‹ La grande-Grèce, paysages et histoire (volume 5)Chapitre 15 sur 40 · L\ GRANDE-GRÈCE · texte numérisé non relu

L\ GRANDE-GRÈCE

groupe d'éplièbes, dont les noms suivent et dont deux avaient remporté le prix à la lampas, c'est-à-dire à la course aux flambeaux; les noms de rarchonle éponyme, du cosmète des éphèbes et du pédotribe alors en fonction, sont enregistrés pour indiquer la date. Au bas de la stèle, un petit bas-relief de travail grossier représente deux éphèbes^ nus, tenant le flambeau des courses avec la large bobèche qui l'entourait au tiers de sa hauteur et préservait la main de la chute de la résine brûlante. Entre les mains de l'un, la torche est encore allumée, entre les mains de l'autre elle est éteinte et brûlée jusqu'à la hauteur de la bobèche. On ne sait rien de l'origine de ce marbre, si ce n'est qu'en 1784 on l'a tiré des démolitions du Palazzo dei Nobih dans la ville, renversé par le tremblement de terre de 1783. C'est donc tout à fait à tort que Vargas-Marcuccia l'a publié comme exhumé à Squillace. Mais ce n'est pas moins à tort que certains y ont vu une preuve de l'existence d'une ville grecque à Galanzaro. Le plus rapide examen du monument, pour quiconque a l'expérience pratique de l'archéologie, montre qu'il n'appartient pas au pays et est incontestablement athénien. Avant tout 1-e marbre dont il est fait est attique, et sur ce point il n'est pas possible de se méprendre. D'ailleurs, si l'inscription était d'origine calabraise, elle ne pourrait être que de Reggio ; car Khégium seul, dans ces contrées, était resté au temps de l'Empire (époque du monument) une ville grecque gardant son archonte éponyme et ses prytanes; toutes les autres étaient entièrement latinisées et devenues des colonies ou des municipes. Mais rien n'indique qu'on y eût naturalisé, comme àNéapolisde Campanie, l'usage, essentiellement athénien, de la course aux flambeaux. Rien ne permet non plus de soupçonner que Rhégion, à aucune époque, ait admis l'institution de l'éphébie, calquée sur le modèle de celle d'Athènes. Enfin, outre la nature de son marbre, l'inscription conservée au Municipe de Catanzaro rentre par son contexte dans la série

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des inscriptions éphubiquos athéniennes; elle en offre les formules consacrées. Bœckli l'avait déjà reconnu , et la chose est devenue encore plus certaine depuis que les inscriptions relatives à l'éphébie attique se sont multipliées et ont été mieux connues. M. Albert Dumont est même parvenu à déterminer, dans la chronologie officielle d'Athènes, la place des magistrats mentionnés dans Tinscriplion de Catanzaro: Loucios, archonte éponymc, Antiochos, cos~ mète, etZèthos, pédotribe. Ils ont exercé leurs fonctions vers la i207'' Olympiade, 49 de l'ère chrétienne. L'emploi du prénom latin do Lucius comme nom se suffisant à lui seul, sans être suivi d'un nomen gcntilicium et d'un cogyioinen, est un fait proprement attique, dont nous avons d'autres exemples à Athènes aux environs du début de notre ère. Ainsi un Leucios (autre variante grecque du même nom latin) est connu par une inscription éphébique comme ayant été archonte éponyme en 59 av. .1. G., et quelques années auparavant il avait signé, comme magistrat monétaire, un des derniers tétradrachmes d'argent d'Athènes sur lesquels on lise deux noms de fonctionnaires écrits tout au long.

L'inscription précieusement conservée au Municipe de Catanzaix) comme un monument des origines de la ville, n'a donc rien à faire avec son histoire. C'est un marbre étranger, apporté d'Athènes, on ne sait ni par qui ni à quelle date.

Si l'absence de tout vestige antique montre que l'emplacement de Catanzaro était inhabité du temps des Grecs et des Romains, et fréquenté seulement par les pâtres de la montagne, en revanche, il n'est pas possible d'y creuser la terre sans rencontrer des monnaies des empereurs byzantins, surtout de ceux qui ont régné du miheu du x" au milieu du xi*= siècle, et d'autres débris de la même époque, entre autres des bulles ou sceaux de plomb de fonctionnaires de l'administration impériale grecque. Le nom originaire de la ville, tel que nous le lisons dans les diplon 18

mes grecs de la période normande, Catasaron, appartient d'ailleurs formellement à l'hellénisme byzantin. C'est ce nom qui est devenu le Calazaritm ou Calanzarhun des chartes latines et le Catanzaro moderne. On en a même fait dans le bas moyen âge Catacium, forme aussi maladroitement fabriquée que possible à l'imitation de Scylacium.

11 n'y a donc aucune raison de révoquer en doute, malgré les détails, les uns puérils, les autres manifestement fabuleux dont elle est accompagnée, la tradition constante de la ville et de son église, affirmant qu'elle fut bâtie sous l'empereur Nicéphore Phocas, à la même époque que l'on releva Tarante (1 ). Nicéphore Phocas donna, en effet, de grands soins à l'administration de l'Italie byzantine, et nous avons déjà vu qu'il y avait envoyé en mission extraordinaire un des principaux personnages de sa cour, le magistros Nicéphore, chargé d'y réparer les plaies et d'y relever les ruines laissées par plus d'un siècle d'incessantes dévastations de la part des Arabes. D'après la tradition des chroniques locales de Catanzaro, l'officier impérial préposé à la construction de la ville s'appelait Fragitios ou Flagitios. Il y rassembla les populations des localités du voisinage,

(1) Je ne tiens a*ucun compte de certains [faits allégués par plusieurs

historiens calabrais modernes : une prise de Catanzaro par les Sarrasins eu 906 ; sa reprisse par les clirétieus insurges de Calabre en 921 ; la rescousse des musulmans conduits par Olcbecou Usbec(!)jChef de leur établissement de Squillace, qui auraient reconquis la ville en 022 ; l'élection d'un certain Michel (!) comme sadabius (I!) ou chef des Sarrasins de Calabre, dout cette ville aurait été le théâtre en 924 ; enfin sa délivrance définitive des musulmans, en 934, à la suite d'un soulèvement des Calabrais chrétiens. Tous ces faits, qui portent en eux-mêmes la marque évidente de leur uon-autheuticité, découlent exclusivement de la fausse Chronique de Calabre, forgée parPratilli, et des interpolations éhontées du môme à la Chronique de la Cava. Ce sont des inventions misérables, qui ne doivent pas usurper dans l'histoire une place qu'cUes ne méritent pas.

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détruites par les musulmans, en y joignant de nouveaux colons grecs, amenés du Péloponnèse. La situation était admirablement choisie pour une place forte qui connnandât tout le pays environnant et offrit un asile aux habitants des campagnes en cas d'une nouvelle incursion mari lime. Dès sa fondation même on en lit une ville considérable, la seconde de la Calabre, et on y établit le siège d'un évoque, dépendant du métropolitain de Keggio. Etienne, archevêque de cette dernière ville, vint y ordonner l'évêque nouvellement institué et consacrer la cathédrale, dédiée à l'Archange St Michel. Tout ceci se trouve exposé avec de grands détails, mais sans indication de preuves à l'appui, par Vincenzo de Amato, gentilhomme de la ville, qui fit paraître en 1670 des Memorie storiche delT il/ustrissima, famosissi-ma e fedelissima cUtà di Catanzaro, livre intéressant et plein de renseignements curieux, bien que manquant d'une critique suffisante. On ne doit en faire usage qu'avec certaine précaution. Cependant il y a un indice de l'authenticité des souvenirs qui rapportent la fondation de Catanzaro au règne de Nicéphore Phocas, dans le fait de l'existence, tout à côté de cette ville, de la forteresse importante de Rocca Niceforo (en Isilin Bocca Ni'cephori, dans les documents grecs Rôka Nikiphorou), bâtie pour en défendre les approches et dont la localité actuelle de Rocca-Falluca occupe peut-être l'emplacement. Cette forteresse, sûrement nommée d'après Nicéphore Phocas, joue un certain rôle dans les guerres de l'époque normande. En 1121, nous voyons Roger, roi de Sicile, la prendre sur Guillaume, duc de Pouille, son neveu. Dans tous les cas, il n'y a pas à tenir compte du dire de la fausse Chronique de Taverna qui fait fonder Catanzaro seulement sous Constantin Monomaque, par le stratigos Flagitios. Au milieu du xie siècle, il n'y avait plus de stratigos de Calabre, mais un Catapan de l'Italie byzantine, ayant sous ses ordres, à la tête des différentes provinces, desspatharo-candidats. Ceci est une pure fable, inventée pour

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servir la vanité locale de Taverna en rajeunissant Catanzaro. Quant à la date de 783 que les diptyques de l'église deCatanzaro assignent à Léon, son premier évèque, et qui ferait remonter Texistence de la ville et de son siège épiscopal bien avant Nicéphore Phocas, elle est aussi sans valeur, car aucun document ne l'appuie et depuis ce Léon jusqu'au xn" siècle la série des évèques de Calanzaro est absolument inconnue, sans que rien permette d'évaluer l'étendue delà lacune qu'elle présente alors. Il y a même des critiques qui pensent, avec M. Marincola-Pistoja, que l'évêché de Catanzaro n'a été établi dans la réalité que vers 1107, sous les Normands.

En lOoo, Robert Guiscardprit Catanzaro. Comme il y attachait une haute importance au point de vue stratégique, il y fit construire, en 1060, un gros château-fort, qui, avec quelques remaniements, s'est conservé jusqu'à nos jours et a été rasé, il y a quelques années à peine, pour faciliter l'accès delà ville et lui permettre de se développer librement du seul côté où elle ne soit pas bordée de précipices à pic. Le désir d'obtenir ce résultat était fort légitime de la l)art de la municipalité ; il y avait même nécessité impérieuse défaire quelque chose dans ce sens. Mais était-il indispensable de sacrifier pourcelaun édifice historique au premier chef? Sa disparition est d'autant plus regrettable que c'était le seul monument qui restât à Catanzaro pour rappeler son passé du moyen âge. J'ai peur qu'il ne soit entré dans l'empressement qu'on a mis à le détruire une fois l'unité nationale et la liberté politique conquises, autre chose qu'un intérêt d'édilité, un sentiment inintelligent de passion politique, une rancune révolutionnaire contre la bastille qui avait tenu sous ses verroux bien des patriotes, et dont le despotisme policier de l'ancien gouvernement se servait pour étouffer toute velléité de libéralisme dans la ville.

L'année 1077, Robert Guiscard, obligé de lever le siège

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do Santa-Scverina (l), dont son neveu Abagilnrd ou Abaillard, fils du comte llunifroi et déjà seigneur de Taverna (2), s'était emparé et avait fait le centre de sa rébellion, donna le château fort de Calanzaro à tenir au Normand !Iu<^^on Falocli, en lui confiant la seigneurie de la ville et le titre de comte. Cinquante-cinq ans auparavant, on trouve déjà un Ilugon Faloch parmi les aventuriers normands qui guerroyèrent dans la Fouille à l'appel de Melo. Il est probable que celui à qui Robert Guiscard remit l'une des places entre la surveillance desquelles il voulaitenfermer la révolte d'Abagilard pour l'empêcher de s'étendre, devait être son petit-fîls. C'est de lui ou plutôt de son fils, mentionné par Geoffroi Malaterra comme ayant succédé à la seigneurie de son père, quand Robert Guiscard était encore vivant, que l'ancienne Rocca Niceforo reçut le nom de Rocca Falluca. Une autre branche de la famille des Faloch bu Falluca, descendue de Herbert, frère de Ilugon, posséda jusqu'à la lin du xnie siècle les baronnies de Simmeri, Zagarisi et Barbaro, qui passèrent ensuite par héritage à la maison d'Aquino. Mais celle qui avait eu le comté de Catanzaro s'éteignit à la seconde génération, comme nous le raconterons un peu plus loin.

L'évèché de Catanzaro passa, dit-on, du rite grec au rite latin en 1107, sous le pape Pascal II, lorsqu'y avait été appelé le Jean avec qui commence la série continue des évèques, telle qu'on la connaît. Peut-être même ce Jean fut-il le premier évoque et le siège ne fut-il créé que vers H07, pour un prélat latin. En tous cas il faut ranger au nombre des fables la prétendue visite du pape Calliste II

. (1) C'est à tort que Giaiiuone place le siège de la rébellion d'Abagilard à Sauseverino, près de Salerne, au lien de le mettre à Santa-Severina de Calabre.

(2) Le vienx château de Taverna garda jusqu'au xv-ii" siècle le nom deCastel Bajulardo, qui conservait, sous une forme légèrement altérée, le souvenir d'Abagilard.

à Catanzaro en 1121-^122, qui ne peut en aucune façon trouver place dans l'histoire de son pontificat. A la fin du xv" siècle, l'évêque Stefano Goffredo fit graver sur marbre et placer dans le chœur de sa cathédrale la copie d'une soi-disant bulle de Calliste II, datée de Catanzaro le 28 décembre 1121, conférant les plus magnifiques privilèges à cette église. Mais c'est un faux grossier, qui ne résiste pas à un examen intrinsèque et extrinsèque: les formules de la chancellerie pontificale à cette époque n'y sont aucunement observées et ony voit intervenir, comme témoinsde l'acte, des personnages qui étaient morts à la date énoncée. Cette bulle a été forgée, à l'époque même où on l'a gravée, pour l'opposer à la bulle, non moins fausse, du même pape que contenait la chronique supposée de Taverna. Le faussaire de Taverna avait inventé un acte par lequel Calliste H en réunissant les deux évêchés de Taverna et de Catanzaro, transférait dans cette dernière ville le siège de la première, dont la succession seule était maintenue. L'éviché de Catanzaro répondit en produisant un autre acte, plus authentique suivant lui, mais en réalité non moins supposé, où le même fait était présenté autrement ; où c'était l'évêché de Taverna qui était formellement supprimé (il n'avait jamais existé !) et réuni à celui de Catanzaro. Cette manière de se battre à coups de faux diplnnes était très habituelle au moyen âge; on espérait toujours qu'on ne regarderait pas de trop près à l'authenticité des actes ainsi produits.

Catanzaro sous les Normands était, du reste, une ville de haute importance, où la population latine devint très vite assez importante pour que les Grecs, qui en avaient formé les premiers habitants, se fussent concentrés dans un quartier spécial. 11 y avait aussi un quartier des Juifs et un quartier des Amalfitains, qui y étaient étabhs pour commercer. On comptait, dit-on, dans la ville dix-huit églises paroissiales, chiffre énorme pour ce que devait être la popu-

lation, mais qui s'explique comme un héritage du temps où le rite grec y régnait exclusivement. En effet ce rite n'admet pas que l'on puisse dire plus d'une seule messe par jour dans la même église, ce qui oblige à les multiplier singulièrement dans tous les centres do population.

Vincenzo de Amato prétend qu'avant 1085, Uobert, comte de Loritello, fils de Geoffroi, le troisième des enfants mâles de Tancrède de llauteville, reçut do son oncle Robert Guiscard le comté de Catanzaro, en même temps qu'on lui fit épouser une fille naturelle de son autre oncle, le comte Roger. Veuve de Robert, celle-ci, après avoir été tutrice de son fils, héritier de la seigneurie, aurait gardé le titre honorifique de comtesse de Catanzaro, épousé en secondes noces Ilugon de Molise, puis, veuve une seconde fois et presque centenaire, aurait encore promis sa main à un jeune noble, nommé MatteoBonello, pour l'engagertlans la conjuration ourdie contre Majone de Bari, le favori du roi Guillauine le Mauvais. Pendant ce temps la seigneurie de Catanzaro serait demeurée dans la famille des comtes de Loritello sous Robert 11, fils de Robert I", Geoffroi, qui se trouverait mentionné comme possesseur delà ville en 1131, puis une suite d'autres générations jusqu'à Nicolas, qui en aurait hérité en 1254, et à Guillaume, un des fidèles les plus inébranlables de Manfred, sur qui Charles d'Anjou aurait confisqué le comté pour le donner à son partisan Pietro Ruffo.

Dans une suite de fort intéressants articles, pubfiés on 1874 au journal II Calabro, qui s'imprime h Catanzaro, M. Marincola-Pistoja n'a rien laissé subsister de ce roman, fondé sur des documents faux et sur les plus bizarres confusions de personnes. La fille du grand comte Roger, soidisant mariée à Robert de Loritello et qui aurait eu une longévité amoureuse bien plus extraordinaire que celle de Ninon de Lenclos, n'a jamais existé. La véritable comtesse de Catanzaro, dans la première moitié du xu^ siècle, fut Clémence, fille naturelle du roi Roger de Sicile, qui n'eut

jamais que deux maris, le baron normand Ilugon, comte de la Marche de Molise, puis Matteo Bonello, et mourut sans enfants. Aucun acte authentique ne donne à aucun membre de la maison de Lorilello le titre de comte de Gatanzaro. La charte de 1131, dans laquelle un Geoffroi de Loritello prendrait cette qualité en faisant une donation importante à l'église de Catanzaro, est un diplôme falsifié; on voit qu'ils pullulent dans l'histoire de la Calabre au moyen âge. En réalité, lorsqu'on 1086, dans la querelle entre les fils de Robert Guiscard, Mihe'r, fils de Ilugon Faloch et seigneur de Catanzaro se fut déclaré pour Bohémond contre le duc Roger et eut profité des circonstances pour s'emparer de la ville de Maïda, le comte Roger de Sicile et Robert de Loritello le dépouillèrent de ses seigneuries et le forcèrent à se faire moine. Mais ce ne fut évidemment pas Robert qui garda Catanzaro, ce fut le grand-comte de Sicile, puisque nous en voyons ensuite la seigneurie donnée à sa petite-fille naturelle, Clémence. Après celle-ci, nous ignorons quels furent les seigneurs de Catanzaro sous les derniers Normands et empereurs de la maison de Souabe. On sait seulement qu'à côté de la seigneurie féodale du comté, il y avait dès lors dans la ville un justicier royal, dont l'autorité, sous Frédéric II, s'étendait sur toute la Terra Jordane, c'està-dire sur les deux provinces actuelles de la Calabre Ultérieure. Enfin Pietro Ruffo était déjà comte de Catanzaro sous le règne de Manfred, dont il fut un des ennemis les plus acharnés.

Ce Pietro Ruffo, comte de Catanzaro, devint, du reste, le bras du parti angevin dans les Calabres ; les Regesta du règne de Charles d'Anjou mentionnent à plusieurs reprises les services qu'il rendit en réprimant avec vigueur les tentatives du parti aragonais, entre autres en 1:28:2, qu'il empêcha le mouvement des Vêpres Siciliennes de s'étendre à la Calabre. Il reçut de Charles \", en 1:284, la châtellenie de Gotrone, et de Charles II, en 1291, la provision

pour l'entretien de 30 chevaliers à son service, sous les ordres de Pliilippo de iMonfort, comte de Squillace et de Montescagioso (ou de Montcayeux comme on disait en français), chambellan royal et capitaine-général de Galabre ; et cette mention des registres royaux, répétée encore en 1292, prouve (remarquon s en passant ce détail relatif à l'histoire d'une illustre maison française) que Moréri s'est trompé en faisantmourir Philippe de Monfort, « avant 1274 *

J"ai déjà parlé plus haut, à propos de Cotrone, de la révolte de Gatanzaro en 1289 contre Charles II d'Anjou, en faveur de Jayme d'Aragon, roi de Sicile, du siège de la ville par Robert d'Artois et de la tentative que fit Roger de Loria pour le débloquer. Le célèbre amiral de Sicile ayant été battu près de Gutro par le comte d'Artois, la ville finit par être obbgée de se rendre, après avoir résisté quelque temps. J'ai aussi raconté comment une des causes de la rupture entre Roger de Loria et le roi Frédéric d'Aragon, dans leur expédition de Galabre en 1296, où ils entrèrent pour un moment à Gatanzaro, après la prise de Squillace, fut l'irritation de l'amiral par suite du ravage fait sur les terres de son parent Pietro Ruffo, qu'il eut voulu voir ménager.

Le comté de Gâta nzaro resta paisiblement aux mains de la famille de ce dernier jusqu'aux guerres civiles de la fin du xiv° siècle. A cette époque, Niccolô Ruffo, fidèle aux traditions angevines de ses ancêtres, prit vivement parti pour Louis II contre Ladislas. Il suivit son roi vaincu en Provence, et ses domaines furent confisqués par le vainqueur. Ladislas affranchit en 1406j la ville de Gatanzaro de toute juridiction féodale, et lui accorda les privilèges de ville du domaine royal, concession qui fut confirmée par la reine Jeanne II en 1417, à la suite de sa réconciliation avec son second mari, le roi Jacques de Bourbon. La ville avait eu beaucoup à souffrir dans les années précédentes de la guerre entre les barons du parti de la reine et les Français

amenés par le roi. Elle souffrit encore des combats qu'amena dans la province la rupture de la reine avec Alphonse d'Aragon, qu'elle avait reconnu pour son héritier et fait duc de Calabre. Aussi, quand Niccolô Ruffo revint en 1424 avec Louis II d'Anjou, appelé par Jeanne, il put sans lutte rentrer en possession de ses anciennes seigneuries. Les habitants de Catanzaro n'étaient pas en mesure de soutenir un siège pour défendre leur récente liberté; ils se bornèrent à protester et à conserver le diplôme, désormais violé, qui leur avait accordé le domaine royal, dans un coffre enveloppé de crêpe, en signe de deuil.

De Niccolô Ruffo le comté de Catanzaro, nous l'avons raconté, passa à son gendre, Antonio Centiglia, comme le marquisat de Cotrone. Quand le roi lîené d'Anjou, que soutenait celui-ci, eut été chassé de Naples et quand son vainqueur, le roi Alfonse d'Aragon, vint en personne dans la Calabre, en 1444, pour en finir avec la résistance du marquis de Cotrone, c'est dans le château de Catanzaro que s'enferma ce rude batailleur. Il y soutint un siège prolongé, mais finit par se rendre au roi, qui confisqua ses domaines en l'envoyant lui-même dans les prisons de Naples. Alfonse restitua alors à la ville de Catanzaro les privilèges de liberté que Ladislas lui avait donnés et que Niccolô Ruffo avait violemment supprimés ; c'est ce qu'il fit par un diplôme de 144G. Quand Ferdinand 1", en 1462, fit sortir de prison le marquis de Cotrone et lui rendit ses anciens domaines, encore agrandis, la restitution du comté de Catanzaro fut faite de manière à ne pas comprendre la ville même et à ne pas porter atteinte à ses privilèges ; et pour le bien préciser, Ferdinand lui renouvela solennellement, en 1466, la concession du domaine royal. En 1495, Charles VIII, pendant son séjour à Naples, prononça entre les prétentions rivales d'Antonio Ruffo et de Guillaume de Poitiers, seigneur de Clérieu, à l'héritage d'Antonio Cenligiia, mort en prison, tous ses domaines de nouveau confisqués. 11 donna

Catanzaro à Antonio Ruffo, avec le titre de duc, en même temps qu'il décernait le marquisat de Cotrono h Guillaume de Poitiers. Mais, comme nous l'avons dit, la chute de l'éphémère domination du roi de France empêcha cette décision d'être suivie d'effet. Aussi Ferdinand il, aussitôt restauré, et peu après Frédéric, promulguèrent de nouveaux actes pour maintenir et étendre les droits et privilèges déjà accordés antérieurement à Catanzaro.

Pourtant au mépris de ces actes solennels, Charles-Quint, dans un pressant besoin d'argent, vendit la seigneurie de Catanzaro pour 15,000 ducats à Tiberio Garaffa, duc de Nocera. Mais les habitants de la ville reçurent à coups de canon le vice-roi Don Ramon de Cardona lorsqu'il se présenta, en compagnie du nouveau seigneur, pour l'installer. Des pourparlers s'engagèrent, et les gens de Catanzaro exhibèrent devant le vice-roi les anciens diplômes royaux qui déclaraient irrévocables les privilèges accordés à la ville, et autorisaient celle-ci à résister par la force des armes, si jamais ils étaient enfreints. On les admit donc à envoyer des députés défendre leurs droits devant le roi d'Espagne, et Charles-Quint, reconnaissant la légitimité de ces droits, annula, par un acte du 23 avril 15:21, la vente qu'il avait faite de la seigneurie. Mais le piquant, c'est qu'entre-temps il l'avait vendue une seconde fois à Carlos de La Roya, son écuyer, qui s'était hâté de la revendre au comte de Soriano. Au moment donc où ils se croyaient hors d'affaire, les gens de Catanzaro virent surgir celui-ci, muni d'un nouveau diplôme royal. Cette fois il fallut financer, et la ville dut racheter ses privilèges au prix de 15,000 ducats pour l'exemption delà juridiction féodale, et de 15,000 autres pour les droits fiscaux qui avaient été vendus par le roi avec la seigneurie.

Ce tour de bâton, qui n'avait pas été autre chose qu'un moyen de les rançonner, donnait aux habitants de Catanzaro un juste grief contre Charles-Quint. Ils n'en montrèrent pas moins le plus noble dévouement à la monarchie

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espagnole quelques années après, lors de l'expédilion d'Odet de Foix, seigneur de Lautrec. En 15:28, quatre ans après Pavie, et l'année après le sac de Rome par les impériaux, Lautrec, à la lêle d'une armée française de 35,000 hommes, après avoir traversé toute la haute Italie avec l'appui des différents États de la péninsule qui étaient entrés dans la ligue formée à Cognac, en 1526, entre le roi de France, le pape, les Vénitiens et Florence, pénétra dans le royaume de Naples par les Abruzzes. 11 était appuyé par le double mouvement de la flotte vénitienne, opérant dans l'Adriatique, et de la flotte franco-génoise, commandée par Fihppino Doria et opérant dans la mer Tyrrhénienne. Aquila prise sans grande difficulté, toutes les villes de l'Abruzze ouvrirent leurs portes aux Français. La noblesse se montrait partout disposée en leur faveur ; les Espagnols étaient isolés dans le pays. C'était le cas de marcher directement sur Naples, dégarnie de troupes, et rien n'eut été plus facile que de s'en rendre maitre. Mais Lautrec, qui fit faute sur faute dans cette campagne décisive et la conduisit en fin de compte à un désastre oîi lui-même périt misérablement, Lautrec préféra s'en aller lever les péages des grands troupeaux de la Gapitanate et perdit ainsi un temps précieux. Le prince d'Orange, campé à Troja, n'avait à lui opposer que les restes de l'armée qui, pendant huit mois, avait accablé Rome de calamités effroyables. Dans le désordre et la licence oîi elle était tombée après la mort du connétable de Bourbon, elle avait littéralement fondu. De 40,000 combattants qui s'étaient présentés devant Rome, cette armée était réduite à i,500 chevaux et 1,000 fantassins, ramassis de toutes nations. Espagnols, lansquenets allemands. Italiens pillards, attirés dans ses rangs par l'appât du butin. Lautrec ayant enlevé d'assaut Melfi, les villes de la Fouille se donnèrent à lui ou aux Vénitiens, à Fexception de Manfredonia, qui repoussa les coureurs français. Dans cette situation, les généraux de l'empereur et roi décidèrent

d'abandonner tout le royaume à lui-même et de se retirer dans les deux seules places de Naples et de Gaëte, où l'on ferait une résistance énergique. C'est alors que Lai> trec se résolut à marcher sur Naplcs, mais trop tard, car elle était déjà mise en état de défense. Capoue, Nola, Acerra et Aversa lui ouvrirent leurs portes sans combat, et dans les derniers jours d'avril, il établit son camp devant Naples.

En passant à Acerra, il avait détaché de son armée le Romain Simone Tebaldi, avec loO chcvau-légers français et 500 Corses, déserteurs de l'armée imp ériale, en le chargeant de prendre possession des Calabres, tandis que les Vénitiens assiégeaient les places de la Terre d'Otranle,Polignano, Brindisi, Lecce et Otrante, qui devaient, d'après les conventions avec le roi de France, être données à la République, ainsi que Trani et Mono poli. Toute la noblesse féodale de Calabro se souleva contre l'Espagne à l'approche de Tebaldi et accourut se ranger sous ses drapeaux. Mais l'empressement avec lequel cette noblesse annonçait que le triomphe des Français lui servirait à rétablir dans sa rigueur le régime féodal, que Ferdinand le Catholique s'était étudié à restreindre et à battre en brèche, produisit un mouvement en sens contraire dans les villes qui avaient obtenu les privilèges du domaine royal. Elles ne voulaient à aucun prix retomber sous le joug des seigneurs, et elles s'armèrent en toute hâte contre le parti qu'embrassaient les barons. Aussi Tarente et C()lrone,bien que livrées à elles-mêmes, se fermèrent devant Tebaldi et repoussèrent les détachements qui vinrent les sommer. Mais elles ne furent pas sérieusement attaquées ; c'est Catanzaro qui eut à supporter tout l'effort de la lutte, caria prise de cette capitale de la province devint le principal objectif du lieutenant de Lautrec. Avec son petit corps de troupes régulières et les barons calabrais, il vint y mettre le siège au commencement de mai. La ville n'avait pas un soldat espa-

gnol de garnison ; ses habitants armés la défendaient seuls. Mais ils étaient décidés à résister jusqu'au bout, et ils soutinrent sans faiblir quatre mois de blocus et d'attaques continuelles. Le siège se prolongea en effet jusqu'à la fin d'août. La nouvelle de la mort de Lautrec et de la destruction de son armée amena alors la dispersion des troupes assiégeantes. La plupart des barons calabrais se hâtèrent de rentrer dans leurs seigneuries, espérant désarmer par une prompte soumission les châtiments qu'ils voyaient suspendus sur leurs tètes. 11 n'y eut qu'un petit nombre des plus obstinés qui, avec Tebaldi et sa poignée de Français, prolongèrent quelques mois encore dans les montagnes une guerre de châteaux et de bicoques, à laquelle le prince d'Orange mit fin par une impitoyable répression.

Ce siège de Catanzaro réclame une place dans l'histoire numismatique de l'Italie. Car ce fut un des rares sièges qui donnèrent naissance à la création d'une monnaie obsidionale, conventionnelle et temporaire, pour la circulation intérieure de la ville assiégée, qui manquait d'argent. Les pièces de nécessité, émises dans cette occasion, sont des jetons de cuivre grossièrement frappés, qui circulaient pour la valeur fiduciaire d'un carlin d'argent, remboursable à la levée du siège par les caisses publiques et municipales. On en connaît deux variétés. Sur l'une, les deux faces sont occupées simplement par des légendes en lignes transversales : d'un côté, Carolus — Y — Imperator{Qn trois lignes), de l'autre, Obesso — Cat/ian — za?'io — io28 (en quatre lignes). La seconde, un peu plus soignée d'exécution, porte sur une de ses faces l'aigle impériale à mi-corps, traversée par la légende Carolus imp. (en une seule ligne), et sur l'autre l'inscription Obesso Calhanzario 1528, disposée comme à la précédente variété. C'est la moins rare des deux.

Charles-Quint, touché de la conduite dévouée des habitants de Catanzaro, récompensa la ville par des distinctions

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qui 110 lui coùtaieiil ricMi; toujours besoigrieux d'ai-yenl malgré la possession des trésors du Mexique et du Pérou, il n'aimait pas à débourser, surtout quand il s'agissait du Napolitain. 11 n'indemnisa donc pas les habitants de Catanzaro des sacrifices que leur belle résistance leur avait imposés; mais par un diplôme en date de Bruxelles, 17 octobre 1531, il décerna à la ville les titres de Cilla mcKjmjlca e fedelissima. En 1536, il changea son blason et lui donna pour armoiries l'aigle impériale, avec la devise Sanyuinis cffiisione. Ce qui fut pour elle un avantage plus réel, c'est qu'il la dispensa du fardeau des logements militaires.

A partir de ce moment, l'histoire de Catanzaro est purement municipale et n'offre plus d'intérêt, excepté dans la succession des effroyables calamités que pendant deux siècles la nature déchaîna coup sur coup sur cette malheureuse ville, comme si une puissance mystérieuse et ennemie avait cherché à l'anéantir. Cette série de malheurs commença par la grande peste de 156:2, qui emporta le tiers des habitants de Catanzaro. En 1570, ce fut une affreuse famine où le prix du grain monta jusqu'à 4 ducats le bois-^ seau, famine qui fit de nombreuses victimes, les corsaires barbaresques empêchant l'arrivée des blés de l'extérieur par mer, et l'absence de routes ne permettant d'en apporter qu'en petite quantité, à dos de bètes de somme, avec le plus long et le plus pénible trajet.

Au XYii" siècle, le réveil de l'activité volcanique du Vésuve et de l'Etna, quelque temps endormie, ouvrit pour la Calabre une période de désastreuses convulsions du sol, qui malheureusement n'est pas encore close. Catanzaro eut beaucoup à souffrir de ces secousses de l'écorce terrestre, qui semblent avoir été presque inconnues du pays dans les derniers siècles du moyen âge et à l'époque de la Renaissance. Le tremblement de terre de 1626 y renversa la plupart des églises et bon nombre de maisons, en faisant périr plusieurs centaines d'habitants. En 1638, nouveau tremble-

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ment de terre, moins violent et moins désastreux, mais qui cause encore plus d'une ruine. En 1655, la grande peste de Naples se propage en Calabre et décime la population de Catanzaro. En 1659 et 1693, encore des tremblements de terre qui font de grands ravages. Le dernier, accompagnant une éruption de l'Etna, détruisit 40 villes de fond en comble et fit périr 100,000 personnes en Sicile et enCalabre. Catanzaro, dans la zone où il s'étendit, fut une des villes qui souffrirent le moins, ce qui n'empêcha pas qu'on n'y comptât des ruines nombreuses et des victimes.

Après 1693, les forces souterraines semblent dormir pendant 90 ans. Mais elles révèlent tout à coup leur action d'une manière plus terrible que jamais parle fameux tremblement de terre de 1783, qui coûta, en Calabre et dans les alentours de Messine, la vie à 80,000 individus. D'après une relation de l'évèque Salvatore Spinelli, conservée dans les archives épiscopales, la première secousse fut ressentie à Catanzaro le 5 février 1783, à i heure après midi (19 heures 1/2 h l'italienne), tandis qu'elle était éprouvée à Reggio vers midi. Deux autres moins violentes la suivirent, à 3 heures 30 du soir le même jour et à 1 heure du matin dans la nuit du 5 au 6. Ce premier tremblement de terre fut peu de chose par rapport aux épouvantables effets des mêmes secousses dans les provinces de Reggio et de Messine, où, sur 375 centres habités, villes ou villages, 320 furent entièrement détruitsen doux minutes. Sur le versant du massif de l'Aspromonte qui regarde la mer Tyrrhénienne, dans un espace de dix lieues de long sur six de large, il n'était pas resté un seul édifice entier, il n'y avait pas eu un arpent de terre qui n'eût changé de forme ou de position. A Catanzaro il y eut seulement ruine d'un grand nombre de maisons, les moins solidement bâties de la ville: mais aucun édifice important ne fut de cette fois sérieusement ébranlé. On ne compta que des blessés, et point de morts dans la population, qui s'enfuit épouvantée de la ville et

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alla camper en rase campagne. Cependant les petites secousses qui avaient continué pendant quelques jours encore s'étaient arrêtées ; l'inquiétude se dissipait et l'on se réjouissait d'avoir échappé à de plus grands désastres. Les habitants, toujours campés dehors, commençaient à penser à rentrer dans leurs maisons, et déjà même quelques-uns, plus hardis, y étaient retournés, quand tout à coup, le 28 mars, on entendit un bruit souterrain, pareil à un violent coup de tonnerre. Presque en même temps le sol se mit à osciller d'une manière aussi horrible qu'il l'avait fait dans la province de Reggio le 5 février. La secousse dura plusieurs minutes, en présentant les mouvements les plus compliqués. Le sol s'agitait dans tous les sens ; il ondulait comme les vagues, à tel point que plusieurs personnes, en rase campagne, éprouvèrent sous l'effet de ces secousses le mal de mer parfaitement caractérisé. Le géologue français Dolomieu, qui accourut en Calabre à la première nouvelle de ces phénomènes et fit à leur sujet une célèbre enquête, sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, venu de Naples après la secousse du o février et qui fut témoin de celle du 28 mars, attestent tous les deux que dans ces mouvements ondulatoires horizontaux, la cime des arbres venait loucher la terre. En même temps il se produisait de violents mouvements verticaux, des projections de bas en haut, et la combinaison des deux ébranlements contraires, horizontal et vertical, donnait naissance aux plus étranges tournoiements du sol. Le centre d'action de ce second tremblement de terre, du ÎÎ8 mars, s'était déplacé par rapport à celui du tremblement de terre duo février ; 11 était plus au nord, vers la jonction du massif de la Sila à l'Apennin.

Calanzaro fut entièrement renversé par la secousse. Il

n'y resta pas une maison habitable, pas un édifice qu'on

ne dût reprendre par ses fondements ; des moins maltraités-

le squelette demeurait debout, mais toutes les voûtes en

étaient effondrées. La cathédrale en particulier fut comme broyée sous son propre poids par l'effet des mouvements compliqués du sol. Elle avait été reconstruite une centaine d'années auparavant, ayant beaucoup souffert du tremblement de terre de 1G:26 et ayant été ensuite incendiée en 1660. Sa ruine en 1783 ne fut donc pas une perte pour l'art et l'archéologie. Au milieu de cette destruction absolue, Catanzaro fut pourtant le point de la Calabre où la secousse du 28 mars 1783 fit peut-être le moins de victimes ; on n'y compta que dix morts, parce qu'elle était encore presque déserte, et la population se félicita de la prudence qui lui avait fait prolonger son campement dans la campagne. Tous les bourgs voisins furent renversés comme la ville.

Les secousses, toujours de moins en moins violentes, se répétèrent à intervalles rapprochés pendant tout le reste de l'année 1783 ; on en ressentit même plusieurs dans les mois de février et de mars 1784. Puis tout se calma, la sécurité revint, et l'on se mit avec activité à relever les ruines du tremblement de terre, en s'étu diant à donner aux constructions nouvelles une plus grande force de résistance, en prévision du renouvellement d'une semblable crise.

Seize ans après, dans les premiers jours de mars 1799, Catanzaro vit entrer dans ses murs les bandes féroces du cardinal Ruffo. Comme la ville ne leur avait pas opposé de résistance, on ne vit pas s'y renouveler les hideuses scènes de Cotrone. Pourtant l'armée de la Sainte-Foi trouva encore moyen d'y marquer son passage d'une trace sanglante, en fusillant ceux des habitants, nobles ou bourgeois, qui furent signalés à ses vengeances comme libéraux et répubhcains.

Elle n'eut pas à souffrir sensiblement dans les guerres de Calabre au temps de Napoléon. Comme toutes les villes importantes et éclairées, elle était en grande majorité sympathique au gouvernement intelligent et progressif de Murat, qui faisait succéder les principes de la Révolution fran-

çaise à ceux de l'ancien régime, et qui contribua d'ailleurs puissamment au développement de la prospérité de la ville et du pays, en les dotant pour la première fois de bonnes routes.

Dans les trente dernières années, Catanzaro a éprouvé encore deux fois de violents tremblements de terre, le 13 février 1854 et le 4 octobre 1870. Cependant ils n'y ont pas eu la même intensité qu'à Cosenza et n'y ont pas produit les mêmes ravages. Tout s'est réduit à des maisons ébranlées, qu'il a fallu reconstruire, et à des édifices plus ou moins profondément lézardés. Quant au tremblement de terre du 16 décembre 1857, qui dévasta la Basilicate d'une si épouvantable manière et y écrasa plus de 3ïî,000 morts sous les ruines des villes et des villages, il ne fut que peu sensible dans la Calabre. En dehors de sa zone de principal ébranlement, que détermine une ligne directe menée du Vulture au Stromboli, sa propagation extérieure fut plutôt à l'ouest, dans la direction d'Eboli et de Salerne.

Actuellement Catanzaro, chef-lieu de la province de Calabre Ultérieure Seconde, comme sous les précédents gouvernements, est une ville vivante et florissante de 25,000 habitants, la plus grande des Calabres, qui possède un préfet, un évêque, un général de division et une cour d'appel. Elle a quelque industrie, et surtout elle est le centre d'un commerce agricole assez étendu pour avoir motivé l'établissement d'une succursale de la Banque de Naples, encore en possession de son privilège dans l'ancien royaume napolitain.

La ville est bâtie à l'extrémité d'un des contreforts du versant méridional du massif de la Sila, à égale distance

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entre les vallées de l'Alli et du Gorace, sur le sommet d'un rocher en forme de promontoire, bordé de précipices sur toutes ses faces, excepté au nord-ouest, où un isthme étroit, sorte d'arête entre deux abîmes, le rattache aux hauteurs qui, dominant la ville de ce côté, s'élèvent graduellement par étages jusqu'aux plus hautes montagnes. C'est de cet isthme, seul point accessible à une attaque de vive force, que le château de Robert Guiscard défendait le passage. La vallée profonde que nous avons remontée en venant de la Marina vient d'un peu au nord de la ville, contourne son flanc ouest et se prolonge en ligne droite jusqu'à la mer devant son escarpement méridional. Un autre ravin, plus étroit et aussi profond, longe du côté de l'est le rocher qui porte la ville. C'est seulement au sud-est que la coupure est moins profonde ; une sorte de col, encore notablement plus bas que la ville qui le surplombe, en relie par là le site aux collines qui forment la rive gauche de la vallée débouchant à la mer.

Une semblable situation est créée par la nature pour fournir de toutes parts des perspectives singulièrement pittoresques et variées. Sous ce rapport, Catanzaro est véritablement merveilleux et mériterait à lui seul le voyage de Calabre pour les amateurs de paysage. Quiconque va à Messine ne devrait pas manquer de franchir le détroit et de pousser jusque-là. C'est une excursion qui ne demande que deux journées, aller, séjour et retour, et dont la dépense ne s'élève pas à plus d'une cinquantaine de francs. Rien que de la ville seule, sans même sortir de son enceinte, on a des vues entièrement différentes et également belles ; soit que, de la sorte de boulevard en terrasse qui domine les lacets de la montée venant de la Marina, on regarde la mer au bout de la coupure ouverte devant soi et pour ainsi dire à ses pieds ; soit que, du jardin public récemment créé, qui rassemble en pleine terre une quantité de plantes qui sous nos climats ne viennent que dans les serres, le

regard plonge dans le ravin de l'est et le suive s'enfonr-ant dans la montagne, entre deux pentes presque à pic, qui ne laissent entre leur pied que juste le passage du torrent, et que couvrent d'épais fourrés d'arbousiers, de chènes-verts et de lentisques, aussi serrés que des maquis de Corse. Quand j'ai visité pour la première foiscejardin public, une compagnie de soldats s'exerçait au tir à la cible dans le fond du ravin, dans un endroit où on ne pouvait pas la voir, mais le bruit des coups de feu s'enflait et se prolongeait en se répercutant dans les échos des gorges de la montagne, et prenait une intensité qui accompagnait très bien l'aspect de cette sauvage et grandiose nature. Ce bruit était mieux en harmonie avec elle que les airs de danse que la musique mihtaire exécute chaque soir dans le jardin, sous un kiosque autour duquel les dames de la société catanzaraise étalent leurs robes de soie aux couleurs violentes et criardes, d'une coupe étrangement provinciale et qui étonne en remettant sous les yeux les formes de la mode d'il y a quelques années. Autre est encore la vue des maisons et des jardins littéralement suspendus au-dessus du précipice, du côté ouest de la ville; on y contemple, au delà d'une première croupe allongée, dont on est séparé par la vallée, creusée si perpendiculairement au-dessous de soi qu'on éprouve une sorte de vertige à en regarder le fond, la grande arête de l'Apennin , qui se dresse sourcilleuse dans le ciel pour s'abaisser vers la direction du midi. De toutes ces perspectives, dont chacune a sa poésie, tour à tour plus âpre ou plus adoucie, mais toujours empreinte d'une majesté saisissante, celle que je préfère est celle qui se découvre subitement devant les yeux lorsqu'on débouche des rues tortueuses de la ville sur l'esplanade où s'élevait le vieux château, maintenant démoli. Il y a quelque chose qui parle avec une étrange puissance à l'imagination dans le contraste entre la grandeur sauvage, et je dirais volontiers tragique, des précipices qui s'ouvrent de chaque côté

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de l'isthme qui relie la ville aux hauteurs voisines, précipices où descendent en corniche les deux routes qui mènent d'une part à Tiriolo et de l'autre à Cotrone, entre la grandeur sauvage de ces précipices, et la gaieté d'aspect des maisons blanches, groupées ou éparses au milieu de bouquets de grands arbres et de vergers, sur les premières pentes qui s'élèvent au delà de l'isthme, tandis que la note sévère reparait dominante avec les grandes montagnes, les crêtes grisâtres et les sombres forêts de sapin du monte Calistro, qui dans le lointain forment le fond du tableau. Nulle part mieux qu'en cet endroit on n'a l'impression de ce qui se mêle de grâce souriante à l'accent imposant et presque farouche de ces paysages des montagnes calabraises. Il y a de la parenté entre le sentiment qu'éveille un tel spectacle de nature et celui qu'on éprouve en lisant le vieil Homère, lorsqu'au milieu des sombres tableaux des combats de l'IUade le poète introduit le petit Astyanax, mêlant ses larmes et ses éclats de joie enfantine à l'aspect de son père équipé pour le combat, et dépeint Tineffable sourire de tendresse paternelle qui illumine à cette vue le mâle visage du héros, assombri par la pensée de la ruine prochaine de sa patrie.

Après lesdestructionsque nous avons racontées, produites parles convulsions du sol, ce ne sont pas des édifices intéressants par leur style et par leur ancienneté que l'on peut s'at-» tendre à trouver à Gatanzaro. La noblesse assez nombreuse qui l'habitey a quelques beaux palais ; certains édifices publics ont un développement considérable. Mais tout cela, comme aussi les églises, date de la fin du xvni* siècle. A peine rencontre-t-on çà et là une façade, un morceau de date plus ancienne, mais le tout sans intérêt. La ville est bâtie sur un sol inégal, avec de fortes différences de niveau entre ses diverses parties ; aussi les rues y sont tortueuses, dans bien des endroits en escahers, et la plupart ne sont point praticables aux voitures, sauf l'artère principale, qui

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traverse la ville d'outre en outre en serpentant. Le défaut d'espace, sur ce sommet de rocher partout resserré par des précipices, a obligé à maintenir les rues étroites et les maisons plus hautes qu'il ne conviendrait avec la fréquence des tremblements de terre. Malgré les dangers que ceci peut entraîner dans les conditions particuhôres d'instabilité des cités calabraises, Catanzaro n'a pas pu adopter le système des larges rues offrant dans leur milieu, en cas de nouveau tremblement de terre, un espace sûr, à l'abri de l'écroulement des maisons, qui a présidé au plan de reconstruction de Foggia, après sa ruine en 1731, et de Reggio, après 1783. C'est que ces deux villes pouvaient s'étendre librement en plaine, autant que le réclamait l'adoption d'un tel système, tandis qu'à Catanzaro la chose était impossible.

Ce qu'on trouve à Catanzaro et ce qui mérite d"y appeler les touristes, en dehors de la merveilleuse beauté du site et de la facihté que sa situation présente pour des excursions pittoresques dans les montagnes d'alentour, c'estle spectacle desmœurs calabraises qui conservent encore dans la ville elle-même et dans ses environs toute leur saveur originale et leurcaractère franchement accusé. 11 faut un certain courage de curiosité et un ardent amour de couleur locale pour aller chercher ces mœurs dans les bourgades et les villages des montagnes, et même dans certains chef-lieux de sous-préfectures, aux prix des gîtes les plus infâmes et au risque d'être exposé à souffrir de la faim, pour peu que l'on soit dégoûté sur le chapitre de la nourriture. A Catanzaro, l'on n'a rien de semblable à craindre. On est dans une grande ville où l'on trouve toutes les ressources de la civilisation: deux hôtels très passables, quoique peut-être un peu moins propres que l'auberge de Gotrone; un bon restaurant, où l'on a seulement l'étrange habitude de servir le beurre frais (beurre de brebis, par parenthèse) dans des vieilles croûtes de fromage (et de caccio cavallol) artistement creusées pour y

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servir de coquilles ; des cafés où le chocolat est une indéfinissable mixture, imprégnée de toute sorte de parfums pharmaceutiques, mais où le café est excellent et les glaces valent celles de Naples. L'amour-propre local des Gatanzarais prétend même qu'elles leur sont supérieures. Les ressources d'alimentation y sont variées et de bonne qualité ; on y trouve à la fois le poisson de mer, monté tout frais de la Marina, et les truites des ruisseaux de la montagne, la sauvagine des forêts de la Sila, et un mouton dont la viande, parfumée de toutes les herbes odorantes des croupes rocheuses où paissent les troupeaux, est à faire pâmer d'aise les gastronomes. Gela repose de la vaccina immangeable, des poulets étiques et durs dont on est obligé de se contenter dans le reste du pays. Arrosez le repas d'un vieux vin de San-Biase ou de Girô, touristes qui irez passer quelques journées à Catanzaro, peut-être sur la foi de ce livre, et vous reconnaîtrez que c'est une ville où l'on peut bien vivre. Mais méfiez-vous de ces vins chauds et généreux ; ils sont traîtres et capiteux en diable. Le tout, du reste, est à des prix d'une modération digne du bon vieux temps.

Le niveau de l'uniformité du costume, qui chaque jour tend à rendre toute notre vieille Europe plus universellement monotone dans l'aspect de sa population, ne s'est pas encore étendu jusqu'ici. La noblesse et la bourgeoisie ont seules adopté la disgracieuse redingote dontlacivihsation du xix'^ siècle a eu le mauvais goût de faire sa livrée. Le clergé garde, comme d'ailleurs dans la plus grande portion de l'Italie, la culotte, l'habit à la française et le chapeau tricorne du siècle dernier. Quant au bas peuple de la ville même, et surtout aux paysans, ils ont eu jusqulci le bon esprit de rester fidèles au vieux costume calabrais, si original et si pittoresque, qui prêterait tant à la peinture et que l'on a si étrangement gâté, en voulant l'embelhr, chez les Fra Diavolo d'opéra comique.

Le vêtement des femmes est le plus remarquable. Sur

la tête une espèce de grand mouchoir blanc qui fait par en haut un carré et dont les pans retombent assez bas sur les épaules. Un corsage de drap rouge, brodé de bleu et de noir, très décolleté et sans manches, s'arrètant au-dessous delà gorge, et d'où sort la chemise de grosse toile blanche, à manches larges et longues, avec un fichu blanc croisé sur la poitrine. Une robe bleue relevée devant et attachée derrière, de manière à ne faire qu'un pan étroit, à peu près comme une queue d'abbé, et à laisser voir un morceau d'étoffe rouge simplement roulé autour du corps sur la chemise, qui dépasse par-dessous cette espèce de jupon. Le tout très sanglé et très court. Les pieds sont nus ; mais les jambes sont couvertes de grandes guêtres bleues, qui font le plus singulier effet au-dessus de ces pieds nus. Dans ce costume, les femmes semblent vêtues pour la marche. Celles qui sont bien faites ont un galbe dégagé, très séduisant.

Le costume des hommes est de couleur sombre, le plus souvent noir : veste à revers, gilet à deux rangs de boutons d'argent, culotte courte, fendue au-dessus du genou, grandes guêtres, espèces d'espadrilles bises assez laides, et le fameux chapeau, moins haut dans la réalité qu'on ne le fait au tiiéàtre. Ce chapeau se pose à plat sur la tête, penché crânement vers la gauche, où ses rubans pendants tombent sur l'épaule. Le cône en est trop petit pour former calotte à la tète. C'est ainsi que, dans un certain nombre de terres-cuites grecques, un chapeau de même forme, sauf les rubans, et de même dimension, est posé sur la tète des femmes, par-dessus leur voile. Il faut un cordon passé sous le menton pour retenir ce chapeau. Un ample et long manteau noir pend derrière les épaules et sert à se draper.

Nous avons la bonne fortune de nous trouver à Catanzaro un jour de marché. L'aspect des rues, remplies de paysans et de paysannes en costume, est plein de couleur locale» Beaucoup des hommes ont, même pour venir en ville, le

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