DR DISCIPLE DE JEAN-JACQUES
fallait, ajouta-t-il d'un ton cynique, laisser crever cette pécore ou tirer du service tout le prix qu’il méritait. Tu n’aurais fait au surplus que rentrer dans ton bien.
Robert garda de cette journée des falaises une impression singulière. Il y avait trouvé des émotions dont la douceur l’avait surpris ; mais elles ne pouvaient se réveiller dans son âme sans aviver une plaie ardente ouverte au plus profond de son cœur. Il songeait aux grâces délicates de l’enfant qu’il avait tenue évanouie dans ses bras ; il trouvait dans l’attendrissement qui le gagnait alors je ne sais quel doux attrait qui le sollicitait à vivre ; il se rappelait aussitôt les soupçons du comte, sa hauteur méprisante, et le sentiment de l’injustice des hommes soulevait dans sa conscience d’implacables révoltes. Il avait découvert une fleur enchanteresse ; mais il avait déchiré sa main pour la cueilür, et le suc qu’elle distillait était empoisonné.
L’été passa. Les châtelains partirent. Robert ne s’arrachait à ses méditations que pour courir les hasards à travers l’Océan. Il subissait de plus en plus l’influence des lieux où il vivait. Il avait de longs accablements pareils au silence sourd de la mer basse et au repos du vent sur les landes écrasées par un ciel de plomb. Puis c’étaient des inquiétudes soudaines, des ardeurs insensées, des tempêtes enfin qui se soulevaient dans son âme, comme ces ouragans d’avril, qui poussent sur les rochers les vagues déjà plus tièdes et chassent à l’infini les nues gonflées d’orages.
Il lisait avec fureur. Rousseau devint son Dieu. Cette misanthropie amère et cet idéalisme effréné ne répondaient que trop aux secrets mouvements de son cœur. Ces livres donnaient la vie à toutes les chimères dont son imagination était obsédée; ils- justifiaient tous ses emportements et l’enivraient enfin de l’énervante ivresse des désirs inassouvis.
Il avait dévoré les Confessions; ces pages enflammées se coloraient à ses yeux du reflet des choses environnantes. Lorsque Rousseau parlait des splendeurs alpestres, Robert se figurait l’efflorescence des landes, les touffes dorées des joncs marins parmi les bruyères épanouies, les épines s’épaississant sur les talus au milieu des primevères, et, dans les sentiers abrités, les rosettes pâles des ronces qui commençaient à bourgeonner ; le long des falaises, sur les croupes abruptes, les mousses rafraîchies prenaient des tons bleuâtres et se parsemaient de fleurettes mignonnes. La rosée semait ses •
perles sur toute cette verdure, et la brise l'agitait doucement, emportant sur ses ailes la senteur de la lande fleurie mêlée à l’âcre parfum de la mer. Des flocons de vapeurs flottaient çà et là sur la surface ridée des eaux et se fondaient sous le soleil du matin comme une écume neigeuse oubliée par l’hiver. Le ciel, baigné de brumes légères, luisait avec des transparences d’opale, et sous cette lumière tendre les rochers semblaient amollir leurs contours. C’était l’étrange parure des printemps de la Hague.
Il ne manquait qu’une femme pour peupler ces solitudes et régner en souveraine sur ces Charmettes imaginaires. La fatalité de sa vie voulut que Robert la trouvât. Elle se nommait Mme de Gerbes. Un scandale récent et de grands embarras financiers l’avaient forcée à s’exiler pour un temps dans une terre située près de Cherbourg. Elle avait les grâces voluptueuses d’une Diane de Boucher avec les sentiments d’une héroïne de Louvet. Elle touchait à l’âge^où les femmes se souviennent et comptent avec la vie : elle s’ennuyait. Elle se prit pour ce garçon à demi sauvage d’un de ces caprices malsains où le dégoût des plaisirs pousse les raffinés. Robert s’abandonnait avec passion ; il crut être heureux, il n’était qu’enivré. Sa maîtresse lui parlait du monde et lui enseignait la vie, le monde comme elle l’avait pratiqué : une comédie d’intrigues frivoles ; la vie telle qu’elle l’avait connue : une nuit de fête sans lendemain. *
Le caprice épuisé, elle partit. Robert ne put la suivre : son père se mourait. L’agonie de Marnier se prolongea jusqu’au '■ commencement du mois de juillet 1789. Robert régla en toute hâte ses affaires, rassembla le peu d’argent qui lui restait et prit la voiture de Paris. Il courut chez sa maltresse ; elle ne le reçut pas. Il l’attendit dans la rue ; elle passa sans le reconnaître. Il comprit, et s’éloigna l’âme ulcérée. Il erra longtemps à travers la ville ; un tumulte grossissant de pas, de voix et de ferraille traînée attira tout à coup son attention. Une troupe d’hommes armés, brandissant des piques et des drapeaux, et suivis de femmes et d’enfants qui hurlaient alentour, passa devant lui. La foule criait : A la Bastille I Robert suivit la foule ; il se précipita au plus fort de la mêlée et fut un des héros du jour.
Il semblait que tout se réunît pour le pousser dans la révolution. Après une jeunesse comme la sienne et un tel apprentissage de la vie, comment n’être pas entraîné par ces voix proclamant que la société était mal réglée, l’humanité corrompue, et que la philosophie devait faire œuvre sainte en réformant