‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 2 sur 33 · UH DISCIPLE DE JEAN-JACQUES · texte numérisé non relu

UH DISCIPLE DE JEAN-JACQUES

La partie la plus pittoresque des côtes de France est peutêtre celle qui s’étend au nord-ouest de Cherbourg et forme l’extrémité de la presqu’île du Cotentin. On l’appelle la Hague.

C’est un pays à part. Il semble qu’une convulsion profonde de la nature ait soulevé le sol, poussé le roc à fleur de terre et précipité ensuite toute cette région bouleversée dans l’Océan. A l’ouest, ce sont des effondrements énormes : les blocs projetés s’avancent dans la mer et s’entassent en croupes tortueuses où croît une herbe rase, plaquée de touffes de joncs marins ; les vagues battent le pied des roches couvertes de varechs, et tout autour émergent les pointes écumantes des brisants ; en arrière,, les masses écroulées s’étagent, les falaises se dressent le long des anses découpées, et partout sur leurs flancs la terre tapisse d’une verdure sombre les bords des rocs schisteux qui la déchirent.

De l’autre côté de la presqu’île, les secousses ont été moins violentes, le pays s’affaisse en quelque sorte et descend vers la mer avec de longues ondulations. Le blé mûrit sur les pentes abritées du vent d’ouest, et de place en place surgissent des bouquets de châtaigniers ; dans les vallons sinueux, les ruisseaux courent parmi les ajoncs frais et l’herbe haute et fine ; un barrage les arrête parfois et les retient endormis sous les nénuphars ; le moulin n’est pas loin, et le hameau se montre avec ses maisonnettes, blotties au détour de la colline qui s’écarte, s’abaisse et laisse voir la grève bordée de sable et de galets.

Sur le plateau, toute cette verte humidité du nord s’est disséchée sous le vent salin de la mer qui rase incessamment

LA OSANDE FALAISE

le sol. L’asped devient plus imposant, mais plus sauvage aussi, morne et désolé. C’est une vaste lande couverte de genêts et de bruyères, divisée en tous sens par des clôtures de pierres plates ; quelques hêtres chétifs, rabougris, tordus par l’ouragan, des épines déchiquetées végètent péniblement sur les talus ; des moutons entravés paissent l’herbe jaunâtre qui pousse au bord des fossés et dans les enclos, un cheval amaigri -cherche sa vie parmi les bruyères. Des calvaires de granit s’élèvent au tournant des chemins ; de temps à autre, on aperçoit une misérable chaumière avec son toit fait de morceaux d’ardoise grossièrement superposés ; puis au loin, la forme grisâtre d’une petite église, basse et resserrée, se dessine sur un mamelon.

Les habitants sont rares j c’est une race renfermée, au parler dolent, résignée, laborieuse, et qui n’a pas de beauté.

Partout domine l’impression de la mer. On la sent dans le vent froid qui passe avec un bruit de clairons sur la terre aride, entraînant dans sa course les oiseaux effarés qui jettent des cris aigus, et balayant par le ciel les nuages lourds d’une tempête constamment menaçante. On découvre l'Océan de toutes parts, derrière la crête dentelée des falaises, au pied des collines étagées ; pâle, voilé de brumes, il se perd dans de vagues et blanches profondeurs ; on le confondrait avec le ciel, si l’on n’avait, pour arrêter la vue, l’île d’Aurigny, qui repose sur ses rochers noirs comme un monstre endormi au milieu des brouillards.

Cette désolation grandiose, ces poussées de verdure et ces échappées de fraîcheur dans ce pays écroulé, ces contrastes, ces oppositions de couleur que multiplient les jeux de la lumière sans cesse variée dans ce climat, cette majesté marine surtout qui imprègne en quelque sorte tout le paysage, telle est l’originalité de la Hague et son incomparable charme. De ces vallées qui fuient, de ces côtes qui s’engloutissent, de cette terre, Ûn du vieux monde, qui s’abîme dans les eaux, de cet Océan qui disparaît à son tour dans l’horizon noyé de vapeurs, il se dégage je ne sais quel mélancolique mouvement vers l'infini qui soulève l’âme et l’apaise en même temps.

C’est surtout au delà du village de Beaumont que la Hague prend ce caractère saisissant. Après qu’on a dépassé les belles avenues de hêtres du château de Maslaville et qu’on a débouché sur la lande, on aperçoit, dans un repli des terres, un toit énorme qu’entoure un bouquet d’arbres noirâtres et malingres, l’un des derniers qu’on rencontre. En approchant on découvre un bâtiment dont les proportions n’étonnent pas moins que l’état de délabrement où il est réduit.

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