péril imminent Charlotte et ce qu’elle avait de plus cher au monde. Il jugea que la vie lui avait réservé ce devoir ; il s’y décida sans hésiter. Mais, en approchant de l’épreuve déci-

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