‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 3 sur 33 · ÜW DISC'IM.K DE JEAN-JACQUES H · texte numérisé non relu

ÜW DISC'IM.K DE JEAN-JACQUES H

Cest une grande maison à un seul étage, avec des combles mansardés ; des cheminées se dressent aux deux bouts, et sur le faîte, une girouette rouillée tournoie en grinçant. La bâtisse, comme toutes celles du pays, est faite de granit, solide, massive et sans ornements. Au-dessus de l’entrée on peut lire, dans un reste de cartouche, des chiffres gravés : 1759. Les battants de la porte sont de chêne, et sous la rouille qui les recouvre on distingue encore d’assez belles ferrures ; les gonds se descellent, la serrure est brisée ; tout autour les murs se lézardent ; on a remplacé par des planchettes les ' vitres brisées des fenêtres, et les mansardes béantes laissent entrer la pluie sous le toit crénelé par le vent. Les communs sont dégradés, les hangars s’effondrent, le pigeonnier tombe en ruines, le mur d’enceinte est à moitié détruit et une méchante barrière de bois ferme la haute porte charretière. Dans la cour règne le plus sale et le plus misérable désordre, et le sol détrempé ne forme plus qu’une sorte de mare bourbeuse où grouillent les animaux.

Il y a cent ans, l’aspect de cette habitation ne différait guère de ce qu’il est aujourd’hui. La Polleterie, c’est le nom qu’on lui donne, ne fut jamais entièrement terminée. Un sieur d’Estrets de Valogne, à qui le sol appartenait, crut y découvrir une source de fortune, vint s’y établir et commença de défricher les landes. Avant que le manoir fût achevé, d’Estrets mourut. Sa Allé, son unique héritière, avait quitté le pays pour suivre son mari.

Celui-ci, qui se nommait Marnier, était fils d’un syndic des drapiers de Paris. Tourmenté de bonne heure d’ambitions excessives, tour à tour entrepreneur des travaux du port à Cherbourg et intendant des gabelles à Caen, il avait, en dernier lieu, fondé à Paris un comptoir financier pour les Indes orientales. Il s’était fait un nom, avait acquis de l’influence, et il se voyait sur le point d’obtenir une ferme générale, lorsque la fortune, qu’il avait fort surmenée, lui échappa tout à coup. Il tomba de haut et durement ; ce fut une de ces chutes dont on ne se relève pas.

Des soupçons assez graves planaient depuis longtemps sur l’administration du comptoir des Indes. Le gouvernement, instruit par des scandales récents, ne voulut point se laisser surprendre, et l’un des plus distingués parmi les officiers de la marine royale, le comte de Traynières, envoyé en mission extraordinaire dans nos colonies, fut chargé de faire à ce sujet une enquête approfondie. Elle fut accablante pour Marnier. Toutefois, comme de gros personnages se trouvaient compro-

LA QRANDK FALAISE

mis dans l'affaire, il n’y eut point de procès. Marnier quitta Paris, dont le séjour lui fut à jamais interdit. Il ne lui restait plus qu’une parcelle du bien de sa femme, constituée insaisissable : c’était la Polleterie.

Un soir du mois de mars 1771, le métayer vit s’arrêter devant la porte du manoir une litière accompagnée d’un cavalier. C’était Marnier qui arrivait avec sa femme ; celle-ci portait dans ses bras un enfant de trois ans. Elle était pâle, amaigrie, maladive ; elle parlait peu et pleurait souvent. Elle languit deux années, puis elle mourut. Elle n’avait point de proches parents, et ses regards se tournèrent avec anxiété vers le berceau du petit Robert.

Marnier avait une de ces natures gâtées que l’adversité écrase ; il ne gardait de son passé que des haines et des vices. Les modiques revenus de la Polleterie ne lui suffisaient pas. Il était incapable d’un travail régulier ; il fallait, pour réveiller son intelligence, des excitations violentes et la perspective de bénéfices rapides. La Hague a été de tout temps un repaire de contrebandiers ; Marnier se mit en relations avec eux ; il devint leur conseil et leur associé. Cet ancien intendant des gabelles se servit, pour dépister la ferme, de l’expérience qu’il avait acquise à ses propres dépens. Les gens du pays surent bientôt à quoi s’en tenir sur son compte et l’appelèrent par dérision « le gabelou ». Celte existence douteuse contribua, tout autant que son caractère, à l’isoler complètement. Il était né brutal, ses malheurs le rendirent intraitable. Il vivait avec une fille toute jeune encore, belle et nonchalante créature qu’on nommait la Granvillaise. Elle ne s’occupait de rien à la Polleterie : aussi on y passait sans transition de l’abondance au dénûment ; on vivait des semaines entières des restes d’une orgie ; c’étaient des rages jalouses, des ivresses exaspérées et toutes les abjections du désordre cyniquement étalé.

Relégué à la cuisine, abandonné à de grossiers valets de ferme, Robert s’étiolait dans la maladive mélancolie des enfances délaissées. Le plus souvent, il passait ses journées avec les bêtes, au milieu des landes désertes. Si le mauvais temps le retenait enfermé, il s’asseyait auprès du feu et, la tête appuyée sur ses mains, tapi dans un coin de la grande cheminée, il suivait silencieusement ces mystérieuses légendes que racontent aux enfants les charbons qui se consument. Il ne jouait pas : les enfants du village, qu’il rencontrait à la sortie du catéchisme, le regardaient de travers et l’appelaient en riant « le petit gabelou ». Cet éloignement qu’il ne s’expliquait

UN DISCIl’I-E DE JEAN-JACQUES

point, certaines allusions échappées au curé chez lequel il allait prendre des leçons, lui donnaient le sentiment confus d’une réprobation qui pesait sur lui et lui causaient de la honte.

Lorsqu’il grandit et que la hardiesse lui vint, ce tour d’humeur solitaire, presque farouche, se marqua davantage. Il demeurait des journées entières hors du logis. Il s’en allait aux falaises et s’arrêtait près d’un rocher suspendu aux flancs de l’abîme. Assis sur l’herbe, le dos appuyé à la pierre jaunâtre maculée de plaques de mousse, il ouvrait un Plutarque que son père lui avait donné dans un mouvement de belle humeur. Il lisait d’abord avec passion ; puis le livre tombait sur ses genoux, sa tête se penchait sur l’une de ses mains et, tandis que la brise soulevait doucement ses cheveux et traversait tout son être d’un frisson de vie, ses yeux suivaient les ombres mouvantes des nuages sur la mer glauque et scintillante, ou bien la forme noire d’un navire qui glissait sur les eaux et s’évanouissait insensiblement dans la blancheur lumineuse de l’horizon.

Il atteignit ainsi sa treizième année. Le curé de Beaumont le Ht admettre au petit séminaire de Cherbourg. Il y resta quatre ans, puis comme il ne montrait point de goût pour l’état ecclésiastique, on le renvoya chez son père. Le seul de ses compagnons avec lequel il se fût lié était parti depuis un an pour îe grand séminaire. Il se nommait Morand. C’était un garçon un peu plus âgé que Robert certaines analogies dans leur situation les avaient rapprochés bien plus qu’une sympathie de caractère. Morand était froid, compassé, très studieux de rhétorique, soumis, humble même avec ses maîtres. S’il avait des passions, elles étaient toutes en dedans. Son départ laissait à Robert plus de regrets que son commerce n’avait eu de charmes.

Robert avait alors près de dix-sept ans. Il était grand et fort bien fait. Son visage, un peu maigre, marquait une extrême vivacité d’impressions ; son front était élevé, ses yeux bruns et ardents, et des cheveux noirs, bouclés et fins, tombaient jusque sur ses épaules. Il y avait dans toute sa personne un mélange d’embarras et d’impétuosité, d’ardeur et de mélancolie, qui lui donnait un charme particulier, une grâce de plante sauvage.

Il reprit presque avec joie le chemin de la Hague. Il étouffait dans le collège ; il avait le mal du pays, deses landes. Mais quand il revit les murs dégradés de la Polleterie et qu’il sentit l’âcre humidité de la triste demeure l’envelopper comme un linceul, le pressentiment secret d’une flétrissure imposée à sa jeunesse

vint lui glacer le cœur. Marnier était seul et malade. La Granvillaise l’avait abandonné pour suivre un sergent qui racolait des soldats dans le pays. Le « gabelou » tombait de plus en plus bas ; corps et âme, tout se dissolvait en lui.

— Tu vivras comme tu pourras, dit-il à Robert ; tu sais que tu n’as rien à attendre de moi ni des hommes. Le monde est rempli de coquins et d’hypocrites ; ils t’étoufferont comme ils m’ont étouffé. Je n’ai ni argent à te donner, ni protections à t’offrir ; ton nom te fermera toutes les portes. Voilà mon héritage.

11 céda à son fils une grande chambre carrelée, froide, nue, ouverte à tous les vents. Robert y réunit ce qu’il trouva de livres épars dans la maison ; d’Estrets avait autrefois transporté à la Polleterie sa bibliothèque, qui était assez bien fournie. En furetant ainsi, Robert découvrit un portrait de femme qui le frappa par l’expression triste et tendre de la physionomie. On lui dit que c’était le portrait de sa mère. Il le suspendit pieusement au-dessus de sa table de travail ; ce fut, avec quelques armes rouillées, tout l’ornement de son logis. Il y demeura peu, du reste. On était au printemps, il sortit. Des pêcheurs qui l’avaient connu enfant l’engagèrent à les accompagner. Ces courses en mer devinrent le principal attrait de sa vie. Il se trouvait à l’aise parmi ces braves gens ; les émotions et les fatigues occupaient son imagination.

Pour se rendre au rivage, il traversait souvent le bois de Maslaville et passait devant le château. Vers le milieu de juillet, il y remarqua un mouvement inaccoutumé : la vieille demeure se préparait à recevoir ses maîtres. La dernière héritière de Maslaville avait épousé un gentilhomme de basse Normandie. C’était ce comte de Traynières dont la mission aux Indes orientales avait été autrefois si funeste à Marnier. Mme de Traynières était morte ; elle n’avait eu qu’un enfant, une fille alors âgée de douze ans.

Robert s’était avancé sur la lisière du bois, et tandis qu’il considérait les allées et venues des domestiques, quelqu’un l’appela ; il reconnut Morand, son condisciple du séminaire.

— Eh oui! c’est moi, dit celui-ci en affectant un ton d’assurance et des airs dégagés qui ne convenaient guère à sa tournure ; j’ai quitté l’Église, au moins provisoirement. Mon oncle, qui est tabellion à Mortain et qui gère depuis longtemps les affaires de la famille de Traynières, m’a donné au comte,

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