‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 19 sur 33 · LA G BANDE FALAISE · texte numérisé non relu

LA G BANDE FALAISE

sive, il sentit de nouveau ses résolutions faiblir et sa raison s’ébranler. Il semblait qu’il se retrouvât lui-même après une longue absence, et il se demandait si sa volonté n’allait pas chanceler à la dernière heure.

Il parvint à soutenir son rôle en présence de Charlotte ; mais ce fut tout. Il s’attendait à un éclat de surprise, à quelque lutte violente ; il retrouvait cette glace insondable à laquelle il s’était heurté tant de fois. C’était toujours la même résignation muette, la même résolution de souffrir. Puis la jalousie s’était éveillée ; Charlotte aimait, il n’en doutait plus. A lui qui accourait de si loin, à elle-même elle n’avait pas un instant songé, et rien ne l’avait touché que le péril de son cousin.

Robert fut poussé dehors comme malgré lui ; il ne reprit son sang-froid qu’au sortir de l’avenue, lorsqu’il se trouva seul, avec Codés, à l’entrée de la lande.

Était-il donc venu pour si peu de chose? Ce qu’il avait fait suffisait-il? Que devenir maintenant? Il vivait depuis une année de l’espoir de se dévouer pour Charlotte : il n’avait su que troubler son cœur pour l’abandonner aussitôt dans les angoisses.

Il avança de quelques pas et promena ses regards autour de lui. Sur la pente de la lande déserte, le pignon noirâtre de la Polleterie se dressait au milieu des arbres desséchés. S’en aller là, revoir ces lieux, y revenir l’âme plus misérable qu’aux plus mauvais jours d’autrefois, cette pensée Ihî soulevait le cœur.

Les rafales violentes du vent de mer rasaient la lande en mugissant. Les chevaux épuisés ouvraient leurs narines à cet air puissant qui passait en tourbillons autour d’eux et les ébranlait par instants. Des grondements lointains s’élevaient des grèves, et l’on apercevait, au delà des promontoires noyés de brume, la mer toute grise sous le ciel chargé de nuages.

— C’est la tempête, dit Robert. Personne n’osera prendre la mer cette nuit. Il faut pourtant que cet homme parte. Eh bien! soit, ajouta-t-il, s’il ne se trouve personne, je serai là. Ne devais-je attendre ce que j’ai rencontré? J’espérais des prières ou de la reconnaissance, dernier soulèvement de l’orgueil qu’il faut étouffer. Aussi bien, que m’importe la vie, et qui sait si le même flot ne nous engloutira pas? J'ai besoin d’un homme et d’un bateau. Je les aurai, si Malgouat vit encore et s’il se souvient de moi.

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Il repartit. Codés suivait, silencieux comme à son habitude, et ne s’inquiétait point du terme de la course. Ils laissèrent à gauche le hameau de Jobourg et s’enfoncèrent dans le sentier qui conduit à la baie d’Escalgrain. Les pluies et l’ouragan avaient dévasté le vallon. Une pauvre cabane était bâtie au pied de la colline, auprès d’un champ en friche bordé par les galets de la grève. Des filets séchaient le long des murs ; la fumée sortait en se tordant dans la cheminée de pierre grise. '

Robert descendit de cheval et frappa. Une vieille femme vint ouvrir.

— Pierre Malgouat est-il ici?

— Que lui voulez-vous? demanda la vieille en le considérant avec méfiance.

— Je suis Robert Marnier. Je vous reconnais, ma mère, m’avez-vous oublié?

— Robert, est-ce possible? dit Malgouat en accourant.

— Comme autrefois, dit le général en lui tendant la main.

— Entrez, reprit l’homme.

Le général s’arrêta sur le seuil.

— J’ai un service à te demander, Malgouat, un service considérable. Tu me répondras oui ou non, et si tu me refuses, je ne t’en voudrai pas. Il s’agit de jouer ta vie avec la mienne. Il faut que je parte cette nuit à l’Ile, veux-tu venir avec moi?

Le contrebandier pâlit un peu ; mais il n’hésita point.

— J’irai. Si vous étiez seul, vous péririez certainement. A nous deux nous nous en tirerons peut-être. Ma barque est cachée près de la Petite-Église. Si nous pouvons la mettre à flot, nous partirons.

— Pierre, dit la vieille, qui avait écouté, tu n’iras pas. Gela n’est pas possible. Ton père est mort dans une tempête pareille. On ne peut pas te demander cela.

— La mère, répondit Malgouat, sans Robert, je serais pendu aujourd’hui ou mort aux galères. Ma vie lui appartient. C’est dit, je n’ai qu’une parole. Il fait froid,, l’ami a besoin de prendre des forces. Sers-nous ce que tu as de meilleur.

La vieille soupira et obéit. Malgouat conduisit les chevaux dans un hangar voisin.

Puis on dressa la table ; un morceau de congre, du jambon, du beurre et de l’eau-de-vie formèrent le menu du repas ; Malgouat présenta à ses hôtes les meilleurs fruits de son commerce.

Il fut décidé que Robert et Codés resteraient jusqu’au soir dans la maison, tandis que le marin irait offrir au château

ses services. Robert lui donna des instructions minutieuses qu’il écouta sans manifester le moindre étonnement. C’était un homme taciturne qui vivait dans cette misanthropie ombrageuse assez fréquente chez les gens de son état.

Le repas fini, il s’en alla. Robert et son compagnon s’étendirent tout habillés sur les lits disposés à côté de la cheminée dans une sorte d’armoire. Ils étaient harrassés ; ils s’endormirent bientôt.

Lorsque le silence régna dans la masure et que l’on n’entendit plus que le bruit des vagues roulant les galets et le vent qui sifflait dans les herbes, la vieille vint s’asseoir en grelottant près du foyer, puis, déroulant le chapelet, elle l’égrena en marmottant des prières.

La nuit venue, Robert se rendit à la falaise, se blottit dans les rochers et attendit. Il reconnut la voix de Charlotte; son cœur se glaça et il pensa défaillir. Pourtant sa main ne tremblait pas lorsqu’il saisit le bras du vicomte pour le guider dans la route périlleuse où ils allaient s’engager.

La corde ballottait beaucoup. Les pieds arc-boutés à la falaise, les voyageurs descendirent, se cramponnant d’une main aux nœuds de la corde et tenant l’autre étendue pour prévenir les chocs.

Ils y voyaient assez pour distinguer les anfractuosités et trouver la place où poser leurs pieds. Au-dessous d’eux, l’ombre impénétrable, avec un fracas continu qui croissait toujours.

Il y eut un moment où le vicomte, épuisé, étourdi, s’arrêta pour reprendre haleine. Une impression étrange passa comme un vertige dans la tête de Robert. La vie, plus encore, l’honneur même et tout l’avenir de ceux qui l’avaient blessé jadis étaient là suspendus à cette corde frêle. Un mouvement, un effort léger, et il s'abîmait lui-même, entraînant tout avec lui. Mais l’âge des tentations était passé. Le vicomte dit : « Allons. » Ils continuèrent et bientôt ils touchèrent le sol.

— Personne n’est blessé ? demanda Malgouat.

— Non, Dieu merci, répondit M. de Septmesnil. Les mains sont un peu écorchées, voilà tout.

— Vous les laverez dans l’eau salée, reprit le marin. Suivez-moi. La mer est trop haute et trop méchante encore. Il faut attendre. Il y a là une grotte. où vous serez à l’abri.

Il prit la main du vicomte ; Robert suivit. Il devait

retour d'égypte

franchir des roches couvertes d’algues humides. Le pied glissait à chaque pas. Grâce au sang-froid de Malgouat et de son compagnon, ils arrivèrent sains et saufs. Il ne venait un peu de clarté que du lieu où on entendait la mer déferler avec un fracas effroyable. Cette clarté même disparut ; on avança dans une obscurité complète. Le sol parut s’affermir ; le bruit changea de nature et devint un grondement pareil à celui du tonnerre lointain dans les montagnes.

— Nous voilà rendus, dit Malgouat. Ici personne ne peut nous voir ni nous surprendre.

Il battit le briquet et alluma une lanterne marine qu’il suspendit à une arête de rocher. La lumière blafarde s’étendit le long des faces bizarrement découpées de la grotte. La voûte assez élevée et de forme presque ogive tournait et se perdait dans des profondeurs sombres. Il y avait des fragments de pierres plus blanches et de longues stalactites qui s’éclairaient sous les reflets tremblants. Le sol, rocheux sur les bords, se creusait vers une nappe d’eau, légère et écumeuse, s’élançait pour se retirer aussitôt, tandis que toutes sortes de mugissements sourds se répercutaient sur les parois de la caverne.

— Reposez-vous, dit Malgouat, et attendez-moi. Je vais annoncer que nous sommes arrivés, faire remonter la corde et examiner le temps de plus près.

Robert s’assit. La lumière tombait en plein sur son visage. Le vicomte s’attendait à voir un matelot ; en découvrant un homme qui semblait être de son monde, il ne put se garder d’un mouvement de surprise. Le général voulut prévenir toute question.

— Monsieur, dit-il, je suis obligé de partir cette nuit. J’ai appris que vous cherchiez un moyen de passage pour Aurigny. Je vous ai fait offrir une place dans mon bateau.

— J’ignorais entièrement cette circonstance, répondit le vicomte avec un peu de préoccupation. L’homme qui m’est venu trouver ne s’en est point expliqué. Puis-je au moins savoir à qui je suis redevable de ce service?

— Vous me permettrez de le taire, monsieur. Mon nom importe peu, et s’il est vrai que mon offre vous oblige, aceeptezla comme elle a été faite, sans condition.

Il y avait une nuance de roideur dans ces paroles. Le vicomte répondit du même ton.

— Le service est trop grand en effet pour que je vous demande de l’augmenter encore et de ne vous point soustraire à ma reconnaissance.

Robert devina le froissement secret et les inquiétudes

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