CHAPITRE XI
LE TEMPLE DE HÊRA LAGINIA
Place me on Sunium's marbled steep Were notliing save tlie wavhes and I
May hear our mutual uinrmnrs sweep ; There swau-like let me sing and die !
Ces vers harmonieux de lord Byron, où l'on retrouve l'écho d'un chœur de VAjax de Sophocle, je les ai lus jadis enivrement en vue du golfe Saronique, assis à l'ombre des douze colonnes encore debout du temple de Sunion ; ils sont revenus chanter dans ma mémoire quand je regardais la mer Ionienne du vaste soubassement du temple de liera Lacinia, au pied de l'unique colonne qui s'y dresse aujourd'hui, épargnée par la puissance destructrice du temps et par la .main bien plus impitoyablement dévastatrice des hommes.
« Les Grecs, a dit Chateaubriand, n'excellaient pas moins dans le choix des sites de leurs édifices que dans l'architecture de ces édifices mêmes. La plupart des promontoires du Péloponnèse, de l'Attique, de l'Ionie ou des îles de l'Archipel étaient marqués par des temples, des trophées ou des tombeaux. Ces monuments, environnés de bois et de
rochers, vus dans tous les accidents de la lumière, tantôt au milieu des nuiges et de la foudre, tantôt éclairés par la lune, par le soleil couchant , par l'aurore, devaient rendre les côtes de la Grèce d'une incomparable beauté : la terre ainsi décorée se présentait aux yeux du nautonier sous les traits de la vieille Cybèle, qui, couronnée de tours et assise au bord du rivage, commandait à Neptune, son fils, de répandre ses flots à ses pieds. »
Les colons grecs de l'itahe avaient suivi, en ceci comme en tout, les coutumes de la mère-patrie. Eux aussi avaient couronné d'édifices majestueux les beaux caps de la Grande- Grèce. Des deux 'côtés de l'entrée du golfe de Tarente, le marin qui venait de la Hellade saluait un temple vénéré, bâti comme sur un piédestal naturel au-dessus de la falaise du promontoire, qu'il ralliait d'abord et qui semblait s'avancer dans la mer comme pour annoncer l'Italie. Suivant son point de départ et la route qu'il avait suivie, s'il abordait la péninsule là où viennent mourir en s'abaissant les dernières collines delà Japygie, si le premier aspect lointain de «la terre des bœufs » était celui que Virgile a si bien peint en un seul vers.
Quum procul obscuros colles humilemque videmus Ualiaui,
il voyait bientôt en approchant apparaître, à la pointe extrême des terres, le temple d'Alhênè Leucadia sur ses bastions de rochers, turriliscopuli. C'estvers le promontoire Japygien, couronné de ce temple, que se dirigeait la navigation de celui qui mettait à la voile de Corcyre ou des ports épirotes. Pour celui qui prenait sa route en hgne directe de l'Achaïe et du débouché du golfe de Corinthe, il n'avait pas encore perdu la vue du sommet alpestre de Céphallènie, qui se dresse au miheu des eaux, couvert de sapins, quand il distinguait déjà celui de la Sila. C'est sur cette montagne,
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aperçue de plus de vingt-cinq lieues en mer, qu'il mettait le cap jusqu'au moment où il reconnaissait le temple de liera Laeinia au sommet de son promontoire, et ce temple lui servait d'indicateur pourentrer à Gotrone, tourner vers le nord en entrant dans le ft'olfe et faisant voile vers Tarente, ou bien ranger la cote dans la direction du sud pour gagner Locres et Rhêgion. Encore aujourd'hui la dernière colonne du temple est un des principaux amers sur lesquels se guident les pilotes dans la navigation de ces côtes. Les deux sanctuaires ainsi placés dans des situations analogues, en extrêmes vigies de la terre italienne, avaient tous deux pour les populations de leur voisinage une importance religieuse et politique, du même genre que celle qu'avaient pour les Ioniens d'Asie-Mineure le Panionion du promontoire de Mycale et pour les Grecs de la Doride asiatique le temple d'Apollon, bâti sur le promontoire Triopien de Cnide. Le temple d'Athènê Leucadia était le sanctuaire national et commun des villes salentines et messapiennes ; le temple de Hèra Laeinia celui des cités achéennes de l'OËnotrie.
Ce qui reste de ce dernier temple est bien peu de chose, si on le compare à ce qui subsiste dans la sohtude de Sunion; j'en reviens toujours à cette comparaison; il n'y a pas moyen de si soustraire, et elle hante au Capo délie Colonne l'esprit de quiconque a vu la Grèce. Tous les agents de destruction, et par-dessus tout le plus actif, l'avidité de l'homme, se sont acharnés sur les débris de cet édifice, et cette destruction même, qui n'en a laissé qu'un seul débris, parle à l'imagination par son contraste avec la façon dont la nature est restée la même, renouvelant chaque année ses phases immuablement réglées par la Providenr^e, pendant que périssaient les œuvres dont l'orgueil humain était si fier, qu'il avait cru faire inébranlables. Tandis que la colonne qui se dresse maintenant sohtaire audessus de la falaise semble pleurer la ruine du somptueux édifice dont elle faisait autrefois partie, et dont elle est l'u-
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nique témoin, le soleil Téclaire aussi brillant, la mer se brise à ses pieds aussi belle qu'au temps où Pythagore y conduisait les femmes de Cotrone consacrer à liera les parures frivoles auxquelles elles renonçaient, qu'au temps où Hannibal, sous le portique du temple, versait des larmes de rage en jetant un dernier regard à celte Italie, qu'il était contraint d'abandonner aux Romains.
Yet are thy skies as blue, thy crags as wild; Sweet are thy groves, and verdant are thy fields; Thine olivve ripe as when Minerva smiled, And still his honied wealth Latymnus yields; Tbere the blithe bee his fragrant fortress builds, The freeborn wanderer of thy moutain air.
C'est un vrai cap de Grèce que ce promontoire rocheux où le parfum sauvage des sauges, des thyms, des labiées odorantes, se môle à l'odeur résineuse des myrtes et des lenlisques et aux effluves salées de la mer. Théocrite — et Sainte-Beuve Irouvaientavecraison dansla sobrevénusté de ce couplet d'amour le chef-d'œuvre du poète — Théocrite fait chanter à l'un de ses jeunes bergers : « Je ne souhaite point d'avoir la terre de Pélops, je ne souhaite point d'avoir des talents d'or, ni de courir plus vite que les vents; mais sous cette roche que voilà, je chanterai t'ayant entre mes bras, regardant nos deux troupeaux confondus, et devant nous la mer de Sicile. » Cette mer, dont avec trois mots il déploie l'horizon bleu comme fond de son tableau bucolique, c'est celle que nous avons devant les yeux. Il a renoncé à la décrire ; il lui suffit de la nommer pour la faire apparaître. Aucun Grec, du reste, n'a tenté de traduire par la poésie de la parole cette merveilleuse poésie des mille accidents de lumière qui diversifient la surface des mers grecques, les anneaux mobiles qui s'y enlacent, les réseaux étincelants qui s'y traînent, les méandres lumineux qui s'y déroulent, les courants de feu qui s'y jouent. La prudence du génie antique, toujours attentif à se hmiter dans le
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choix des moyens, loujours en garde contre la Icnlalion d'exprimer l'inexprimable, a fait négliger aux plus grands poètes grecs ces jeux toujours variés du soleil sur leurs Ilots. C'est alors qu'avec un merveilleux bonheur ils faisaient intervenir la mythologie dans leurs descriptions, ressource que nous n'avons plus, mais qui convenait d'une manière toute spéciale à la tournure de l'imagination hellénique. Nous cherchons à peindre avec des mots les objets dans leur réalité; l'imagination des Grecs, accoutumée à tout personnifier pour tout animer, traduisait les différents aspects de la nature dans un langage descriptif et figuré, à la fois très exact et souverainement poétique. C'est ainsi que les nombreuses filles de Nérée, les gracieuses Néréides, expriment, par les noms qu'elles ont chez Hésiode, les divers caractères et les divers accidents que présente la mer. Galênê, c'est le calme; Glaucè, l'azur des flots; Cymopoha, la blancheur de l'écume; Cymothoè, la fuite des vagues qui semblent courir; Nèsaiê, c'est la mer semée d'îles; Euliménê, la mer avec les ports où elle vient dormir. Ce que les modernes s'efforcent de rendre par des descriptions détaillées, les Grecs l'exprimaient d'une manière ;\ la fois plus brève et plus vive : ils créaient pour chacun de ces aspects une divinité, et le nom de cette divinité était un tableau.
Elle est bien belle, cette mer de Calabre et de Sicile. On ne se lasse pas de l'admirer. Son charme attire et fascine, et tout à coup dans ses caprices elle prend un aspect irrité qui la révèle fertile en naufrages. C'est sur les récifs de ses caps que la fable faisait résider les Sirènes, ces oiseaux merveilleux au buste de femme, qui mariaient en elles les formes de ce qu'il y a de plus séduisant et de plus aérien dans la nature, tandis qu'en bas elles amoncelaient les ossements blanchis des navigateurs imprudents qui s'étaient laissé attirer aux séductions de leurs chants. C'étaient les Muses marines, mais des Muses perfides comme la II 14
mer elle-même, qui près des côtes cache sous son miroir étincelant recueil où se brisent les navires. « Tout marin qui s'en approche, disent les vers homériques, oublie, à entendre leur voix, et sa patrie, et la femme et les enfants qui Tattendent au retour. » Voilà bien l'enchantement irrésistible que la mer a exercé de tout temps sur le peuple grec. Elle esl sa vraie patrie; un vaisseau est la demeure qu'il préfère ; une sorte d'instinct inquiet le pousse à tout quitter dès qu'il le peut, maison et famille, pour s'embarquer dans des voyages maritimes dont ceux des Argonautes et dX'lysse sont les types héroïques. Il semble qu'il ne saurait se passer de la mer, car il ne sait vivre que sur ses bords, quand il ne se fait pas bercer sur son sein.
Elle est, je le répète, belle entre toutes les parties de la Méditerranée, cette mer Ionienne, qui baigne d'un côté la Grande-Grèce et la Sicile, de l'autre l'Acarnanie et le Péloponnèse. Il y manque pourtant une parure que rien ne remplace, celle qui pour moi met la mer Egée bien au-dessus de toutes les autres. Sur toute l'étendue de la côte italienne il n'y a pas une seule île à portée du regard; rien ne surgit dans son étendue et ne vient en rompre l'uniforme éclat jusqu'à l'extrême limite de l'horizon, où elle se confond presque insensiblement avec la voûte du ciel. D'aucuns préfèrent la sorte d'impression d'infini qui résulte de cet aspect; je suis plutôt sensible à l'échelle plus humaine que les îles donnent au paysage maritime. A mes yeux leur absence rend la vue du promontoire Lacinien et des autres caps de la Grande Grèce inférieure à celles des caps de la côte orientale de la Grèce propre et de l'Asie Mineure. C'est aux trois îles que de partout on y aperçoit à l'horizon, disposées sous tous les points de vue de la manière la plus pittoresque, que le golfe de Naples doitlamoitiédela beauté qui en fait une des merveilles du monde. Qu'est-ce pourtant auprès des archipels aux formes et aux couleurs variées à l'infini dont le panorama se déroule devant Sunion
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OU devant le Triopion de Guide, à l'enlrée du beau j^'olfe do Doride, Nus, dépourvus en général des dons de la nature, singulièrement arides au premier aspect, les rochers des Cyclades ou des Sporades asiatiques se parent de toute la beauté de l'atmosphère, et revêtent les teintes splendides que le ciel leur envoie. Ce sontcomme des prismes magiques dressés au-dessus de la mer, pour refléter le soleil et reproduire plus belles encore les nuances, changeantes à chaque heure, de l'horizon grec. Le matin avant le lever du soleil, au milieu de la mer unie et blanche comme un lac de mercure, ces îles se colorent d'un bleu tendre, délicieusement fondu, impossible à définir, qui n'est ni l'indigo ni l'azur, mais souvent m'a rappelé cette couleur d'un instant qui, aux heures de rosée, s'attache comme une poudre légère aux prunes sauvages de nos haies et disparaît plus tard à la chaleur. Le soleil levé, la mer s'enflamme, les rochers se dorent et scintillent comme de gigantesques topazes. Le soir, ils subissent dans toute sa splendeur l'incendie du couchant, et plus tard rendent dans leur transparente pâleur les teintes roses qui lui succèdent. La nuit enfin on croit voir d'immenses coupoles bleues, gouachées par la lune, qui se lève, d'un large reflet blanchâtre, et entourées d'une ceinture d'argent par la mer qui se brise sur leurs rivages. Il suffit d'avoirvécuquelquesjours au milieu de ces merveilleux spectacles pour comprendre l'exclamation aussi vraie que pathétique deCallirhoô, dans le roman de Chariton, lorsque, sur le point d'être conduite dans l'intérieur de l'Asie et à Babylone, elle s'écrie: « Etre transportée sur les bords deTEuphrate, moi pauvre insulaire, être emprisonnée dans ces vastes plaines où je ne verrai plus la mer ! »
Voilà ce qu'il ne faut pas demander aux côtes delaCalabre. Mais elles ont assez de beautés pour se passer de celle-là, et les Grecs, qui s'y connaissaient, y trouvaient un accent particulièrement grandiose, avec une séduction pénétrante.
Quand la mer est belle et la brise favorable, on se rend en une heure avec une petite barque à voile du port de Cotrone à Textrémité du Capo délie Colonne ou Capo di Naù. Quand Tétat de la mer ou la direction du vent ne permet pas de prendre cette voie, on ne peut y aller qu'à cheval et il faut deux heures et demie d"un trajet assez pénible pour atteindre les ruines du temple. On longe d'abord pendant plus d'une heure une large plage basse, garnie de soudes et de touffes de plombaginées formant un fin gazon sur lequel s'épanouissent des fleurs roses. Sur toute celte plage la mer vient mourir à la lisière des champs cultivés. Les montagnes s'en rapprochent graduellement. Bientôt il n'y a plus qu'une assez étroite bande de terrain entre elles et la mer. C'est dans cette partie du trajet que, paraît-il, s'élevait le dême de Laurê. On atteint enfin le pied de la falaise du promontoire, à l'endroit où il se détache de la côte pour s'avancer de trois kilomètres environ dans la mer. Là une petite anse bien abritée et d'un ancrage sûr offre par occasion un mouillage à quelques caboteurs, obligés de relâcher par le mauvais temps sans avoir pu entrer dans le port de Cotrone. On l'appelle Porto Berlinghieri, du nom d'une riche famille noble de la ville.
C'est de là que l'on commence à monter par un chemin qui s'allonge en corniche sur le flanc de l'escarpement. Le sentier est étroit,àla pente rapide, suspendu au-dessus de l'abime ; à sa droite on a une muraille presque verticale, à sa gauche on voit perpendiculairement au-dessous de soi la mer qui se brise sur les récifs et, lorsque le vent de nord la pousse, jette ses embruns à une hauteur considérable. Le sol est mouvant ; sous le pied des chevaux son argile
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semble s'effondrer et les cailloux roulants vont tomber dans le précipice. C'est la partie difficile et au premier moment assez effrayante de la route. Il est bon d'y fermer les yeux si l'on est sujet au vertige; et dans tous les cas ce que l'on a de mieux à y faire est de renoncer à son libre ar])itre, en s'en remettant pour le choix du passage à l'instinct des clicvaux calabrais, dont le pied, comme celui de tous les animaux des montagnes, est d'une sûreté merveilleuse dans les sentiers périlleux. Ces jolis chevaux noirs à tous crins, aux formes élégantes dans leur petite taille, indociles à la bride, mais pleins de feu, qui semblent avoir une part de sang arabe importé par les invasions musulmanes, grimpent comme de véritables chèvres. Qu'on les monte ou qu'on les attelle, ils escaladent lestement, avec une vivacité qui surprend, les pentes les plus abruptes et les plus glissantes, leur pied ne bronche jamais sur les pierres roulantes, et à la descente il» se lancent au triple galop sans s'abattre sur des côtes effrayantes, tournant avec une précision merveilleuse aux plus brusques lacets de la route, quand on s'imagine avec un certain effroi que leur élan va les emporter jusque dans le gouffre.
Malgré la confiance que l'on peut mettre dans ces excellentes montures, on éprouve un sentiment de satisfaction lorsque l'on quitte le sentier en corniche, une fois arrivé sur la croupe du promontoire. Elle forme un beau plateau triangulaire, de 1,800 mètres de largeur à sa base et d'environ 400 à son extrémité, incliné en pente douce vers cette pointe. Relevé sur la [crête de ses deux falaises latérales, le sol se creuse légèrement au centre en un vallon bien arrosé, où les cultures et les plantations alternent avec les pâturages et où quelques-unes des riches familles de Cotrone ont des habitations rustiques, plus métairies que maisons de campagne, dans lesquelles elles viennent s'installer pendant les plus fortes chaleurs de l'été. Tout près de la pointe du cap, ce vallon s'approfon-
dit et devient une sorte d'entonnoir, couvert d'un petit bois d'environ SIX) mètres de tour ou plutôt d'un épais maquis de grands lentisques, de pistacliiers, de myrtes, de cytises, d'hélianthèmes et de bruyères frutescentes. Au fond de cet entonnoir boisé jaillit une source d'une eau limpide, abondante et délicieusement fraîche. C'est ce^qu'on appelle La Fossa del Lupo. « Cet endroit, écrivait en 1649 Nola-Molisi, est assez étendu pour que cinquante chevaux et deux cents hommes puissent facilement s'y cacher dans les buissons sans que personne, même en s'approchant, soit en mesure de s'apercevoir de leur présence. C'est là que les gens de Colrone ont l'habitude de tendre des embuscades aux corsaires turcs, quand ils abordent au cap pour faire de l'eau ou pour enlever les bestiaux qui paissent toujours en grand nombre dans les environs. Ces embuscades réussissent généralement et donnent un bon profit en esclaves turcs et en butin de toute nature. Quelquefois même, quand on s'y est bien pris, on parvient à enlever la galiote dont l'équipage est descendu à terre. »
Voilà quelle était au xvn'' siècle l'existence des habitants des côtes de l'Italie. On n'y avait d'alternative qu'entre piller ou être pillé, et souvent l'un et l'autre se suivaient à peu de distance. La terre répondait par des embuscades aux algarades de la mer; mais c'étaient les dernières qui étaient encore le plus fréquentes et qui avaient le plus de succès. L'empire delà Rome républicaine avait aussi connu ce hideux fléau de la piraterie au miheu d'une civilisation florissante et raffinée ; il avait impunément sévi pendant vingt ans sous le gouvernement inepte et corrompu de l'oUgarchie restaurée par Sylla. Mais au bout de ce temps, un mouvement d'opinion irrésistible avait fait taire toutes les querelles de partis pour remettre aux mains de Pompée les pouvoirs politiques extraordinaires, les ressources d'argent, d'hommes et de vaisseaux avec lesquels il anéantit les pirates dans leurs repaires de la Cilicie et de la Crète.
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Quant à l'Europe chrétienne et civilisée, c'est pend.'înt trois siècles qu'elle a supporté patiemment l'ignominie de la piraterie barbaresque et de ses ravages, qui n'ont duré que grâce aux divisions des puissances. Tout occupés à épuiser le sang de leurs sujets dans des guerres d'ambition, les rois européens les laissaient piller presque sans obstacle par les corsaires de la côte d'Afrique. Ces souffrances populaires ne valaient vraiment pas la peine qu'on s'en préoccupât ! Pendant trois-cents ans, les souverains ne surent pas un seul instant oublier leurs dissensions pour se réunir dans une action commune qui en eût promptement fini avec une telle honte. Ne vit -on pas encore en 1830, quand Charles X fit partir pour Alger sa flotte libératrice, l'Angleterre menacer de lui barrer le passage?
Et que Tonne croie pas que cette affreuse situation ne régnât que sur le littoral de l'Italie, divisée en une foule de petits Etats, sur celles du royaume doNaples, indignement gouverné par les Espagnols. La condition du littoral français n'était pas alors meilleure. Quand le cardinal de Richelieu envoya, en dG38, un observateur distingué chargé de lui rendre compte de l'état des côtes delà Provence et du Languedoc, celui-ci trouva la population réfugiée sur les hauteurs, veillant jour et nuit à sa propre défense, le commerce impossible, lesports ouverts à chaque instant aux insultes et aux déprédations des Barbaresques. Gela n'avait guères changé dans les années les plus brillantes du grand règne. Dans Paris on savait assez bien ce qui se passait sur nos côtes, mais cela n'empêchait pas la vie ordinaire de suivre son cours. Le matin on donnait son aumône aux Pères Mathurins qui quêtaient pour le rachat des captifs d'Alger ; le soir on riait aux propos du Scapin de Molière : « Qu'allait-il faire dans cette galère? » C'était là un mot de circonstance.
11 est vrai que le plus souvent on s'imagine que tout cela a pris fin après 1682, que les bombes de Duquesne gnt en-
fin dompté Tinsolence des forbans et que le pavillon de France a désormais offert dans la Méditerranée une sauvegarde certaine à ceux qui s'abritaient sous ses plis. Mais voici une pièce authentique (1) et qui prouve que le 8 novembre 1789, quatre mois après la prise delà Bastille, Louis XVI, le restaurateur de la flotte française que l'émigration n'avait pas encore désorganisée, autorisait son ministre de la marine, M. de la Luzerne, à payer au dey d'Alger 1,814,457 livres pour un brick corsaire algérien détruit dans les eaux des îles d'Hyères par un vaisseau napolitain. Le détail des indemnités est curieux: la vie d'un pirate est estimée 11,000 livres ; on donne 5oOO livres pour la blessure d'un Turc. C'est grâce au gouvernement de la Restauration que toutes ces ignominies ont cessé, que la sécurité est revenue sur la Méditerranée comme aux plus beaux jours delà «paix romaine. «Aujourd'hui nos garnisons occupent les oasis du Sahara, à plusieurs centaines de lieues des côtes, et le temps n'est pas loin où les ingénieurs poseront les rails d'un chemin de fer au travers du désert qui sépare l'Algérie du Sénégal.
Le temple de liera Lacinia était construit à l'extrême pointe du cap, dominant les escarpements de la falaise. Un énorme soubassement l'exhaussait au-dessus des rochers et lui faisait unpiédestal majestueux. Sa façade était tournée à l'est, regardant la haute mer. Suivant Nola-Molisi, le temple demeurait presque intact, avec ses quarantehuit colonnes debout, au commencement du xvi" siècle, et c'est seulement alors que l'évèque Antonio Lucifero le fit démohr pour en employer les matériaux à la reconstruction du palais épiscopal de Cotrone. Cet Antonio Lucifero fut évéque de lolO à 1521 , au temps de Jules II et de Léon X,
(1) Voyez l'analyse de cette pièce dans le Catalofjue des curiosités bibliographiques, par le bibliophile voyageur, 8' année, 1844, p. 88. Elle a été acquise par la Bibliothèque Nationale.
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do Raphaël et de Michel-Ange ! C'est toujours la même histoire ; les siècles do civilisation détruisent bien plus que ceux de barbarie : Quod non feceranl barbari fecerunt liarben'ni. Bien que Nola-Molisi écrivit un peu plus de c(!nt ans après cet acte de sauvagerie, le renseignement qu'il donne sur le nombre des colonnes conservées jusqu'alors doit être pris en très sérieuse considération. Il avait connu dans son enfance dos vieillards qui, eux-mêmes enfants, avaient vu le monument dans son intégrité; et surtout il avait consulté les manuscrits de Camille Lucifero, lequel, proche parent du destructeur, avait assisté à son œuvre et écrivait en 1523. Dans un endroit de son livre, le môme Nola-Mohsi dit que de son propre temps il restait encore deux colonnes debout et que l'on pouvait facilement discerner et compter sur le pavé, demeuré intact, les places où avaient été les quarante-six autres.
Dans un autre endroit, après avoir dit c aujourd'hui deux de ces colonnes sont conservées, » il ajoute « et il y a peu d'années qu'il en est tombé une, do telle façon qu'il n'en reste plus qu'une sur pied. » Son livre ayant paru en 1649, nous avons ainsi une date approximative pour l'époque où le temple fut réduit à l'état où nous le voyons aujourd'hui. C'est très probablement le tremblement déterre de 1638 qui abattit une dos deux colonnes qui avaient échappé au vandaUsme épiscopal. Mais depuis le xvn® siècle, si la colonne unique est restée debout, avec la partie antérieure du soubassement qui la porto, de nouveaux vandales ont encore détruit une grande partie de ce soubassement pour exécuter avec ses matériaux les môles du port de Cotrone. Espérons que les derniers restes du monument sont désormais à l'abri dos ravages de la main des hommes, si la colonne subsistante est toujours menacée par les tremblements de terre, si fréquents dans la Calabre,
Le soubassement est formé de grands blocs en assises réguhères, mais inégales, taillés en bossage sur leur face
i\H LA GRANDE-GRÈCE
extérieure. Des reprises de briques y dénotent des réparations faites assez grossièrement à l'époque romaine. Je ne sais où certains voyageurs ont pu voir la ressemblance qu'ils aftirment entre la colonne subsistante et celles du temple de Métaponte. Cette ressemblance n'existe aucunement. La colonne du temple de Hèra Lacinia, qui, du reste, n'a encore jamais été publiée, appartient à une toute autre époque et à un tout autre style, à une phase bien antérieure du développement de l'ordre dorique. M. Debacq a bien voulu me communiquer les mesures qu'il en a prises en 1825, en compagnie du duc de Luynes. Le fut de la colonne est à seize cannelures, sans renflement, mais avec une diminution d'un peu plus d'un sixième. Sa circonférence inférieure est de •) m. 60, soit pour le diamètre i m. 75. La hauteur totale de la colonne, avec son chapiteau, est de 8 m. 29, c'est à dire de 4 3/4 diamètres et une très légère fraction. C'est une proportion intermédiaire entre celles du prétendu temple de Diane dans l'ile d'Ortygie, à Syracuse, et des temples C et D de Sélinonte, et celles du grand temple de Pitstum, ainsi que des temples A et E de Sélinonte. La forme du chapiteau, l'énorme développement de son coussinet écrasé, la largeur et l'épaisseur de l'abaque, tout cela nous rapproche plus des premiers que des seconds de ces édifices et aussi de ce qu'on voit au temple d'Athênè Ghalinitis à Gorintlie, qui se distingue, du reste, des monuments siciliens par le monolithisme des colonnes et par l'exagération avec laquelle l'architecte s'est étudié à les galber. Il est facile de constater encore sur le terrain que le temple du promontoire Lacinien offrait dans son plan ce développement outré dans le sens de la longueur, par rapport à celui de la largeur, qui est le caractère le plus saillant du sanctuaire archaïque de l'île d'Ortygie et à un degré un peu moindre du temple C de Sélinonte. Or, précisément le nombre de 48 colonnes, indiqué par Nola-Molisi pour le temple de Hèra Lacinia, est ce-
LK TKMl'LE DE UÊKA LACINIA 21U
lui que Fou observe dans l'édifice sélinontin, grùce aux deux rangées de son portique anlérieur. Gomme le temple de Sélinonte auquel nous le comparons, celui de liera Lacinia était hexastyle. Par conséquent, pour avoir le nombre de colonnes qu'on lui voyait encore au commencement du XVI* siècle, il faut que celui-ci en ait eu, lui aussi, dixsept sur chaque côté, et que, comme dans les deux plus anciens temples de Syracuse et de Sélinonte, elles aient été beaucoup plus serrées sur les faces latérales du périptère que sur les faces aatérieure et postérieure, serrées do façon à ce que les abaques des chapiteaux se touchassent presque.
Deces observations il résulte formellement que la colonne du temple de liera Lacinia est de beaucoup le plus ancien morceau d'architecture grecque qui subsiste sur le continent itahen. L'édifice dont elle est seule restée ne peut avoir été construit que vers la fin du \if siècle avant l'ère chrétienne ou le commencement du vie, une centaine d'années après la fondation de Grotone. Get édifice était donc celui même que vit Pythagore, celui qui était déjà élevé quand Alcisthène, au temps du plus grand raffinement du luxe de Sybaris, y faisait admirer de la foule son fameux péplos brodé, dans la pompe de la panégyrie solennelle. Debout sur le soubassement massif, aujourd'hui veuf de ses compagnes, la colonne domine de sa tète à une hauteur considérable, les quelques constructions modernes qui se sont bâties dans le voisinage, et dont la principale est une ferme du baron Baracco. Baignant de tous les côtés dans l'air et dans la lumière, elle perd pour l'œil quelque chose de ses formes trapues, elle semble plus svelte qu'elle n'est réellement, et l'impression qu'elle éveille est seulement celle d'une force imposante. A une centaine de mètres de là, on voit quelques masses informes de maçonnerie romaine en opus reticulatum. Il est difficile de dire si ce sont les restes de villas, comme l'affirme Bœdeker, ou bien
ceux de quelques édifices dépendant du sanctuaire. Pour les érudits cotronais du xvi" et du wif siècles, ces dernières ruines étaient celles du temple, et la colonnade portait le nom ridicule de Scuola di Pitagora. Actuellement on a échangé les deux dénominations, ce qui ne rend pas la seconde plus raisonnable.
En décrivant prophétiquement les voyages de Ménélas à la recherche de sa femme, après la prise de Troie, la Cassandre de Lycophron dit: « 11 viendra dans le vallon du Lacinion, où une Néréide dédiera à la déesse lloplosmia un jardin paré d'arbres et de fleurs. Parmi les femmes du pays se perpétuera l'usage de pleurer le héros de neuf coudées, troisième descendant d'Aiacos et de Dôris , foudre de guerre; et en signe de deuil elles n'orneront leurs beaux bras d'aucun bijou d'or, elles éviteront de se parer d'étoft'es délicates, teintes en pourpre ; car une déesse a consacré à une déesse toute la montagne, pour qu'elle en fasse sa demeure. »
Dans son style contourné, où chaque mot nécessite un commentaire, ce qui passait de son temps pour le comble de l'art, le poète alexandrin dépeint cependant très bien la manière dont le sommet du Capo délie Colonne se creuse en un vallon, lequel était dans l'antiquité, suivant ce que nous dit Tite-Live, couvert d'un beau bois de pins, où paissaient en liberté les nombreux troupeaux de vaches consacrés à la déesse. Il fait en même temps allusion à la tradition sacrée d'après laquelle le promontoire Lacinien aurait été donné à Héra parThétis, tradition en vertu de laquelle les femmes de Cotrone célébraient annuellement dans le temple une [cérémonie de deuil en mémoire d'Achille, le
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fils mortel du rinimorlollo TliéLis. D'autres lôt^-orides disaient que le sanctuaire avait été dédié par Héraclès après qu'il avait tué Lacinios, ou bien par celui-ci en mémoire de ce qu'il avait mis en fuite le demi-dieu.
Le temple de liera Lacinia avait sa place dans le cycle des traditions relatives à l'émigration d'Énée en Italie. Non seulement Virgile le mentionne comme un des points de l'itinéraire maritime du héros troyen à son arrivée sur les côtes de la péninsule, mais Denys d'Halicarnasse nous apprend que de son temps, au if siècle de l'ère chrétienne, on y montrait une patère de bronze, « portant en lettres très anciennes le nom d'Énée comme dédicateur. » Le temple d'Athênè Leucadia prétendait posséder une patère du même métal, dédiée par Ménélas et à laquelle Lycophron fait allusion.
Ces diverses traditions, qui faisaient remonter la consécration du promontoire Lacinien aux âges de la fable, semblent indiquer qu'elle ne fut pas l'œuvre des colonisateurs grecs de Tarente, mais qu'avant leur arrivée, du temps où le pays était aux mains des OEnotriens et des Chônes, il y avait déjà sur le cap un sanctuaire ou tout au moins un téménos d'origine pélasgique. Il devait être dédié à cette Vitulia ou Vitellia que nous avons plus haut restituée comme la grande divinité féminine de la religion œnotrienne, déesse chthonienne symbolisée par la vache, qu'on donnait pour épouse au dieu chthonien et tauriforme assimilé au Dionysos hellénique. Ce qui semble l'indiquer, c'est le caractère tellurique que conserva toujours la déesse de Lacinion et la façon dont la vache demeura son animal sacré. De la vieille divinité des Pélasges italiques, les colons Achéens firent, par une transformation fort naturelle, liera, la déesse d'Argos, la grande protectrice des Achéens du Péloponnèse au temps de leur plus haute puissance, la patronne de la monarchie des Pélopides. Ils avaient pour liera une ancienne dévotion nationale, etc'était en particulier la déesse poliade
de Sybai'is. Mais la déesse d'Argos, avec les yeux de vache que lui attribue la poésie homérique, boôpis Hérê, n'était elle-même que la continuatrice hellénique d'une très ancienne divinité des Pélasges du temps d'inachos et de Phoronée, laquelle avait la forme ou tout au moins la tête d'une vache.
Le duc de Luynes a étudié d'une manière spéciale la conception de liera Lacinia, telle qu'elle résulte de ses mythes, de son culte et de son type de représentation. Comme tous les mythologues, il en fait ressortir, et après lui M. Overbeck, l'étroite parenté avec la Hêra Argienne. Mais il remarque en même temps, et avec juste raison, que chez elle le côté chthonien de la déesse était prononcé d'une manière toute spéciale. C'est ce qu'indiquait son surnom même Lacinia, d'après lequel le cap avait été appelé, et qui était emprunté au vieux mot pélasgique lakis, enregistré par les lexicographes grecs comme signifiant « terre. » « Les bois, les pâturages couverts d'herbes odoriférantes, les grands troupeaux appartenant à son temple, sa situation au bord de la mer, tout se réunit pour faire considérer, dit l'illustre antiquaire français, la déesse de Grotone comme présidant à la terre, à ses productions, et distribuant, ainsi que Rhéa-Pandora, tous les dons nécessaires à la félicité humaine. » Une autre caractéristique de cette nature . chthonienne de la déesse Lacinienne était le prodige qui se produisait, dit- on, en permanence dans l'enceinte de son temple. La cendre de son autel, érigé à ciel ouvert, suh divo, demeurait immobile malgré la fureur des tempêtes qui sévissaient à l'entour. Ce phénomène rappelle le Gaion d'Olympie, où l'autel était fait de cendres entassées ; tout à côté se trouvait l'oracle de la Terre.
La tête vue de face de Hêra Lacinia décore un certain nombre de monnaies de Crotone et de Pandosia, ainsi que d'Oiméra de Sicile, ville dont nous avons déjà constaté les rapports anciens avec Crotone. La transmission du culte de
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la déesse du Lacinioii chez les Grecs de Sicile esl d'ailleurs alleslée par ce fait qu'elle avait un temple à AgriLçentc. Nous connaissons par ces monuments numismatiques le type que lui avait attribué l'art de la grande époque, et à la création duquel Zeuxis n'avait peut-être pas été étranger. Elle a la chevelure longue, éparse et tombant sur les épaules, qui est propre aux déesses telluriques, qu'en particulier on donnait à Gè ou Gaia, la personnification divine de la Terre. En même temps elle porte le stéphanos ou couronne métallique circulaire, décorée de palmettes et de rosaces, qui est placée sur la tête de la liera des monnaies de l'Élide et d'Argos, où cette décoration florale a trait au surnom d'Antlieia ou productrice des fleurs, que recevait la déesse. En outre, du stéphanos de la liera Lacinia font saillie, à droite et à gauche du front, des griffons sortant à mi-corps. Le même type est reproduit dans un buste colossal en marbre de Paros, qui fait partie des collections archéologiques de la Bibliothèque de Saint-Marc à Venise. Les gens de Poseidonia l'ont aussi donné, en imitant manifestement les monnaies de Crotone, à la HèraArgeia ou plutôt Areia (la leçon des meilleurs manuscrits de Strabon donne cette dernière forme) qui avait son temple auprès de leur ville, à l'embouchure du Silaros. C'est de là que ce type divin s'est propagé dans la Campanie, où nous le voyons répété, avec quelques légères variantes, sur les monnaies de Néapplis, d'Hyria ou Orina et de Véséris. Qu'une liera Areia ait été représentée comme Hêra Lacinia, l'on na pas lieu d'en être surpris. Elle devait être la même. En effet, en donnant à la déesse du Lacinion le nom d'IIoplosmia, que liera recevait aussi en Élide, Lycophron nous révèle qu'elle avait un aspect guerrier et armé. Cet aspect, du reste, Welcker et Preller l'ont déjà noté, n'était pas étranger à la même divinité dans ses cultes principaux d'Argos et de Samos. C'est à elle seule, en dehors du contact de son époux divin, par sa fécondité propre, que liera,
dans la mythologie, enfante Ares, le dieu des combats; et c'est à ce titre qu'elle est Areia ou Martiale.
Une fois qu'ils l'eurent dédié à la liera hellénique, les Achéens de l'Italie firent du sanctuaire ou du téménos du promontoire Lacinien leur centre religieux, le but de ces réunions sacrées qui pendant longtemps constituèrent leur principal lien national. A la panégyrie qui s'y célébrait annuellement, et dans laquelle se déroulait une somptueuse procession, toutes les cités envoyaient officiellement des Théories sacrées conduisant des victimes. Cent ans environ après la fondation de Crotone, on construisait à grands frais sur le promontoire le vaste temple dont nous avons décrit les débris et qui atteignait aux plus grandes proportions que l'architecture hellénique eût encore tenté de réaliser. Ce temple fut le plus vénéré de toute l'Italie grecque, celui où affluait le plus grand concours de pèlerins et où les plus riches offrandes s'accumulaient. Il possédait des propriétés considérables et tirait des revenus importants de ses troupeaux sacrés. Ces richesses des temples étaient dans la société grecque un des ressorts essentiels du système économique; la plupart des sanctuaires usaient de leurs trésors pour des opérations de finance et de crédit, jouant le rôle de véritables banques de dépôt ; et même il en était quelques-uns qui jouissaient du privilège souverain débattre monnaie au nom de leur dieu.
A la fin du v'^' siècle avant l'ère chrétienne, ainsi que nous avons eu l'occasion de le raconter dans le chapitre précédent, les Crotoniates, encore à ce moment au comble de la prospérité, firent décorer intérieurement le temple déliera Lacinia de peintures sur panneaux par Zeuxis.
Crotone, dit Cicéron, au temps où elle était célèbre par son opulence et regardée comme une des plus heureuses villes d'Italie, voulut orner de peintures excellentes le temple de Junon, pour lequel ils avaient une vénération toute particulière. On fit venir à grands frais Zeuxis d'Héraclée, regardé comme le premier peintre de son siècle.
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Apres avoii' poiiiL [)lijsieurs Lahlcaux, doiiL lu res[j(!cL dos peuples pour ce temple a conservé une partie jusqu'à nos jours, l'artiste, pour donner en plate peinture le modèle d'une beauté, parfaite, résolut de créer une image d'Hélène. Ce projet flatta les Crotoniates, qui avaient entendu vanter le talent singulier de Z(!uxis pour peindre les femmes; et ils pensèrent que s'il voulait développer tous ses moyens et tout son talent, dans un genre où il excellait, il ne pouvait manquer d'enrichir leur temple d'un chef-d'œuvre.
Leur attente ne fut point trompée. D'abord Zeuxis demanda s'ils avaient de jeunes vierges remarquables par leur beauté. On le conduisit aussitôt au gymnase, où il vit, dans un grand nombre déjeunes gens, la figure la plus noble et les plus belles proportions; car il fut un temps où les Crotoniates se distinguaient par leur vigueur, par l'élégance et la régularité de leurs formes, et remportaient les victoires les plus éclatantes et les plus glorieuses dans les combats gymniques. Comme il admirait les grâces et la beauté de toute cette jeunesse : « Nous avons leurs sœurs, vierges encore, lui dit-on; ce que lu vois peut te donner une idée de leurs charmes. » — « Que l'on me donne les plus belles pour modèles dans le tableau que je vous ai promis, répliqua l'artiste, et l'on trouvera dans une image muette toute la beauté de la nature. »
Alors un décret du peuple de Crotone rassembla dans un même lieu toutes les jeunes vierges, et donna au peintre la liberté de choisir parmi elles. Il en choisit cinq; les poètes se sont empressés de nous transmettre les noms de celles qui obtinrent le prix de la beauté, au jugement d'un artiste qui devait savoir si bien l'apprécier. Zeuxis ne crut donc pns pouvoir trouver réunis dans une seule femme toutes les perfections dont il voulait doter son Hélène. En effet, la nature en aucun genre ne produit rien de parfait: elle semble craindre d'épuiser ses perfections en les prodiguant à un seul individu, et fait toujours acheter ses faveurs par quelque disgrâce.
C'est par suite d'une confusion manifeste que Pline transporte cette anecdote à Agrigente; car tous les autres écrivains anciens sont d'accord pour la placer à Crotone. Eustathe parle d'une Hélène de Zeuxis conservée à Athènes, dans le Portique des farines ; c'était probablement une répétition de son tableau du temple de Hèra Lacinia, ou peut- II 13
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être quelque copie que l'on avait fini, comme il arrive souvent, par attribuer indûment au maitre lui-même.
Quand Hannibalfut forcé de se replier sur le Bruttium, en renonçant à la lutte dans le reste de l'Italie, et eut fait de Grotone la place d'armes à laquelle il s'appuyait dans ses dernières campagnes, les trésors, encore intacts à cette époque ou du moins ayant peu souffert des déprédations deDenys de Syracuse, d'Agathocle et de Pyrrhos,les trésors du temple de liera Lacinia furent pour lui une grande tentation. Il avait besoin d'argent, de beaucoup d'argent pour payer ses mercenaires de toute origine, qui ne se battaient que bien soldés, pour renouveler son matériel et se créer des magasins de vivres; et le Sénat de Carthage, toujours dominé par les ennemis de la faction barcine, lui refusait les secours dont il aurait eu' le plus urgent besoin, ou bien ne lui envoyait qu'irrégulièrement des subsides insuffisants. En mettant la main sur les richesses de la déesse, il remplissait ses caisses pour un certain temps et acquérait les moyens de préparer plusieurs campagnes. Une chose surtout éveillait son avidité. Dans l'intérieur du sanctuaire, auprès de la statue de la déesse, il y avait une grosse colonne votive que l'on disait d'or massif. On en estimait la valeur par milliers de talents et l'on disait qu'elle était le résultat des produits de's troupeaux sacrés, accumulés pendant plusieurs siècles. En homme prudent, en digne fils des marchands de Kenàan, Hannibalne voulut pourtant commettre un sacrilège qu'à bon escient, après s'être assuré qu'il n'irriterait pas les dieux pour rien. Il fit donc percer la colonne avec une tarière pour constater par le moyen dé ce sondage si elle était réellement toute d'or ou simplement dorée. Après avoir reconnu que c'était bien de l'or, il donna des ordres pour son enlèvement. Mais dans la nuit il vit en songe Hêra qui lui défendit de toucher à se.s trésors, sous peine de perdre le seul œil qui lui restait. Etfrayé de ce rêve, le général carthaginois révoqua ses or-