CHAPITRE PREMIER
T ARENTE
Rien de plus saisissant ni de plus pittoresque que l'arrivée à Tarente et le premier aspect de celte ville. Le voyageur parti de Bari par le chemin de fer, traverse d'abord pendant quelques heures une région assez ennuyeuse de coUines peu élevées et en grande partie incultes, qui prolongent la dernière ramification sud-est des Apennins et continuent la chaîne des Murgie di Minervino pour se relever ensuite dans l'ancienne Japygie et venir mourir au cap de Santa-Maria di Leuca, avec l'extrémité de la péninsule italienne. C'est la ligne de partage entre les deux bassins de l'Adriatique et de la mer Ionienne. En arrivant à la station de Castellaneta, la vue change et le golfe de Tarente se découvre tout à coup au regard. On a atteint le sommet des pentes du versant de la mer Ionienne. A ses pieds on voit s'étendre la vaste plaine, en grande partie déserte aujourd'hui, couverte de broussailles et de maquis, qui, bor-
dée par la mer, va de Tarente aux environs de l'ancienne Héraclée, et au milieu de laquelle repose paresseusement le gros bourg fiévreux de Palagiano. C'est dans cette plaine que se déploya la colonisation grecque des citoyens de Tarente et de Métaponte; antérieurement elle était habitée en partie par les Cramoniens, rameau de la nation pélasgique des Ghônes, qui apparaissent dans la plus ancienne histoire de ces contrées étroitement unis aux (Enotriens. Au sud-ouest et à Test elle est limitée par les montagnes sauvages de la Basihcate , l'ancienne Lucanie , dont les masses sombres se dressent à l'horizon, tandis que plus loin, dans le sud-ouest, on aperçoit à la dernière limite de la vision les premiers sommets de la Galabre. L'aspect du pays, la nature de la végétation, l'intensité de la lumière, tout rappelle la Grèce. Les premiers colons hellènes, en arrivant sur ces côtes, ont dû se croire encore dansleur pays. On entre réellement ici dans une région nouvelle, qui n'est plus l'Italie, bien que s'y rattachant géographiquement ; et qui, au point de vue physique aussi bien que par son histoire, mérite ajuste titre le nom qu'on lui a donné de Grande-Grèce. Les flots qui s'étendent à perte de vue au delà de la plaine étincellent au soleil comme une nappe de métal en fusion sous un ciel sans nuages. Les eaux du golfe, parles temps de calme, habituels en été, prennent cette teinte laiteuse propre aux mers de la Grèce et que les Hellènes ont si bien exprimée par le mot de galênê. L'azur du ciel revêt cette couleur tellement intense qu'elle donne l'impression d'une voûte de saphir sohde, d'où est née la conception d'un firmament qui a dominé l'astronomie pendant tant de siècles.
A cet endroit on est encore séparé de Tarente par une distance de trente-huit kilomètres. La voie ferrée, d'une construction hardie et qui a nécessité beaucoup de travaux d'art, commence à descendre rapidement en corniche sur le flanc des escarpements, traversant sur des ponts et des
riadiics, dont quelques-uns ont plusieurs centaines de mètres de longueur, les profondes déchirures des ravins formant souvent de véritables précipices, par où les torrents descendent des sommets dans la plaine, à sec pendant l'été , mais prenant un développement terrible et une impétuosité furieuse dès qu'arrive la saison des pluies. C'est la même économie du régime des eaux que l'on rencontrera désormais jusqu'au bout de la Calabre, et lorsqu'on a eu l'occasion de voir, au moment où il est gonflé, quelqu'un de ces torrents, de ces fncmare, comme disentles Calabrais, ou seulement d'observer les traces des ravages qu'il exerce sur son parcours, on comprend à la fois quelle idée de terreur superstitieuse a conduit toutes les villes grecques de l'Italie méridionale à rendre un culte au cours d'eau voisin de leurs murs, espérant par ce culte apaiser sa puissance dévastatrice et la rendre bienfaisante, et aussi comment elles ont été amenées, dans le langage symbolique de Fart, à représenter ces fleuves torrentiels sous les traits d'un taureau furieux qui laboure le sol de ses cornes. Telle est, en effet, la signification d'un type qui se reproduit partout dans la numismatique grecque de ces contrées.
On passe au pied des villages de Palagianello et de Massafrà, pittoresquement accrochés au flanc des escarpements de rochers calcaires brûlés du soleil et hérissés de nopals. Rien de plus gai à la vue que leurs maisons blanches aux toits plats en terrasses, en partie creusées dans le roc et suspendues à pic à une grande hauteur au-dessus des précipices dont le fond est rempli d'une végétation luxuriante. De grands chênes et des caroubiers s'y marient aux oliviers et émergent des fourrés de lentisques et de myrtes formant des môles impénétrables de verdure. Partout où la culture prend pied dans ses replis de terrain, ce sont des vergers d'orangers, de citronniers et d'amandiers. Çà et là un palmier au tronc grêle et élancé dresse le gracieux panache
de son feuillage au-dessus de la végétation environnante. Au delà de Massafrà le chemin de fer atteint le niveau inférieur de la plaine, qu'il traverse en se rapprochant de la mer. Les champs, cultivés par les procédés d'une agriculture qui n'a pas fait un progrès depuis l'antiquité et admet encore le système des jachères triennales, y sont parsemés d'oliviers gigantesques et bien des fois séculaires, qui ont vu passer à leurs pieds de nombreuses générations de laboureurs, immobihsés dans leurs vieilles coutumes, tandis que les révolutions se succédaient et que le monde changeait de face. Sous leur ombrage se sont reposés successivement les chevaliers normands couverts de maille et de gambisons matelassés, les bandes espagnoles de Gonzalve de Cordoue et les soldats de Championnet avec
Leurs habits bleus par la victoire usés.
Aujourd'hui c'est la locomotive quils voient courir sous leurs branches, et s'ils étaient doués de la parole, on les entendrait se demander curieusement ce que c'est que ce monstre fantastique qui se nourrit de feu et que l'homme a dresse à son service. Quelques minutes encore et l'on atteint la gare de Tarente.
Tète de ligne des chemins de fer de la Calabre, cette station est appelée à un développement considérable et à un brillant avenir ; mais, dans l'état actuel, ce n'est encore qu'une gare provisoire, de l'aspect le plus misérable et où règne un complet désordre. Il faut s'y disputer à outrance avec les facchini qui se jettent sur le voyageur comme sur une proie et s'emparent de force de son bagage, se gourmant entre eux pour s'arracher les cohs et se mettant dix à porter ce dont un seul homme se chargerait facilement. Ces petits ennuis, que l'on rencontre du reste au même degré dans tout l'ancien royaume de Naples, sont largement payés par le coup de théâtre vraiment éblouissant
qui se révèle devant les yeux quand on sort des hangars de la station. Il y a comme un moment de surprise féerique. Un étroit goulet, dont l'aspect rappelle celui de TEuripe à Chalcis d'Eubée, et sur lequel a été jeté dans le moyen âge un massif pont de pierre à plusieurs arches, fait communiquer le grand golfe extérieur avec le Mare Piccolo, second golfe intérieur qui s'enfonce profondément dans les terres et est fermé, comme un lac, de tous les côtés, sauf ce débouché resserré. De la gare on voit en face de soi, sur Tautre rive du canal, couvrant la langue de terre qui s'avance au milieu des eaux et sépare les deux golfes, la vieille ville de Tarente serrant les unes contre les autres, dans l'étroit espace que lui laissent les eaux, ses hautes maisons blanches étagées autour de la cathédrale de San- Cataldo, qui en occupe le point culminant, et environnées d'une ceinture de remparts auxquels le soleil a donné une teinte d'un brun chaud et doré. A droite du spectateur s'ouvre, aussi loin que peut atteindre le regard, la mer libre du golfe, où les deux îlots de San-Paolo et de San- Pietro, les Chœrades de l'antiquité, chacun portant un phare, couvrent contre le vent et la houle l'ancrage de la rade. A gauche, le bassin toujours tranquille du Mare Piccolo, étend ses eaux dormantes d'un bleu d'indigo, parsemées des pieux noirs entre lesquels on élève les moules et les huitres, sillonnées constamment par les petits canots des pécheurs qui vont relever les coquillages, et environnées de collines d'aspect blanchâtre, aux pentes doucement abaissées et persillées de taches de verdure. Il rappelle étroitement l'étang de Berre, dont la pittoresque et classique beauté est admirée de tous ceux qui vont à Marseille. Tout ce paysage estinondé de lumière, comme baigné dans une atmosphère d'or qui en adoucit encore les contours et en fond harmonieusement lestons. Je m'étonne qu'aucun peintre n'ait encore poussé jusque-là; dans celte première vue de Tarente il y a un tableau tout fait, admirablement
composé, qu'il suffit de transporter sur la toile tel que le donne la nature.
Franchissons le pont, aux arches duquel sont suspendus de grands filets. On les descend aux heures du reflux, et alors, interceptant le passage des arches, ils capturent en abondante quantité les poissons, venus de la grande mer pour frayer dans les eaux paisibles du Mare Piccolo, qui suivent le mouvement du flot descendant pour en sortir. Cardans cet endroit resserré il se produit, comme à l'Euripe, un effet sensible de marée, un courant alternativement montant et descendant qui change plusieurs fois dans la journée. Nous entrons ainsi dans la ville par la porte de Naples. Ici, il faut bien le reconnaître, la déception est considérable. Nulle part les espérances que fait concevoir au voyageur ami des arts un nom ancien et célèbre, une histoire glorieuse, ne sont plus complètement trompées qu'à Tarente. Une reste plus debout au-dessus du sol une seule ruine des édifices de la cité antique, rien non plus ayant gardé une forme d'art de la Tarente du moyen âge. Sauf quelques tours des anciens remparts, destinées à une démoHtion prochaine, tout a été refait ou défiguré dans les derniers siècles, sous l'influence du mauvais goût de la décadence espagnole. La cathédrale a été outrageusement modernisée et c'est à peine si l'on y retrouve encore quelques colonnes anciennes avec de curieux chapiteaux et deux ou trois monuments funéraires du moyen âge. On a, du reste, dépensé un grand luxe et des sommes évidemment considérables à la déshonorer ainsi. En particuher, la chapelle du saint patron, à droite du cœur, étincelle d'or et d'incrustations précieuses. Mais quelle orgie de rococo sous cette magnificence ! On frémit rien qu'à s'en souvenir. 11 faut, du reste, s'y habituer dans l'Italie méridionale. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, on a eu dans ces contrées la manie de mettre à la mode du jour l'intérieur des églises. 11 n'y a que bien peu des belles cathédrales
normandes de la Fouille qui aient échappé à de semblables outrages ; la reine de toutes, la cathédrale de Trani, a < té massacrée intérieurement avec un vandalisme dont on nepeutvoirles effets sans colère. Heureusement, dumoins, que ces sauvages, qui faisaient laid pour faire riche, ont presque partout respecté les extérieurs. Mais ceux de Tarente n'ont pas eu la même modération ; toute Tancienne égHse de San-Cataldo, extérieur comme intérieur, a été remaniée parleurs mains ignorantes.
Les a délices tarentines », chantées par Tommaso Nicolo d'Aquino et Cataldantonio Carducci, les deux poètes locaux, i part la beauté du ciel, la douceur du climat et le charme du paysage environnant, sont difficilement appréciables pour les voyageurs de passage. Ceux-ci, pour reposer leur tète, ne trouvent que d'ignobles et infectes auberges, d'une saleté repoussante, même pour ceux à- qui l'amour de l'archéologie vient de faire expérimenter les locande primitives de la Fouille, si favorables pourtant aux études entomologiques sur les différentes espèces de parasites qui peuvent tourmenter le sommeil d'un honnête homme. C'est là certainement une des causes qui éloignent jusqu'à présent les touristes d'un heu qui, pour être dépourvu de monuments, n'en demeure pas moins un des plus beaux que la nature ait faits et un de ceux où les grands souvenirs historiques parlent le plus à l'imagination.
La ville, d'ailleurs, n'est pas, malgré son dénuement absolu d'œuvres d'art, dépourvue de tout pittoresque. Elle a quelque chose de l'aspect d'une ville d'Orient, avec ses rues étroites, bordées de hautes maisons aux parois droites percées de rares fenêtres, assez rapprochées pour que l'on puisse presque se donner la main d'un côté à l'autre de la rue, qu'enjambent de plus de nombreux arcs-boutants jetés en travers pour étayer les constructions les unes sur les autres. Il est heureux que Tarente ne soit pas, comme les villes de la Basilicate et de la Galabre, sujette aux tremble-
ments de terre, car il suffirait d'une secousse pour faire tomber plus de la moitié de la ville comme un château de cartes, en écrasant les habitants sous ses débris. Dans les trois longues rues serpentantes qui vont d'un bout à l'autre de la ville dans le sens de son plus grand développement, et dans les ruelles qui les relient, ruelles si resserrées que deux personnes ont peine à y passer de front, grouille une population singuHèrement compacte et remuante comme de vrais Napolitains. Mais cette population est sale, rachitique, malingre ; elle a l'air étiolée faute d'air, et une alimentation malsaine, presque exclusivement composée de poisson, développe chez elle de nombreuses maladies de la peau. Presque tous les enfants ont des cicatrices de scrofules, et chez les adultes l'éléphantiasis est fréquente, tout comme àDamiette, et par suite du même régime.
Depuis le onzième siècle jusqu'à nos jours, la ville de Tarente est demeurée confinée dans l'espace qu'occupait l'acropole de la cité grecque. C'est un rocher allongé du N.-O. au S.-E., à la surface inégale, brusquement relevé du côté de la mer extérieure, à laquelle il présente une falaise à pic, et descendant, par une pente assez rapidement inclinée, vers le Mare Piccolo. Originairement il devait former une île; mais de bonne heure, et déjà du temps des Grecs, l'ensablement du goulet méridional avait produit un isthme qui reliait cette roche à la terre ferme, assez bas pour que Hannibal ait pu à cet endroit faire passer d'un golfe à l'autre, en les traînant sur des rouleaux à force de bras, les vaisseaux des Tarentins, à qui la garnison romaine, enfermée dans la forteresse, interdisait l'entrée du canal du Nord, seul resté ouvert. Au moyen âge cet isthme a été coupé de nouveau par un large fossé où pénètrent les eaux de la mer, de façon à couvrir la ville contre un coup de main du côté de la terre. Une citadelle, bâtie par Charles- Quint, commande cette coupure due à la main de l'homme, que la route de Brindisi et de Lecce franchit sur un pont
en maçonnerie; et à l'autre extrémité, au débouché du pont jeté sur le canal naturel qui fait communiquer les deux golfes, se dresse un gros donjon carré, vieux de cinq ou six siècles. La ville se trouve ainsi comme emprisonnée entre deux forteresses, de l'abri desquelles elle n'a pas osé sortir tant que la prise d'Alger n'avait pas anéanti le foyer de la piraterie qui ravageait les côtes de l'Italie et y maintenait l'insécurité en permanence. Aujourd'hui tout un quartier nouveau commence à se bâtir sur la terre ferme, au delà de la citadelle, autour d'une grande place plantée d'eucalyptus et décorée du nom de Jardin public, que traverse la route de Lecce. Malheureusement les constructions qu'on y élève ont la tournure la moins élégante, l'aspect le plus banalement bourgeois. D'ailleurs, avec ses rares maisons qui se dressent encore isolées au milieu de l'espace vide, éloignées les unes des autres, ce borgo nuovo remet en mémoire les vers de Thomas Moore :
This embryo city, wliere faiicy sees Squares in morasses and obelisks in trees.
Au pied du donjon du Nord, une place triangulaire, à l'entrée de la vieille ville, est le lieu où se tient le marché. De là partent les trois rues qui se dirigent au travers de la cité, dans le sens de sa longueur, pour se terminer à l'esplanade de la citadelle et de l'arsenal. La strada Garibaldi est la plus basse et longe le bord du Mare Piccolo, dont la vue lui est interceptée par la ligne des remparts, qui doivent être bientôt renversés pour donner de l'air à ce quartier. C'est la rue des pêcheurs, celle où la vie populaire offre la physionomie la plus pittoresque. Les habitants y ont un type à part et un dialecte propre, pénétré de mots grecs, que les gens des autres quartiers de la ville ne comprennent qu'imparfaitement. La rue centrale, plus tortueuse et qui dans son parcours change plusieurs fois de nom, est celle du commerce et des ouvriers de métier ; on
10 LA GBANDE-GRÈCE
I ru»
y parle le patois napolitain. Entre les habitants de cette et les pêcheurs de la strada Garibaldi règne une haine vétérée, pareille à celle qui existe à Rome entre les quartiers populaires des Monti ou duTrastevere, à Sienne entre les diverses contrade de la ville. C'est ici encore un dernier vestige, désormais bien affaibli, des hostilités intestines qui ont été le lléau de l'Italie pendant de longs siècles. Au moyen âge on s'égorgeait avec fureur de quartier à quartier ; actuellement on se borne à se jalouser et à échanger de temps à autre des injures avec quelques horions sans gravité. Les mœurs s'adoucissent, et les vieilles querelles tendent à s'amortir. Encore quelques années d'exercice de la liberté politique, et elles ne se traduiront plus que dans des rivantes électorales pour l'administration de la commune, de même que les haines de ville à ville, jadis si féroces et que l'on croyait indestructibles, se sont éteintes dans le sentiment de l'unitë nationale. La couleur locale y perdra peut-être, mais la vie sera plus douce et meilleure, et la moralité gagnera à ce que la violence cède le pas au respect de la loi.
La troisième des principales rues de Tarente est de création toute récente ; c'est le corso Vittorio-Emmanuele, beau quai qui a remplacé les anciens remparts de mer, démohs depuis la révolution napolitaine, et s'étend tout le long de la crête de la falaise qui regarde le golfe extérieur. Cette partie de la ville a toujours été le quartier de l'aristocratie, dont les palais du dix-septième siècle, à la tournure lourde et ronflante, emphatique et pompeuse, mais qui ne manque pas d'une certaine noblesse avec leurs fenêtres garnies de grands balcons à la mode espagnole, donnent maintenant sur le quai et jouissent de l'incomparable vue que leur dérobaient autrefois les remparts. On aimerait avenir, en fuyant les froids de nos climats septentrionaux et le brouhaha mondain ou demi-mondain des stations hivernales où se pressent les badauds et les désœuvrés de toute
l'Europe, passer un hiver dans un de ces palais un peu tristes et délabrés. On serait bien là pour travailler en paix, car le bruit des quartiers populaires n'a pas envahi jusqu'ici le corso Vittorio-Emmanuele. C'est de ce quai que l'horizon de Tarente est vraiment « fait à souhait pour le plaisir des yeux », suivant la gracieuse expression de Fénelon. De là le regard peut suivre à volonté toutes les courbes de la côte depuis le cap San-Vito jusqu'à l'embouchure du Bradano, dont les eaux baignent Métaponte. Et tandis que ce magnifique cadre reste toujours le même, à toutes les heures du jour, partons les accidents de l'atmosphère, le spectacle qu'y déroule la mer varie sans cesse. Aux premières lueurs du matin, la surface de ses eaux s'éclaire de teintes d'un gris argenté d'une finesse à désespérer le pinceau des peintres ; à midi, l'œil peut à peine s'y arrêter, tant est intense la façon dont leur azur répercute les rayons lumineux qui tombent d'aplomb sur elles ; le soir, au moment où le soleil va disparaître dans l'incendie du couchant derrière les montagnes de la BasiHcate, la mer semble rouler des flots d'or ; la nuit venue, elle s'argente aux lueurs de la lune ou reflète les milliers d'étoiles qui scintillent au firmament : car à Tarente on commence à jouir de cette douce clarté des nuits sans lune, qui est peutêtre la plus délicieuse magie du ciel de la Grèce et que Naples elle-même ne connaît pas encore.
Le gouvernement itaUen a le projet de faire de Tarente un port mihtaire de premier ordre, qui corresponde sur la mer Ionienne à ce qu'est la Spezia sur le golfe de Gênes. La chose sera facile : il suffit pour cela d'élargir et d'approfondir la coupure de l'isthme qui rehe la vieille ville au continent, de façon à en faire un chenal praticable aux vaisseaux de haut bord. Ce travail accompli, la nature a fait tout le reste. Le Mare Piccolo redeviendra, comme dans l'antiquité, le port le plus beau, le plus vaste et le plus sûr de la Méditerranée orientale, un port où les grands cuiras-
ses pourront venir s'amarrer à quai, et le mouillage actuel, couvert par les îles Chœrades, formera un splendide avantport capable de contenir à lui seul une flotte entière. Seulement il est probable que Tétat des finances du royaume italien retardera longtemps encore l'exécution de ce plan, bien fait pour séduire un peuple qui prétend se porter héritier de la puissance de Venise et de Gênes, mais bien fait aussi pour donnera réfléchir aux nations qui ont, de leur côté, des intérêts maritimes majeurs dans la Méditerranée En attendant cette transformation qui en ferait une rivale de Toulon et de Malte, Tarente est une ville d'environ 28,000 habitants, résidence d'un archevêque, d'un préfet maritime et d'un sous-préfet civil dépendant de la préfecture de Lecce. Elle n'a pas d'industrie manufacturière, mais elle fait un commerce assez actif. Ses exportations consistent en huile, avoine, blé, récoltés dans les campagnes avoisinantes, et surtout en' poissons frais et salés, produits de ses riches pêcheries.
La principale curiosité de la Tarente actuelle est le Mare Piccolo, avec son industrie si active et si vivante de pêche et de pisciculture. Il forme un lac salé de 25 kilomètres environ de tour, communiquant, comme nous l'avons dit, par un étroit goulet avec la mer extérieure, s'allongeant dans la direction de l'est et partagé en deux bassins par le rapprochement des deux promontoires du Pizzone et de la Punta délia Penna. L'étranglement qu'ils produisent est assez resserré pour que, dans l'antiquité, les deux pointes aient été reUées par un pont dont parle Strabon et dont on voit encore quelques vestiges. Ce pont formait alors le fond du premier bassin, qui constituait le grand port de Tarente.
Les eaux du Mare Piccolo ont une profondeur considérable et leur tranquillité attire les poissons qui y viennent par bandes de la grande mer, à l'époque du frai. C'est donc un des lieux le plus poissonneux du monde, et l'on y compte jusqu'à quatre-vingt-treize espèces différentes qui le fréquentent aux diverses époques de l'année, chacune ayant son passage particulier, en quantités suffisantes pour donner lieu à des pêches fructueuses, dont le revenu monte à plusieurs milhons.
Mais c'est surtout par la pullulation de la petite faune marine des zoophytes, des crustacés et des mollusques que le Mare Piccolo est remarquable. Tandis que dans le golfe extérieur, le cap San-Vito est le théâtre d'une pêcherie fructueuse de corail rouge, qui se transporte à Naples pour y être travaillé, la langouste elles crabes fourmillent dans le bassin de la mer intérieure, avec une espèce de squille supérieure en grosseur aux plus fortes écrevisses, qui se retrouve aussi à Corfou et à Alexandrie. Quant aux coquillages, les naturalistes du pays ont dressé le catalogue de près de cent cinquante espèces de mollusques et d'échinodermes que l'on y recueille habituellement. Quelques-unes sont fort rares et recherchées des marchands pour leur coquille, comme le nautile et l'argonaute. La plupart sont considérées comme alimentaires par les habitants, qui apprécient surtout, comme particuHèrement délicates, avec rhuître, la moule et le clovisse, les solens ou manches de couteau, la modiole Hthophage, appelée ici dattilo, les différents murex et les oursins. On mange toutes ces espèces crues, en frutU di mare, sorte de régal dont Tarente est la terre classique par excellence. L'animal de la pinne marine et celui de la coquille de Saint-Jacques, trop gros pour être mangés de cette manière, se font cuire sur les charbons dans leur test. Le petit marché où l'on vend ces coquillages divers au sortir de la mer est un des endroits les plus curieux de la ville, un de ceux qui appellent le plus
la visite du voyageur ; on peut y faire un- véritable cours de conchyliologie.
Celte faune du Mare Piccolo tient une place considérable dans la numismatique grecque de la Tarente antique. La plupart de ses espèces de poissons, de crustacés, de mollusques et de zoophytes, y figurent à titre de ces petits types accessoires que les magistrats, chargés de la fabrication monétaire, plaçaient dans le champ des pièces comme signature de leur responsabilité personnelle. Nulle part nous ne retrouvons au même degré qu'à Tarente l'habitude de puiser ces emblèmes dans les productions de la mer. C'est que, dans Tantiquité comme de nos jours, les pêcheries du Mare Piccolo étaient une des grosses affaires des Tarentins, l'occupation d'une notable partie du peuple, la source d'une des principales richesses de la cité. Elles l'étaient même bien plus alors qu'aujourd'hui, car non-seulement les poissons étaient un grand article d'exportation, les coquillages une nourriture hautement appréciée, mais de plus l'antiquité y trouvait la matière de deux industries qui comptaient au premier rang parmi celles de Tarente. C'était d'abord la teinture des laines en pourpre au moyen de la couleur extraite de diverses espèces de murex. La pourpre de Tarente, nous dit Pline, était la plus recherchée et la plus chère après celle de Tyr ; sa couleur était plus rouge que la pourpre phénicienne et surtout que la pourpre de Laconie, la plus violette de toutes. C'était aussi la fabrication des étoffes faites avec les filaments soyeux par lesquels la pinne marine s'attache aux rochers. Avec l'industrie des mousselines tarentines, rivales de celles de Cos, dont on faisait les vêtements transparents, « d'air tissu , » que nous voyons aux danseuses des peintures d'IIerculanum, la fabrication de ces étoffes d'un grand prix, auxquelles on laissait la couleur naturelle de la soie, ou bien que l'on teignait en pourpre, occupait de nombreux métiers dans la Tarente grecque et romaine.
Aujourd'hui la teinture avec la matière colorante du murex est abandonnée depuis des siècles ; on n'en connaît même plus les procédés. Quant à la pinne marine, on la pêche encore dans le Mare Piccolo avec le filet spécial que PHne décrit sous le nom de pernilegum et que les marins tarentins appellent jjerni^e^ico. Sa soie, singuhèrement fine et souple, aux filaments toujours égaux, d'une couleur brune dorée, absolument inaltérable, continue, «à Tarente comme à Naples et à Malte, à être employée pour fabriquer des gants, des bourses, des bonnets grecs du tissus le plus moelleux, dont on a pu voir des échantillons aux différentes expositions universelles. Mais la matière première est trop peu abondante pour que cette industrie ait un développement sérieux. Les tissus de pinne marine ne sont qu'une curiosité propre à être vendue aux étrangers de passage, qui occupe seulement un très petit nombre d'ouvrières.
L'ingénieuse activité de l'homme ne pouvait manquer de tirer parti de conditions aussi exceptionnellement propres à la multiplication et à Téducation des mollusques alimentaires. Depuis l'antiquité grecque, l'élève artificielle des Imitres et des moules fleurit dans le Mare Piccolo de Tarente et a- conservé, par une tradition non interrompue pendant tout le moyen âge, ses procédés dont les règlements ont été codifiés au milieu du quinzième siècle dans le Libre Rosso, fondement de la législation des pêcheries tarentines,parle dernier prince de cette ville, Jean-Antoine de Baux des Ursins. On connaît généralement si peu toute cette partie de Tltalie, que Coste lui-même, quand il poursuivit sa grande enquête sur les méthodes de pisciculture encore en usage et possibles à propager, n'eût pas l'idée de venir à Tarente. La grande industrie d'ostréiculture et de mytiliculture de cette ville lui est restée absolumentinconnue ; et pourtant il eût pu, sans prendre même la peine de se transporter sur les lieux, se renseigner assez complète-
ment à son égard dans les notes qui accompagnent le poème de Carducci.
La méthode d'élevage des huîtres à Tarente est celle qu'un peu avant la Guerre Sociale, un riche Romain, Sergius Orata, emprunta à la ville voisine de Brindes et implanta dans le lac Lucrin, celle qui s'est perpétuée dans le Fusaro et que Coste a été y chercher pour la naturaliser à son tour dans le bassin d'Arcachon et à l'île de Ré, où elle a si parfaitement réussi. On voit constamment sur le Mare Piccolo des petites barques occupées au transport et à l'immersion des fagots de sarments qui servent à recueillir le naissain.
La question de l'élève des moules est plus intéressante, car ici, ce qui se fait à Tarente vient démentir un préjugé historique très répandu. On croit généralement, d'après Coste et d'Orbigny, que la mytiliculture a été complètement inconnue aux anciens, et que c'est seulement au treizième siècle qu'elle a été inventée sur nos côtes de l'Océan par un patron de barque irlandais, nommé Walton, jeté par un naufrage dans l'Anse de l'Aiguillon auprès de la Rochelle. Walton a été le bienfaiteur d'une partie de notre population maritime en lui enseignant à élever les moules sur un littoral vaseux qui, antérieurement, ne donnait aucun produit. Je ne voudrais donc pas le découronner sans preuves de la gloire d'une invention qui a pu germer dans son esprit d'une manière indépendante. Mais du moins il avait été précédé par les Tarentins, dont les parcs à moules sont déjà mentionnés dans des documents du douzième siècle. Et l'on peut se demander si les hasards de sa carrière de matelot ne l'avaient pas antérieurement conduit à Tarente, ou s'il n'avait pas entendu décrire les pratiques des pêcheurs du Mare Piccolo par quelque croisé revenu en Angleterre, à cette époque où les passages en Terre-Sainte faisaient fréquenter des Occidentaux l'extrémité méridionale de ritahebien plus que de nos jours.
En tous cas, bien que combinés d'après le même principe,
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les bouchots (c'est le terme technique) ont, à Tarante, une disposition notablement différente de celle qui leur est donnée sur notre littoral de la Charente. C'est qu'en effet les conditions de leur établissement sont tout autres. Sur la mer Ionienne ils sont placés dans des eaux limpides, au fond rocheux, dont le niveau ne varie pas d'une manière sensible ; sur l'Océan, dans des anses encombrées d'une vase qui se découvre complètement à chaque retrait de la marée. Les bouchots du Mare Piccolo, établis dans les endroits où l'eau a de deux à trois mètres de profondeur, servent généralement à deux fins, pour les huîtres en même temps que pour les moules. Leurs groupes de pilotis, disposés sur plusieurs lignes, fixent au fond de la merle banc artificiel où se développent les huîtres et les fagots qui retiennent leur ponte. En même temps, d'un pieu à l'autre, on dispose en festons complètement immergés, qui s'étagent les uns au-dessus des autres, de gros câbles d'étoupe. C'est sur ces cordes que se fixe le naissain des moules, et bientôt, absolument couvertes de coquillages sur toute leur longueur, elles prennent l'aspect de chapelets noirs d'une dimension gigantesque. A intervalles réguliers, les barques des pécheurs vont relever les câbles, sur lesquels on recueille toutes les moules parvenues à une croissance suffisante ; après quoi on les replonge dans la mer. Chaque jour, quelques-uns de ces chapelets sont apportés sur le marché, où l'acheteur choisit lui-même ses moules de la grosseur qu'il veut et les fait détacher devant lui après en avoir débattu le prix avec le pêcheur. Elles sont d'un goût exquis et d'une qualité parfaitement saine, car jamais la vase ne vient les souiller, et la façon dont on les élève garantit contre toutes les circonstances qui rendent trop souvent ce mollusque empoisonné dans les ports. C'est évidemment la même méthode de culture que devaient employer les Grecs de Cumes, chez qui l'élève des moules dans les lacs salés du Fusaro et de Licola était une source
de richesses assez importante pour qu'ils aient fait de la moule le type le plus habituel de leurs monnaies.
Sur les pentes qui descendent vers le Mare Piccolo, de manière à jouir de- la vue charmante de ce bassin paisible, cerclé de coUines plantées d'oliviers, qu'entrecoupent des vergers remplis d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'amandiers et de grenadiers, sont répandues les maisons de plaisance des riches habitants de la Tarente moderne. Il en est de célèbres et où l'on ne manque pas de conduire les étrangers, comme la villa Beaumont-BonneUi, dont j'ai trouvé les jardins au-dessous de leur réputation, la végétation maigre et mal venant, faute d'un arrosage suffisant. On la rencontre immédiatement au sortir de la ville par la porte de Lecce, et dix minutesaprès on atteint la villa historique de Santa-Lucia, créée à la fin du siècle dernier par le célèbre archevêque Capece-Latro, C'est certainement une figure intéressante et puissamment originale que celle de ce prélat édifiant par ses mœurs au miUeu des désordres du clergé du dix-huitième siècle et pourtant auteur d'un livre contre le céhbat des prêtres. Théologien, savant naturaliste et amateur des antiquités, l'archevêque Capece- Latro a été un grand administrateur et un poHtique hardi, partisan éclairé des idées modernes. Il accepta de siéger au Corps législatif delà République Parthénopéenne après que Championnet eut garanti, contrairement à la politique propagandiste du Directoire, le respect des intérêts de la religion cathohque. Mis en accusation pour ce fait à la chute de la Répubhque, il disputa intrépidement sa tête aux commissions de bourreaux de la reine Caroline, fit reculer devant le meurtre d'un archevêque ceux qui avaient eu l'infamie de faire pendre, au mépris d'une capitulation régulière, l'amiral Caracciolo à la vergue du vaisseau de Nelson, et finalement acquitté, refusa de sortir de sa prison jusqu'à ce que le roi lui eut adressé des excuses publiques. Plus tard, ministre de l'intérieur de Murât, c'est lui
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qui dirigea cette admirable administration qui, au travers des difficultés de tout genre, sut marquer son passage d'une manière ineffaçable sur toute l'étendue du royaume de Naples, en préparer la régénération future et faire en sept années plus de bien que le régime qui la remplaça en près d'un demi-siècle. A la rentrée des Bourbons, Gapece- Latrofut contraint par force de donner sa démission de son siège archiépiscopal, oii on lui interdit de remettre les pieds, et il dut achever sa vie à Naples sous une étroite surveillance. C'est alors qu'il se sépara définitivement de sa chère villa, sur la porte de laquelle il avait écrit: ^^i Adam hic peccasset, Deiis ignovisset. Il la céda au général Fiorestan Pepe, l'intrépide lieutenant de Murât, le héros de Malo-Iaroslawetz, qui voulait se fixer dans la retraite et à qui la police bourbonnienne défendait la résidence de Squillace, sa ville natale. C'est là que le vieux soldat passa toute la fin de sa vie, obstinément étranger aux agitations politiques, ce qui ne le mit pas à l'abri des plus mesqui nés et des plus odieuses tracasseries.
Les locataires actuels de la villa Santa-Lucia ne permettent plus de la visiter. Je n'ai donc pas pu vérifier si ses jardins méritent leur réputation. Mais le site en est délicieux.
En face, sur la rive nord du Mare Piccolo, se trouve le charmant village de Citrezze, lieu favori des parties champêtres du populaire tarentin, qui y va les jours de fête dîner sur l'herbe et danser sous les citronniers. Un repU de la colline rocheuse dessine à cet endroit un cirque d'un peu moins d'un kilomètre de longueur, aux pentes garnies de nopals et d'oliviers, ouvert sur la mer à son extrémité méridionale. Des jardins luxuriants de verdure en occupent le fond. Au miheu de ces jardins sort de terre une source abondante d'eaux limpides comme du cristal, dont le bassin, environné de grands roseaux, rappelle la fontaine Cyané dans le voisinage de Syracuse. Un ruisseau
profond, large de trois mètres environ, emporte avec un courant rapide les eaux de cette source, qui ne tarit jamais, même dans les plus grandes sécheresses de l'été, et se jette dans le golfe. Son parcours est de 500 mètres environ ; mais c'est assez pour créer une oasis d'un aspect doux et tranquille, où la beauté des eaux et l'ombrage des arbres touffus créent une sensation de fraîcheur dont le charme sous ce climat ardent, ne saurait se décrire. Sur le bord du ruisseau, une vieille petite chapelle a retenu le nom de Santa-Maria di Galeso. Il n'y a donc pas à en douter, Gitrezze occupe l'emplacement de ce village antique d'Ébalie, sur « le rivage hospitalier du Galèse, où de si gras pâturages nourrissent les plus blanches toisons, » dont le séjour était particulièrement cher à Horace. « Ce riant petit coin du monde, dit le poète, est pour moi d'une séduction indicible. Ici l'abeille distille un miel égal à celui del'Hymette ; ici l'olive est comparable aux olives de Vénafre ; un printemps de six mois, un hiver de six jours ; un coteau, mon voisin, cher à Bacchus, dont la vigne et le vin sont dignes des plantations de Falerne. »
Virgile n'aimait pas moins ce ruisseau ravissant, auquel les colons lacédémoniens deTarente avaient donné d'abord le nom d'Eurotas, en souvenir de leur patrie. C'est sur ses bords qu'il a composé une partie de ses Églogues. Plus tard, il s'en est encore souvenu, et plus que personne il a contribué à faire du Galèse, grâce à un des épisodes les plus exquis des Géorgiques, un de ces noms qu'il suffit de prononcer pour éveiller dans l'imagination tout un monde de poésie.
« Non loin des murs de la superbe Tarente, près des lieux où le Galèse, coulant sous une ombre épaisse, arrose de brillantes moissons, j'ai vu, il m'en souvient, un vieillard cilicien possesseur de quelques arpents d'un terrain longtemps abandonné, sol rebelle à la charrue, peu propre aux troupeaux, peu favorable à la vigne. Toutefois, au milieu
des broussailles, le vieillard avait planté quelques carrés de légumes, bordés de lis, de verveine et de pavots. Avec ces richesses, lise croyait l'égal des rois ; et quand le soir, assez tard, il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets qu'il n'avait point achetés... Il avait même disposé en allées régulières des ormes déjà vieux, des poiriers durcis par le temps, des pruniers dont la greffe avait adouci la nature sauvage, et des platanes qui abritaient les buveurs sous leurs rameaux hospitaliers... Le tilleul et le pin lui offraient partout leur ombrage. »
Tarente a dû son nom au fleuve Taras, encore aujourd'hui appelé Tara, qui, après une course de quelques kilomètres, se jette dans le golfe extérieur, à peu de distance à l'ouest du débouché du Mare Piccolo. La forme de ce nom appartient à la langue messapique, laquelle ne nous est connue que par quelques rares inscriptions. La ville ellemême existait avant l'arrivée des colons dorions à la fin du huitième siècle avant Jésus-Christ ; elle appartenait alors aux Salentins, l'une des nations de cette race japygo-messapienne, originaire de l'Illyrie, qui occupait alors en maîtresse le territoire de l'Apulie et de la Japygie, c'est-à-dire des provinces modernes de la Gapitanate, de la Fouille et de la Terre d'Otrante.
Les légendes locales plaçaient pourtant dans la contrée de Tarente une très ancienne colonisation Cretoise, dont la tradition, malgré les fables mythologiques qui s'y mêlent, n'est peut-être pas sans un certain fondement historique. Ces légendes racontaient donc qu'Icadios, fils d'Apollon, et son frère lapyx, étaient partis ensemble de l'ile de Crète pour se rendre en Italie. lapyx y arriva heureusement et
fut le fondateur de la nation des Japygiens; Icadiosfit naufrage dans sa traversée, mais un dauphin le déposa au pied du Parnasse. Aveclapyx était venue Saturia, fille de Minos, héroïne éponyme de Saturium, dont le nom s'est conservé dans celui de la Torre di Saturo, un peu au sud-est du cap San-Vito. Aimée de Poséidon, le dieu des mers, la fille de Minos donna le jour à Taras, fondateur mythique de Tarente.
Les historiens tarentins de la Renaissance et du dix-septième siècle, et encore à leur suite le R. P. de Vincentiis, dominicain, qui a publié, en 1878, un estimable résumé des annales de sa patrie, déterminent gravement la date de Taras en 2019 avant l'ère chrétienne et savent, d'une façon positive, qu'il était, par son père Poséidon, l'arrière petitfils de Cham, fils de Noé. Mais la critique ne saurait être d'aussi facile composition, et pour elle Taras, au lieu d'un personnage historique, est un héros fabuleux du cycle de l'Apollon Cretois. Elle remarque que la principale aventure racontée sur ce héros, celle qui a fourni le type consacré de sa représentation dans la numismatique de Tarente, le dépeint faisant naufrage et sauvé par un dauphin qui le porte sur son dos jusqu'à terre, répétant la narration relative à Icadios, frère de lapyx. Ce n'est pas tout ; la légende attribue encore la même aventure à Phalanthe, le fondateur historique de la Tarente dorienne, dans sa traversée de Laconie en Italie, et au poète Arion de Méthymne, se rendant de Tarente en Laconie. Il y a là manifestement une de ces aventures que la fable populaire aime à prêter successivement à tous ses grands hommes, historiques ou non, un mythe originairement religieux, où le rôle de sauveur et de conducteur appartient à l'x^pollon Delphinien, se manifestant sous la forme de dauphin, qu'il revêt aussi dans le récit d'un des hymnes delà collection homérique pour guider de la Crète au golfe de Crissa le vaisseau de GastaUos, lequel vient fonder son sanctuaire de Delphes. Cet Apollon
Delphinien, importé à la fois en Italie et en Pliocide, au temps de la tlialassocratie Cretoise, qui se personnifie sous le nom de Minos, est ensuite identifié à l'Apollon Hyacinthien de la Laconie, dont le culte prend une grande importance dans la Tarente des Dorions.
La fondation de celle-ci appartient à la pleine histoire, bien qu'il s'y soit encore attaché certaines fables. Elle eut lieu en 707 avant Jésus-Christ.
On sait à quel étrange respect pour leur serment les Lacédémoniens durent attribuer la naissance de la nouvelle génération élevée à Sparte pendant l'absence des hommes occupés à la guerre de Messénie ; pareille chose ne pouvait arriver que sous le régime des lois de Lycurgue. Au retour des absents, après de longues années, sur le conseil d'Aracos, on reconnut une condition légale et les droits de citoyens aux Parthéniens, c'est-à-dire aux enfants nés des unions illégitimes qu'avaient contractées les femmes demeurées seules à la maison. Mais la loi ne put pas ici prévaloir sur les sentiments naturels. On eut beau faire^ sur une échelle unique dans l'histoire, l'application du fameux axiome de droit qui attribue au mari les enfants nés pendant le mariage, les pçres qu'on en avait gratifiés ne poussèrent point l'abnégation jusqu'à les voir d'un bon œil. A mesure qu'ils grandissaient, les Parthéniens ou Epeunactes se sentaient plus isolés dans la cité Spartiate, et les tracasseries dont on les poursuivait les obhgeaient à se tenir solidaires. Rejetés du sein des familles, flétris de surnoms injurieux, exclus systématiquement de toutes les charges, ils se sentaient constamment sous le coup de la menace d'une nouvelle loi, qui aurait rétracté leur légitimation et les aurait réduits à l'état d'ilotes. Pour échapper à ce sort, ils cherchèrent à s'emparer du pouvoir parla violence et nouèrent une conjuration à la tête de laquelle ils placèrent Phalante, fils d'Aracos, qui se prétendait descendant d'IIêraclès à la huitième génération. La révolte devait
éclater à Amycles, aux fêtes d'Hyacinthe, pendant la célébration des jeux. Déjà Phalante s'apprêtait à en donner le signal, en couvrant sa tête d'un bonnet de fourrure, comme il avait été convenu avec les autres conjurés, lorsque le héraut pubhc, élevant[la voix, lui défendit, au nom des dieux, d'accomplir le geste fatal. Phalanthe, saisi d'un remords patriotique et religieux, obéit à cet ordre.
L'expulsion des Parthéniens fut décrétée; restait à choisir le lieu où ils iraient fixer leur résidence. Phalanthe, désireux de ne pas quitter la Grèce, consulta l'oracle de Delphes pour savoir s'il lui serait permis d'occuper avec ses compagnons le territoire entre Corinthe et Sicyone. Apollon le lui refusa, et lui ordonna d'aller s'étabhr dans le pays fertile de Saturium et de Tarente, ajoutant que la colonie Spartiate deviendrait le fléau des Japygiens. Apollon avertit encore Phalanthe qu'il ne par viendrait à fonder sa ville qu'après avoir vu la pluie tomber d'un ciel serein, ai'epa.
Les Parthéniens obéirent, et firent voile vers les côtes de l'Italie. Les indigènes Salentins accueiUirent assez favorablement les nouveaux venus ; mais cette bienveillance se changeavite en hostilité ouverte. Phalanthe avait compris que l'étabUssement qu'il allait fonder ne pourrait prospérer qu'en lui donnant pour base la merveilleuse position maritime et stratégique de Tarente ; et, de leur côté, les habitants n'étaient pas disposés à céder leur forteresse aux Spartiates. Ceux-ci mirent le siège devant la ville ; il traîna en longueur. Un jour — je demande pardon au lecteur pour ce détail réaUste que nous a transmis Pausanias, mais il a bien le cachet des mœurs dites héroïques — un jour Phalanthe, accablé de fatigue et d'ennuis, était couché aux pieds de sa femme Aithra ; la tête du guerrier sur ses genoux, elle fouillait dans sa chevelure pour lui rendre le service intime qu'on voit, sur le pas de toutes les portes, dans les quartiers populaires de la ville, les mères rendre encore à leurs enfants. Aithra, pensant à la misère de leu
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sort, se mit à pleurer, et ses larmes tombèrent sur le visage de Phalanthe. Celui-ci se releva brusquement, il venait de comprendre le double sens de Toracle; les destins, étaient accomplis et le succès allait enfin couronner ses efforts. Reprenant ses armes, il rendit courage à ses compagnons. La nuit suivante, les Parthéniens escaladaient par surprise les remparts de Tarente et se rendaient maîtres de la ville, dont les habitants se retirèrent à Brentésion (Brindes).
La colonie lacédémonienne obtint ainsi ce que lui avaient promis les dieux. Plus tard Phalanthe, expulsé de la ville par une sédition, chercha unrefuge à Brentésion, parmi ses anciens vaincus, comme Goriolan chez les Volsques; mais ce ne fut pas pour trahir ses compatriotes. Près de mourir, il invita ses hôtes à broyer ses cendres et à les répandre en secret dans l'agora de Tarente. « Car, leur dit-il, l'oracle de Delphes a prédit que vous parviendrez ainsi à recouvrer votre ancienne patrie. » Les Brentésiens exécutèrent le conseil de Phalanthe, et, trompés par lui sur les paroles de l'oracle, ils devinrent ainsi sans le savoir les instruments de l'acte qui devait assurer aux Parthéniens la possession perpétuelle de Tarente. Ceux-ci, touchés d'une telle grandeur d'âme, rougirent de leur ingratitude envers leur ancien chef et lui décernèrent les honneurs héroïques. La tromperie de Phalanthe envers ses hôtes de Brentésion nous semble moins admirable ; mais c'était une belle action devant la morale du patriotisme antique. La ruse d'Ulysse, toujours si hautement prisée des Grecs, n'aurait pas inyenté mieux.
Les événements des deux premiers siècles de l'histoire de Tarente sont absolument inconnus. Différents d'origine des autres cités de la Grande-Grèce, ayant choisi un autre champ de colonisation, où ils pouvaient se tailler un empire sans se heurter à elles, les -Tarentins demeurèrent étrangers aux querelles sanglantes qui se terminèrent par la destruction de Sybaris. Si Pythagore vint à Tarente en
â6 LA GRANDE-GRÈCE
quittant Crotone, ce qui n'est même pas certain, il refusa d'y demeurer et alla se fixer à Métaponte, La numismatique des Tarentins prouve pourtant, au milieu du silence des historiens, qu'ils avaient accédé à la ligue commerciale et monétaire qui, à la fin du sixième siècle avant l'ère chrétienne, se forma sous les auspices de l'école pythagoricienne et groupa momentanément dans des intérêts communs toutes les villes helléniques de l'Italie méridionale, à l'exception de Locres. C'est à cette ligue qu'on dut l'émission des monnaies de poids semblable et de même fabrication aux types et aux noms des différentes cités, dites monnaies incuses, émission à laquelle Tarente prit part aussi bien que Métaponte, Siris, Sybaris, Crotone, Caulonia,Rhêgion, sur la mer Ionienne ; Pyxus, Laos et Poseidonia, sur la mer Tyrrhénienne ; Pandosia dans l'intérieur des terres. L'abondance du monnayage tarentin dès cette époque atteste la richesse de la ville et l'étendue de son commerce. Elle ne le cédait sous ce rapport qu'à Sybaris et à Crotone.
Au temps des guerres médiques, on mentionne Aristophilide, roi de Tarente, comme mêlé à l'aventure de Dêmocêdês, médecin favori de Dareios, fils d'Hystaspe. Désireux d'échapper à l'esclavage doré qu'il menait à la cour de Perse, et n'ayant pu obtenir la permission de reprendre sa liberté, Dêmocêdès, natif de Crotone, profita des préparatifs de l'expédition contre la Grèce, qui devait échouera Marathon, pour persuader à Dareios de l'envoyer en Italie avec quinze nobles Perses, afin d'y nouer, disait-il, des intelligences avec les Grecs de la contrée et de les amener à reconnaître la suzeraineté du Grand Roi. Arrivé à Tarente, il fit arrêter ses compagnons comme espions, et, les laissant ensuite se débrouiller comme ils pourraient, il gagna Crotone au plus vite. Son influence y enflamma tellement les esprits contre les Perses, que, seule de toutes les villes de la Grande-Grèce, Crotone envoya des secours à ses frères
de la Grèce propre lors de la grande lutte contre Xerxès. Dans la journée de Salamine, elle était représentée auplus fort du combat par la galère que commandait l'athlète Pliayllos. Tarente, au contraire, sentant les envahisseurs encore loin, s'isola dans son égoïsme et ne prit aucune part à ces événements, qui décidèrent du sort de l'hellénisme, non plus qu'aux batailles héroïques dans lesquelles, au même moment, Gélon de Syracuse brisait en Sicile l'effort des Carthaginois, concerté avec celui des Perses.
Depuis sa fondation, du reste, Tarente n'avait grandi, comme la Rome primitive, qu'au miheu des plus dures conditions de la lutte pour l'existence. Si la mer offrait un champ hbre à l'activité de ses matelots, sur terre il lui avait faUu soutenir des combats quotidiens contre les indigènes pour se conquérir pied à pied un territoire suffisant. Deux cents ans après Phalanthe, au moment des guerres médiques, les Tarentins avaient étendu leur colonisation et le domaine direct de leur cité sur toute la plaine fertile entre la mer et les montagnes, depuis Saturium à l'est, jusqu'au territoire de Métaponte au sud-ouest ; soumis à leur suprématie les peuplades et les villes des Salentins, sur la mer Ionienne, jusqu'au promontoire Japygien ; enfin fondé sur les deux côtés de ce promontoire les stations maritimes purement grecques de Gallipolis et d'Hydronte, les modernes Gallipoli et Otrante, pour commander l'une l'entrée du golfe, l'autre le débouquement de la mer Adriatique. Leur domination était douce. Les indigènes, jouissant d'une grande liberté municipale dans leurs villes, adoptaient graduellement les mœurs grecques tout en conservant leur langue. Beaucoup d'entre eux s'étaient même fondus dans la cité tarentine. Nous en avons la preuve par la proportion des noms messapiques, qui figurent parmi ceux des magistrats qui ont inscrit leur signature sur les monnaies de Tarente, ou qui sont mentionnés dans les célèbres Tables d'Héraclée.
Maîtres de ce territoire, les Tarentins devaient être forcément entraînés à des disputes de frontières avec les Messapiens habitant le versant de l'Adriatique, depuis Gnatliia jusqu'à Ilydronte. Un mouvement irrésistible d'expansion les poussait à franchir l'arête montueuse qui les en séparait, pour étendre aussi leur suprématie de l'autre côté. L3 premier choc sérieux eut lieu en 473 et tourna au désavantage des Grecs. Menacés dans leur indépendance, les Messapiens firent appel à l'appui de leurs voisins les Peucétiens, habitants de la Fouille, et avec eux rassemblèrent une armée de vingt mille hommes. De leur côté, les Tarentins mirent en campagne leurs meilleures troupes, auxquelles se joignit un corps auxiliaire de gens de Rliêgion, envoyé par Micythos, le tuteur des fils d'Anaxilos. La bataille dut se livrer non vers Oria, comme on l'a pensé souvent, mais du côté de Mottola ou de Gioja, l'armée tarentine manœuvrant pour isoler la Messapie de ses communications avec les Peucétiens. C'est du moins ce que je crois devoir inférer des circonstances de sa déroute. Après une lutte acharnée, la plus sanglante, dit Hérodote, que les Grecs aient jamais eu à soutenir dans ces contrées, les Messapiens parvinrent à enfoncer l'armée de leurs adversaires et à la couper en deux. La division des Tarentins, rejetée sur sa ville, perdit encore beaucoup de monde dans la courte retraite qu'elle eut à opérer. Celle des Rhégiens, qui avait lâché pied la première, se sauva toujours courant dans la direction de son pays. Un corps de Messapiens, lui mettant l'épée aux reins, la poursuivit sans lâcher prise, en lui tuant trois mille hommes sur la route, sans que nulle part les habitants, œnotriens ou grecs, stupéfaits de tant d'audace, cherchassent à les arrêter. Cette chasse acharnée se prolongea pendant cent lieues sans trêve, jusqu'à Rhêgionmême, où les Messapiens, au dire de Timée de Tauroménion, emportés par la fougue de leur élan, pénétrèrent pêle-mêle avec les débris à la suite desquels ils s'étaient attachés.
Sept OU huit ans après, les Tarentins avaient réparé leurs pertes et reprenaient la lutte, seuls cette fois, mais avec un acharnement qui leur assura le succès. Les Messapiens furent vaincus dans toutes les rencontres et leurs places tombèrent les unes après les autres devant les envahisleurs. Les gens de Tarente avaient à venger leur honte et seur désastre ; aussi la guerre fut-elle conduite de leur part avec une fureur sauvage. L'épisode le plus horrible en fut le sac de Carbina, aujourd'hui Carovigno, sur la ligne du chemin de fer de Bari à Brindisi. On y vit des femmes outragées jusque sur les autels des dieux, avec des raffinements qu'on ne saurait redire et qui révèlent une profonde corruption de mœurs. Plus tard on raconta que tous ceux qui avaient pris par aux honteux excès commis à Carbina, poursuivis par\la colère divine, avaient eu une fin misérable. C'est en commémoration de leurs succès dans cette guerre, et sur le produit du butin qu'ils y avaient fait, que les Tarentins dédièrent à Delphes des chevaux de bronze et des statues de captives du même métal, œuvres du plus fameux sculpteur de l'époque, Agéla da s d'Argos.
Bientôt la lutte recommença ; mais cette fois fut la dernière. Les Tarentins avaient tourné leurs armes contre les Peucétiens, pour les châtier à leur tour de la part qu'ils avaient prise au désastre de 473. Les Messapiens se soulevèrent pour venir au secours de leurs anciens alliés, Peucétiens et Messapiens succombèrent dans une bataille décisive. De nouveau Tarente voulut immortaliser sa victoire en consacrant à Delphes, sur la dime du butin, une grande œuvre sculpturale. Elle la demanda cette fois à Onatas d'Egine, qui l'exécuta en collaboration avec Calynth^s. Pausanias, qui la vit encore en place, nous la décrit. C'était une série de groupes de cavaliers et d'hoplites combattant autour du corps d'Opis, roi des Japygiens ou Messapiens, tué dans la bataille. Au miheu des Tarentins, le
scuplteur avait introduit leurs héros protecteurs prenant part à la lutte, Taras et Phalanthe, ce dernier ayant près de lui son dauphin.
Tarente avait décidément vaincu. Désormais toute la péninsule de la Japygie, sur l'Adriatique, comme sur la mer Ionienne, était soumise à ses lois et rattachée à elle par les liens d'un vasselage qui ne devait plus se rompre qu'avec la chute de la cité dorienne. Mais les guerres de Messapie avaient été tellement meurtrières pour les Tarentins qu'elles entraînèrent un changement complet dans leur constitution. Fondée par des colons venus de Sparte, Tarente avait jusque-là fidèlement imité les institutions politiques 'de la mère-patrie. Son gouvernement était aristocratique comme celui de Sparte et comportait de même une royauté héréditaire, annulée par le pouvoir des éphores. L'aristocratie presque tout entière ayant péri sur les champs de bataille, ce mécanisme gouvernemental ne pouvait plus fonctionner. On l'abolit et l'on y substitua une constitution démocratique dont Aristote a vanté l'habile et sage organisation. A la place du roi héréditaire il y eut dorénavant, comme chef de la République, un stratège électif et annuel. L'influence démocratique d'Athènes, qui exerçait alors une grande prépondérance dans l'itahe méridionale, et qui, en 443, y fonda la colonie de Thurioi, ne dut ■pas non plus être étrangère à cette révolution constitutionnelle.
L'établissement de Thurioi, que les^Athéniens comptaient bien faire succéder à la puissance de Sybaris comme à son emplacement, et où ils avaient appelé des colons de toutes les parties de la Grèce, au nombre desquels fut Hérodote, devint bientôt pour les Tarentins une source d'inquiétudes. Ils craignirent que cette colonie ionienne, s'alhant aux Achéens de Métaponte, ne créât des liens avec un nouveau peuple qui venait de faire son apparition dans ces contrées et dont le voisinage leur paraissait à
juste titre un grand danger. C'était le peuple rude et belliqueux des Lucaniens, rameau de la nation sabellique des Samnites, qui des montagnes de Bénévent s'était graduellement étendu, vers le milieu du cinquième siècle, dans celles auxquelles sa présence valut dès lors le nom de Lucanie, refoulant et subjuguant la paisible population des OEnotriens, antérieurement soumise à Sybaris. De là il menaçait à la fois toutes les cités de la Grande-Grèce et pouvait, par de faciles incursions, ravager les plaines cultivées par les Tarentins. Ceux-ci décidèrent donc d'entreprendre la conquête du territoire de Siris, pour s'interposer entre Tliurioi et Métaponte,et pour y créer en même temps une forteresse qui pût tenir les Lucaniens en bride. La guerre s'engagea sur terre et sur mer, pour la possession de Siris, entre les Tarentins et les Thuriens, qui donnèrent le commandement de leurs forces à un exilé Spartiate, nommé Cléandridas. C'était un capitaine qui jouissait d'une certaine renommée dans son pays et dont le fils, Gylippe, eut une bien autre gloire. En 445, Sparte avait donné Cléandridas pour tuteur au jeune roi Pleistoanax, lorsque celui-ci fit une expédition en Attique à l'effet de secourir les Mégariens, révoltés contre Atliènes. Mais la promptitude avec laquelle l'armée lacédémonienne se retira après avoir pénétré seulement jusqu'à Eleusis, fit accuser Cléandridas de s'être laissé acheter par Périclès. Mis en jugement pour ce fait, il avait été condamné à mort, et n'avait échappé au supplice qu'en se joignant aux colons athéniens de Thurioi. Il ne paraît pas avoir été heureux dans la guerre contre ( es Tarentins. Après plusieurs années, elle se termina par un traité qui reconnut à Tarente la possession du territotre de Siris, mais en laissant aux Tlmriens la liberté d'y devenir propriétaires et d'y établir des exploitations agricoles. Enclavés ainsi dans les domaines de la cité dorienne, les Métapontins devenaient ses vassaux de fait.
32 LA GRAiNDE- GRÈCE
Le premier soin des Tarentins, après ce nouveau succès, fut de transférer la population de Siris du site de son ancienne ville, située au bord de la mer, dans un emplacement plus à Fintérieur des terres, où ils bâtirent, en joignant à cette population une colonie de leurs citoyens, la ville forte d'Iléraclée, destinée dans leur propre pensée à devenir le boulevard de la puissance de Tarente à la fois contre les Thuriens et contre les Lucaniens. Ceux-ci ne pouvaient voir d'un œil indifférent une fondation indirectement tournée contre eux. Aussi est-ce alors, dans les environs de Tan 425 avant Jésus-Christ, qu'il faut placer la grande guerre des Tarentins pour la possession d'Héraclée nouvellement fondée, que mentionne Strabon, en nommant par erreur les Messapiens au lieu des Lucaniens comme les antagonistes des Grecs. Tarente la termina à sa gloire et à son avantage, grâce au concours des Dauniens et des Peucétiens deTApulie, qui prirent la Lucanie à revers tandis qu'elle l'attaquait de front.
A ce moment éclatait en Grèce la guerre duPéloponnèse. Toutes les sympathies des Tarentins étaient avec les Doriens et Sparte leur métropole. Mais jusqu'à l'expédition des Athéniens en Sicile, ils se maintinrent dans la neutralité, comme les autres cités helléniques de l'Italie méridionale. Us refusèrent alors l'entrée de leur port à la flotte d'Alcibiade et de Nicias, qui trouva, au contraire, un accueil fraternel de la part de Thurioi ; mais ils ne purent pas empêcher leurs vassaux les Messapiens d'envoyer, comme les gens de Thurioi et de Métaponte, des mercenaires au camp athénien devant Syracuse. Lorsque le Lacédémonien Gylippe marcha au secours de cette dernière ville, Tarente lui fournit les moyens de réparer ses navires endommagés par la tempête, tout en refusant encore de prendre part à la lutte. C'est seulement après le désastre définitif des Athéniens devant Syracuse qu'elle se laissa entrainer dans le mouvement général des Dorions et
que l'on vit des galères de Tarente dans les flottes de Sparte.
Au commencement du quatrième siècle, la situation des villes du midi de la Grande-Grèce, jadis si florissante, devint singulièrement critique. D'un côté Denys de Syracuse, enfin vamqueur des Carthaginois, profitant de la haine des Locriens contre les Khêgiens et les Crotoniates, menaçait leur indépendance et s'efforçait de les soumettre à sa cruelle tyrannie; de l'autre, la poussée toujours croissante des Lucaniens mettait en question leur existence même. S*avançant vers le sud par les montagnes, les Lucaniens venaient, en s'emparant de Pétélia, d'atteindre le rivage de la mer Ionienne, et de couper la chaîne de colonisation grecque qui jusqu'alors s'était étendue d'une manière non interrompue sur ce littoral. De là ils serraient de près Thurioi, qui semblait au moment de succomber sous leurs attaques, et ils lançaient dans la chaîne de la Sila et de l'Aspromonte actuels ces bandes d'aventuriers pillards qui, en se mêlant aux débris des anciens habitants, OEnotriens et Sicules, devaient bientôt former le noyau d'un peuple nouveau. Aces deux ennemis, les villes grecques, depuis Métaponte et Thurioi jusqu'à Rhégion, tentèrent de faire face, en nouant une confédération défensive, à laquelle seule Locres refusa d'accéder. Les cités de la ligue se promettaient un appui réciproque, et les intérêts communs étaient administrés par un conseil fédéral qui siégeait à Crotone. Denys attaqua Rhègion. Repoussé par la flotte des confédérés, il fit un traité d'alliance avec les Lucaniens et les appela à se jeter sur les villes grecques. Ce fut Thurioi qui supporta l'effort de la lutte ; ses alliés vinrent à son secours et, quoique vaincus, imposèrent assez aux Lucaniens par leur fière résistance pour les amener à signer un traité qui maintenait l'indépendance de la ville, au prix de quelques concessions de territoire. Furieux de ce résultat, Denys rassembla la flotte syracusaine avec une grande
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armée et déclara la guerre aux Grecs d'Italie. La marine de ceux-ci fut entièrement défaite et ils se virent à la merci du tyran de Sicile. Denys parut d'abord les traiter avec ménagement ; il leur garantit leur entière autonomie, à la condition que la confédération fût dissoute, lui se chargeant de les protéger contre leurs ennemis. C'était un moyen de rompre leur faisceau et de venir plus facilement à bout de chacune d'elles, en les prenant isolément à partie. Bientôt Rhêgion, dénué de secours, sentit tout le poids de la colère du tyran ; Caulonia et Hipponion furent rasées, Crotone prise d'assaut après avoir tenté de résister ; Locres ellemême fut récompensée par la plus dure oppression du concours qu'elle avait prêté à Denys.
Tarente se tint à l'abri de ces événements. Tandis qu'il attaquait les villes grecques plus voisines de la Sicile, Denys soignait l'amitié des Tarentins, auxquels il se gardait même d'adresser de trop vives remontrances au sujet du droit d'asile qu'ils exerçaient à l'égard de ses proscrits. A sa mort, son fils Denys le Jeune succéda à son autorité sur Syracuse. Vers le même temps, le philosophe Archytas parvint au pouvoir à Tarente.
Disciple de l'école pythagoricienne, qui se perpétuait en Itahe, Archytas fut un de ces hommes qui suffisent à la gloire d'une ville. L'antiquité cite toujours son nom au premier rang parmi ceux des rares philosophes qui parvinrent àapphquer leurs idées dans le gouvernement des peuples, et dont la vertu ne se démentit pas dans l'épreuve du souverain pouvoir. Mathématicien, astronome, créateur en mécanique, ami de Platon et écrivain brillant lui-même, Archytas sut être aussi un homme d'Etat et un habile capitaine Six fois investi de la charge de stratège, ce fut lui qui, pendant une bonne partie de sa vie, mena, comme Périclês à Athènes, sans titre officiel bien défini, par le seul ascendant de son éloquence, de son patriotisme et de supériorité intellectuelle, les affaires intérieures et extéri
res de sa cité. Au dedans, il améliora les lois et les fit respecter. Ala tête des armées, il ne fut, dit-on, jamais vaincu, contint avec une grande activité les entreprises des Lucaniens et réprima les mouvements qu'ils avaient fomentés chez les Messapiens. Il lia Tarente d'une étroite amitié avec Denys le Jeune, des mains de qui il parvint à tirer Platon après sa rupture avec le tyran de Syracuse. Profitant des dispositions plus bienveillantes que celui-ci montrait pour les villes grecques de l'Italie, si cruellement ravagées par son père, Arcliytas le décida à rendre à la plupart d'entre elles une liberté au moins nominale, et reforma leur confédération. Denys entra même dans la ligue pour celles qu'il détenait encore, comme Locres ; mais il dut accepter que Tarente en prit la présidence et fixât le siège du conseil fédéral à Iléraclée, sur le territoire tarentin, hors de la portée des forces de Syracuse. Comme gage d'amitié, il envoya aux Tarentins, pour placer dans le lieu des séances de leur sénat, un énorme candélabre de bronze portant 365 lampes, autant que de jours dans l'année. Plus tard, en retour, quand Denys, après une première expulsion, se rétablit momentanément à Syracuse, Arcliytas fit, pour sauver sa famille de la vengeance des Locriens révoltés, des efforts énergiques qui demeurèrent inutiles devant l'exaspération d'un peuple longtemps tyrannisé.
Le gouvernement d'Archytas marqua le point culminant de la puissance et de la prospérité de Tarente. Maîtresse exclusive de la péninsule Japygienne, qui lui fournissait d'abondants produits agricoles et des éléments précieux de population pour le recrutement de ses armées, la cité fondée par les Parthéniens de Sparte étendait au loin son action sur les mers et sur le continent italien. Sa vaste marine mihtaire dominait dans la mer Ionienne et dans tout le bassin de l'Adriatique, où elle maintenait une stricte police. Son industrie était active; ses vaisseaux marchands parcouraient toutes les mers et s'étaient fait surtout un
monopole du cabotage de la côte italienne de l'Adriatique, ainsi que de l'intercourse entre la péninsule, d'une part, rÉpire et Tlllyrie, de l'autre. Sur terre, d'un côté, son hégémonie était désormais reconnue par toutes les cités de la Grande-Grèce jusqu'au détroit de Messine, de l'autre elle n'était pas moins effective sur les villes des Peucétiens et des Dauniens de l'Apulie, que son influence gagnait aux mœurs helléniques. Tous les peuples Apuliens étaient alors pour Tarente des fédérés, qui acceptaient volontiers sa suprématie. Chez les Samnites, elle avait fondé une colonie désignée par le nom d'une tribu de Sparte, les Pitanates. Nous en possédons quelques rares monnaies grecques. Au delà de leurs limites, chez les populations encore barbares du Picenum, l'influence pohtique et commerciale des Tarentins était profonde. Nous en avons la preuve par ce fait que, lorsque les Picentins, dans le cours du quatrième siècle, commencèrent à monnayer leur xs grave, comme avaient déjà fait les Romains et les Étrusques, c'est sur le pied de la livre tarentine qu'ils le taillèrent. Plus loin encore, en approchant du fond de l'Adriatique, les colonies grecques d'Ancône la Dorienne, récemment fondée par des émigrés de Syracuse fuyant la tyrannie du premier Denys, et d'Iîadria aux embouchures du Pô, jadis protégée d'Athènes, invoquaient le patronage de Tarente. Un moment on put croire alors que l'Italie avait trouvé ses maîtres, et que ce ne seraient pas les Romains, qui se relevaient à peine du désastre que leur avaient infligé les Gaulois, et dont la puissance n'avait pas encore pu franchir l'étroit rayon où elle croissait péniblement.
Mais Tarente ne sut pas supporter l'influence dissolvante d'une aussi grande prospérité. Les richesses inouïes que le commerce faisait affluer dans ses mains devinrent sa perte. Elles développèrent chez les Tarentins un goût effréné pour le luxe et la mollesse. La passion du théâtre et des courses de chevaux, les banquets somptueux, en quoi
avaient dégénéré les antiques syssities doriennes, la mode des riches vêtements, des étoffes brochées d'or et d'argent, toutes les élégances les plus efféminées et surtout la débauche, à laquelle uq riche marché d'esclaves fournissait incessamment des éléments, devinrent les seules préoccupations de ce peuple, oublieux des traditions Spartiates. Les vertus militaires, qui l'avaient jusque-là soutenu, se perdirent rapidement dans la corruption et l'amolhssement des mœurs.
Aussitôt après la mort d'Archytas, la décadence commence rapide et irrémédiable pour Tarente. Elle garde encore une tutelle sur les autres villes grecques ; son commerce est toujours aussi grand, ses richesses ne diminuent pas encore ; son empire continental ne s'écoule pas en un jour. Mais elle ne sait plus le défendre. Ses citoyens aiment mieux payer des mercenaires que revêtir eux-mêmes la cuirasse et s'imposer les fatigues du métier de soldat. Comme frappée de stérilité, Tarente ne produit plus un capitaine capable de tenir tête aux bandes rudes et aguerries des Lucaniens. Elle doit désormais, pour sauvegarder son existence, recourir au secours funeste des condottieri princiers de Lacédémone ou de l'Épire.
En 353 avant rère chrétienne, le ramassis de populations diverses qui tenait les montagnes des Calabres^actuelles, s'organisant sous des chefs entreprenants, se déclara indépendant à la fois des Grecs et des Lucaniens, en prenant fièrement pour appellation nationale le nom de Bruttiens, c'est-à-dire de gueux, que leurs voisins leur avaient donné comme outrage. Les Lucaniens perdirent à cet événement quelques-uns des districts les plus méridionaux qu'ils oc-
cupassent, du côté de Pétélia. Mais leur puissa^nce n'en subit pas une diminution sensible ; caries Bruttiens, dont les tribus dominantes étaient sorties de leur sein^, Revinrent bientôt pour eux de précieux alliés. Pour les villes grecques, au contraire, la formation de ce nouveau peuple fut un coup des plus graves, et bientôt toutes celles qui étaient limitrophes des Bruttiens se virent attaquées par eux avec fureur. Ils avaient, en effet, déclaré une guerre sans trêve à rélémenthelléniqueetenpoursuivaientranéantissement. Tarente eût dû porter secours à ses confédérés, mais elle-même était pressée par les Lucaniens, qui, descendus de leurs montagnes, ravageaient incessamment son territoire et poussaient leurs incursions jusque sous les murs de la ville. Incapable désormais de l'effort énergique qui Teût délivrée, elle implora le secours de son ancienne métropole. Sparte se résolut à sauver sa colonie, et avec elle les autres Grecs d'Italie. A cet effet, elle envoya à Tarente une flotte et une armée sous la conduite d'un de ses deux rois, Archidamos, à qui le, séjour de la Grèce était devenu presque impossible, par suite de sa complicité avec les Phocidiens dans les événements de la Guerre Sacrée. Le petit corps Spartiate s'occupa tout d'abord de dégager le territoire tarentin des barbares et montra dans cette tâche une grande vaillance. Mais Arcliidamos fut tué à Manduria dans un combat contre des Messapiens révoltés, le jour même où la liberté d'Athènes succombait à Chéronée sous les coups de Philippe de Macédoine, et bientôt après ses soldats, privés de leur chef, furent écrasés dans une embuscade par les Lucaniens. L'expédition du roi de Sparte avait pourtant un peu dégagé Tarente, qui commençait à respirer, malgré la perte d'IIéraclée et de son territoire. Elle put rassembler une armée fédérale, à laquelle elle joignit ses propres troupes, pour essayer de porter secours aux villes grecques de la rive orientale de la mer Tyrrhénienne, menacées par les Lucaniens. La bataille se livra
près de Laos et le désastre y fut complet. A la suite de cette bataille, les Lucaniens s'emparèrent de Laos et de Poseidonia, à laquelle ils donnèrent le nom de P3estum,et y réduisirent la population hellénique à un état d'ilotisme. Les Bruttiens se jetèrent sur Crotone et Caulonia, les Lucaniens vainqueurs pressèrent plus que jamais Tarente, enfin les Apuliens abandonnèrent l'alliance des Tarentins.
Dans ce suprême péril de tous les établissements de la race grecque dans l'Italie méridionale, aussi bien que d'ellemême, Tarente ne vit de ressource qu'un appel aux secours de l'extérieur. Elle s'adressa au roi d'Épire Alexandre le Molosse, fils de Néoptolème. Celui-ci, amoureux de la guerre et impatient d'aventures lointaines comme un véritable capitaine d'Arnautes albanais, répondit avec empressement à l'appel des Grecs italiotes, d'autant plus qu'il y vit l'occasion de se créer un empire en Occident et de rivaliser avec la gloire de son neveu et homonyme, Alexandre de Macédoine, qui à ce moment même frappait ses premiers coups contre la monarchie des Achéménides. Avant même que le roi d'Épire ne fût arrivé dans leur ville, les Tarentins furent à même de s'apercevoir que ce n'était pas un allié désintéressé, mais un maître dont ils avaient invoqué les armes. En touchant les côtes d'Italie, les ambassadeurs de Tarente, embarqués sur sa flotte, eurent toutes les peines du monde à l'empêcher de prendre de vive force Brentésion, leur vassale fidèle, et d'y installer une garnison épirote. Il en résulta que l'accueil que les Tarentins lui firent fut de la nature de celui que les chefs de la première croisade trouvèrent à la cour de Byzance. On se prodigua de part et d'autres les marques d'amitié, mais en se préparant en dessous à se déjouer réciproquement. Un des premiers actes du roi d'Epire, en arrivant à Tarente, fut celui d'un véritable souverain. Il mit la main sur l'hôtel des monnaies et y battit à son nom des espèces d'or et d'argent, qui sont parvenue^ jusqu'à nous.
Alexandre attaqua d'abord les Apuliens, à la demande des Tarentins, et leur^pritSiponte. Mais après quelques succès, il conclut vite, sous prétexte d'obéir à un oracle, une paix quine rétablit pas Tancienne suprématie de Tarente sur ce pays. Le roi d'Épire marcha ensuite contre les Lucaniens, enjoignant à ses troupes celles des Grecs d'Italie. Une sanglante bataille fut livrée sur le territoire de Tliurioi ; les Tarentins s'y comportèrent mollement, et leur conduite ambiguë amena la défaite des Grecs. Dès lors la rupture fut complète entre eux et l'Épirote. Ayant repris Iléraclée, Alexandre la déclara indépendante au lieu de la rendre à son ancienne métropole. Il transporta sur le territoire de Thurioi le siège du conseil de la ligue gréco-italique, qui se tenait à Tarente depuis la chute d'Héraclée, et en prit lui-même la présidence pour l'enlever aux Tarentins. Bientôt, ayant remporté une grande victoire sur les Lucaniens renforcés du concours des Bruttiens, il signa des traités d'alHance étroite, en dehors desquels il laissait Tarente, avec les Achéens de Métaponte, qu'il chargeait d'observer les Tarentins tandis que lui-même allait s'enfoncer dans le pays, avec les Pédicules ou Peucétiens de rApuUe, enfin avec les Romains, qui désormais maîtres de Capoue, entamaient à ce moment la seconde guerre Samnite et venaient de leur côté de s'acquérir la coopération des Apuliens. Ayant assuré de cette façon la liberté de ses opérations, Alexandre transporta ses troupes par mer jusque dans le golfe de Salerne, en contournant l'extrémité méridionale de l'Italie. Débarquant à l'embouchure du Silaros, il écrasa sous les murs de Psestum l'armée conbinée des Lucaniens et des Samnites. Après ce premier succès, il s'enfonça dans les montagnes de la Lucanie, en enleva les principales places fortes et obligea les Lucaniens à lui remettre comme otages trois cents de leurs premières familles, qu'il envoya en Épire. Descendant ensuite dans la vallée du Crathis, le monarque épirote y prit de vive
force Consentia, l'actuelle Cosenza. Il se tourna alors contre les Bruttiens, qu'il alla chercher dans Tàpre chaîne de la Sila. C'est à eux qu'il enleva la forteresse d'Acerina (1), aujourd'hui Acri. Mais la fortune cessa de lui sourire et il fut tué non loin de là, dans un combat auprès de Pandosia ; l'oracle qui lui avait annoncé jadis que l'Achéron lui serait funeste se trouva ainsi réalisé, car un ruisseau de ce nom coulait sous la ville. Son corps fut coupé en deux morceaux, dont l'un porté à Consentia en trophée, devint le signal du soulèvement de cette cité contre la garnison épirote. L'autre partie du cadavre resta dans le camp des Bruttiens, en butte aux plus indignes outrages. Enfin les Grecs de Thurioi, d'autres disent de Métaponte, le rachetèrent à prix d'argent et lui firent des funérailles honorables. Les cendres du roi furent ensuite portées en Épire à sa femme Cléopàtre, sœur d'Alexandre le Grand, qui était par conséquent en même temps sa nièce. Son armée se débanda et fut en grande partie exterminéepar les Bruttiens dans les gorges de la montagne. Alexandre le Molosse passa en Italie comme un météore bientôt éteint; pourtant il avait porté aux Lucaniens des coups dont ils ne se relevèrent pas. Ce furent les Tarentins qui héritèrent du fruit de ses victoires. Ils y gagnèrent plusieurs années de paix et la reconstitution d'une partie de leur ancienne influence. Mais ce ne fut que pour fort peu de temps. Un nouvel ennemi s'élevait contre eux, plus redoutable que tous ceux auxquels ils avaient eu affaire. La puissance de Rome grandissait rapidement au milieu de ses guerres implacables contre les Samnites ; elle devenait graduellement maîtresse de l'Italie centrale, dont la possession la conduirait bientôt à entreprendre la conquête du midi de la péninsule. Déjà les es-
(1) Telle est la leçon que portent tous les manuscrits de Tite Live (VIII, 24, 4). C'est tout à fait à tort que les éditeurs modernes ont voulu la corriger en Terina.
42 LA GRANDE-GBÈCE
prits perspicaces pouvaient prévoir dans l'avenir la dernière lutte où Tarente finirait par succomber.
Afin de prendre les Samnites à revers, les Romains avaient pénétré dans TApulie et profité de la chute de Tinfluence des Tarentins pour y faire prédominer la leur. En 320, les Tarentins crurent pouvoir reprendre leur ancien patronat sur les Apuliens en intervenant dans la guerre. Le consul Papirius assiégait les Samnites dans Luceria, qui avait fait défection. Tarente envoya des ambassadeurs à son quartier général pour offrir sa médiation, menaçant de prendre immédiatementparti contre ceux qui la rejetteraient. Le consul accueillit cette sommation avec hauteur et n'y répondit qu'en prenant sous les yeux des envoyés tarentins la ville de Luceria, où Rome étabht une colonie militaire, qui menaçait Tarente en même temps que le Samnium et assurait la domination romaine en Apulie. Tarente dévora l'affront et ne déclara pas la guerre, pas plus qu'elle n'intervint dans le secours que Sosistrate de Syracuse apporta à Crotone contre les Bruttiens. C'est à la suite de ce dernier événement qu'Agathocle, déjà connu comme un chef militaire expérimenté, lorsqu'il fut forcé de quitter Syracuse pour fuir l'inimitié de Sosistrate, vint à Tarente à titre de capitaine de mercenaires. Il y laissa de si mauvais souvenirs, qu'un peu plus tard, quand, retourné en Sicile, il se fut emparé du souverain pouvoir à Syracuse, les Tarentins montrèrent un grand empressement à joindre vingt de leurs vaisseaux à l'escadrille Spartiate qui portait Acrotatos, fils du roi Gléomène, au secours d'Agrigente contre lui. L'expédition échoua par l'incapacité de son chef, et elle paraît avoir dégoûté Tarente des entreprises lointaines, car elle se tint entièrement étrangère aux événements qui marquèrent la tentative d'Agathocle, devenu roi et vainqueur des Carthaginois, pour reprendre les anciens projets de domination de Denys sur l'extrémité méridionale de Tltalie. Les luttes malheureuses du Syracusain avec les Bruttiens,
la prise de Crotone par trahison, laissèrent les Tarentins indifférents. Ils se désintéressaient de tout ce qui, dans le sud, dépassait Thorizon de Métaponteet de Thurioi.
Cependant les Romains avançaient à grands pas. Encore une fois, en 308, les Tarentins avaient essayé d'intervenir dans leurs interminables querelles avec les Samnites, qui chaque jour approchaient d'un dénouement fatal à ces derniers, et ils n'y avaient récolté qu'une humiliation pareille à celle qui leur avait été infligée dans l'affaire de Luceria. Comme Papirius douze ans auparavant, Fabius avait fait assister à la reddition d'une armée samnite les ambassadeurs venus de Tarente pour imposer leur médiation. Tandis que Rome achevait, dans une dernière guerre, d'anéantir le Samnium, des incidents surgissaient dans le midi de l'Italie qui allaient enfin lui fournir l'occasion d'y intervenir à son tour, mais en armes.
Les Lucaniens , encouragés sous main par Rome , avaient repris, dans les dernières années du troisième siècle, la guerre contre Tarente. Battus dans plusieurs rencontres, les Tarentins, que les expériences précédentes auraient dû dégoûter de cette pratique funeste, ne virent rien de mieux à faire que d'appeler un capitaine étranger. Archidamos ayant été celui dont ils avaient eu dans le passé le moins à se plaindre, ils voulurent un Lacédémonien comme lui. Ils envoyèrent donc une ambassade à Sparte. Travaillée par des dissensions intestines, cette ville avait alors, prêt à toute occasion, un stock de princes de ses maisons royales en disponibilité, compromis dans des conspirations plus ou moins flagrantes, avides de chercher aventure au dehors et que leurs concitoyens étaient empressés d'éloigner. Ce fut cette fois Cléonyme, frère d'x\crolatos, exclu du trône par son neveu Areos, qui s'offrit aux Tarentins, avec le consentement des éphores. 11 forma un corps de 5,000 hophtes lacédémoniens, avec lesquels il s'embarqua pour l'Italie au cap Ténare, sur des vaisseaux de Tarente. La
ville avait fait un grand effort : elle avait levé parmi ses citoyens 20,000 hommes de pied et 2,000 chevaux ; la cavalerie de Tarente était célèbre ; ses exercices et les courses dans lesquelles elle entraînait ses montures, tirées pour la plupart deTApulie, tiennent une large place dans les types monétaires de la ville. Le trait essentiel qui la distinguait des autres cavaleries grecques consistait en ceci : que chaque homme y menait deux chevaux, et pouvait ainsi changer de monture dans le cours de la chevauchée, quand celle qui le portait était fatiguée. C'est sur le modèle de ces troupes fameuses qu'Alexandre le Grand avait organisé les chevaulé^ers qui lui rendirent tant de services dans les plaines de l'Asie sous le nom d' « escadrons tarentins. » D'autres suivirent l'exemple du conquérant macédonien, et par exemple, quand il est question des charges des tarentins, grâce auxquelles Philopoimen remporta la victoire sur Nabis et sur Machanidas, il ne s'agit pas de gens de Tarente, mais de cavahers montés à la mode tarentine.
A Tarmée de citoyens que Tarente mettait sous le commandement de Cléonyme, elle joignit des contingents auxihaires des autres villes grecques voisines et de nombreuses levées de Messapiens. Le prince Spartiate mena vigoureusement la guerre, et au bout de peu de temps les Lucaniens vaincus implorèrent la paix. Cléonyme alors jeta le masque de la gravité Spartiate et du zèle pour la liberté hellénique ; comme son frère à Agrigente, il se montra un franc ribaud. Ayant fait entrer ses hophtes lacédémoniens dans la citadelle de Tarente, il suspendit les magistrats répubhcains de la ville et y exerça là tyrannie. Métaponte ayant voulu garder ses droits de cité autonome, Cléonyme excita les Lucaniens à se jeter sur son territoire et marcha soi-disant au secours des Métapontins. Ceux-ci, trompés, lui ouvrirent leurs portes. Alors Cléonyme déclara Métaponte ville conquise, et, non content de lui enlever sa liberté, lui imposa, pour se racheter de la destruction, un tribut de
600 talents d'argent et 200 jeunes filles, dont il garda les plus belles pour se faire un harem, et donna les autres en jouet à ses mercenaires. Quelque temps après il passa à Corcyre, dont il s'empara, désireux d'avoir une base d'opérations pour intervenir dans les affaires delà Grèce. Dèmêtrios Poliorcète et Cassandre, qui l'avaient soutenu jusquelà, rompirent avec lui quand ils le virent maître de Corcyre. Tarente et les Italiotes profitèrent de son absence pour secouer le joug qu'il leur avait imposé. Furieux de cette défection, Cléonyme repartit de Corcyre pour l'Italie à la tète d'une armée de mercenaires, avec l'intention de châtier les rebelles et de conquérir tout le pays. Au lieu d'aller droit sur Tarente, il vint d'abord débarquer dans le Bruttium, sur la mer Tyrrhénienne, à Tropaia, qu'il mit à sac et dont il vendit les habitants comme esclaves. Son objectif était, semble-t-il, de gagner l'alliance des Bruttiens et de les entraîner avec lui au pillage des villes grecques. Mais il commit de tels excès, que les Bruttiens, au lieu de se montrer disposés en sa faveur, le forcèrent de se rembarquer. Repassant dans la mer Ionienne, sa flotte, en partie détruite par une tempête, finit par aborder devant Thurioi, dont il s'empara par surprise. La guerre était partout dans le pays et le désordre complet. Lucaniens et Tarentins avaient repris la lutte et se battaient confusément. Cléonyme, embastillé dans Thurioi avec sa grande compagnie, poussait des incursions continuelles sur le territoire des uns et des autres et les pillait également avec une complète impartialité.
Rome, qui avait eu secrètement la main dans tous ces événements pour attiser le désordre, jugea que le moment était venu d'entrer en ligne. Une de ses armées vint jusqu'à Thurioi, dont elle chassa Cléonyme. Celui-ci retourna à Corcyre, qu'il dut abandonner bientôt après pour traîner misérablement une vie d'aventurier sans patrie, où il finit par trouver la mort. En intervenant contre Cléonyme, les
Romains avait pris Tattitude qu'ils aimaient à se donner, de protecteurs des villes grecques. En 286 et 282, nouvelle intervention de leur part pour secourir Thurioi contre les Lucaniens. La seconde fois, le consul C. Fabricius Luscinus vint avec une nombreuse armée légionnaire attaquer les lignes du siège que le chef Lucanien Stenius Statilius avait établies devant la place. Une grande bataille fut livrée, où les Romains, dit-on, tuèrent 20,000 hommes aux Lucaniens et leur firent 5,000 prisonniers, chiffres qui paraissent empreints d'une certaine exagération. Quoiqu'il en soit, à la suite de cette journée, la Lucanie fut abattue aux pieds de Rome et le consul put se tourner contre les Bruttiens, qu'il vainquit à leur tour. Aussitôt les villes helléniques des côtes du Bruttiumse jetèrent dans les bras des Romains, qu'elles saluèrent comme leurs sauveurs. Locres,Grotone et Rhègion sollicitèrent et obtinrent de recevoir dans leurs murs des détachements des soldats de la Répubhque. Surtout une forte garnison fut étabUe par Fabricius à Thurioi même. Les Quirites prenaient pied sur la mer Ionienne; c'était la première étape de la conquête delà Grande-Grèce.
Les anciens traités de commerce et de navigation, plusieurs fois renouvelés, entre Rome et Tarente, interdisaient aux Romains de faire dépasser à leurs vaisseaux de guerre le promontoire Lacinien, près deCrotone. L'accès du golfe de Tarente leur était fermé. D'après le droit pubhc des anciens, les navires chargés de la police des eaux territoriales d'un Étatavaient le droit de couler sans sommation tout bâti^ ment de guerre étranger rencontré en dedans des limit^Hj fixées par des conventions de ce genre, hormis le cas ou une tempête le forçait à y chercher un refuge temporaire