‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 4 sur 33 · UN DISCIPLE DE JEAN-JACQUES · texte numérisé non relu

UN DISCIPLE DE JEAN-JACQUES

et je suis attaché à sa personne en qualité de secrétaire. Le comte envoie ici sa fille, à laquelle l’air de la mer est ordonné par les médecins ; elle arrive avec sa gouvernante ; un de ses cousins, M. le vicomte de Septmesnil, qui vient de recevoir son brevet de lieutenant au régiment d’Egmont, leur fait compagnie. Le comte les- rejoindra bientôt, et je suis chargé de préparer les logements.

Morand se croyait appelé aux plus hautes destinées. Le cardinal Dubois était parti de plus bas et Rousseau avait tenu des emplois plus médiocres. Épris du privilège, comme tous ceux dont l’ambition n’est qu’une forme de l’envie, Morand trouvait du plaisir à humilier ses égaux, et, se guindant sur le crédit de son maître, il en venait à se croire un homme de qualité. Il marquait trop à son ancien camarade la différence de leur sort et sollicitait trop sa jalousie pour qu’elle ne s’éveillât point. Les notions qu’il lui donnait sur le monde attisaient les désirs de Robert sans encourager aucune de ses aspirations. Robert, du reste, s’aperçut que Morand était gêné avec lui et craignait d’être rencontré dans sa compagnie ; il l’évita, et leur ancienne intimité ne se rétablit pas.

Le dimanche qui suivit leur arrivée, les hôtes de Maslaville se rendirent à l’église de Beaumont. Ce fut là que Robert les vit pour la première .fois. La gouvernante était une femme d’une quarantaine d’années, mise avec toute l’afféterie des modes du temps ; un peu grasse, le teint rosé, mais de roses perpétuelles, les yeux petits et doux, toujours en mouvement, distraite, affairée, Mlle Perraut s’efforçait d’imposer un air de dignité au visage le plus affable du monde. A ses côtés, la petite Charlotte priait avec ferveur. De temps à autre, le livre trop lourd pour ses mains délicates s’abaissait sur le prie-Dieu ; ses regards, voilés par de longs cils, se perdaient dans la poussière lumineuse des rayons tamisés par les vitraux. Elle avait cette transparence de peau qui laisse, pour ainsi dire, deviner les battements du cœur, et ces yeux profonds, marbrés de noir, qui semblent faits pour les larmes. Elle portait un costume de petit deuil, et ce vêtement contribuait à lui donner ce je ne sais quoi d’attendrissant que possèdent certaines enfances prédestinées à la douleur.

M. de Septmesnil se tenait auprès de sa cousine ; son brillant uniforme faisait ressortir l’élégance de sa tournure. Il était à peu près de l’âge de Robert, et celui-ci ne pouvait se garder, en le voyant, d’un retour pénible sur sa propre vie. Il se trouvait mal à l’aise dans l’accoutrement bizarre qu’il était réduit à porter et qui n’était ni le costume d’un marin ni l’habit

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d’un gentilhomme de campagne. Ces rapprochements contribuèrent encore à développer en lui ce caractère sauvage auquel sa naissance et son éducation ne l’avaient que trop disposé.

Il était un jour assis aux falaises;, on touchait à la fin de septembre. Le temps était doux, de petit nuages, pareils à des flocons de ouate blanche, flottaient dans le ciel pâle ; une brise fraîche arrivait du large avec la marée ; les vagues commençaient à blanchir sur la pointe des brisants ; des festons d’écume se dessinaient à la base des rochers et soulevaient mollement la frange noire des algues ; la masse profonde des eaux se mettait en mouvement ; les tourbillons, d’un vert sombre, se tordaient sur la surface mobile et claire, et au milieu des flots miroitant sous les traînées de lumière, on voyait s’élargir les plaques mates des courants.

Tout à coup, Robert crut entendre un cri, puis un second. Il courut du côté d’où venait l’appel et reconnut Mlle Perraut, la gouvernante de Mlle de Traynières, qui allait et venait tout affolée au bord de la falaise, en agitant un mouchoir.

— Oh! monsieur, secourez -nous I s’écria-t-elle. Je ne sais plus que devenir.

Elle lui raconta, entrecoupant le discours d’exclamations désespérées, que Charlotte avait voulu visiter la grotte de la Grande-Église. Elle était descendue avec un domestique de confiance, qui prétendait connaître le pays, et la marée montante les avait surpris dans la baie avant qu’ils eussent eu le temps de franchir la passe et de regagner le chemin.

— Ce malheureux Baptiste n’en fait jamais d’autres, poursuivit la gouvernante. Je lui disais bien. Je suis restée ici parce que la tête me tourne. Je n’ai plus maintenant qu’à me jeter dans ce gouffre pour périr avec eux.

— Où sont-ils? demanda Robert.

Mlle Perraut indiqua du doigt les crêtes de rochers qui bordaient la falaise, et se détourna ; elle n’osait pas regarder. Robert fit quelques pas en avant et découvrit le précipice. C’était une petite baie encaissée entre des escarpements gigantesques. Les vagues déferlaient bruyamment à l’entrée et fermaient les issues du côté de la mer. Des blocs amoncelés couvraient le sol, et çà et là, dans une conque de granit, entre les rocs moussus et tout luisants d’humidité, les eaux limpides dormaient avec des reflets d’émeraude. Des oiseaux planaient au milieu de l’abîme et tournoyaient dans le vide avec des cris stridents. De cette hauteur vertigineuse, les voyageurs apparaissaient comme deux points noirs mouvants sur la bande de galets qui longeait le pied de la falaise.

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— Le danger n'est pas très grand, dit Robert. La mer ne viendra pas jusqu’au fond de la baie, et l’on peut y attendre la marée basse ; mais il fera nuit alors, il ne sera pas aisé de doubler la pointe et de regagner le passage. Il vaudrait mieux remonter tout de suite par la grande falaise.

— Par là? dit Mlle Perraut en frissonnant.

— Je connais le chemin, et si le domestique n’a pas peur, je me charge, en moins d’une heure, de ramener ici Mlle de Traynières.

— Baptiste ne doute de rien, reprit la gouvernante. Ahl faites cela, monsieur, et toute notre reconnaissance vous est acquise.

Robert s’était déjà élancé en avant. Mlle Perraut essaya de le suivre des yeux ; mais le vertige la saisit ; elle se recula et vint tomber toute haletante au pied d’une vieille tour à signaux. Robert ne prit pas même le temps de descendre par le sentier. Une longue crevasse déchirait le flanc de la falaise ; les éboulements y avaient formé une sorte de torrent de pierres ; il s’y jeta. Les fragments schisteux, aigus et plats, se précipitaient sous ses pieds et se déroulaient avec un fracas strident \ qui se répercutait, en s’assourdissant, sur les parois du gouffre.

Il arriva les mains meurtries et tout en sang, précédé d’un nuage de poussière. Son air résolu décida Charlotte à accepter î sa proposition. Baptiste n’ignorait pas l’existence du sentier ; mais il n’osait s’y aventurer avec sa maîtresse. Il assura qu’il se tirerait très bien d’affaire. Robert prit la main de Charlotte, qui tremblait un peu, et ils se mirent en route. Les falaises dressaient devant eux leurs flancs déchirés et leur masse écrasante.

L’enfant leva les regards, et quand elle vit en haut les rochers qui semblaient toucher le ciel, elle eut peur et s’arrêta.

— Confiez-vous à moi, dit Robert d’une voix douce et ferme. Vous ne pouvez apercevoir le chemin ; mais il se dessinera devant nous à mesure que nous monterons.

L’enfant fixait sur lui ses yeux purs et confiants ; le regard de Robert la rassura sans doute, car elle reprit sa main et se laissa conduire.

Les rochers qui affleurent à la surface des collines éboulées forment comme une série de gradins. Entraînant Charlotte, Robert s’éleva en rampant, pour ainsi dire, sur les flancs du précipice. Le sentier où ils venaient de passer s’engouffrait sous leurs pas. L’abîme se creusait au-dessous d’eux et s’emplissait des mugissements sinistres de la mer qui montait ; en même temps les blocs semblaient s’entasser plus pesam-

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ment au-dessus de leurs têtes, et parfois, au détour d’un rocher, une rafale soudaine venait leur couper le souffle et rejetait en arrière Charlotte, qui chancelait avec un cri d’effroi.

Tout à coup elle s’affaissa ; elle avait perdu connaissance. Robert la souleva sans peine, l’embrassa de son bras gauche, puis, se cramponnant au seuil du roc, il continua de monter. Cependant ses nerfs trop tendus commençaient à vibrer ; l’horreur du péril le suffoquait par instant. Lorsqu’il sentit sous ses pieds l’herbe glissante du sommet et que le vent du plateau frappa son front en sueur, il s’arrêta presque étourdi. Charlotte n’avait pas tressailli ; il eut peur et courut comme un fou. Il déposa au pied de Mlle Perraut l’enfant évenouie ; quand il vit sa tête retomber lourdement en arrière, tandis que ses cheveux, dénoués en partie, s’étalaient autour d’elle, une angoisse étrange le saisit. i

— Elle n’est pas morte, n’est-ce pas? s’écria-t-il.

Jetant à tort et à travers sur le gazon les mille brimborions qu’elle portait toujours avec elle, Mlle Perraut finit par trouver un flacon de sels. Charlotte reprit ses sens ; mais elle n’était pas encore en état de retourner au château. La gouvernante l’assit à ses côtés et parvint à calmer peu à peu l’agitation qui avait succédé à son évanouissement.

Troublé à la fois par la fatigue et par une émotion dont il ne se rendait pas compte, Robert demeurait appuyé à un talus de pierre et ne pouvait détacher ses yeux de l’enfant qui sommeillait à demi. Cependant le jour tombait. Le ciel s’était couvert de nuages et leurs ombres s’amoncelaient sur la lande qui s’allongeait démesurément. Le soleil descendait à l’horizon, ses derniers rayons, perçant l’opaque rideau des nuées, s’abattaient en nappes de feu et traçaient sur la mer obscurcie de longs sillons de lumière. Il se fit un silence profond ; puis une rafale plus froide rasa la lande en sifflant ; un voile sombre sembla s’étendre sur les choses, il y eut dans la nature comme un frisson de deuil : le soleil disparut. Char« lotte se leva.

— Je me sens forte, dit-elle. Partons. Voici la nuit. Mon père serait inquiet.

Puis, se tournant vers Robert avec un sourire plein de grâce :

— Venez avec nous ; je veux que mon père vous voit

Comme elle s’éloignait, Robert aperçut dans l’herbe un

des nœuds de ruban qui s’était détaché de sa coiffure. Il le ramassa furtivement et le cacha dans son sein.

La nuit était tombée lorsqu’ils arrivèrent au château. M. de Traynières attendait sa fille avec une grande inquiétude ;

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