‹ La Grande Falaise 17851799 Albert SorelChapitre 8 sur 33 · LA GRANDS! FALAISE · texte numérisé non relu

LA GRANDS! FALAISE

Codés suivait des yeux la jeune fille qui s’éloignait au bras ' de son compagnon.

— Tu vois, lui dit Thémistocle, elle n’y a pas résisté. Elles sont toutes de même quand elles le voient paraître, et cela ne les avance à rien. Trop de sensibilité. Codés, voilà ce qui perd les femmes.

— C’est l’infériorité de leur sexe, répliqua sentencieusement l’Alsacien.

Charlotte et Morand gagnèrent une rue déserte.

— Vous êtes bien sûr que c’était lui? demanda la jeune fille.

— Je n’en doute pas 1 II se fait appeler Robert, c’est son nom de baptême ; du reste, il a reconnu ma voix.

— Cet homme est notre seul espoir. Vous avez été, je crois, en relation avec lui?... .

— Oui, sans doute j nous sommes camarades d’école.

— Il faut l’aller trouver, et sans perdre de temps.

— C’est qu’il y a des années que je ne l’ai vu ; les temps sont bien changés... Robert avait un orgueil indomptable. Sa fortune doit l’enivrer...

— Pariez franchement : vous n’avez rien à craindre de sa part?

— Moi ? rien absolument.

— Pourquoi balancer, alors? Il s’agit de la vie de mon père. Vous avez entendu ces soldats : les prisonniers seront fusillés demain.

L’hésitation de Morand irritait la jeune fille ; elle le pressa

davantage.

— Si vous avez peur d’aborder ce général, dit-elle, j’irai, moi.

Morand parut soulagé d’abord ; puis il se recueillit, et au bout d’un instant : /

— Non, reprit-il, j’essayerai à tout hasard, et je ferai mon possible pour que vous ne soyez point réduite à cette extrémité. Vous me connaissez, mademoiselle, ajouta-t-il, je ne suis pas f homme des résolutions rapides ,* mais lorsque j’ai pris mon parti, je sais agir ; reposez-vous sur moi.

— Allez donc, dit-elle, et que Dieu vous aide.

Elle lui serra la main. Il détourna la tête et s’éloigna. Charlotte continua son chemin.

Elle marchait vite, la tête inclinée vers la terre ; elle s’égara plusieurs fois. Elle n’avait qu’une médiocre confiance dans la démarche de Morand ; mais si résolue qu’elle fût à tout tenter pour le salut de son père, elle ne songeait pas sans une angoisse

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secrète à affronter le général républicain. Elle se défiait de ses forces ; elle craignait de manquer d’habileté ; elle se rappelait tous les traits de barbarie attribués aux révolutionnaires et pensait au verre de sang de Mlle de Sombreuil. Elle tâchait alors de se rassurer ; les yeux de Robert ne semblaient point méchants, les soldats vantaient son humanité.' Elle reprenait un peu d’espérance. Les pensées qui se succédaient ainsi exaltaient tour à tour et accablaient son âme ébranlée à la fois par l’héroïsme et par la terrer.

L’état-major et une partie des troupes s’établirent dans un ancien couvent. On enferma les prisonniers dans la chapelle, et le généra] choisit pour s’y installer une petite maison isolée qui se trouvait à côté de cette chapelle relie servait autrefois de demeure à l’aumônier et possédait une porte particulière sur la rue.

11 sortit vers sept heures du soir. La foule qui avait accompagné les soldats s’était retirée. Le quartier était solitaire, la rue presque déserte. Le général marchait rapidement. S’il s’était retourné, il aurait vu qu’un homme, caché auparavant entre les contreforts du mur de la chapelle, emboîtait le pas derrière lui et le suivait avec toutes sortes de précautions. C’était Morand : il avait tenté vainement de pénétrer jusqu’à son ancien camarade, et découragé, plus hésitant que jamais, il attendait là depuis trois heures une occasion qui venait enfin de se présenter.

Robert se dirigea vers les remparts ; ils étaient démantelés depuis longtemps et la verdure poussait entre les ruines. On domine de là les collines boisées qui s’abaissent vers la grève tout autour de la ville, et le mont Saint-Michel, dressant au milieu de la mer saumâtre ses bizarres étagements de rochers et de flèches gothiques.

Dans les teintes molles du soir, ce beau paysage prenait plus de charme et de grandeur encore ; Robert contemplait là contrée qui s’étendait à ses pieds. Les contours des côtes normandes qui fuyaient vers là Hague attiraient irrésistiblement ses regards. 1) s’assit sur un pan de muraille et se mit à rêver.

— Robert 1 dit une voix basse, étranglée par l’émotion.

Il se retourna et vit Morand qui se tenait à quelques pas de lui, son bonnet rouge à la main, dans la posture d’un solliciteur.

— Qui es-tu? citoyen, dit Robert, d’un ton bref et sec.

LA fiBASDI FALAISE

— As-tu donc oublié le séminaire de Cherbourg? Je suis Morand.

Le général s’avança comme pour lui tendre la main ; il se retint.

— Je ne m’étais pas trompé, murmura-t-il ; et il ajouta plus haut :

— Eh bienl Morand, que désires-tu de moi?

Cet accueil acheva de décontenancer Morand.

— Je voulais te voir, balbutia-t-il ; il y a si longtemps que nous nous sommes quittés... Excuse-moi, poursuivit-il, ta fortune éclatante, le hasard qui nous rapproche ainsi, tout cela me trouble à un point que je ne puis dire. Les événements nous ont séparés, Robert ; mais, je te le jure, mes sentiments pour toi sont toujours restés les mêmes.

— Les miens ont changé, dit Robert, Tu t’es fait le serviteur de gens qui m’ont outragé. Lorsque j’étais abandonné de tous, tu ne m’as point secouru. Qu’y a-t-il de commun entre nous deux maintenant?

— Je n’ai plus d’asile, répondit Morand ; je suis proscrit, ma vie est entre tes mains... Écoute, Robert, ajouta-t-il en apercevant sur les traits de son ancien camarade un mouvement d’intérêt, tu serais moins sévère si tu connaissais mieux mon existence. La cause que j’ai servie était mauvaise, je l’ai reconnu ; mais j’étais engagé, compromis, j’ai été victime de ma fidélité...

— Ne perdons pas de temps, interrompit Robert. Tu as été mon ami, tu es malheureux, je n’ai pas besoin d’en savoir davantage. Que veux-tu? un sauf-conduit? Tu l’auras demain.

Morand le remerciait avec effusion. Robert coupa court à ses protestations et fit mine de s’éloigner. Morand l’arrêta, puis, avec un embarras très marqué :

— J’ai encore une grâce à te demander, dit-il.

— Hâte-toi donc ; la nuit tombe et je suis attendu.

— Il s’agit d’un de tes prisonniers...

— Ces gens ne sont pas mes prisonniers. Ils appartiennent à la loi. Je n’ai pas à m’occuper de leur sort.

— Il dépend de toi pourtant... Il y a parmi eux un homme qui n’est pas, qui n’a jamais été un ami pour moi, mais envers lequel j’ai contracté jadis de grandes obligations.

— Son nom? dit Robert.

Évidemment il ignorait la présence du comte parmi les prisonniers. Morand hésita.

— ■ Garde ton secret si tu te défies de moi, reprit le général

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avec vivacité. Je ne suis ni juge ni bourreau. Finissons-en : qu’entends-tu me demander pour cet homme?

— Robert, dit Morand d’une voix qu’il s’efforça de rendre suppliante, cet homme est presque un vieillard, il est blessé, il a une fille jeune et charmante qui mourra s’il périt ; le hasard seul l’a fait tomber entre les mains de tes soldats ; il est inconnu, personne ne s’apercevrait de sa disparition; laisse-le partir pour l’exil...

— C’est le comte de Traynières, interrompit le général. Ne le nie pas. J’en suis sûr.

• Morand baissa la tête avec un geste de découragement.

— Sois clément 1 murmura-t-il.

— La clémence 1 C'est une belle parole et que les vaincus prononcent aisément. Sais-tu bien ce que tu me demandes là? Traynières est un ennemi de la République.

• — Il promettrait de ne plus prendre les armes.

Robert l’interrompit d’un mouvement impérieux. Il fit quelques pas avec agitation, et revenant à son ancien camarade :

— N’insiste pas ; ce serait inutile. La loi suivra son cours. J’ignorais que Traynières fût ici ; j’oublierai que tu me l’as appris.

Ces paroles semblaient faites pour rompre l’entretien. Robçrt demeurait pourtant. Il y eut un intervalle de silence après lequel Morand reprit, d’un ton plus assuré, avec un accent presque convaincu ;

— Je comprends ta conduite ; tu dois t’expliquer la mienne. Tu me mépriserais si j’avais agi autrement. Je l’ai fait par pure conscience ; je ne dois plus rien à Traynières : mes malheurs ont payé ma dette depuis longtemps. Je sais maintenant où est la vérité, et j’appartiens de cœur à la cause de la nation. Tu connais l’attachement que j’ai toujours eu pour ta personne, et si tu voulais mettre mon zèle à l’épreuve, je serais peut-être à même...

— Si ta conversion est sincère, je t’en félicite, dit froidement le général. Mais si tu m’en crois, tu quitteras ce pays. Ton sauf-conduit sera prêt demain matin. Tu pourras le réclamer à l’officier de service. Adieu.

Il s’éloigna sans se retourner. Il était allé aux remparts pour y chercher un peu de fraîcheur et de calme ; il en revenait avec la fièvre. Cette rencontre avait ravivé toutes les plaies anciennes ; il était impatient de la vie, il ressentait contre lui-même un mécontentement sourd, et son orgueil s’en irritait.

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