‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 7 sur 33 · UN DISCIPLE DE JEAN-JACQUES · texte numérisé non relu

UN DISCIPLE DE JEAN-JACQUES

toutes choses? Comment résister à cette logique décevante, se garder de cette contagion d’enthousiasme et de cette fureur d’illusions? La révolution exaltait en Robert ce qu’il avait de meilleur et de pire ; il s’y donna corps et âme. Il rejeta ce nom de Marnier qui lui rappelait les misères de sa jeunesse ; il ne garda que son nom de Robert, et, rompant avec le passé, il rêva de prendre sa revanche, mais de haut et noblement.

Il n’aboutit qu’à de nouveaux mécomptes. Le premier éblouissement dissipé, il se trouva comme noyé dans ce chaos d’idées et d’événements. Il rentra bientôt dans son isolement, se plongea dans l’étude et resta près d’une année sans presque sortir de sa chambre.

L’impuissance de parvenir, le manque d’amis, la difficulté de vivre, la défiance de soi-même, le vide de l’imagination déçue et les retours poignants des regrets, les ardeurs sans aliment, les étouffements de l’inaction et de la gêne, le travail excessif et le désordre qu’engendre dans une cervelle jeune la fermentation des désirs enchaînés et des notions incomplètes, tout se réunit pour attaquer son âme et y décomposer lentement ce qu’elle possédait de véritable grandeur. Ce fut alors que, moins combattues chaque jour, les rancunes personnelles, les désirs de vengeance et les convoitises de la vie commencèrent à se lever sourdement en lui. Tout dans Robert s’ébranla et s’aigrit. Il ne crut plus à rien. Ses jours s’écoulaient dans une fièvre intermittente qui l’énervait; et il efl était à cet état pitoyable où les principes n’ayant plus d’appui, où tous les nobles instincts du cœur s’étant endurcis, la raison se perd dans les brouillards d’un scepticisme amer et se livre sans recours au hasard des passions.

Il languit de la sorte jusqu’au jour où, réveillé par le bruit de l’invasion étrangère, il s’arracha à cet accablement et, cédant à une impulsion de son cœur, poussé à bout par tant de souffrances, il s’enrôla et partit pour la frontière.

Une nuit du mois d’avril 1794, une patrouille composée d’hommes déguenillés, armés de piques et de mauvais fusils, s’arrêtait à l’entrée d’une des rues les plus étroites et les plus sombres d’Avranches ; on l’appelait la rue du Vieux-Bastion. Il était plus de onze heures ; on avait aperçu de la lumière à une fenêtre, et les règlements de police ordonnaient d’éteindre tous les feux passé neuf heures. La bande se dirigeait vers la maison suspecte quand la lumière disparut. Un garde national envoyé en reconnaissance rapporta que la fenêtre éclairée était celle de la citoyenne Dillon et les patriotes décidèrent qu’il n’y avait pas lieu de procéder à de plus amples informations.

Bien que veuve d’un ancien lieutenant de la maréchaussée, Mme Dillon jouissait dans son quartier d’une réputation de civisme inattaquable. Elle devait cette belle renommée au dévouement avec lequel, malgré son âge avancé, elle se consacrait à secourir les pauvres gens du voisinage. Il se trouva bien quelques ingrats pour la dénoncer comme suspecte do fanatisme ; la simple menace d'une perquisition dans son domicile faillit soulever une émeute. Les femmes s’en mêlèrent ; les patriotes prirent peur ; depuis lors, Mme Dillon ne fut plus inquiétée.

Quand la patrouille eut disparu et que le bruit des arides cessa de se faire entendre, un homme sortit avec précaution d’une allée obscure ; il s’assura que la rue était déserte, et s’avança, non sans se retourner souvent, vers la demeure de Mme Dillon. Arrivé là. il frappa légèrement sur l’un des contrevents deux coups, puis trois, puis un. La porte s’ouvrit ; l’homme se glissa dans la maison. Il se trouva dans un couloir vaguement éclairé par un œil de bœuf percé en face de l’entrée.

— Nous vous croyions perdu, dit une voix de femme claire

et nette, bien qu’un peu chevrotante. Que vous est-il donc arrivé?

— A moi, rien. C’est vous qui avez été sérieusement compromise. Comment avez-vous conservé de la lumière? La patrouille voulait faire une perquisition.

— Seigneur 1 reprit la femme, je les ai bien entendus.

Elle ajouta avec précipitation :

— Quelles nouvelles apportez-vous?

— Mauvaises...

— M. de Traynières serait-il arrêté?

— Je ne sais pas, mais je le crains beaucoup.

On s’est battu toute la journée. Il y a eu quelque surprise sans doute, car ce matin encore on croyait les bleus à Granville...

Cet entretien avait lieu au bas de l’escalier. Une voix qui venait du premier étage appela Mme Dillon, doucement d’abord, puis avec une certaine angoisse.

— La pauvre petite a peur, dit la vieille femme ; la fièvre l’agite, il ne faut rien lui dire.

— A quoi bon? reprit l’homme. Qu’elle tâche de reprendre des forces, elle en aura besoin... Je vais dormir, s’il est possible toutefois, en pensant que demain peut-être...

— Dieu aura pitié de nous, monsieur Morand, dit Mme Dillon en lui serrant la main.

— Je souhaite qu’il vous entende. Moi, je n’espère plus rien.

Il ouvrit une porte et se retira. La vieille femme poussa un

soupir et se mit à monter les degrés lentement et sans bruit. Elle pénétra dans une pièce entièrement obscure :

— Me voici, chère demoiselle ; souffrez-vous davantage? dit-elle en s’avançant.

Elle souleva une draperie qu’elle laissa aussitôt retomber derrière elle. Elle était dans une alcôve profonde, à peine éclairée par les lueurs vacillantes d’une veilleuse.

Il y avait un grand lit à baldaquin ; Charlotte y reposait, soulevée à demi, et la tête appuyée sur l’un de ses bras qui s’enfonçait dans l’oreiller. Ses yeux étaient battus par la fièvre ; ses regards, fixes et vagues, se perdaient dans l’ombre. La souffrance avait contracté ses traits délicats, et sur la pâleur mate de son visage se détachait le noirâtre sillon qu’avait creusé les larmes. Le cou tendu, ses beaux cheveux châtains rejetés en arrière et tombant autour d’elle, sa main blanche et nerveuse étendue sur le drap, elle attendait.

Elle était si absorbée qu’elle ne s’aperçut point de l’entrée de Mme Dillon et ne lui répondit pas.

Lorsqu’elle la vit près d’elle, elle poussa ua cri léger et éclata en sanglots.

La vieille femme parvint à la calmer; alors, d’une voix éteinte, elle demanda ce qu’avait rapporté Morand.

— Rien, absolument rien, dit Mme Dillon.

— Mais ce combat, cette canonnade que nous avons entendue...

— On ignore d’où elle venait.

— Il doit circuler des bruits dans la ville, on a au moins des soupçons...

La vieille dame se tut, La jeune fille lui prit la main et la regardant en face :

— Je vous en supplie, madame, ne me cachez pas la vérité. Je serai forte... Mon père était là, n’est-ce pas?... Parlez... cette anxiété me fait mourir.

— Hélas I ma pauvre demoiselle, je vous assure que je ne sais rien.

— Jurez-le-moi...

— Jurer est défendu, répondit Mme Dillon; mais vous pouvez me croire, je ne vous ai pas trompée.

La jeune fille parut soulagée ; elle ferma les yeux et croisa ses mains sur sa poitrine, tandis que ses lèvres murmuraient une prière. Puis, se redressant tout à coup, elle saisit un livre qui était près d’elle, l’ouvrit, en tira un papier, et, se tournant vers la veilleuse, le relut à plusieurs reprises.

— Venez à Avranches. J’y serai dans huit jours. Le porteur vous dira comment faire la route.

— Voilà tout, dit-elle en laissant retomber son bras avec découragement ; ce sont toutes les nouvelles que j’ai reçues depuis trois mois. C’est un mendiant qui m’a apporté ce billet, i Votre père est en bonne santé, m’a-t-il dit ; il désire que vous partiez avec M. Morand et que vous l’attendiez tous deux chez Mme Dillon. »

Je n’ai pu obtenir aucun détail. Cet homme n’avait pas même vu mon père. Je suis partie. Ma pauvre Perraut a bien pleuré. Elle voulait m’accompagner ; mais nous n’avions pas de passeport pour elle... Pourquoi me faire venir ici? poursuivit-elle. Il craignait sans doute d’être reconnu à Trayv nières. Veut-il encore recommencer la guerre? Se déciderait-il à s’embarquer pour les îles? Voilà six jours que je l’attends. On se bat maintenant autour de la ville. Il est là sans doute... Je vous ai dit tout cela mille fois, madame. Comme je dois vous fatiguer I Si l’on me découvrait chez vous, vous seriez perdue. Je ne le veux pas, ce serait horrible—

UN GÉNABAB I.E LA ntPUBLIQUM

Mme Dillon la rassura par de douces paroles.

— Que vous êtes bonne, madame, dit Charlotte. Perraut avait raison de me dire que vous étiez une créature du ciel... Vous l’avez connue? Votre mari était son cousin. Comme elle doit se tourmenter à cette heure 1

Elle s’arrêta un instant et reprit d’une voix plus vibrante :

— Si vous saviez combien je suis malheureuse, madame, et comme j’ai eu peu de beaux jours dans ma vie ! On m’a si peu aimée. Perraut m’est bien dévouée ; mais ce n’est pas tout, dans le monde. Ma mère est morte il y a longtemps. Je ne l’ai pas connue. Mon père est noble et bon ,- mais il est si froid, si sévère même parfois, je l’ai vu si rarement et j’ai toujours tremblé devant lui. Je n’ai jamais osé lui dire, il ne saura jamais à quel point je l’aime. Hélas 1 que pourrais-je pour lui? Attendre, prier, prier toujours et pleurer. Y a-t-il eu un temps où je ne pleurais pas? Je ne sais plus. Voilà quatre ans que dure cette révolution. Il a fallu d’abord quitter Paris et venir à Traynières, puis le château a été pillé, nous nous sommes cachés chez des fermiers et mon père est parti pour l’armée. Je le suppliais de m’emmener avec lui ; il souriait :

— Tu mourrais au bruit du canon, disait-il ; le temps des romans est passé ; fais de la charpie et prie Dieu pour nous. Il ne me connaît pas. J’aurais de si grand cœur partagé ses dangers 1 Si je le perdais, que me resterait-il? Ma vie ; elle est si peu de chose, et je la donnerais si volontiers I

Elle se tut ; son exaltation tomba, ses regards s’alanguirent et d’un ton plaintif :

— Qui pense à moi? dit-elle, qui se soucie de ma personne? Je suis condamnée, je le sais bien. Ils ont tué la reine, ils me tueront aussi. Je n’ai pas d’amis pour me défendre, et il y a des moments où je me défie de tout le monde. Il me semble que Morand lui-même me trompe, qu’il me cache les choses.,. Hélas 1 je crois bien aussi parfois que mon père m’a abandonnée. C’est mal, n’est-ce pas? Mais je sens tant de malheurs planer sur moi, je vois tant de périls autour de nous ; tout mon courage s’en va et j’ai peur... J’ai peur, répéta-t-elle en serrant convulsivement la main de Mme Dillon.

La pauvre enfant était épuisée ; elle pleura et se tut. Mme Dillon s’agenouilla au bord du lit et se mit à réciter des prières. Charlotte répétait mentalement les paroles sacrées; son esprit lassé se soumit peu à peu. Ses yeux se fermèrent, ses bras amaigris s’étendirent auprès d’elle, et le sommeil la prit.

Le lendemain, elle ne conservait de la crise de la nuit qu’ua

28 y. LA GKANDX FALAISE

souvenir confus. Elle remercia Mme Dillon des soins dont elle l’entourait et l’assura qu’elle ne souffrait plus.

Elle revêtit un costume très simple : une robe noire avec une ceinture pareille, un fichu croisé sur la poitrine et un bonnet blanc attaché sur le sommet de la tête par un nœud également noir ; c’était un vêtement de deuil. Mlle de Traynières s’était fait passer pour la fille d’un allié de Mme Dillon, tué au Mans par les Vendéens. Quant à Morand, il s’était procuré une carte de civisme au nom du citoyen Lecesnc, du Mans, et se disait venu pour amener sa cousine chez une parente qui devait la recueillir. Lorsqu’on l’interrogeait sur sa profession, il répondait que, pour le moment, il n’en avait point d’autre que celle de patriote ; il exerçait autrefois à Paris l’état de clerc de procureur ; il l’avait quitté pour venir dans son pays natal propager les principes de la Révolution et combattre le fanatisme. Comme il parlait avec une remarquable aisance le jargon emphatique des jacobins et paraissait au fait des menées du parti, on ne lui en demanda point davantage ; on ne conçut ni sur lui, ni sur sa prétendue cousine, aucune espèce de soupçon.

11 était sorti dès le matin. Mlle de Traynières venait d’achever sa toilette lorsqu’il rentra. Il était vêtu d’une carmagnole et portait sur la tête un bonnet phrygien. On s’expliquait aisément que personne ne le prit pour un aristocrate déguisé. De taille médiocre, un peu gras, Morand avait le teint marbré des hommes biüeux, des cheveux roux, plats, qui se collaient sur le cou, le front proéminent avec un crâne étroit, les lèvres fortes, le nez long, sec, effilé, les yeux enfin très perçants, mais fauves, douteux et sans cesse en mouvement ; ses mains étaient courtes, épaisses, molles, sa démarche incertaine, et il y avait je ne sais quoi de servile dans l’attitude de ces épaules tombantes et de cette tête toujours mobile. L’ensemble de la physionomie n’était dépourvu ni de finesse, ni d’intelligence ; mais la décision manquait, et surtout ce rayon de franchise qui éclaire la confiance. Morand semblait en avoir le sentiment, et dès qu’il abordait Mlle de Traynières, il se répandait en protestations de dévouement ; mais, ce jour-là, contrairement à son habitude, il s’arrêla sur le seuil et attendit que Charlotte lui adressât la parole.

— Vous avez de mauvaises nouvelles, dit la jeune fille en s’avançant vers lui.

— Eh bien I oui, mademoiselle, je suis inquiet, je ne puis vous le dissimuler. J’ai trouvé ce matin toute la ville sur pied. Un peloton de bleus était arrivé sur la place du Marché;

UN QÉNÉBAIi DE LA BÉFÜBLIQUB

c’est leur avant-garde ; il vient toute une colonne avec un général. On s’est battu hier, et nous avons encore été trahis ; les bleus ont surpris et écrasé les nôtres... Les soldats annonçaient de nombreux prisonniers-

Charlotte lui coupa le parole :

— Quand doivent arriver ces troupes?

— D’un instant à l’autre.

— Amèneront-elles les prisonniers?

— On l’assure ; mais on ne dit pas qu’ils y seront tous.

— Il n’importe. J’irai ; vous m’accompagnerez.

— Vous êtes trop faible, ma pauvre demoiselle, dit Mme Dil» Ion. Vous ne pourriez répondre de vous-même. Laissez M. Morand aller seul aux informations.

— Non, dit Charlotte. C’est l’attente qui me tue. Je réponds de moi. Morand me connaît bien. Partons, ajouta-t-elle avec fermeté.

Tandis qu’elle achevait rapidement de s’apprêter, Mme Dillon s’approcha de Morand et lui ût à voix basse quelques observations.

— C’est inutile, répondit Morand ; elle le veut, il faut se rendre. Du reste, pour ma part, je crois qu’elle a raison.

Charlotte présenta son front à la vieille femme qui l’embrassa, puis elle s’élança sur l’escalier. Arrivée dans la rue, elle prit le bras de Morand et l’entraîna d’un pas nerveux et précipité.

Ils se dirigeaient vers la route de Fougères. C’était de ce côté que se portait la foule. Comme il était interdit de sortir de la ville, on se pressait auprès du poste qui gardait la barrière. Un groupe nombreux s’était formé autour de deux soldats qui faisaient partie de l’avant-garde. L’un de ces hommes, grand, fluet, pâle, avec des cheveux blonds tressés qui tombaient sur sa nuque, de longues moustaches pendantes, le visage à demi caché par un bandeau noir qqi couvrait son œil droit, se tenait adossé à la muraille et fumait avec un flegme imperturbable une grosse pipe de porcelaine enluminée aux trois couleurs. A toutes les questions qui lui étaient adressées, il répondait d’une voix douce, avec un accent alsacien très prononcé, en désignant du doigt son camarade : « Interrogez Thémistocle. »

Thémistocle, petit homme trapu, à la figure narquoise, à la voix glapissante, ne demandait qu’à éblouir les bas-Normands par l’éclat de son éloquence. On l’écoutait volontiers ;

XiA GRAND B FALAISE

les Normands aiment les gens diserts et les orateurs rassurants. Thémistocle était l’un et l’autre, il pouvait pérorer à l’aise.

Morand s’approcha ; c’était une contenance. Charlotte n’écoutait que d’une oreille distraite ; elle frissonnait aux bruissements lointains que le vent apportait et aux murmures confus qui sortaient de la foule.

— Oui, citoyens, disait Thémistocle, sans peur et sans reproches, comme le ci-devant chevalier Bayard, qui, pour avoir servi les tyrans, n’en a pas moins bravement combattu l’étranger. Rendons hommage à sa vaillance. Toutes les vertus sont égales devant la République, disait Robespierre le jeune aux patriotes strasbourgeois. Le citoyen Codés est là pour l’attester.

On se tourna vers l’Alsacien ; il consentit du geste, et, tirant une longue bouffée de sa pipe, il fit à son camarade signe de continuer.

— Donc, reprit Thémistocle, votre pays étant infesté par les brigands, chouans, Vendéens, les ti-devant nobles, la prêtraille, toute la séquelle enfin de Pitt et de Cobourg, comme on ne pouvait pas en venir à bout, on s’est dit : Il faut envoyer là le général Robert et la légion de l’Argonne.

— Ah I oui, les Mayènçais, dit une voix.

— J’ai dit la légion de l’Argonne, poursuivit Thémistocle avec autorité. Du reste, l’obscurantisme empoisonnant encore ces régions, je ne me formalise pas de ton interruption, citoyen. Il est permis de confondre les héros. Je ne médis pas des Mayènçais, des hommes qui ont mangé pendant des semaines entières des rats morts lardés avec /des cuirs de bottes ; mais enfin, ce n’est pas la légion de l’Argonne, autrement dit les braves dont vous aurez l’honneur de voir bientôt l’élite défiler devant vous. Vous discernez bien ce grand efflanqué qui a un bandeau sur l’œil et qui n’en finit jamais de fumer sa pipe ; il ne dit qu’un mot tous les quarts d’heure et il n’a pas l’air d’un malin, n’est-ce pas?

L’Alsacien se détourna modestement et sa joue gauche devint toute cramoisie.

— Eh bien ! poursuivit l’imperturbable Thémistocle, il a défendu un pont sur la Sambre, tout seul avec dix hommes, contre un escadron prussien. Il a perdu un œil dans la chaleur de l’action, et nous l’avons en conséquence proclamé Codés, en souvenir d’un fameux sans-culotte romain qui s’était illustré parmi les pontonniers de son temps. Voilà ce que c’est que la légion de l’Argonne. C’est un corps comme la Répu-

blique n’en possède pas un autre : infanterie, cavalerie, artillerie, il y a là cinq mille hommes qui ont contracté ensemble l’habitude de la victoire ; ce qui fait, citoyens, que nous sommes une légion. Le citoyen Codés pourrait vou3 l’expliquer, car il a étudié l’histoire, étant docteur utriusque à Strasbourg, sa patrie. Il n’en a pas moins toutes les apparences d’un simple fantassin. Honorons en passant l’égalité, mère des vertus républicaines. , »

Il reprit haleine et poureuivit :

— La chose a commencé en 92 avec Dumouriez, qui n’était pas encore vendu à l’étranger. Le citoyen Robert, parti de Paris comme volontaire, commandait alors l’ex- 16* régiment de ligne, ci-devant agénois, qui devint, après l’amalgame, la 31* demi-brigade. Il passa bientôt général. Ce fut lui qui forma la légion. C’est un homme, celui-là, citoyens ; il trouvait moyen de nous donner des souliers et du pain quand les autres allaient pieds nus et faisaient la soupe avec des racines sèches.

— Il m’a arraché des mains des Prussiens, dit Codés, entre deux bouffées.

— Bref, reprit Thémistocle, un vrai républicain : toujours seul à ruminer des plans, jamais de fêtes ni de banquets ; il dit que c’est bon pour les civils. On prétend qu’il est triste par suite de peines de cœur. A cause de tout cela, nous l’aimons, et il fallait voir la vie que nous avons faite quand on l’a mandé à la barre : c’est une manière polie de vous avertir que le gouvernement, satisfait de vos services, va vous envoyer tout droit à la postérité... Nous criions : « Le général ou la mort. * Je vous demande un peu, on l’accusait d’être buzotin parce qu’il avait battu les Prussiens malgré les avis d’un commissaire de la Convention, une manière d’avocat qu’on a guillotiné depuis pour cause de modérantisme... Bref, citoyens, vous allez le voir...

— Il est beau, interrompit l’Alsacien.

— Et vertueux, reprit Thémistocle, comme Scipion, que les Romains surnommèrent l’Africain à cause de ses bonnes mœurs.

Un roulement de tambours lui coupa la parole ; tous les regards se tournèrent du côté de la route qui monte vers la ville. Les troupes arrivaient.

Un détachement de cavaliers parut d’abord ; la foule s’était écartée pour leur livrer passage. Elle se resserra derrière e"ux ; on entendit des huées et des vociférations : c’étaient les prisonniers qui approchaient.

Entraînant son compagnon, qui s’eflorçait en vain de la retenir, Charlotte se glissait péniblement à travers les groupes. La grenadier Codés, qui vit son embarras, lui fit galamment faire place. Une aussi aimable citoyenne ne devait pas être privée d’un spectacle aussi doux pour des regards civiques. Elle se trouva au premier rang.

Les prisonniers s’avançaient entre deux files de cavaliers ; hâves, déguenillés, le visage caché sous leurs grands chapeaux bretons tout blancs de poussière, les mains liées, ils marchaient quatre par quatre, le dos courbé, d’un pas pesant. Sous les injures que leur lançait la foule, quelques-uns se redressaient ; leurs visages aux traits durs, maculés par la poudre, la sueur et la poussière, s’éclairaient d’un rayon de colère et de haine.

Charlotte les avait tous dévisagés au passage : aucune de ces figures ne lui était connue. Les blessés terminaient ce triste cortège ; on leur avait laissé les mains libres. Parmi eux se trouvait un homme de grande taille, fortement cambré, et qui, malgré la souffrance peinte sur son visage, marchait droit et le front haut. La noblesse de ses traits marquait une condition supérieure, et l’on ne pouvait se méprendre au misérable costume de paysan dont il était revêtu. Il portait en écharpe un de ses bras entouré d’un bandage grossier. Ses yeux parcouraient la foule ; ils brillèrent tout à coup d’un éclat étrange : ils avaient rencontré les regards de Charlotte. La jeune fille étendit ses bras vers lui, poussa un léger cri et s’affaissa. L’homme ne tressaillit pas ; il ne se détourna point, et aucune émotion apparente ne troubla l’immobilité douloureuse de son visage.

Les prisonniers étaient passés. On s’empressait autour de Charlotte. Morand, devenu livide, la soutenait sur son bras. Elle se releva d’elle-même, et se tournant avec un sourire contraint vers Codés qui s’approchait pour la secourir :

— Ce n’est qu’un saisissement, dit-elle, la chaleur, la vue de ces hommes...

— Oui, s’empressa d’ajouter Morand, son père a été massacré par ces brigands.

— Pauvre petite, dit l’Alsacien, avec un accent de compassion sincère. Tu seras vengée, citoyenne, reprit-il d’un ton grave et convaincu.

— On les fusillera? dit Charlotte en suffoquant presque.

— On les juge demain, répondit Codés, et leur affaire est claire.

Morand la vit blêmir encore ; elle s’accrocha à son bras. Une main se posa légèrement sur son épaule ; elle se retourna :

ÜN GÉNÉEAL DE LA EÉPDBLIQDB 33

— Voici le général, dit Codés, dont la figure rayonnait sous son bandeau noir.

— Attention, citoyens, criait à quelques pas la voix glapissante de Thémistocle, c’est la 31° demi-brigade qui s’avance !

Au milieu de la foule pressée et bourdonnante, les soldats parurent. Avec leurs uniformes râpés, leurs panaches rouges ternis qui ondulaient au vent, leurs lourdes sacoches défoncées qui pendaient sur leurs dos, leurs barbes incultes, leurs visages hâlés portant souvent la trace de récentes blessures, ils avaient haute mine et marchaient fièrement en ordre. Les tambours battaient, les trompettes sonnaient ; les armes scintillaient sous le ciel du matin ; il y eut comme un frisson qui parcourut la foule, et les cris de : Vive la République 1 éclatèrent de toutes parts.

Codés fit le salut militaire : le général passait. Son costume dégageait sa taille svelte et souple ; son teint bruni, ses cheveux noirs et bouclés accusaient singulièrement les traits de son visage ; ils frappaient moins par leur beauté que par une expression d’ardeur sombre et une extrême mobilité. Indifférent aux regards qui se fixaient sur lui, il semblait absorbé dans ses pensées et s’abandonnait à son cheval. Puis, tout à coup, ses mains se crispaient sur la bride, le cheval écumait et bondissait sous lui ; il le contenait aussitôt et retombait dans sa rêverie. Il paraissait tout jeune encore, avec un air de maturité précoce et un caractère d’autorité qui surprenait et imposait à la fois.

Charlotte pensait : « La vie de mon père dépend de cet homme. » Elle le regarda :

— J’ai vu cette figure quelque part, dit-elle tout bas à Morand.

— C’est Marnier, répondit-il ; je le reconnais parfaitement.

— Marnier, répéta Charlotte en cherchant dans ses souvenirs.

— Marnier de la PolleterieJ là-bas dans la Hague.

— Oh ! dit-elle, c’est celui qui m’a sauvée...

Si vague qu’elle fût, c’était une espérance. Elle regarda de nouveau le général, et ce qu’elle lut dans ses traits lui rendit sans doute quelque confiance, car ses joues se colorèrent d’une rougeur légère et une flamme rapide traversa ses beaux yeux.

— Vive la République I cria Morand en agitant son bonnet phrygien.

Au son de cette voix, le général tressaillit et jeta un coup d’œil autour de lui. Quelques pas plus loin, il se détourna de nouveau ; Morand avait disparu.

Page 1