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fusil en bandoulière ; beaucoup s'appuient sur de grands bâtons blancs. Les femmes, marchant d'un pas délibéré et rhytmé, apportent sur leur tête les denrées qu'elles viennent vendre.
Nous remarquons la variété des fruits mis en vente sur le marché; elle me rappelle le bazar de Beyrouth. La différence des altitudes de la montagne à des distances rapprochées, rassemble ici les fruits de climats divers, que l'on s'étonne de voir en même temps. La figue de Barbarie, qui pousse sur les nopals, les citrons, les premières oranges de l'espèce sempre-dolce, qui se mange encore verte, les grenades, les caroubes ligneuses, les figues blanches et violettes, les amandes fraîches, des alberges jaunes et dures comme des cailloux, les arbouses, les azerolles, les sorbes, les baies jaunes et acides de l'alkékenge, y sont côte à côte avec des pommes dignes de la Normandie. Les pommes de Gimigiiano, dans le haut de la vallée du Corace, sont en réputation dans toute la Galabre. Je ne parle pas des melons et des pastèques ; ils abondent ici comme à Naples. Enfin les châtaignes et les noix, caractéristiques de l'avantdernière zone d'altitude des montagnes, figurent à côté des amandes des pins pignons de la zone inférieure. Quant aux raisins, ce sont de vraies grappes delà Terre-Promise, énormes et serrées, les unes dorées, d'autres roses, d'autres enfin d'un violet noir.
Des femmes de bûcherons et de charbonniers, à l'air sauvage, au regard sombre et effaré, comme celui des animaux habitués à vivre dans les bois loin de l'homme, colportent les champignons qu' elles ont recueillis au pied des sapins. C'est Vagaricus deliciosus, si prisé des Romains et si souvent représenté à Pompéi dans les cadres de nature morte, au milieu des ti ophées de cuisine, le champignon que Pline signale comme le plus sûr de tous, le seul qui ne pût pas se confondre avec des espèces vénéneuses. Le rouge intense qui colore son chapeau légèrement déprimé.
la teinte rosée de sa cliaii' et de ses feuillets inférieurs, le font appeler kirosilo délia Sila. C'est un plus joli nom que celui de « vache rouge » qu'on lui donne dans les parties de la France où on le rencontre. A d'autres saisons, les mêmes femmes descendent en ville apporter, non plus des champignons, mais les fraises et les framboises de leurs hautes forêts.
C'est chez moi une habitude que d'aller, quand je suis en voyage, flâner dans le marché aux herbes et dans le marché aux poissons des villes où je passe. C'est un spectacle qui m'amuse toujours et où je n'ai jamais manqué d'apprendre quelque chose sur la nature du pays et les usages de la vie des habitants. A Catanzaro, je retrouve avec quelque satisfaction, à côté des zucchctti dont on fait une si grande consommation dans toute l'Itahe, et des piments rouges et verts, les gombots ou bamiehs, mes vieilles connaissances de Grèce et de Syrie. Comme à Naples et en Egypte, les courges sont longues, en forme de massue, avec une écorce d'un vert foncé qui recouvre une chair compacte et au tissu serré, d'un rouge orange. Mais ce qui abonde surtout, ce sont les tomates, amoncelées en énormes pyramides. 11 y en a de deux espèces : l'une est celle que nous avons dans notre pays; l'autre, plus petite et sans lobes, est exactement de la forme et de la grosseur d'un petit œuf de poule.
Nous sommes, en effet, à la saison où, dans chaque maison calabraise, on confectionne la conserve de tomates pour l'usage du reste de l'année. C'est une occasion solennelle dans la vie populaire de ces contrées, une sorte de fête, un prétexte à réunions et à veillées, comme l'est dans mon pays de Bugey le moment où l'on naille, c'est-à-dire où l'on casse et épluche les noix avant de les porter au moulin à huile, et dans d'autres parties de la France celui où l'on teille le chanvre ou le lin. Les voisins et surtout les voisines se rassemblent successivement les uns
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chez les autres pour la consarva di pomi d'oro, opération qui se termine par un grand repas ; et les langues d'aller pendant qu'on écrase et qu'on fait cuire les tomates. C'est là que pour plusieurs mois s'établit et se commente la chronique scandaleuse de la localité; c'est là que se répètent de génération en génération ces vieilles chansons rustiques et ces contes populaires que recueillent aujourd'hui si avidement les amateurs érudits du folk-lore. Précisément pendant que je voyageais en Calabre, les journaux que je rencontrais à chaque station étaient remplis des débats du procès criminel de l'assassinat du capitaine Fadda, cause célèbre dont le drame final s'était dénoué à Rome, mais dont les préliminaires avaient eu la Calabre pour théâtre. Et la plupart des dépositions des témoins appelés devant la Cour d'assises de Rome des Calabrie lontane, ainsi que disaient les journalistes romains qui en parlaient comme d'un pays situé à l'autre bout du monde, roulaient exclusivement sur les médisances échangées dans telle ou telle maison, et en particulier chez un certain chanoine, à la conserva di pomi d^oro.
Un des traits caractéristiques, et sans contredit le plus aimable, du peuple calabrais est son esprit d'hospitahté. Ce n'est pas une hospitahté écossaise que l'on devrait dire, sur la foi des opéras comiques, mais une hospitalité calabraise. Elle dépasse tout ce que j'ai vu ailleurs, même en Orient, et Calanzaro est un des lieux où elle fleurit le plus complètement. Non seulement le voyageur y trouve l'accueil le plus gracieux et le plus empressé de la part de tous les membres de la société catanzaraise auxquels il est recommandé, avec qui il entre en relations ; non seulement
chacun s'empresse de lui rendre toutes choses plus faciles, le séjour de la ville plus agréable et se met en quatre pour le servir. Mais cette bienveillance active à l'égard des étrangers, cette philoxenia, comme disaient les Grecs, finit par se traduire en actes tellement en dehors de nos habitudes qu'ils ne laissent pas que d'embarrasser singulièrement. Vous êtes au café ; au moment où vous appelez le garçon pour régler, un monsieur que vous n'avez jamais vu, à qui vous n'avez pas adressé la parole et qui s'est tenu discrètement à une autre table, se contentant de vous observer, s'approche chapeau bas aveclaplusgrande politesse et vous demande la faveur d'être admis à payer vos consommations, car c'est ainsi que l'on doit en user avec les étrangers de distinction qui honorent le pays de leur présence. La formule espagnole de pohtesse qui consiste à vous dire, si vous admirez quelque objet: < 11 est à vous; » cette formule se traduit ici en réahté, et il faut peser soigneusement ses paroles admiralives, car on vous obligerait bel et bien à emporter l'objet que vous avez vanté, sous peine de blesser cruellement celui qui s'empresse de vous l'offrir et que vous priverez peut-être ainsi d'une chose à laquelle il tenait. Désireux de rendre à l'un des plus honorables habitants de la ville les politesses et les prévenances dont il nous avait comblé pendant notre séjour, nous l'invitons à venir dîner avec nous au restaurant. Je commande le meilleur repas que la maison puisse fournir, vins fins, plats recherchés ; il faut que le diner soit digne de la façon dont on nous a traité. Nous en faisons les honneurs à notre hôte, qui accepte sans mot dire le rôle d'invité. Nous faisons même, à la mode du pays, des politesses à d'autres personnes qui dinent à d'autres tables dans la salle de la trattoria, en leur envoyant des plats doux et des vins. xMais quand après le repas j'appelle le cameriere dans un coin pour lui demander l'addition, quelle n'est pas ma stupéfaction à l'entendre me répondre: * Tout est payé par M. X. »