‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 20 sur 33 · LA GB4S0E FALAISE · texte numérisé non relu

LA GB4S0E FALAISE

involontaires du jeune homme. La figure loyale de M. de Septmesnil, une agitation douloureuse répandue dans ses traits et perçant jusque dans ses phrases indifférentes commençaient à ébranler ses préventions.

— Nous vivons dans un temps, reprit-il, et cette fois sans rien de forcé, où toutes les appréhensions deviennent légitimes...

Le vicomte voulut l’interrompre et protester d’un mot. U suffisait que ses méfiances fussent aperçues pour qu’elle? s’évanouissent. Robert poursuivit :

— Il y a telles circonstances aussi où l’on est forcé de se cacher pour servir les personnes même auxquelles on veut le plus de bien. Les dangers que nous allons affronter ensemble vous sont un garant de ma foi. Je vous mènerai à Aurigny. Ne me demandez rien de plus, monsieur, et demeurez en confiance.

— La corde est remontée, dit Malgouat qui venait de rentrer. Mais la marée est trop forte. Il faut attendre encore.

— Combien de temps? demanda M. de Septmesnil.

— Quand la mer baissera, si nous arrivons à mettre la barque à flot et à pousser hors de la baie sans être jetés sur les rochers... Le vent est bon, tout ira bien.

Il s’éloigna dans la grotte, s’accroupit, mit sa tête sur ses mains et attendit.

Il y eut un long silence. Le vicomte se levait, marchait un instant, puis se rasseyait tout rêveur.

— Resterez-vous à Aurigny, monsieur? demanda-t-il à la fin.

— A moins que la tempête ne me force d’y relâcher, je n’y resterai que le temps de vous déposer à terre.

Le vicomte l’interrogea sur la traversée, puis ils causèrent le l’état de Paris, du retour de Bonaparte et des récentes victoires de la République, en hommes qui ne se connaissent point et dont la pensée est occupée ailleurs. Cependant la situation presque identique où ils se trouvaient l’un et l’autre, l'influence du lieu où ils étaient réunis agissaient sur leurs esprits sans qu’ils s’en puissent douter, et ils se rapprochaient insensiblement.

Le vicomte était retombé dans ses méditations, Robert crut entendre un sanglot étouffé ; il se tourna vers le jeûne homme : ses regards étaient troublés et la douleur refoulée contractait son visage. Il vint au général, et, comme s’il eût cédé à une impulsion intime plus forte que sa volonté.

— ■ Ne me jugez pas mal, monsieur, lui dit-il. L’agi iation

RETOUR B’ÉOŸPTE

où vous me voyez n’est point en effet de la crainte. Hélas 1 j’en suis à ce point que je redoute encore plus de vivre que de mourir.

— Vous êtes proscrit, répliqua Robert en s’efforçant de paraître calme. Je sais que de grands desseins vous échappent. Vous abandonnez sans doute des personnes qui vous sont chères.

Il hasarda ces mots comme malgré lui et les regretta. Le vicomte n’y vit qu’une marque d’intérêt ; avec son caractère bouillant et expansif, il ne résista pas au mouvement qui l’entraîhait à découvrir sa douleur.

— Vous paraissez me connaître, monsieur, poursuivit-il. J’ignore qui vous êtes, mais je sais que pour vous amener ici par une nuit pareille, il faut ou de grands périls ou de graves devoirs à accomplir. Peut-être avez-vous plus de force que moi ou gardez-vous une espérance lointaine? S’il en est autrement, je vous plains en toute sincérité... Ces rochers, c’est encore la patrie ; dans une heure, je vous aurai quitté ; les reverrai -je jamais? Si je reviens, j’aurai vieilli, et mes regrets seulement se rattacheront à mon pays. Ce n’est pas seulement ceux qu’elle a traînés à Péchafaud que la révolution a condamnés à périr. Mes amis sont morts déjà ou succomberont à la peine. Le meilleur, le plus noble de tous a été assassiné la nuit dernière. Toutes mes espérances sont anéanties. Il n’y a plus de retour possible. Il faut renoncer, attendre, languir dans l’impuissance et le découragement. La ruine n’est rien ; mais nul effort â tenter, aucune lutte à soutenir, plus de parti qui séduise, l’inaction qui dévore et qui tue, et, si loin que va le monde, le souci poignant d’une vie perdue et sans objet : la peine est dure, monsieur, vous la connaissez peut-être, et vous comprendrez qu’elle accable.

Robert soupira légèrement. Le vicomte poursuivit :

— Ces mots pourtant ne sont pas les plus rudes. Souffrir est peu de chose quand on est homme et qu’on est seul. Mais abandonner aux épreuves un être cher et faible, sâvez-vôùs ce que cela pèse sur le coeur?

— * Je le sais trop, murmura le général.

— Ah I s’écria M. de Sepfmesnil en lui prenant la main, vous laissez peut-être aussi...

— Je ne laisse rien, répondit Robert d’une voix brève et sourde, et je n’attends rien, ajouta-t-il en laissant retomber la main du vicomte.

— Eh bien! reprit celui-ci avec exaltation, votre sort est moins dur que le mien et je vous l’ertvie...

Je vous étonne, monsieur, continua-t-il. Si vous connaissiez ma vie, ma douleur ne vous surprendrait plus. Je n’étais pas seul sur la falaise. Il y avait là une femme, vous l’avez sans doute entrevue dans l’ombre. C’est une créature rare, je vous l’assure, et telle que ce temps même n’en possède peut-être pas d’autre. Victime d’un dévouement héroïque, elle a été trahie, méconnue, délaissée de tous et précipitée dans le chaos de la révolution. Une jeune fille de vingt-cinq ans, songez-y, monsieur, entourée jusque-là des soins les plus tendres. Elle n’a pas succombé; elle s’est retirée dans l’isolement, presque la pauvreté, attendant la justice qui doit venir, elle vit ou plutôt elle pleure... tout ce que peut donner l’amour d’un cœur jeune encore et qui aime vraiment pour la première fois, je l’ai mis à ses pieds... elle l’a repoussé.

Robert se leva.

— Elle n’est pas libre, peut-être, dit-il d’une voix haletante.

— Elle ne m’aime pas, répondit le vicomte avec l’accent du désespoir. Je sais qu’elle ne m’aimera jamais ; et ce qui me l’arrache pourtant, ce qui la rive à ce sol, ce n’est point l’amour d’un autre ; c’est le devoir sec, aride, qui étouffe et qui la fera mourir. Je sais cela et je pars...

— Ne regrettez point vos paroles, monsieur, lui dit Robert avec une émotion profonde. Elles vous ont fait un ami. II y a des rapprochements singuliers, ajouta-t-il, les maux dont vous souffrez ont été les miens, et la blessure qu’ils m’ont faite n’est point encore fermée. Vous avez raison, monsieur, il n’en est pas de plus cruelle.

Us se turent. Malgouat, qui était parti depuis un moment, revint alors.

— Il est temps, dit-il.

Ils sortirent de la grotte. Le vent avait beaucoup diminué, le ciel s’était éclairci et les étoiles laissaient tomber une lumière pâle qui permettait de distinguer vaguement les contours des objets. Ils étaient dans une anse bordée de falaises à pic qui se prolongeaient dans la mer. A mesure qu’on approchait du rivage, les rochers étaient remplacés par le galet. On avait de l’eau devant soi, on l’entendait bruire et rouler tout près, sa masse sombre s’étendait indéfiniment, et çà et là des blancheurs s’y attachaient avec des reflets bizarres.

La barque .était sur la grève. Il s’agissait de la pousser jusqu’à la mer. Les vagues déferlaient encore furieusement ; lorsque les voyageurs les virent, grossis par l’ombre, s’élever pesamment à quelques pas du rivage, pour s’abattre ensuite

retour d'égypte

et venir mouiller leurs pieds, ils reculèrent instinctivement et hésitèrent un instant.

— La mer est presque basse, dit Malgouat ; dans une demiheure nous aurions contre nous le Ilot et le courant. 11 faut partir maintenant. Du sang-froid, et, le Bon Dieu aidant, nous nous en tirerons. Les manteaux et la valise furent jetés dans le bateau. On le poussa jusqu’à ce que l’avant fût soulevé par les lames. La barque roulait sur le sable, elle risquait de se briser. Robert et le vicomte grimpèrent dedans et prirent chacun une rame. Malgouat avait Ôté ses bas et, arc-bouté sur l’arrière du bateau, il le poussa devant lui.

— Dès que vous le sentirez flotter, nagez, et vigoureusement, dit-il .

Saisissant le moment où une lame plus puissante avait soulevé l’embarcation et l’entraînait en se retirant, il poussa de toutes ses forces. Le bateau céda et se mit à osciller plus rapidement. Il flottait.

— Nagez I cria Malgouat en sautant dans la. barque. Au même instant, une vague énorme se précipita sur l’avant de l’esquif et le repolissait vers la terre, le bois craqua, le bateau pivota presque, un flot d’écume le recouvrit.

— Nagez donc I criait le marin ; il se jeta sur l’aviron que le vicomte manœuvrait avec plus de bonne volonté que de bonheur.

La barque se redressa. Un instant après, une autre secousse se fit sentir, puis une autre, mais plus lente déjà, et ce fut ainsi pendant quelques minutes.

— Nous sommes parés, dit enfin Malgouat. Hissez la voile !

Robert tira à lui son aviron, et tandis que ses deux compagnons maintenaient contre le vent et le courant, il dressa vivement la toile. Malgouat saisit la drisse, prit la barre et s’orienta. Le vent venait de la terre ; il enfla la voile, la barque vacilla quelques instants, s’inclina en craquant, et partit vivement, franchissant les vagues qui passaient en sifflant sur la quille.

On était en mer, et en plein dans l’air libre. Les escarpements de la côte, confondus dans l’ombre, ne paraissaient plus qu’un rideau noir qui fermait en arrière l’horizon.

— Vous n’avez pas oublié le métier, dit Malgouat à Robert. Nous pouvons dire que nous l’avons échappé belle. Je ne voudrais pas recommencer.

Robert s’assit au gouvernail, le vicomte s’étendit au pied du mât, et Malgouat se tint à l’avant. Il fallait louvoyer pour gagner Aurignv. La manœuvre absorbait Robert il

u «tait point aisé de se fcqre entendre au milieu du vent ; le vicomte et lui ne se parlèrent plus que de loin et par intervalles. Ils éprouvaient tous les deux l’indéfinissable recueillement qu’inspirent la mer et la nuit.

La traversée dura plus de quatre heures. Le jour les avait surpris au large. Ils atteignirent Aurigny vers sept heures du matin. Le vicomte indiqua les signaux nécessaires pour franchir les passes et accoster le fort. Il avait déjà témoigné à Robert toute sa reconnaissance.

— Vous me la montrerez., monsieur, dit le général, en me rendant à votre tour un service. Je ne puis repartir qu’à la marée prochaine. Je n’ai point de passe-port, mon honneur est engagé à ce que le gouvernement anglais ignore mon séjour dans ce lieu.

Je ne suis curieux de rien voir ni de rien entendre ; si vous pouvez me procurer le moyen de quitter l’tle sans être inquiété, vous m’aurez amplement payé le peu que j'ai fait pour vous.

Ce langage ne laissa point de surprendre le vicomte ; il était trop galant homme pour le laisser paraître.

— Rien ne sera plus aisé, monsieur, répondit-il. Si vous voulez bien me suivre, je vous mènerai dans un endroit où vous pourrez prendre un repos qui vous est nécessaire et attendre l’heure de votre départ.

Après avoir franchi l’enceinte du fort, ils prirent le chemin de Saint-Anne. Soit qu’ils fussent absorbés par leurs préoccupations personnelles, soit que le silence du voyage eût dissipé cette exaltation réciproque qui les avait la veille rapprochés un instant, Robert et le vicomte n’échangèrent, le long de la route, que de rares paroles empreintes de nouveau d’un peu de cérémonie et de froideur.

Ils s’arrêtèrent devant un cottage situé au milieu d’un jardin. M. de Septmesnil était attendu sans doute, car, aussitôt qu’il parut, un valet en livrée se présenta pour ouvrir la grille.

— Veuillez suivre cet homme, monsieur, dit-il à Robert. Je viendrai vous retrouver bientôt.

Robert fut introduit dans une salle basse où flambait un grand feu. Peu de temps après, on lui servait à déjeuner. Il y toucha à peine ; il ne put dormir ; l’agitation était plus forte que la fatigue.

Un bruit de voix qui se rapprochait le fit tressaillir. Il vit

retour d'égypte

entrer M. de Seplmesnil suivi d’un homme assez âgé. C’était le comte de Traynières.

Les épreuves l’avaient beaucoup vieilli, mais non point abattu ; ses traits avaient pris même un air d’austérité mélangé de tristesse qui corrigeait ce qu’ils avaient d’un peu trop rude. Du premier coup d’œil, il envisagea le général ; celui-ci s’inclina, profondément troublé.

— Voici, dit M. de Septmesnil, l’homme auquel nous avons des obligations si grandes.

Le comte était distrait. Ces paroles parurent le rappeler à lui-même, et d’une voix légèrement émue :

— Monsieur, dit-il, vous ne pouvez entièrement vous soustraire à nos remerciements. Aucun de nous ne saurait oublier ce que vous avez fait aujourd’hui. Nous avons pourtant encore un service à vous demander. Vous arrivez de Paris ; vous avez, hier, donné à M. de Septmesnil tant sur l’état de la France que sur la trahison dont nous sommes les victimes, des renseignements du plus haut intérêt. Il importe plus que vous ne pouvez le croire que l’on connaisse ici la vérité. Nous n’entendons nullement vous faire sortir de la réserve que vous tenez à garder; mais ce que vous disiez hier à M. de Septmesnil, consentiriez-vous à le répéter devant une autre personne qu’il amènerait ici?

— J’y consens, monsieur, répondit Robert. Mais je vous avertis que je parlerai comme je pense, en républicain convaincu. Je n’ai pas de haine pour votre parti ; je vous en ai donné la preuve ; je désirerais seulement le désabuser. Ces tentatives chimériques ont déjà coûté la vie à trop de Français. Il n’en peut résulter à l’avenir que des violences stériles et de lamentables répressions.

— Vous pouvez vous exprimer avec toute franchise, monsieur, dit le vicomte.

Il sortit. Le général se trouva seul avec M. de Traynières.

— Je conçois, reprit ce dernier après un court silence, que des motifs graves vous fassent désirer de rester inconnu. Soyez sans inquiétude, je ne vous trahirai pas. Mais votre nom ne peut être un secret pour moi, je vous ai rencontré dans un moment dont rien ne s’oublie. Vous êtes le général Robert.

— Oui, monsieur, répondit Robert avec simplicité.

— Vous avez vu ma fille avant votre départ? poursuivit le comte, non sans quelque contrainte.

— Le temps seulement de lui remettre un message dont je m’étais chargé.

— Savait-elle que vous accompagniez M. de Septmesnil?

LA GBANDK FALAISE

— EUe l’ignorait entièrement.

— Pardonnez-moi ces questioas, monsieur. Le trouble ( vous me voyez n’a que trop de motifs. Tout ce que j’apprem me bouleverse. Il s’agit de choses qui me touchent de bien pr au cœur. Peut-être ai-je commis une grande injustice... Tene voici la lettre que m’a envoyée ma fille. Lisez-là, monsieu Vous comprendrez alors l’état de mes sentiments.

Il présenta au général une lettre dépliée. C’était celle qi Charlotte avait écrite la veille. Elle commençait ainsi :

« Mon très honoré père,

« Je n’ai que bien peu d’instants pour vous écrire cette lett que mon cousin de Septmesnil vous remettra demain, si Di» permet qu’il arrive jusqu’à vous. Cette lettre, mon père, lise la, je vous en supplie, en vous rappelant la tendresse que voi aviez pour moi dans mon enfance et la joie que vous disi< alors trouver dans mon affection. Je connais la noblesse < votre cœur, et le temps n’a fait qu’augmenter ma vénératit pour vous. Cependant, je ne vous écris qu’en tremblant. C m’a tant calomniée auprès de vous, vous avez été si sévè pour moi, vous étiez juste sans doute ; vous me croyiez co pable. Je ne l’étais pas, mon père ; je ne l’ai pas été un se jour. Que n’avez-vous pu juger par vous-même de ma conduit Considérez seulement que ceux qui vous ont ainsi parlé < moi sont les mêmes qui en toute chose ont trompé votre co; fiance. Je ne sais quels rapports on vous a fait. Mon histoi est bien simple. En quelque mots la voici :

« Il y a cinq ans, vous étiez prisonnier et condamné mourir. Je demandai votre vie à l’homme de qui elle dépendai Il me l’accorda, vous savez à quel prix. Je vous cachai i sacrifice, je craignais de vous le voir repousser. Le lendemai j’étais mariée. Je m’engageai à obtenir votre consentemen Le prêtre qui bénit ces tristes noces voulut bien vous écrii Sa lettre et celle que j’y joignis furent remises à Morand.

# Quelques heures après le mariage, l’homme auquel n vie appartenait désormais partit pour la guerre. On le je en prison. Mon devoir était auprès de lui. Je me rendis à Pari Je ne l’y rencontrais que quelques instants. Je dois le reco naître, il me témoigna constamment les égards les plus grand; il sut comprendre ce qu’il y avait de délicat dans ma situ tion ; et le respect absolu que je devais souhaiter de sa pai il ne s’en écarta jamais. »

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Charlotte rappelait ensuite son existence à Paris, les obligations mondaines qui l’avaient entraînée, son départ enfin pour Maslaville. Il n’y avait pas un mot de plainte ; rien n’indiquait ses longues souffrances. Elle poursuivait ainsi :

« Je n’implore de vous qu’une grâce, la seule dont dépende le repos de ma vie. Si vous étiez revenu en France, je me serais jetée à vos genoux et vous m’auriez écoutée. Dieu a voulu que nos efforts fussent encore une fois inutiles. N’ajoutez pas à la douleur d’être séparée de vous, la poine plus cruelle encore de vous avoir courroucé contre moi. J’ai davantage à vous demander. Je suis mariée, mon père, et tant que votre consentement ne me sera point accordé, l’église ne pourra réhabiliter ce mariage. Je sais combien cela est pénible pour vous. Cette union consacre tous nos malheurs. Mais, en toute conscience, je ne saurais la rompre. Je l’ai promis au vénérable prêtre qui m’a assistée ; il est mort dans cette confiance ; et je sens moi-même qu’en dehors de ce chemin qui me trace mon devoir, je ne trouverai jamais le repos.

« Je n’ose vous parler d’un homme dont vous avez sans doute accoutumé de haïr le nom. N’oubliez pas cependant que vous lui devez la vie et que son nom doit être le mien. Considérez ce qu’il était et ce qu’il est devenu. Il est né dans un monde différent du nôtre, il a vécu parmi nos adversaires, nous ne pouvons le juger comme l’un d’entre nous. Mais parmi ses amis, vous le savez sans doute, il y a des vertus, de l’honneur et du courage. Il est un des premiers ; ils n’ont pas de nom plus respecté que le sien. Quelque mal qu’il m’ait fait, je n'ai point à rougir d’être à lui.

« Vous me trouvez trop résignée peut-être. Ne prenez pqint ce détachement pour un parjure de mon passé. Je n’en suis point venue là sans larmes ; je ne me suis pas soumise en un jour. Je suis perdue pour vous, mon père, j’ai conservé des jours aussi précieux que les vôtres. Pensez à moi comme à quelqu’un qui n’est plus de cette vie. Imaginez que je vais entrer au cloître et faites ce qu’on fait alors : pardonnez-moi les peines que je vous ai causées, bénissez-moi pour que Dieu me soutienne, et ne me refusez pas ce que j’ose vous demander. Croyez que dans mon isolement je ne vous oublierai point, et que mon cœur, que rien ne peut m’arracher, demeurera digne de vous. »

Robert rendit la lettre au comte.

— Si j’ai commis un crime, dit-il. Dieu m’est témoin,

monsieur, que j'ai lait tout au monde pour le réparer.

On entendit des pas dans la pièce voisine.

— On yient, dit M. de Traynières. Du calme, monsieur. Ces choses ne regardent que nous.

Robert était parfaitement maître de lui quand le vicomte entra. 11 Introduisit, avec toutes les marques du respect le plus profond, un personnage qui paraissait âgé de quarante ans environ. Grand, mince, d’une extrême élégance de tournure, la tête haute et noble, le visage effilé, le nez large, fortement arqué, avec de beaux yeux doux, mais sans chaleur d’éclat, ce personnage, avec une aisance souveraine, salua Robert de quelques paroles gracieuses et d’un remerciement qui n’avait rien de banal. Puis, sans attendre que le général ltri répondît, et comme s’il avait eu à ce point l'habitude des hommages qu’il n’y prenait même plus garde, il interrogea Robert. 11 insista beaucoup sur l’armée. Les nouvelles d’Égypte parurent l’attacher particulièrement. Robert ne pouvait en parler sans enthousiasme, et plus d’une fois l’intérêt le plus vif se marqua sur le visage de ceux qui l’écoutaient. Quels qu’ils fussent, on sentait que le cœur au fond était resté français, et il était singulier de voir ces hommes qui conspiraient sous le couvert du pavillon britannique, prendre malgré eux parti contre l’Angleterre et tressaillir au récit des luttes soutenues par nos soldats. Ce fut au sujet de Bonaparte que l’interlocuteur de Robert se montra surtout désireux de s'enquérir. En apprenant l’accueil qu’on lui faisait en France, il se pencha vers le comte et lui dit tout bas :

— Mon frère a peut-être raison. Il y aurait quelque chose à faire de cet homme-là.

Puis, se tournant vers Robert, et le remerciant de nouveau :

— Nous ne nous connaissons point, monsieur, dit-il avec une grâce extrême ; mais nous sommes Français tous les deux ; et j’espère qu’un jour nous nous retrouverons dans ce pays que ne peuvent oublier ceux qui ont eu le bonheur d’y naître.

II se retira, suivi des deux gentilshommes. Robert ne resta pas longtemps seul. Le comte revint. 11 tenait à la mam plusieurs plis cachetés :

— Tout est disposé pour votre départ, dit-il à Robert. M. de Seplmesnil vous accompagnera jusqu’au fort. J’espère que vous voudrez bien vous charger de ces lettres. L’une est destinée à rassurer nos amis de Paris sur notre sort et A leur enjoindre en même temps de cesser toute manœuvre. Celle-ci est pour l’oncle de Morand ; elle l’avertit des infmfions de ce coquin et lui prescrit le3 mesures qu’il doit prendre pour

retour d’égypte

sauvegarder le bien de ma fille. La dernière de ces lettres, enfin, est pour ma fille elle-même. Je désire que vous la remettiez en personne dans ses mains.

Il s’arrêta, et avec une émotion qui n’était plus contenue, il reprit :

— Vous avez autrefois sauvé la vie de ma fille. Plus tard je vous ai dû ma liberté. Je vous dois plus encore aujourd’hui. Ce n’est pas un simple hasard qui a rapproché nos carrières. J’ai beaucoup appris dans ces dernières années ; j’ai aussi beaucoup oublié. Quoique vous ayez pu faire dans le passé, votre conduite l’efface. Vous avez conquis mon estime, monsieur, je ne puis vous dire rien de plus.

Il lui tendit la main, Robert la saisit et s’inclina. Le comte ne cherchait point les attendrissements, il retira sa main, et recouvrant sa fermeté habituelle ;

— Il est temps de partir. Allez, monsieur, et que Dieu vous garde !

Il le conduisit jusqu’à la grille ; le vicomte l’y attendait. Us reprirent la route du matin presque dans le même silence. M. de Septmesnil était d’une tristesse morne. Arrivé au rivage, il serra les mains de Robert :

— Vous êtez heureux, monsieur, lui dit-il avec une inexprimable tristesse.

Il s’éloigna rapidement. Robert sauta dans la barque. Malgouat prit les rames. Au moment où il franchissait la passe, Robert aperçut, sur l’un des rochers de la côte, un homme qui agitait son mouchoir en signe d’adieu. C’était le vicomte, qui demeura dans ce lieu jusqu’à ce que la petite voile blanche eût disparu dans le brouillard.

Le vent obligea les voyageurs d’aller prendre terre au delà de la Hague. Ils abordèrent sur la grève plate, entre Vauville et Diélette. Malgouat avait là un ami chez lequel ils se retirèrent pour passer la nuit.

Robert partit le lendemain matin pour Maslavilte ; il suivit la grève et se rendit au château par le bois. A mesure qu’il approchait, une anxiété plus forte lui serrait le cœur. Pourquoi revenir encore? Pourquoi livrer de nouveau son âme aux déchirements? Tous ses efforts étaient stériles, son dévouement n’ayait servi de rien. Charlotte ne l’aimait pas ; elle se sacrifiait à lui, et il était condamné à voir se flétrir à ses côtés celle dont il eût payé un sourire au prix de son sang. La fatalité des choses accomplies l’accablait décidément, et jamais sa vie ne lui parut autant qu’à cette heure-là vaine et désespérée.

PLUS FORT QUE TOUT

Mlle Perraut avait tenu à attendre le retour de Charlotte, et elle faillit plusieurs fois mourir d’inquiétude. Lorsque les voyageurs rentrèrent au château, elle entendit que l’on parlait d’enfermer quelqu’un ; elle avait vu glisser le long du mur la longue silhouette de Codés, et elle ne douta pas qu’il ne s’agît du sans -culotte. Elle proposa tout net d’écrouer le prisonnier dans la tourelle, et se récria fort quand Charlotte, trouvant la mesure trop rigoureuse, décida tout simplement qu’il serait conduit dans une des chambres hautes. Baptiste sortit pour exécuter cet ordre. La gouvernante le suivit ; elle pensa tomber de son haut, en voyant conduire, les mains liées, Morand en personne, le confident du comte et le meneur autorisé de toute la conspiration royaliste. Elle courut à Charlotte et la pressa de questions ; mais la jeune femme était à bout de forces, elle ne répondit qu’à peine, et Mlle Perraut, abandonnée à ses conjectures, soupçonna toutes les trahisons possibles, hormis la vraie.

Après une insomnie pénible de quelques heures, Charlotte, debout dès le matin, manda Codés auprès d’elle. Dans la lutte de la veille, le pauvre garçon avait perdu le fameux bandeau noir qui donnait à sa physionomie une coupe si étrange.

Il en était tout confus, et il avait grand tort : la cicatrice qui traversait son front relevait singulièrement la franchise austère de sa figure.

Ce fut avec une émotion presque religieuse qu’il se présenta devant Charlotte. Son imagination, portée à découvrir en toutes choses les merveilleux effets de l’amour pur, ne le tenaient point, par hasard, cette fois trop loin de compte. En présence de la femme qu’il savait tant aimée de son général, et que lui-même avait accoutumé de considérer comme une créature d’espèce surhumaine, il ne se crut obligé à prendre

PLUS FORT QUE TOUT

aucune pose, et il dépouilla sur le seuil le cothurne républicain.

Il raconta ce qu’il savait de la conduite de Robert dans les derniers jours ; mais il n’obtenait qu’aux dépens de la clarté la concision qui lui était si chère, et cet entretien laissa dans l’esprit de Charlotte de grandes obscurités.

Mlle Perraut d’ailleurs vint se jeter au milieu des explications, et son ébahissement ne laissa point de compliquer les choses. Charlotte refusait de s’expliquer avec elle ; Baptiste était muet ; Morand emprisonné ; il ne restait plus, pour mettre le comble aux perturbations de la malheureuse gouvernante, que de voir l’horrible soudard assis à la propre table de Charlotte et commandant en maître le château. Cette épreuve lui était réservée.

Dans l’état d’anxiété où elle se trouvait, Charlotte sentait un besoin insurmontable de mouvement et une curiosité vague qui la poussait malgré elle au dehors. Elle se rappela que MaJgouat lui avait recommandé sa mère. Elle résolut (l’aller voir la vieille femme. Peut-être en obtiendrait-elle quelques détails nouveaux. Lucette devait l’accompagner. Codés fut prié de leur faire escorte. L’Alsacien trouvait que le silence pouvait seul exprimer le ravissement où le plongeait cette marque de confiance. Il faut dire que les yeux de la fillette l’avaient subjugué dès le premier instant.

Us trouvèrent facilement la caibane de Malgouat.

La vieille filait près de la cheminée. L’accueil qu’elle fit à Charlotte n’était point engageant ; toutefois, à la vue de Codés, elle se dérida un peu.

— Vous n’étiez point du voyage? dit-elle.

— Non, dit le soldat.

— Nous portons beaucoup d’intérêt à ceux qui sont partis, ajouta Charlotte, et nous venions vous demander... nous assurer que vous avez tout ce qu’il faut.

— Mon garçon n’est pas parti pour de l’argent, reprit la vieille avec une sorte de fierté farouche. Son travail lui suffit, et s’il ne revenait pas, je n’aurais besoin de rien.

— Mais il reviendra ma bonne mère, dit Charlotte un peu embarrassée par les manières de la vieille. Le temps s’est calmé.

— Oui, oui, il s’est calmé. Je le sais bien. J’ai écouté toute la nuit. Croyez-vous que j’ai fermé l’œil? Us sont partis, cela est sûr. Le reste regarde le bon Dieu. U y a encore bien des heures jusqu’à demain matin.

Charlotte murmura quelques paroles d’encouragement et de reconnaissance.

LA GBASDE ÏALAISE

— Il ne faut pas nous remercier, reprit brusquement la vieille. Si j’avais pu, j’aurais empêché Malgouat de partir. Mais il ne fallait pas en parler. C’était une dette. Il n’y avait que le petit Marnier qui pût nous demander cela.

— Vous le connaissez donc?

— Si nous le connaissons ! dit la mère Malgouat en arra-

chant quelques brins de fagot qu’elle jeta sur le feu. Il faut croire, Seigneur, que nous l’avons connu. J’ai vu un temps où il venait ici tous les jours. Il n’était pas heureux dans ce temps-là. Il avait un père... Enfin, notre pauvre maison lui semblait un paradis. Mon garçon avait un culte pour lui... Je l’ai vu grelottant de froid, sans une veste seulement à se mettre sur le corps. Je lui en avais fait une en drap anglais bien chaud. Je me rappelle encore, il m’embrassa. « Mère Malgouat, me dit-il, je vous revaudrai cela plus tard. Je deviendrai quelque chose, vous verrez. » On a été longtemps sans entendre parler de lui. Mon garçon me disait » « Il est mort, ou bien il nous a oubliés. » Il est revenu hier. Je l’ai mal reçu d’abord, parce qu’il me prenait Malgouat... Mais au fond il en avait le droit, et je ne lui en veux pas. Il a dormi ici comme au vieux temps... Il ne m’a rien dit, mais j’ai vu qu’il avait encore du chagrin. Il est comme d’autres, il a pleuré plus souvent qu’il n’a ri dans ce monde... ,

La vieille marmottait ces paroles en allant, venant et rangeant de menus objets dans la chambre ; elle ne s’adressait précisément à personne ; tout d’un coup, elle s’arrêta, et changeant de ton.

— Je bavarde ; Je ne pense pas que vous êtes là j qu’est-ce que cela vous fait? Je vous reconnais bien. Vous êtes la demoiselle du château. Ils ont emmené un autre homme avec eux hier soir, je m’en souviens. Ce n’est pas pour le petit Marnier que vous venez ici.

L’écorce rugueuse s’était refermée. La vieille se remit à son rouet. Il n’y avait rien & tirer d’elle.

Ils repartirent. A mesure qu’ils remontaient la colline d’Escalgrain, Charlotte se retournait plus souvent vers la mer. On voyait Aurigny émerger au milieu de la brume, mais aucune voile ne se détachait de l’horizon nuageux. Ils atteignirent le plateau, et tant que l’on découvrit l’océan, Charlotte se retourna encore. En traversant la lande, elle aperçut devant elle le toit de la Polleterie. Au lieu de l’éviter comme d’habitude, elle fit signe à Lucette de la suivre et s’engagea dan» le chemin qui mène à cette triste demeure. Elle s’arrêta toute saisie ; elle n’imaginait point une telle désolation. Elle tourna

FtUS FOBT QUE TOUT

bride ; puis je ne sais quoi la retint. Elle sauta à terre.

— Il y a ici, dit-elle, de pauvres gens que je veux visiter. Attendez-moi quelques minutes.

La barrière ne fermait plus. Un chien aboya et le métayer parut sur la porte. Il vint au-devant de Charlotte avec les plus grands témoignages de respect. Il la connaissait pour lui avoir une fois conduit un de ses enfants malade. La femme arriva, toute confuse de la visite.

— Je passais près d’ici, dit Charlotte. J’ai voulu m’assurer que l’enfant était guéri. Et puis, cette maison m’a paru singulière.

— Ce n’était pas fait pour nous, répondit le métayer. Ce devait être un manoir. On ne l’a jamais fini.

Charlotte entra dans le vestibule. Le pavé avait des vides ; les murs se lézardaient ; on sentait l’humidité.

— • Que cela est triste, dit-ellé.

On amena l’ehfant, qui était rose et frais.

— Nous faisons ici ce que nous pouvons, dit la femme; mais le bien rapporte peu et la vie est dure. Nous vivons ; c’est tout.

— Le maître est absent, ajouta le métayer. Il a toujours été bien doux avec nous ; car s’il fallait faire son compte, nous devrions partir...

— Votre maître ne vous demande donc rien?

— Oh 1 rien du tout. Savons-nous seulement s’il est mort ou vivant? C’est bien extraordinaire, tout de même, mademoiselle, car le pauvre jeune homme n’était pas riche... Il n’a jamais eu de chance, et je crains qu’il ne lui soit arrivé malheur.

— Il y a longtemps qu’il est parti?

— Dix ans, mademoiselle.

*— Enfin, reprit la femme, nous sommes ici, nous y restons. S’il revient, il trouvera tout comme il l’avait laissé. Le bon Dieu veuille qu’il n’exige pas autre chose.

— N’aie pas peur, dit le métayer ; il faudrait pour cela qu’il fût changé.

*— Avec son père, ajouta la femme, ç’aurait été autre chose.

— Il était moins bon? dit Charlotte.

— Moins bon I mademoiselle, on ne peut pas dire ce mot-là d’un être pareil. C’était le plus méchant des hommes. Il n’y avait qu’à voir comment il traitait son fils. Ce n’était pas de votre temps, et puis on ne vous aurait pas parlé de personnes comme cela. Il menait une vie... Enfin, on ne pouvait pas rester ici, et sans le fils, nous serions partis comme les autres. Quand il est mort, mademoiselle, ajouta la femme, après une maladie

de trois mois, et quelle maladie ! on ne l’oubliera jamais... il ne croyait à rien... son fils le veillait nuit et jour ; croyez^ vous qu’il le remerciait? Non ; il l’accusait encore de le tromper et lui donnait des coups.

Charlotte l’interrompit et demanda à visiter la maison.

— Ça n’est pas beau, dit le métayer. Il y a une certaine apparence au dehors... mais, je vous le disais, mademoiselle, on n’a jamais achevé le travail. Voici la salle, poursuivit-il en poussant une porte vermoulue.

Charlotte jeta un regard dans la pièce ; elle était presque vide. Quelques vieux meubles rongés, salis, consumés par l’usage, étaient rangés le long des murs. C’était misérable, presque repoussant. L’homme reprit :

— En haut, il y a les chambres. Elles ne sont guère plus riches. Si vous le désirez pourtant...

Charlotte indiqua qu’elle voulait monter. Ils franchirent les marches et se trouvèrent dans un long corridor percé de fenêtres. Beaucoup de vitres étaient brisées ; le vent entrait partout.

— Toutes les chambres se ressemblent, dit la femme. Il n’y a que celle de notre maître qui soit un peu en état. Montre-la à mademoiselle. Nous n’y avons rien changé.

Cette chambre était à l’extrémité du couloir. Se sentant écoutés, les braves geas racontaient tout ce qu’ils savaient. Ils le racontaient d’un ton dolent, en insistant sur les misères : c’est leur instinct. Trait à trait, c’était la jeunesse entière de Robert qu’ils dépeignaient ainsi avec cette naïveté du paysan qui, la première méfiance surmontée, croit volontiers à l’intérêt que l’on donne aux choses parmi lesquelles s’est écoulée son existence.

Le métayer tourna avec effort une grosse clef qui grinça et ouvrit la porte. Charlotte entra dans une grande pièce ; il n’y avait pas d’autres meubles que deux chaises de paille, une couche de bois blanc sans rideaux, une table couverte de livres ; d’autres livres s’étalaient pêle-mêle sur le carreau avec de vieilles armes rouillées ; rien le long des murs de plâtre noircis et écaillés, si ce n’est un portrait suspendu au-dessus de la table, seul ornement de cette pauvreté nue. C’était une figure do femme, délicate et triste, qui s’efforçait de sourire ; il y avait dans les yeux surtout et dans le mouvement des lèvres une ressemblance singulière avec Robert.

— C’est la mère de notre maître, dit le métayer.

— L’avez-vous connue? demanda Charlotte.

— Elle était morte quand nous sommes venus ici. On disait

PLUS FORT QUE TOUT

que le chagrin l’avait minée ; et puis, si elle avait seulement un peu de cœur, elle ne pouvait pas être heureuse avec un homme comme le sien.

Charlotte s’approcha ; elle aperçut un nœud de ruban attaché à la couronne du cadre. La couleur en était bien ternie et l’ouvrage n’avait rien de précieux. Elle n’en pouvait cependant détourner ses regards. On y distinguait encore un chiffre brodé ; c’était le sien. Elle se souvint qu’elle avait eu autrefois un nœud pareil ; elle le portait aux falaises, et il était tombé de ses cheveux quand elle s’était évanouie. Ainsi Robert avait gardé comme un joyau cette pauvre parure perdue. Quelles impressions avait-il donc rapportées de cette journée et quelles mystérieuses rêveries trahissait ce souvenir?

La jeune femme promenait un œil distrait sur les livres étalés sur la table. Il y en avait un qui se trouvait en évidence. Elle l’ouvrit sans savoir pourquoi. Les pages étaient usées, il y avait des notes sur les marges ; c’était le livre sans doute que Robert lisait le plus souvent : les Confessions de Jean- Jacques Rousseau. Beaucoup de passages étaient soulignés. Charlotte lut celui-ci :

« Il me semblait que la destinée me devait quelque chose qu’elle ne m’avait pas donné. »

Puis ces mots sur une autre page :

« Le sentiment cruel de l’injustice des hommes qui empoisonne la vie et la mort. *

Un papier jauni tomba du livre ; Charlotte le releva ; il était couvert d’Une écriture à demi effacée ; c’était un fragment de lettre ; ses yeux s’y fixèrent malgré elle. Elle parvint à déchiffrer ces lignes :

Juin 1789.

« Cruelle 1 Comment avez-vous pu me laisser croire que vous m’aimiez? Je m’enivre, je m’abuse, je veux espérer encore. Mais, seul avec moi-même, il faut bien que j’ouvre les yeux, que je vois comme est le monde, qui je suis, qui vous êtes et cfe qui nous sépare... C’était une distraction, un caprice, n’est-ce pas? Il fallait un cœur pour réchauffer votre ennui. La flamme n’est pas éteinte ; elle brûle, elle me consume. Vous êtes partie... vous oubliez, on vous aime, rien ne vous manque... si vous disiez un mot, mes donles s’évanouiraient ; mais rien ne les apaise ; ils rendissent, iis me torturent... »

LA C1USDE FALAISE

Charlotte rougit, replaça la lettre dans le livre et sortit.

— Si vous avez jamais quelque peine, dit-elle aux métayers, pensez à moi et venez au château.

Ses compagnons ne paraissaient point trop impatients.

Codés avait mis pied à terre, et, tenant par la bride son cheval et celui de Charlotte, il s’efforçait d’occuper par ses discours Lucette qui l’écoutait avec un intérêt soutenu.

La nuit tombait quand ils rentrèrent à Maslaville. Baptiste les attendait devant la porte ; il était en proie au plus grand émoi.

— Mademoiselle, s’écria-t-il dès qu’il put se faire entendre, si vous saviez ce qui nous arrive 1...

Charlotte, assez émue, sauta vivement de son cheval.

— Vous me chasserez, reprit le vieillard ; je ne suis pas coupable cependant. Fallait-il arriver à mon âge et manquer au service pour la première fois 1

Sur un geste d’impatience de sa maîtresse, il ajouta :

— Las 1 mademoiselle, il est parti, il s’est échappé...

— Morand I Le brigand I s’écrièrent à la fois Charlotte et Codés. Quand cela? comment?

— Je n’y comprends rien, mademoiselle. Je m’étais absenté un instant. Interrogez Mlle Perraut, elle vous expliquera tout,

— Oui, dit la gouvernante qui parut au bas de l’escalier. C’est moi seule qu’il faut accuser. Je prends tout sur mon compte.

Elle s’exprimait avec une véhémence qui indiquait dans sa personne toute une révolution.

— Qu’as-tu fait là, ma pauvre Marianne? dit Charlotte à peine remise de son premier saisissement.

— J’ai fait ce que j’ai dû faire. Je vous ai sauvés tous. Je vous ai arrachés aux mains des scélérats...

— Explique-toi, de grâce 1 Tu ne sais pas dans quelle anxiété tu me jettes !

— Devant ce sans-culotte ! dit la gouvernante avec un mouvement d’horreur.

— Telum imbelle, dit Codés. Injurie, vieille, mais parle.

— Soit, reprit la gouvernante. Je n’ai pas à rougir de ma conduite et je n’ai peur de personne. Je parlerai.

Mais il lui fallut un bon moment pour rassembler ses esprits. Enfin, elle commença :

— J’étais outré de tout ce que je voyais depuis hier soir, et la présence de certaines gens me dénonçait une machination ténébreuse de nos ennemis. Vous étiez ensorcelée.

TLÜS FORT QUE TOUT

Charlotte, vous refusiez de m’écouter... Je pensais à tout cela en promenant dans le parterre ma pauvro Moussette... J’en* tendis taper au carreau et je vis l’infortuné Morand que vous aviez emprisonné pendant la nuit. II m’a suppliée de le venir trouver. Je ne pouvais lui refuser cette consolation. J’étais convaincue d’ailleurs qu’il me ferait les plus graves révélations. J’intimai à Baptiste l’ordre de m’ouvrir la porte, et j’envoyai au village ce vieillard que je soupçonne depuis longtemps d’être acheté par nos ennemis.

Elle s’arrêta pour reprendre haleine. Charlotte mourait d’inquiétude. Codés, ennemi des longues harangues, étirait son grand corps et faisait craquer ses os et s’exhortait intérieurement à la patience. La gouvernante poursuivit :

— Il m’a parlé. Il m’a tout appris. Il est innocent, j’en ai la preuve certaine ; j’en jurerai sur mon salut ; cela est clair comme le jour. Il m’a fait comprendre la grandeur de ma tâche. Alors je l’ai fait descendre avec moi, je l’ai conduit dans mon appartement où je l’ai laissé ; je me suis assuré que les portes étaient libres, je suis revenue le prévenir, il est parti, il nous sauvera...

— H^as 1 dit Charlotte, c’est lui qui nous a trahis ; il veut notre perte. Si j’en avais douté un instant, j’en aurais maintenant la preuve. Qu’a-t-il pu te dire, ma pauvre Marianne, pour te convaincre ainsi !

— Ce qu’il m’a dit...

Mais la gouvernante avait compté sans son asthme. Elle ne pouvait se soutenir au point où elle s’était guindée. Elle eut une crise violente de toux nerveuse. Lucette l’emmena dans sa chambre.

— Cette vieille est folle, dit Codés. Elle n’en a pas moins mis le feu à la maison et nous brûlons. Le brigand va faire assassiner mon général. Que ne l’ai-je exécuté cette nuit?

Il voulait le poursuivre. Charlotte n’eut pas de peine à le décider à rester. Il ne pouvait d’ailleurs soupçonner toute la gravité de la situation.

— Que mon général revienne, dit-il, et je ne crains plus rien.

— ■ Mais si on l’arrête? dit Charlotte.

— Un général de la République 1 C’était bon du temps de la Terreur; mais maintcuant... Du reste, ajouta-t-il, il y a des vivres dans la maison. J’ai vu ici deux métayers qui n’ont pas froid aux yeux. Ce vieillard peut encore faire le coup de feu. Je m’engage à tenir huit jours...

C’était l’avis de Baptiste, aux yeux duquel Codés grandissait à chaque instant.

Ce n’était point une attaque que Charlotte redoutait plus. Il importait cependant de se mettre en garde. Cocl aidé de Baptiste, barricada les portes et les fenêtres du r de-chaussée. L’Alsacien commandait en chef d’armée, et s enthousiasme se communiquait au vieux domestique ; t< ces événements se confondaient dams l’esprit de celui-ci ai la conception nuageuse qu’il se faisait de la grande conspi tion. Il considéra désormais Codés comme un grand personnE caché sous un nom de guerre, et le traita en parfait g< tilhomme. Quant à l’Alsacien, les façons du vieux ci-devs n’avaient pas de quoi l’effaroucher. Il en avait vu bien d’aut: en Égypte.

Charlotte était allée retrouver Mlle Perraut. A sa vue, gouvernante se répandit de nouveau en récriminations. En tement d’esprit faible qui s’acharne dans sa duperie et, u fois poussé hors de son caractère, ne sait point y rentr divague et ne se retrouve plus, Marianne épancha en ce momc toutes les imaginations folles qui, depuis trois années, ht taient son esprit. Elle accabla de reproches la malheurei Charlotte, l’accusa de trahir ses devoirs, son père et le vicon qui l’adorait, pour se livrer à l’horrible jacobin qui l’av enjôlée. Elle répéta enfin, en y mêlant ses propres billevesé toutes les fables de Morand. L’état violent où elle voy sa vieille amie, ce délire puéril et pitoyable à la fois comme u colère d’oiseau couveur, affligeaient Charlotte plus encore q les propos de la bonne dame.

De guerre lasse, celle-ci finit par se taire. Charlotte la lai: gémissant sur son aveuglement. Mlle Perraut n’était po de force à supporter de si rudes assauts ; elle y succomba, restée seule, ses perturbations, sans s’apaiser, devinrent p vagues : elle s'endormit.

Charlotte retrouva dans la salle Codés et Lucette qui 1’ tendaient pour souper. L’Alsacien venait d’inspecter la pla il était parfaitement tranquille. Le repas achevé — ce qui vite fait — ils se rassemblèrent autour de la cheminée.

Tout au coin, Charlotte, silendeuse et noyée dans l’oml se tenait penchée sur le bras de son fauteuil ; Lucette broc auprès de la table ; Codés, assis en face du foyer, le visage plein édEiiré par la flamme, discourait en agitant ses gra bras ; puis, en face de sa maîtresse, à côté de Roland qui s« meillait, en rêvant de chasse, le vieux Baptiste, accroi les mains tendues vers l’âtre, l’oreille au guet, les yeux d

PLUS F0ET QUE TOUT

fermés, écoutait avec recueillement les merveilleux récits de l’Alsacien.

Le bon Codés voyait que ses hôtes étaient tristes, et il cherchait à les distraire, comme il faisait à l’armée pour ses camarades, la nuit, autour du feu de bivouac. Il parlait de l’Égypte, et avec cette couleur qui n’appartenait qu’à lui, poésie bizarre, comme elle pouvait germer dans un esprit de cette sorte qui tournait tout à l’épopée et avait contemplé l’Orient à travers les brouillards du Rhin. Jamais les rayons de Phœbé égyptienne ne l’avaient enveloppé de lueurs aussi douces que celles qui tombaient des yeux étonnés de la petite Lucette. L’Alsacien s’abandonnait à l’inspiration, et son cœur soulevait peu à peu la roide armure où d’habitude il le tenait enfermé.

Il parlait avec une conviction profonde ; il ne parlait point de lui, et il n’y pensait pas en vérité. Il parlait du vieux pays des dieux, des prodiges de notre armée et du jeune conquérant dont l’image déjà légendaire planait sur tout le récit. Ce n’était pourtant que le cadre. Le vrai héros était Robert. Codés le montrait tel qu’il l’avait connu et qu’il l’avait aimé, dans l’éclat de la bataille, et de plus près ensuite, pendant les nuits de veille au milieu du désert

Charlotte s’efforçait d’écouter ; mais les réflexions qui se pressaient dans son esprit détournaient promptement son attention. Avec l’admirable perspicacité des femmes, elle avait deviné toute l’existence de Robert. Elle se représentait cette enfance délaissée, cette jeunesse solitaire, tant de luttes, tant d’amertumes, tant de déceptions peut-être.

« Qui sait, se disait-elle, s’il n’a pas vu comme moi ses illusions détruites, si les chagrins n’ont pas flétri son cœur? Je me rappelle ses paroles d’Avranches «t ces soupçons cruels qui me blessaient ; n’était-ce pas le cri de révolte, d’une âme profanée? »

' Elle songeait alors à cette lettre qu’elle avait lue à la Polleterie ; elle ressentait contre l’inconnue à qui s’adressaient ces plaintes passionnées, une irritation secrète, et il y avait un écho de souffrance qui retentissait jusqu’à son cœur.

a Je ne connais point toutes les douleurs, pensait-elle ; je n’ai point souffert toutes les angoisses ; il y a des blessures que je ne puis sonder. Ai -je la droit de le juger? Cette fièvre d’un jour et ce délire qui l’ont emporté, sais-je quel poison funeste les avait allumés dans son sang? Sa conduite envers moi n’était point d’un cœur impatient de l’infamie... Je le plain»

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