‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 5 sur 33 · T7JÏ DISCIPLE DE JEAN- JACQUES · texte numérisé non relu

T7JÏ DISCIPLE DE JEAN- JACQUES

il entra avec elle dans le salon. Robert resta dans le vestibule ; il se sentait gêné, et il serait parti, si Baptiste ne l’avait retenu.

Les gens du château étaient accourus au bruit de l’aventure de leur jeune maîtresse.

— Tiens 1 dit l’un des métayers en apercevant Robert, c’est le fils du gabelou.

Robert avait une notion confuse du passé de son père ; le nom du comte reparaissait souvent dans les déclamations de Marnier contre ses « persécuteurs s. Absorbé par d’autres objets, Robert n’y avait point songé jusqu’à ce moment ; ces impressions lui revinrent à l’esprit tout d’un coup, et son trouble fut tel qu’il voulut s’enfuir. Un mot du comte l’arrêta. M. de Traynières rentrait, suivi de Morand. En reconnaissant son ancien camarade, le secrétaire devint cramoisi et se dissimula dans l’ombre ; Robert vit qu’il évitait ses regards, et il en ressentit une sorte de confusion irritée qui acheva de lui faire perdre contenance.

— Vous vous êtes bravement conduit, mon garçon, dit M. de Traynières. Je veux vous récompenser. Dites-moi, comment vous nomme-t-on?

— Robert Marnier.

Ce nom parut surprendre désagréablement le comte. L’expression d’abord bienveillante de ses traits devint sévère, presque rude. Il toisa le jeune homme de la tête aux pieds avec un air de méfiance hautaine.

— N’y a-t-il pas, reprit-il, un homme de ce nom qui demeure ici près?

— C’est mon père.

. — Ah 1 ce Marnier est votre père. Et vous partagez sans doute ses occupations?

Robert sentit la rougeur monter à son front. Il balbutia quelques paroles embarrassées :

— Je ne voulais point venir... cela n’en valait pas la peine... c’est mademoiselle votre fille...

Le comte l’interrompit sur ce dernier mot.

— 11 y a des rencontres singulières, si singulières ^ vérité que l’on a quelque peine à les attribuer au hasard, il n’importe, ajouta-t-il, je demeure votre obligé, et vous m’avez mis à votre discrétion. Qu’entendez-vous obtenir de moi? Qu’ai-je à faire pour vous contenter?

Robert se rendait compte des préventions qui pesaient sur lui ; il comprit que M. de Traynières soupçonnait dans sa conduite un motif intéressé, un calcul, un piège peut-être. 11 en fut profondément blessé. Ombrageux comme le sont

LA ORANDK FALAISE

tous les esprits inquiets, il s’exagérait à la fois l’opprobre de sa naissance et l’injure qui lui était faite. Il eut d’abord un mouvement de faiblesse; il songeait à se justifier. Il chercha Morand ; le secrétaire avait disparu. Robert ne vit autour de lui que les domestiques et les gens de la ferme qui le regardaient en chuchotant.

La colère commençait à l’étourdir ; il avait l’esprit bourré des préceptes de la philosophie du jour ; il se dit que le silence de sa part était une lâcheté, et, s’abandonnant à sa nature emportée, il releva les yeux, regarda le comte en face et se répandit en paroles véhémentes. Au lieu de dire toùt simplement la vérité, il invoquait les droits de la nature et ne trouvait pour se défendre que des bribes de Rousseau sur l’injustice des grands. Le comte écoutait ces incohérences impertinentes avec un étonnement auquel se mêlait de la pitié. Il laissa le jeune homme continuer quelque temps, puis l’interrompant avec un ton d’autorité qui acheva d’exaspérer Robert :

— Vous auriez grand désir, monsieur le philosophe, de

me faire oublier l’étrange aventure qui fait de moi votre débiteur. Je n’aime point les donneurs de leçons, surtout lorsqu’ils viennent du lieu dont vous sortez, et tenez pour assuré qu’en toute autre circonstance j’aurais chargé mes gens de vous

répondre comme il faut. Mais je tiens à ne point rester en

compte avec vous ; vous ne faites rien de bon dans ce pays ;

voulez-vous que je vous procure les moyens de le quitter?

Sa voix s’était adoucie ; ces derniers mots étaient dits avec bonté.

Robert n’y voulut voir qu’une marque de mépris :

— Je ne vous demande rien, répondit-il, et se détournant brusquement, il s’enfuit. Il croisa sur le seuil M. de Septmesnil.

— Hél l’ami, cria le vicomte, pourquoi courir si vite? On avait encore quelque chose à te dire.

Il lui présentait sa bourse ; Robert la repoussa et continua sa route. En arrivant à la Polleterie, il se jeta sur son lit et passa la nuit dans les larmes. Le jour le trouva dans une mélancolie farouche, traversée d’accès de langueur. Il suspendit audessus du portrait de sa mère le nœud de ruban de Charlotte ; à peine l’eut-il placé qu’il fut tenté de l’arracher pour le fouler aux pieds.

Marnier, qui avait eu vent de l’aventure, l’accueillit avec des railleries.

— Parbleu, dit-il, j’aime à te voir ces manières de chevalier errant, et tu me plais dans ces sentiments-là. Ils conviennent à ton état, et si tu continues de la sorte, tu feras vite fortune. Il

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