I.K TKMIM.i: ItK 1II>I1A LAr.IXIA
di-cs;puis, ayant fait rassciublei- la liniaillo d'or produilc par le forage, il la fil fondre de manière à en former une petite fi.ixure de vaelic, qu'il dédia sur le chapiteau de la colonne. Pour apaiser la déesse, il lui offrait l'image de son animal sacré ; il semble aussi que par là il reconnaissait en elle la grande divinité protectrice de Carthage, Tanitli Penè-Baal, traduite par les Romains en Juno coeleslU ou Dea Coclestis, dont la vache était aussi un des principaux symboles.
Hannibal, du reste, avait toujours attaché une grande foi aux songes. Ceux de ses historiens que Gicéron regardait comme ayant la plus grande valeur, racontaient qu'après la prise de Sagonte il avait rêvé qu'il était admis dans le conseil des dieux. Là, que le maître de l'Olympe lui avait commandé de porter la guerre en Italie et lui avait donné un des dieux pour guide. « Ce dieu lui ayant dit de le suivre, continue Cicéron en exposant ce songe prophétique, et Hannibal s'étant mis en marche avec son armée, le dieu lui avait défendu de regarder derrière lui; mais Hannibal n'ayant pu se défendre longtemps d'un mouvement de curiosité, il lui avait semblé voir sur ses pas une bête épouvantable entortillée de serpents, qui, partout où elle passait, détruisait les arbres, les moissons, les villes ; dans sa surprise il demanda quel était le monstre, et le dieu lui répondit que c'était la désolation de l'Italie, lui ordonnant d'aller toujours de l'avant, sans se mettre en peine de ce qui arriverait derrière lui. »
Depuis qu'elle lui avait manifesté sa puissance par une vision, Hannibal garda une grande dévotion pour la déesse du Lacinion. C'est dans son temple qu'au moment de s'embarquer pour quitter définitivement l'Italie il dédia une grande table de bronze portant une double inscription, en phénicien et en grec, où il donnait le récit officiel et détaillé de ses guerres contrôles Romains. Craignant les altérations intéressées que ceux-ci, vainqueurs, feraient subir à la
réalité de l'histoire, pour noircir et diminuer sa mémoire, il avait voulu laisser un monument inaltérable qui conservât aux générations à venirsa version des événements. Tout s'y trouvait, l'analyse de ses marches, l'état détaillé de ses forces aux principaux moments de la guerre, l'indication des batailles gagnées ou perdues par lui, avec les chiffres des morts, des blessés et des prisonniers de part et d'autre, ainsi que du butin, l'énumération des villes qu'il avait prises. Polybe, qui était un homme consciencieux, avait été consulter cette inscription avant d'écrire la partie de son histoire relative à Ilannibal, et il s'y réfère en plus d'un endroit. Quel incomparable document historique qu'une pareille inscription si on pouvait espérer la retrouver un jour! Malheureusement on ne la reverra jamais, et il y a bien des siècles qu'elle a du être fondue comme vieux cuivre, peut-être même longtemps avant les invasions des barbares ; car depuis Polybe, personne ne parle plus de son existence.
Ce fut, du reste, bien peu après la deuxième Guerre Punique, l'avidité barbare d'un magistrat romain qui commença la spoliation et la ruine du temple de liera Lacinia. Une des plus grandes magnificences de ce temple était sa couverture en tuiles de marbre, qui n'avait pas danalogues en Itahe. Elle constituait bien évidemment une addition faite vers le v*-' siècle à la construction primitive, car dans l'époque ancienne où elle avait été élevée, les Grecs n'employaient pas de couvertures de marbre, mais bien de terre-cuite peinte, sur leurs temples, qu'ils ne faisaient pas non plus de marbre là où ce n'était pas la roche du pays, se contentant de pierre ordinaire revêtue de stuc. En 173 avant J.-C, Q. Fulvius Flaccus exerçait à Rome l'office de la censure. 11 voulut profiter de cette occasion pour achever de bâtir et dédier le temple de la Fortuna Equestris, que quelques années auparavant, étant préteur en Espagne, il avait fait vœu de construire pour obtenir des
lr: temple de iiêra lacinia 229
(lieux la victoire sur les Geltibôres. Il pensa qu'en garnissant la toiture de ce temple en tuiles de marbre il lui donnerait une magnificence qui dépasserait celle de tous les autres édifices sacrés de Rome et qui suffirait à immortaliser son nom. Mais où se procurer de telles tuiles? On pouvait bien en faire venir do neuves de Paros ou du Pentéliquo; mais cela eût coûté bien cher. Fulvius Flaccus trouva plus simple et plus économique de voler celles de liera Lacinia. 11 envoya donc des bâtiments dans les eaux de Crotone, avec des ouvriers qui découvrirent la moitié du temple. Les tuiles de marbre furent apportées à Rome et Ton commença à les mettre en place. On parlait beaucoup de ce luxe jusqu'alors inconnu, mais bientôt, sans doute sur des plaintes de Crotone, on en apprit l'origine, que Fulvius Flaccus cherchait à dissimuler. Le Sénat, à cette époque, avait encore des scrupules de religion et de politique; c'était le beau temps de ces philhellènes, tels que T. Quinctius Flamininus, que M. Mommsen trouve d'une chevalerie si ridicule. On y fut donc très ému à la fois du sacrilège commis et de la pensée du mauvais effet que produirait chez les alliés la spoliation de leurs sanctuaires. Le Sénat blâma dans les termes les plus sévères la conduite de Fulvius Flaccus et décida que les tuiles de marbre seraient reportées au Lacinion, aux frais de la Répubhque, avec des offrandes expiatoires destinées à apaiser la déesse. On ajoute que la colère de celle-ci poursuivit le spoliateur, que la raison de Fulvius Flaccus se troubla bientôt et qu'il finit par mourir de désespoir en apprenant c^ue ses deux fils avaient été tués en Illyrie. Quant aux tuiles rapportées au promotoire Lacinien, on ne parvint à trouver dans le pays personne de capable de les replacer. Elles restèrent donc déposées dans Fenceinte du temple, que Ton se borna à recouvrir de tuiles ordinaires en terre-cuite.
Il y a peu d'années, dans un champ voisin des ruines du temple et appartenant à xM. le baron Baracco, l'on découvrit
230 LA GRANDC-GllKCIÎ
fortuitement, en creusant la terre, un dépôt eonsidéral)le de grandes tuiles de marbre, parfaitement intactes et soigneusement rangées par lits, (l'étaient bien évidemment celles dont Tite-Live raconte l'enlèvement et le retour. Ce dépôt a été dispersé à droite et à gauche, la plupart des tuiles ont été vendues aux marbriers. Cependant j'en ai vu encore quelques-unes au Musée provincial de Gatanzaro et à Cotrone au palais Baracco, ainsi que chez M. le marquis Lucifero. Il y en;a aussi quelques-unes dans les massarie du Capo délie Colonne. Il serait donc assez facile de s'en procurer deux ou trois échantillons pour nos Musées.
En 36 av. J.-C, Sextus Pompée, vaincu par Agrippa et forcé d'abandonner la Sicile, se retira à Mitylène avec les derniers vaisseaux qui lui restaient, espérant renouveler la guerre dans les mers d'Orient, en y réveillant la piraterie. Avant de s'éloigner des côtes d'Italie, il profita de ce que Crotone et ses environs étaient insuffisamment gardés pour aborder au Lacinion et y enlever les trésors du temple. Après avoir tout perdu en Sicile, c'était une manière de se refaire une caisse pour les entreprises ultérieure,s qu'il rêvait, et qu'il ne lui fut pas donné de réaliser.
Une quarantaine d'années après, Strabon disait que le temple, « fort riche naguère, est de nouveau tout rempli aujourd'hui d'offrandes pieuses. » En effet, tous les auteurs du !'"'■ siècle qui ont l'occasion de parler de ce sanctuaire le dépeignent comme étant encore l'objet d'une grande vénération, bien que Phne ne le mentionne pas, en nommant le promontoire dans sa description des côtes de l'Italie. Denys d'Halicarnasse, qui écrivait sous Iladden, montre par son langage que le crédit n'en avait pas diminué. Un autel, découvert en 18-43 dans le voisinage de ses ruines, porte une dédicace Ilerae Laciniae faite pour la santé de Marciane, sœur de Trajan, par un individu du nom de Œcius, affranchi impérial et procurateur du fisc dans la contrée.
Le sanctuaire du Lacinion était alors le temple par excel-
LE TliMl'Li; IIM IIKUA LACINIA 231
lence, en groc naos, pour loules les populations du voisinage. De là l'appellation de Naus, donnée déjà au promontoire dans l'Itinéraire Maritime que l'on joint, à la suite do l'Itinéraire d'Antonin, et qui s'est conservée jusqu'à nos jours dans celle de Capo di Naù, usitée parallèlement au nom de Capo délie Colonne.
Les choses se prolongèrent ainsi jusqu'au triomphe du christianisme. Le temple ne fut pas alors renversé, mais Iranformé en église ; et le culte de la Vierge Marie y remplaça celui de liera. Quand elle s'emparait des sanctuaires (lu paganisme pour leur donner une consécration plus pure, l'Église chrétienne avait l'habitude de régler le vocable nouveau sous lequel elle les plaçait d'après l'ancienne dédicace, en vertu de règles généralement assez fixes de substitution de certains saints à telle ou telle des divinités du paganisme. C'est surtout en Grèce que ceci se remarque. Partout la Vierge y a pris la place de Hêra et d'Athênè, les douze Apôtres celle des douze Grands Dieux, St-Nicolas celle de Poséidon, etc. Dans la cathédrale de Cotrone on honore encore aujourd'hui une Madonna del Capo délie Colonne, dont la chapelle est garnie de riches et nombreux ex-votos et dont on célèbre la fête au mois de mai. On ignore à quelle époque le culte en fut transporté, du promontoire dont elle a reçu le nom, dans la ville. Ce fut probablement à l'époque des ravages des Sarrazins, où l'on jugea l'ancien temple, isolé loin de la cité, trop exposé aux profanations des déprédateurs musulmans. L'image ancienne de cette Vierge n'a pas été conservée, elle est représentée sur l'autel par un tableau qui n'a guère plus de deux siècles.
J'ai dit tout à l'heure que ce qui manquait à la vue de mer de l'ancien promontoire Lacinien, quelque admirable qu'elle soit, était une perspective d'Iles. Il n'en était pas de même dans l'antiquité. Un petit archipel d'îlots, qui devait offrir de la ressemblance avec ce qu'est celui des Strophades sur la côte opposée du Péloponnèse, sortait alors de la mer à quelque distance en avant du cap. Pline nous en fournit l'énumération. C'était d'abord l'île des Dioscures, située à dix milles romains (environ 15 kilomètres) au large du promontoire; puis l'île de Calypso, ainsi nommée parce qu'on l'avait identifiée que bien que mal à la fabuleuse Ogygie de l'Odyssée, « le nombril de la mer, » où résidait la Nymphe fille d'Atlas; enfin Tiris, Eranusa et Meloëssa. Ces trois derniers îlots devaient être de simples écueils. Mais l'ile de Calypso avait un certain développement, puisque le périple du prétendu Scylax la mentionne et que pourtant, dans le golfe de Néapolis, il ne parle que de Pithêcusa (Ischia), négligeant Prochytis (Procida) et Caprées (Capri), et qu'à Tarente il ne nomme pas les Choirades. Procope, dans son livre sur la guerre gothique, parle encore de cette île.
Les indications de Pline sur la distance en avant du promontoire, où se trouvait ce petit archipel, ont une haute valeur. Immédiatement après, pour la distance du Lacinion à Caulonia, il se réfère à la mappemonde dressée par ordre d'Agrippa, dans laquelle le relevé des côtes d'itahe était particulièrement soigné ; de plus, en sa qualité d'amiral de la flotte de Misène, il avait nécessairement sous les yeux des portulans et d'autres documents précis sur les rivages et les îles compris dans l'étendue de son commandement.
LE ÏEMI'LE nu llflRA LACINIA 233
Ceci, joint aux faits que nous venons de noter ot qui attribuent quelque importance à l'île dite de Galypso, ne permet pas de chercher à la retrouver, avec Martorelli, Pascale et Swinburne, dans un méchant écueil qui existe à quelques encablures à peine du Gapo délie Colonne. En présence des témoignages formels du pseudo-Scylax et de Pline, il n'est pas possible de douter qu'il n'y eût dans l'antiquité, à d3 kilomètres au large du cap, un groupe de cinq îlots, dont un notablement plus grand que les autres. Ces îlots ont absolument ^disparu aujourd'hui. Entre le vi^ siècle de l'ère chrétienne, où écrivait Procope, et le xv" siècle, où nous recommençons à avoir des renseignements détaillés sur l'état des côtes de l'Italie méridionale, ils se seront abîmés au sein des eaux, dans une de ces convulsions de Técorce terrestre qui ravagent si fréquemment et d'une manière si terrible la Calabre, et en font la terre classique des tremblements de terre. Les phénomènes de subites apparitions et disparitions d'îles ne sont pas rares dans la zone, travaillée constamment par les forces volcaniques, qui s'étend du Vésuve ù, Santorin, en passant par l'Etna, et où Élie de Beaumont plaçait précisément une des fissures de son réseau pentagonal.
Si du sommet du Capo délie Colonne on se tourne vers le sud, le regard suit la côte qui se prolonge presque droite deN. N. E. en S. S. 0. pendant une longueur de tout près de 8 kilomètres jusqu'à la première pointe du cap Cimiti. Ce cap, bizarrement bifurqué, occupe le milieu de la saillie carrée que fait en avant du reste de la côte du Bruttium sur la mer Ionienne, le massif du mont Clibanos des anciens, aujourd'hui montagnes de Cutrô et de l'Isola, séparant le golfe de Tarente du golfe de Squillace. Le Capo délie Colonne est à l'extrémité nord du front de cette saillie, et à son extrémité sud le Gapo Rizzuto, six à sept kilomètres au delà du cap Cimiti, marque l'entrée du golfe de Squillace, dont le Capo di Stilo termine l'autre bras. La
234 LA GnANDE-Gi{i":']r:
côte, qui s'est prolongée droite du Capo délie Colonne au Capo Rizzuto, sauf la saillie Intermédiaire du cap Cimiti, tourne alors brusquement et revient vers l'ouest Jusqu'à l'embouchure du Tacino. C'est le nouveau golfe qui se creuse. Strabon place dans cette partie du littoral i les trois promontoires des Japyges. » Le cap Cimiti et le Capo Rizzuto sont certainement compris dans cette désignation; mais il reste°douteux si, en comptant trois promontoires, le géographe a distingué les deux pointes du premier, ou bien si son indication s'étend aussi à la pointe de Castella, qui fait saillie entre le Capo Rizzuto et le fleuve Tacino. En tout cas, Diûdore de Sicile, en décrivant l'itinéraire suivi le long du littoral italien par la flotte athénienne qui allait assiéger Syracuse, nous fournit un nom spécial pour le Capo Rizzuto. 11 dit, en effet, que la flotte, en se rendant du Lacînion h Scyllètion, rangea le cap Dioscurias. La parenté de ce nom avec celui de l'ile des Dioscures, que nous venons de voir mentionnée par Ph'ne dans les mêmes parages, est remarquable, On serait en droit d'en conclure que cet îlot, si il se trouvait à 10 milles romains au large, n'était pas^placé en ligne droite du Capo délie Colonne, mais plutôt entre celui-ci et le Capo Rizzuto ou cap Dioscurias. 11 auraii été le plus méridional du groupe, tandis que l'île de Calypso devait être la plus septentrionale, le soidisant Scylax la mentionnant après le Lacinion, dans son énumération qui procède sur ce littoral du sud au nord.
Ces brèves indications sur le prolongement de la côte, depuis le promontoire Lacinion jusqu'à l'entrée du golfe Scyllacien, étaient nécessaires à placer ici, car nous allons pendant quelques moments nous éloigner de la mer. Au lieu de continuer à en longer le rivage, la voie ferrée coupe directement au travers des terres, de Cotrone au Tacino,
CI[AIMTUE XII
DE GOTRONE A GATANZARO
11 faut deux heures de chemin de fer pour aller de Gotrone ;i Catanzaro. Le hasard réunit dans notre wagon des représentants de toutes les classes de la société calabraise actuelle : un des avocats les plus occupés de Catanzaro, membre du conseil provincial, qui rentre dans sa ville pour la session d'automne, et avec qui M. le marquis Lucifero m'a mis en rapport au moment du départ; un jeune pharmacien de Cirô, qui va aux assises comme juré (les pharmaciens sont des personnages importants dans les petites villes de l'Italie méridionale; leur boutique est le salon où l'on se réunit pour causer des nouvelles; c'est une sorte de centre intellectuel) ; un négociant du chef-lieu de la province ; un gentilhomme propriétaire ; enfin un chanoine. La conversation s'engage tandis que le train marche; bientôt elle roule sur la politique. En général nos compagnons sont d'opinions avancées, comme le sont presque universellement les classes moyennes dans l'Itahe méridionale. Les nuances variées entre lesquelles se divise la gauche parlementaire du royaume ultramontain sont représentées dans le wagon, et chacun exprime avec une grande viva-
cité les idées, les projets, les espérances de son parti. La discussion est vive, et les questions de personnes y jouent un grand rôle. Mais ce n'est pas de la politique que je suis venu chercher dans la Grande-Grèce. Elle offrirait peu d'intérêt au lecteur, surtout après plus d'un an d'intervalle. En Italie même les choses de l'avant-dernier ministère et les préoccupations de l'année 1879 sont déjà aussi oubliées que les vieilles lunes.
11 n'est pas jusqu'au chanoine qui ne se montre ardent patriote. Le clergé italien ne se sépare en aucune façon du mouvement delà vie nationale, et son attachement au Saint- Siège ne l'empêche pas d'être profondément dévoué à l'unité nationale. Il n'y a que dans les anciens États pontificaux que la conscience d'un prêtre éprouve des embarras à ce sujet. Partout ailleurs, le clergé n'a pas de raison de regretter outre mesure les anciennes dynasties, et si une consigne absurde, qui devrait être depuis longtemps levée à Rome, empêche les candidats catholiques de se présenter comme tels aux élections pohtiques, le clergé ne cherche pas pour cela à se détacher de ses concitoyens et à conseiller l'isolement et l'abstention. Dans les provinces méridionales du Napolitain, en particulier, son esprit est très national. Cependant notre chanoine éprouve quelque gêne des opinions un peu trop révolutionnaires et libres-penseuses de certains des interlocuteurs. 11 se retire donc peu à peu de la discussion avec ce tact prudent que les Itahens savent apporter en pareil cas. Et bientôt, sujet moins scabreux, il me développe en grand détail les meilleures recettes pour engraisser et accommoder les ^/i?'n', c'est-à-dire les loirs, qui constituent un des mangers les plus déhcats de la cuisine calabraise.
C'est là encore un reste de l'antiquité. Ces jolis petits rats des arbres fruitiers, que l'on appelait en latin glires, étaient hautement appréciés des gourmands romains. Pétrone, Martial et Ammien Marcellin en parlent comme d'un mets
m-: COTRONE A r.ATANZARO i>37
Irùs i'(!cliercl)é. 11 y uuL niciuu uu loiiii).s, quand la KL-publiquo s'efforçait encore de garder la sévérité des vieilles mœurs, où sesloissoniptuaires interdisaient défaire paraître des loirs sur les tables, aussi bien que certaines espèces de frutli di mare et que les oiseaux étrangers. Varron donne pour les engraisser une recette fort analogue à celle de mon chanoine, et Apicius la manière la plus estimée de les accommoder. Galien dit que ce furent les Grecs italiotes qui, les premiers, inventèrent d'élever et de manger les loirs, qu'ils nommaient eleioi; il ajoute que de son temps les meilleurs venaient de la Lucanie et du Bruttium. (Ta donc été toujours une célébrité locale.
J'écoute toutes ces conversations d'une oreille assez distraite, en regardant le paysage. Nous traversons les contreforts du mont Clibanos; le chemin de fer y est souvent enterré dans de profondes tranchées. Quand il en sort, c'est pour ne montrer à l'œil qu'un aspect monotone et désolé. On suit ou on traverse des ravins profondément creusés dans des collines d'argile blanchâtre. Au fond, là où coule un filet d"eau, il y a un peu d'herbe, quelques arbres et plus fréquemment des buissons. Quant aux pentes, elles sont sans verdure, aussi dénudées, éboulées, sillonnées bizarrement par l'effet des pluies que celles que l'on voit de Cotrone. Pas une habitation en vue; les stations de la voie ferrée sont dans le désert, à une grande distance des locahtés qu'elles desservent. De loin en loin, là où les pentes sont moins rapides, où le sol forme un petit plateau cultivable, des troupes de paysans, rangés en ligne, fouissent la terre à la houe pour préparer le terrain en vue de semailles, sous la direction de surveillants à cheval. Ils ont tous le chapeau pointu calabrais, et les culottes noires avec les grandes guêtres de même couleur; en général ils ont été leur veste pour travailler ; mais la plupart d'entre eux gardent le fusil en bandoulière, que nous voyons également aux rares voyageurs, qui de
temps à autre apparaissent chevauchant sur les chemins. D'autres paysans, hâves eux aussi et brûlés par le soleil, pressent des bœufs maigres avec des cris aigus et marchent à la queue d'une grossière charrue, dont la forme n'a pas changé depuis le temps où les Sicules enseignèrent le labourage aux Œnotriens. Parfois un troupeau de chèvres noires et sèches se repose à l'abri des broussailles de lentisquesqui envahissent le fond des ravins, ou bien broutent sur la crête des collines un gazon ras et à moitié brûlé. Le pâtre qui les garde a l'air aussi sauvage qu'elles. Avec la peau de mouton ou de chèvre jetée sur ses épaules, et sa longue houlette dont la forme est celle de la crosse de nos évêques, on croirait voir le Lacon ou le Comatas de Théocrite. Dans les vers du poëte, ces bergers des flancs de la Sila ont la même apparence farouche. Debout au sommet d'une crête, j'en remarque un qui dessine son profil sur l'azur du ciel, dans une attitude fîère etnat urellement noble quirappellela sculpture antique. Entouré de ses chèvres, il tire d'une sorte de chalumeau grossier des mélodies d'un accent étrange et mélancolique ; jouant pour lui-même et absorbé par sa propre musique, il semble ne rien voir autour de lui, et le train passe sans qu'il retourne la tête pour le regarder. La vie oisive, errante et solitaire du berger prédispose à cette rêverie musicale, alanguie et amoureuse, d'où les Grecs ont tiré l'inspiration de la poésie bucolique. Seuls ils en ont eu le sentiment vrai et naturel, car déjà chez Virgile elle est artificielle. Sainte-Beuve en a saisi la raison avec sa finesse habituelle. « Les vieux Romains étaient rustiques et amateurs de la campagne; mais ils l'étaient en agriculteurs, non en bergers. Les Gurius et lés Camille tenaient la main à la charrue. Or, la charrue va mal avec la flûte; les doigts qui ont le cal ne sont pas légers. Lorsqu'il arrive une fois à Théocrite d'introduire un moissonneur amoureux, il a soin de nous montrer son camarade qui le raille d'importance ; et, à la chanson langou-
DE COTUONI': A CATANZAUO 23t)
rouso du premier, lo vaillaiil compayiiuii uppuse dos couplets à Gérés pleins de vigueur et de préceptes, et capables de réjouir le cœur de Gaton l'Ancien. » L'iiabile critique eut pu ajouter que Théocrite n'avait fait qu'idéaliser ce qu'il avait vu en réalité dans les mœurs dos pâtres de la Sicile etde la Grande-Grèce. C'est encore en Sicile que s'est inspiré leseul des modernes quiaitsu retrouver, au commencement de ce siècle, la veine naturelle de la poésie pastorale, l'abbé Meli — un professeur de chimie à l'Université de Païenne! G'estbien, je crois, le seul chimiste qui ait été poëte. — La même veine n'est pas tarie non plus dans la Calabre. Les bergers y ont encore des chansons incorrectes et sans art, qui sont quelquefois exquises d'accent dans leur rusticité et dont un poëte pourrait tirer le plus heureux parti. La vie pastorale antique s'y conserve avec tout son caractère, sans que rien l'ait jusqu'à présent altérée. Là encore, le pâtre et l'agriculteur constituent deux peuples opposés et presque ennemis, ayant chacun ses mœurs, ses idées, ses passions et son langage. On prétend que Malherbe allait chercher dans la conversation des gens du peuple le secret d'une langue simple, vivante et nerveuse. Seules parmi les nations de l'Europe, l'Italie et la Ijrèce moderne pourraient encore aujourd'hui se refaire une poésie bucolique naturelle, puisée aux sources de la réalité vivante, en allant en demander les inspirations, l'une aux bergers de la Sila et de l'Aspromonte, l'autre aux Vlaques du Pinde.
La première station dessert Cutrù, bourg d'environ 2,000 âmçs, qui dépend du diocèse de Santa-Severina et faisait autrefois partie du comté de cette ville, donné aux Caraffa parles rois aragonais après avoir été confisqué sur Antonio Gen-
240 LA GRANnE-àRÈCI':
liglia, qui l'avait reçu en Iiérilage des lluffo. Sa situation fort élevée, presque à la crête des montagnes, dominant les sources de TEsaro, en rend le climat froid ; la principale culture de son territoire est le lin. C'est une localité antique : évidemment Cytérion, qu'Hellanicos mentionnait comme une ville des Œnotriens dans l'intérieur des terres. La route royale, que l'on suit quand on voyage en voiture, traverse Cutrô; le chemin de fer le laisse, au contraire, assez loin sur la droite.
En revanche, il s'approche davantage de l'Isola di Capo Rizzuto, desservie par sa seconde station. C'est un bourg un peu plus considérable, bâti sur un plateau à o'l/2 kilomètres de la mer. Un évèque, suffragant du siège de Santa- Severina, y réside ; son diocèse se borne à la seule commune de l'Isola, qui, outre le bourg de ce nom, ne comprend que le village de Castella. L'évêché d'Insula ou Gesula (on trouve les deux formes latines sous ce nom) commence seulement à être mentionné à la fin du xf siècle. Peut-être est-ce le même que le siège, autrement inconnu, (XAisyli, mentionné dans la Novelle de l'Empereur Léon comme dépondant de Severiana. Nous aurions ainsi la forme antique du nom de cette localité. En loi", des Turcs, débarqués au cap Gimiti, vinrent saccager et brûler l'Isola. C'étaient sans doute des corsaires d'Aroudj, le premier Barberousse, car le sultan de Constantinople était à ce moment en paix avec la couronne d'Espagne, tandis que la guerre se poursuivait acharnée entre elle et les Barbaresques.
Bientôt on sort des montagnes pour déboucher dans la vallée du Tacino, près de son embouchure. Ce cours d'eau prend sa source dans la Sila Piccola, entre les monts Spineto et Cahstro. Il n'est plus aujourd'hui navigable comme du temps de Pline, qui l'appelle Targinès. A l'endroit oi^ila voie romaine conduisant à Uhégium par le littoral de la mer Ionienne le traversait, l'Itinéraire d'Antonin marque une station de Tacina, dont le nom s'accorde avec la forme
niî COTRONE A CATANZARO 241
actuelle de celui du fleuve. C'est dans ces parages que Ton a établi la t^-ai-e dcUocca-Bernarda, dénommée d'api-ôs une bourgade qui, à plus de 20 kilomètres de là, domine la rive gauche du Tacino. Nous avons déjà parlé plus haut de la prétendue tradition qui rattache au romanesque Bernard del Garpio l'origine 'du nom de cette localité insignifiante, qui, des Ruffo comtes de Catanzaro, passa par confiscation, à la finduxv" siècle, aux Caraffa, ducs de Nocera, pour revenir ensuite à la branche des Ruffo princes de Scilla. Cette station et celle qui, très peu après le Tacino franchi, a reçu son nom du petit village de Botricello, sont les gares où l'on descend quand on veut aller, "rejoindre les diverses locahtés situées daus la montagne, sur le versant sud-est de la Sila, entre les deux vallées du Tacino et du Crocchio. Ce dernier cours d'eau, qui se jette aussi dans la mer et part du flanc sud du Monte Neto, est l'Arocha de Pline.
La plus importante des localités situées dans ce canton, et en môme temps celle qui se trouve le plus haut et le plus loin de la mer (elle en est à \S kilomètres environ), est Policastro, ou, comme on dit aujourd'hui dans la no" menclature officielle de l'administration et des postes du royaume d'itahe, Petilia-Policastro. Encore une appellation antique restituée d'une manière erronée et absolument insoutenable sur la foi de Barrio ! Un déplacement manifeste des noms dans le texte de Pline mentionne Pétélia dans l'intérieur des terres, auprès du fleuve Targinès; cette erreur est corrigée par tous les autres témoignages des écrivains et par les inscriptions qui placent Pétélia d'une manière certaine au-dessous de Strongoli, où nous en avons déjà étudié les restes. Mais avec une mauvaise chance singuhère, les érudits calabrais d'il y a trois siècles se sont attachés uniquement à la donnée fautive de Pline; d'où ils ont cherché Pétélia à Policastro, à Marcedusa et à Belcastro. Barrio s'est prononcé pour Policastro, sans donner de raisons, suivant son habitude, et il a été copié par II 16
ii2 LA GRANDE-GRÈCE
Maratioti, Gi.iiiiione,Fazzello et Ughelli. Celte assiuiilatiou de leur ville à Pétélia est devenue pour les habitants de Poîicastroune question d'amour-propre de clocher, sur laquelle ils ne tolèrent pas la discussion, et c'est ainsi que depuis l'entrée du Napolitain dans l'unité italienne ils se sont parés officiellement d'un nom glorieux dans l'antiquité, mais auquel ils n'avaient en réalité aucun droit de pré tendre. Déjà, en 1647, ils s'étaient fait proclamer « héritiers des Pétélins » dans un diplôme du roi d'Espagne, Philippe IV, que les avocats de leurs prétentions invoquent aujourd'hui comme une preuve sérieuse. 11 est vrai qu'ils tirent aussi un argument, dans cette question de géographie antique, d'une fontaine de marbre du xvi" siècle qui se voit dans la ville et qui porte un écusson représentant, trois châteaux entourés d'un fleuve, avec l'inscription /cpn Petiliae.
Policastroest, du reste, certainement une localité antique. Sa situation singulièrement forte, s ur une hauteur escarpée, d'accès difficile, rentre tout à fait dans la donnée des emplacements que les Œnotriens choisissaient de préférence pour leurs villes. Mais aucun indice ne permet de soupçonner quel en était le nom antique. Celui qu'elle porte depuis le moyen âge appartient à la grécité byzantine, Polycastron.
Cette ville est peut-être la dernière qui tint en Calabre pour l'empereur de Constantinople ; car Robert Guiscard ne la prit qu'en 1065. Aussi en chassa-t-il les habitants grecs pour les remplacer par des colons latins. La majeure partie de la population ainsi expulsée se retira à Nicotera. Dans le partage de la Calabre entre Robert et son frère Roger, Policaslro se trouva compris, comme Co trône, au lot du second. En 1095 la seigneurie de cette ville fut donnée en dot à Flandre, fille du grand-comte Roger, mariée à Koloman, roi de Hongrie. En 1290, nous la trouvons aux mains de Pielro Ruffo, comte de Catanzaro, auquel elle
De COTRONlC A f:ATAN;iARO 2'(o
avait élô doiinôe par Charles d'Anjou. En l']22, elle esl consUtuée en dot, à Giovanna Rulïo lors de son mariage avec Geoffroi de Baux, comte de Squillace. La seigneurie de Policastro revint un peu plus tard aux comtes de Catanzaro de la famille Iluffo, et c'est avec leur héritage qu'elle se trouva comprise, comme celle de toutes les localités voisines, dans les états du célèbre marquis de Cotrone, Antonio Centiglia. Après la confiscation dernière des biens de celui-ci, le roi Frédéric, en 1496, donna Policastro à Andréa Garaffa, créé par lui comte de Santa-Severina. Achetée ensuite par les Pignatelli, la seigneurie de cette localité passa, toujours par vente, aux Médicis, grands-ducs de Toscane, qui la gardèrent quelque temps, puis enfin aux princes de La Rocca, de la famille Filomarini. Aujourd'hui Petilia-Policastro compte environ 4,000 habitants ; c'est un chef-lieu de canton de l'arrondissement de Cotrone, qui dépend ecclésiastiquement du diocèse de Santa-Severina.
Mesoraca (encore un nom grec byzantin), située à quatre kilomètres de distance, est un bourg d'un peu plus de 2,000 âmes, constitué au commencement du xvi® siècle en marquisat dans la famille Caracciolo, Les vestiges antiques y sont nombreux et attestent à cet endroit l'existence d'une ville. C'est probablement d'après la montagne voisine de San Zosimo que Barrio a imaginé tout un roman, docilement copié depuis par les écrivains calabrais, d'après lequel Mesoraca se serait appelée antiquemenl Reatium et aurait été, au v® siècle, la patrie du pape S^ Zosime. Le passage d'Etienne de Byzance, qu'il allègue ici, sur « Rhéation, ville d'Itahe, » a évidemment trait à Reate de la Sabine, aujourd'hui Rieti ; il doit donc être écarté. Maintenant, de ce que S' Zosime est ^qualifié de Grec dans le Libe?^ Pontificalis et de Reatinus dans d'autres documents de moindre autorité, il n'en résulte pas qu'il y eut une ville de Reatium dans le pays des Bruttiens, et encore moins que cette ville se trouvât ouest aujourd'hui Mesoraca. Tout ceci doit être
impitoyablement rayé de la géographie historique de la Calabre.
Ces lieux, du reste, ont prêté au roman. Aceli, dans ses notes sur Barrio, prétend qu'il y avait autrefois un village de Vicotroiano dépendant de Mesoraca (ce fait peut être vrai, mais non ce qu'il y ajoute), que des corsaires turcs le détruisirent au commencement du xvf siècle et que parmi les esclaves qu'on en emmena se trouvait une femme d'une merveilleuse beauté nommée Sarra Rossa. Introduite dans le harem impérial de Constantinople, elle y serait devenue la fameuse favorite du sultan Souleïman l"', connue dans l'histoire sous le nom de Roxelane, la dernière femme avec laquelle un padischah des Osmanlis ait contracté un légitime mariage et qu'il ait élevée au rang de sultane. Jean- François Neger, dans ses Annales, Ulric Wallich et Wagner, auteur d'un Turkenbïtchlein publié en 1664, ont aussi raconté que Roxelane ou Khourum-Sultane était italienne. Mais c'est une pure fable. Hammer a établi qu'elle était la fille d'un pauvre pope de Robatyn, petite ville située sur la Lipa, dans la Gahcie, et appartenant au cercle de Brzezany. De là la façon dontles ambassadeurs vénitiens et impériaux, dans leurs dépèches l'appellent toujours la Rossa, surnom relatif à son origine de la Petite Russie, que l'on a arrangé avec une forme plus classique en Roxelane.
Les deux villages qui dépendent aujourd'hui de Mesoraca, Arietta et Marcedusa, sont occupés par des colonies albanaises du xv*" siècle; on y parle encore la langue schkype.
A Belcastro nous nous trouvons de nouveau en présence des fantaisies de Barrio. Quelque écœurement qu'on éprouve à les relever et à en montrer l'inanité, la chose est nécessaire puisqu'elles ont passé dans un grand nombre de livres et qu'elles n'ont pas perdu toute créance auprès de certaines personnes. Barrio a donc placé en cet endroit la Chùnè antique, qui était sûrement ailleurs, au nord du Nèaithos, dans
le groupe des villes de Philoctète. Ce qui est plus grave, c'est son affirmation de la naissance de St Tliomas d'Aquin à Belcastro, qui est devenue une sorte d'article de foi pour les écrivains calabrais et pour le clergé de cette contrée. II a prétendu l'appuyer sur des documents écrits que personne n'a revus, et dont la fausseté est si évidente que le P. Marafioti lui-même, qui ne brillait pourtant point par la critique et qui soutenait la même opinion, n'a pas osé les reproduire et en accepter la responsabilité. Sans doute le père du Docteur Angélique, Landolfo, comte d'Aquino, possédait la seigneurie de Belcastro ; mais c'est au château de Rocca-Secca, à 5 kilomètres d'Aquino, que lui-même naquit. On le sait d'une manière positive, et qui ne permet pas de transporter sa naissance ailleurs. Ce que St Thomas dit, dans son commentaire des Météorologiques d'Aristote, qu'il était compatriote de Pythagore, n'implique pas nécessairement qu'il se considérât comme né dans les environs de Grotone ; il a pu l'employer en appliquant au mot de compatriote un sens plus large, étendu à tout le pays napolitain. On ne saurait donc en bonne critique s'en servir à rencontre des témoignages formels de ses contemporains. Mais les écrivains calabrais ont mis leur patriotisme à revendiquer à tort et à travers pour leurs provinces tous les grands hommes du Napolitain.
Belcastro a été autrefois une ville , mais depuis le milieu du XVI® siècle elle n'a cessé de décheoir, et ce n'est aujourd'hui qu'un village d'un millier d'habitants au plus. Elle garde cependant un évêché, qui commence à être mentionné seulement vers le xii** siècle sous le nom de Dellicasirum. (]omme il ne figure pas, du moins sous ce nom, dans la liste des suffragants du métropolitain de Severiana, donnée dans la Novelle de l'empereur Léon, il y a grande probabilité à ce que cet évêché ait été de création normande, et, par suite, toujours latin.
La seigneurie de Belcastro, possédée sous les Normands
246 LA GRANDE-GRl^CE
et SOUS les princes do la maison de Souabe parles comtes d'Aquino, descendants desdiics lombards de Bénévent, fut érigée en comté pour Thomas, cousin-germain de St Tliomas d'Aquin, c'est-à-dire fils de son oncle Adinolfo. Thomas, premier comte de Belcastro, eut le commandement de l'armée de Charles d'Anjou dans la Terre de Labour, lors de l'invasion de Roger de Loria, en 1284. Après sa mort, le comté passa à un autre Thomas, fils et lieutenant de l'Adinolfo d'Aquino, seigneur de Gastigiione, que le roi Robert le Sage avait fait capitaine de la Calabre. Un troisième Thomas, comte de Belcastro, étant mort sans enfants, le comté alla en héritage aux Sanseverino, puis aux Ruffo, comtes de Catanzaro. Compris dans les domaines d'Antonio Centigiia et dans sa confiscation, il fut donné par le roi Ferdinand à Giovanni Giacomo Triurzio ; mais celui-ci ayant été à son tour déclaré rebelle par le roi Frédéric, son comté de Belcastro fut accordé, en loOO, par ce roi à Constance, fille d'Inigo d'Avalos et mariée à Frédéric de Baux, duc de Francavilla et comte d'Acerra, laquelle, en lo33, en fit don à son neveu, le célèbre Alfonse d'Avalos, marquis del Vasto, ou duGuast, comme l'appellent nos écrivains français du xvf siècle. Les vicissitudes postérieures de cette seigneurie, ses ventes successives à diverses familles, n'intéressent pas l'histoire,
Le chemin de fer, continuant sa route à peu de distance de la mer, au delà de Botricello, franchit le Grocchio et s'arrête à la station de Cropani. Le bourg de ce nom, situé à 9 kilomètres de la dans la montagne, est un chef-lieu de canton de l'arrondissement de Catanzaro. Il n'offre aucun intérêt historique, mais son site est pittoresque, comme
ceux, du reste, de toutes les localités de cette région. C/est la patrie de Giovanni Kiore, auteur d'une Calahrùi illmlrala dont deux volumes in-folio ont seuls paru (il devait y en avoir un troisième"), yàslc fan-ago sans ordre et sans critique, mais où l'on trouve à glaner un certain nombre de faits intéressants.
La station suivante est celle de Siunneri, située auprèts du cours d'eau du même nom, qui descend dq flanc sud du Monte Calistro pour aller se jeter dans le golfe de Squillace, C'est le fleuve Semirus de Pline. A 8 ou 9 kilomètres en remontant le cours d'eau, sur sa rive gauche, on trouve une bourgade du nom de Simmeri ou Simari, qui était encore au xv*" siècle une seigneurie importante, mais qui depuis et surtout dans ce siècle, à cause de l'insalubrité de son climat, s'est rapidement dépeuplée au profit de Soveria, bâtie un peu plus haut dans la montagne, en meilleur air, Cette dernière localité était jadis un simple casai dépen'^ant de Simmeri.
C'est là le dernier arrêt avant Catanzaro, dont la station n'est plus éloignée que de 11 kilomètres. A mi-distance on rencontre encore une rivière, l'AUj, qui prend sa source sur le versant sud de la Sila Piccola et court directement à la mer. D'après sa position géographique, il correspond ^u Crotalus de Pline.
Les écrivains calabrais du xvi'^ et du xvn'' siècle, Barrio, Marafioti, Nola-Molisi, Fiore, racontent que jadis entre le Simmeri et l'Alli aurait existé, sur le bord de la mer, une ville florissante appelée Trischene {cesi-k-dire Treis Scênai) et en Latin Très Tabernae. Elle aurait été détruite au ix*' ou au x'' siècle dans une invasion des Sarrazins de la Crète, qui, débarqués près de Reggio, auraient brûlé et ruiné toutes les villes jusqu'à Tarente, à l'exception de Squillace. Peu après, Grimoald, duc de Bénévent (notons en passant que l'histoire n'en connaît pas de ce nom après 827, c'est-à-dire dans la période des invasions sarrazines en Itahe)^ s'empgra
sans coup férir de la Calabre et de la Lucanie dévastées par les Musulmans, y fut reçu avec acclamation par les populations et en ramena les églises à l'obédience du Pape, Mais après sa mort, l'empereur Nicéphore Phocas envoya une grande armée en Calabre pour reconquérir le pays, sous le commandement du maître des milices Jordanus(l) et du cubiculaire Jean-André Caradisius (2). Celui-ci s'occupa avant tout de rassembler dans un lieu plus sûr les habitants dispersésde Trischene. llles établit dans la Taverna actuelle, à plus de 20 kilomètres de la mer, sur le haut Alli. De Taverna Jordanusfit une ville forte de premier rang, où ilétabht sa résidence comme gouverneur de toutes les Calabres et oîi il institua un évèché. Trischene ou Très Tabernae, continuet-on, avait été anciennement une ville épiscopale, qui devait son nom à cette circonstance qu'elle comptait trois églises principales, où l'évèque officiait alternativement, suivant les fêtes . Quand son évèché eut été rétabli k Taverna, Etienne, métropolitain de Reggio, de qui dépendaient les sièges de toute la région, vint consacrer la cathédrale qu'on y avait construite et donner l'onction sainte à Pompeius (3), prêtre venu de Constantinople avec Jordanus et que le peuple et le clergé avaient élu évèque. Pompeius eut pour successeur, toujours par élection, Mauritius (4), et l'évêché de Taverna dura jusqu'en 112^, que le pape CaUiste II le réunit à celui de Catanzaro.
(1) Ce nom, iuconau des historiens byzantins et de toute autre source, a été manifestement inventé d'après celui de Terra Jordane qu'on donnait sous les Normands et jusque sous Frédéric II à la Calabre Ultérieure. Il y a ici un écho, mais complètement défiguré, delà mission restauratrice confiée en Italie au magistros Nicéphore par l'empereur Nicéphore Phocas.
(2) C'est la leçon de la fausse chronique de Taverna; d'autres disent Gorgolanus.
(3) D'autres disent Nicolas.
(4) Ou Marinus suivant d'autres.
Cette histoire, qui trouve encore créance dans une portion du clergé de Gatanzaro, et surtout dans celui do Taverna, est tirée d'une prétendue chronique latine, dont il existe plusieurs copies manuscrites du xv-' siècle et dont Ug'helli a publié le texte dans son Italia sacj'a. Elle est intitulée : Ckronica Triiuti Tabcrnarum, et quomodo Calacensis ciuUas fueril, edi/lcata, quando Gufpredus illustrissimus Calacencis Cornes pro reslauracione et edificacione Trium Tabernanim Episcopalus Greca undiqne et vêlera coadunavit scripla et privilégia. L'auteur s'en donne pour être un certain Roger, diacre et chanoine de Gatanzaro, adressant son œuvre à Guillaume II, duc de Fouille. Mais cette chronique n'est qu'une misérable supposition, inspirée par des prétentions sans valeur de vanité locale. La fabrication n'en peut pas remonter plus haut que le xv" siècle, et on ne saurait lui accorder une autorité quelconque. Nul doute que celui qui l'a forgée n'y ait inventé de toutes pièces les faits qu'il raconte, en les entremêlant de monstrueux anachronismes et de documents impudemment falsifiés, tels qu'une lettre de St Grégoire le Grand à l'évèque de Veliternum (Velletri), qu'il fait adressée à l'évèque de Scylacium. Ughelli lui-même, dont pourtant la critique est loin d'être sévère et soupçonneuse, n'a pas hésité à juger ainsi ce document et à le condamner sans appel. La première base manque, d'ailleurs, à toute la fable qu'il narre ; car aucun auteur ancien ne mentionne une ville de Trischene ou. Très Tabernae dans le Bruttium ; aucun chroniqueur authentique, ni latin ni grec, ni arabe, la ruine d'une localité de l'un ou de l'autre de ces noms par les Sarrazins. Les évêques frium Tabernarum figurant à des Synodes romains du v'' siècle, que font intervenir ici Barrio et ceux qui suivent ses traces, sont des évêques du bourg de ce nom dans le Latium (près de Gisterna), et non ceux d'une ville calabraise. Enfin la bulle de Galliste II, du 15 janvier 1121, insérée dans la prétendue chronique de Taverna, qu'on invoque comme preuve