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Il avait trouvé moyen de dire en entrant un mot au maître du restaurant, sans que nous nous en fussions aperçus, et tandis que nous nous imaginions lui offrir à diner, c'était lui qui nous régalait. Je ne crois pas que le raffinement de la courtoisie castillane ait jamais pu surpasser ce trait de la politesse hospitalière de la Calabre.
M. Tavocat Bona et M. le docteur Coppoletti se font nos ciceroni dans leur ville natale avec une bonne grâce et une complaisance infatigable, dont je suis heureux de trouver l'occasion de leur adresser ici un remerciement public. Ils nous promènent partout, nous font tout voir ; grâce à eux, nous connaîtrons Catanzaro comme si nous l'avions longtemps habité. Nous allons visiter les ateliers" des canuts qui tissent ici le velours et de ces étoffes de soie à l'antique, épaisses et pesantes, où la matière n'est pas épargnée. Ces étoffes solides, que l'on peut se transmettre de père en fils sans craindre de les user avant un long temps, les unes à larges rayures de diverses couleurs, les autres à grandes fleurs brochées du même ton que le fond qui les porte, rappellent les vieilles soieries de Venise et de la Lombardie, aujourd'hui si recherchées des amateurs. Les marchands de bric-à-brac n'ont pas d'ailleurs épuisé ce pays, et en fouillant un peu les boutiques des revendeurs de Catanzai'o il serait facile de faire des trouvailles en fait de vieux meubles espagnols burgautés et d'étoffes anciennes. En même temps que des soieries d'ameublement, on fait à Catanzaro des mouchoirs de soie aux couleurs vives, opposées avec un sentiment d'harmonie un peu sauvage, dont le cachet est franchement original et ne rappelle ni la nature des combinaisons de tons habituelles aux Orientaux, ni celles que recherchent les Écossais. Elles sont moins symphoniques que chez les pre-' miers, moins acides, si l'on peut ainsi s'exprimer, que chez les seconds.
Nous parcourons aussi les églises. Tenues avec un grand
luxe, elles sont une des curiosités de Catanzaro, bien que toutes modernes. C'est le dernier mot du matérialisme bizarre de cette dévotion toute païenne du midi de 1" Italie, qui nous étonne et nous scandalise presque, nous autres gens du Nord, même après l'invasion des pratiques puériles que la mode ultramonlaine tend malheureusement à substituer à la vieille piété française, si solide dans sa simplicité extérieure, si intelligente et si rationnelle. Après ce qu'on voit ici dans ce genre, il ne reste plus qu'à tirer l'échelle.
A l'Immacolata, quatre tableaux placés sous verre retracent avec un réalismenaïf, dans des compositions où des cen-' taines de petits personnages sont modelés en cire colorée, l'Adoration des bergers et celle des Mages à la crèche deBé^ thléem, le Crucifiement et la Déposition de croix. A la cathédrale, un seul pan de mur demeuré debout lors du tremblement de terre de 1783 a été précieusement conservé dans la reconstruction. Une Madone était grossièrement peinte sur ce mur ; sa préservation a été jugée miraculeuse et elle est devenue l'objet d'une dévotion inouïe de la part du peuple de la ville et des environs. On pense que celle qui a su si bien se sauvegarder elle-même doit être une protectrice toute-puissante. 11 y a toujours devant elle des paysans en prière, des cierges et des lampes qui brûlent incessamment La masse des ex-votos suspendus à la muraille tout autour de cette image, atteste la foi sincère avec laquelle elle est vénérée et invoquée, la confiance que l'on met dans son intercession miraculeuse. C'est avec intention que je me sers de ces expressions, impropres au point de vue théologique, mais qui seules correspondent à la façon dont ici la dévotion ignorante du peuple arrive à une véritable idolâtrie, en donnant à l'image elle-même une sorte de personnalité vivante. Les ex-votos sont du même genre que ceux que nous avons déjà signalés à Tarente : des membres modelés en cire de grandeur naturelle et de petits tableaux
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représentant, dans leurs barbouillages enfantins, le miracle en reconnaissance duquel ils ont été dédiés. On y voit aussi des armes que des brigands, touchés de la grâce et renonçant à leur vie criminelle, sont venus déposer aux pieds de la Vierge, en faisant vœu de n'en plus porter. Beaucoup des tableaux votifs retracent, du reste, des scènes de brigandage, des aventures où l'auteur du vœu a échappé par la protection de la Madone aux plus féroces malandrins delà Sila. On pourrait presque faire une histoire du brigandage dans la contrée pendant les cinquante dernières années par les inscriptions, aussi naïves que les peintures elles-mêmes, qui accompagnent les tableaux. Actuellement, à Catanzaro, les crimes et le châtiment des plus fameux brigands des Calabres s'exhibent sur les tréteaux de baraques foraines, commedes souvenirs à demifabuleux. Mais il y a douze ans on courait des risques sérieux en s'éloignant sans escorte à quelques kilomètres de la ville. II est à remarquer, du reste, que ce fléau du brigandage a toujours été propre à la Basilicate et à la Calabre Citérieure. Même dans ses crises les plus aiguës, il allait en diminuant d'intensité à mesure qu'on s'éloignait de la première de ces contrées. Fréquentes dans la province de Cosenza, les bandes devenaient plus rares en descendant vers le sud ; leur apparition était déjà exceptionnelle dans la partie méridionale de la province de Catanzaro, quand on sortait des contreforts de la Sila. Quant à la province de Reggio, elle passait pour être d'une grande sûreté, pour n'avoir pas connu depuis longtemps les exploits des coureurs de grands chemins. Serait-ce parce que les habitants de cette province n'ont plus la fière énergie des montagnards de la Sila? Je note encore, à titre de curiosité , plusieurs des petits tableaux votifs, où des Garibaldiens se sont fait peindre en chemise rouge, arrachés à la mort par la protection de la Madone, après être tombés entre les mains de détachements des troupes royales.
Ces ex-votos singuliers se retrouvent dans presque toutes les églises auprès des images de tel ou tel saint, qui y est l'objet d'un culte suivi. On en voit, par exemple, presque autant qu'à la Vierge de la cathédrale, autour de la statue d'une certaine sainte Liberata, dont une relique a été apportée d'Espagne il y a peu d'années et qui déjà compte une nombreuse clientèle. Celle-ci se compose de femmes, et parmi les offrandes qui lui ont été dédiées il y a beaucoup de bijoux. Puis ce sont toujours ces membres de cire, où l'on place avec la plus naïve impudeur en permanence sous les yeux du saint la partie du corps dont on lui a demandé la guérison. Passe encore lorsqu'il s'agit seulement de têtes, de bras, de jambes ou môme de rachis plus ou moins tordus, le tout de grandeur de nature ; cela n'est que bizarre. Mais que dire de ces exhibitions de poitrines de femmes avec les seins coloriés au naturel, de ventres et de cuisses? On s'arrête pourtant là, grâce à Dieu, et l'on recule devant la représentation des parties encore plus intimes que les anciens ne se faisaient pas scrupule d'étaler en représentations votives, sous les yeux des divinités à qui on en avait demandé la cure. Je m'informe de ce qu'on fait au bout de quelque temps de ces ex-votos de cire, que l'on suspend chaque année en si grand nombre que les églises en seraient bientôt encombrées. On me dit qu'on les recueille et qu'on les fond pour en faire des cierges, que l'on brûle ensuite devant l'image du saint. Chez les anciens, où les mêmes ex-votos se faisaient en terre cuite, on les déposait de temps à autre dans des fosses auprès des temples. C'est ainsi qu'on en a trouvé dans certains endroits, par exemple à côté du sanctuaire de Jovia Damusa à Capoue, des dépôts où ces images de membres du corps humain, de grandeur naturelle, se comptaient par milliers.
Dans toutes les églises de Catanzaro — conformément, du reste, à un usage général dans toutes les provinces du midi du Napolitain — ce ne sont que statues de saints, II 20
aux chairs coloriées comme des figures de Mme Tussaud, affublées de la façon la plus singulière de bijoux et de vêtements d'étoffes somptueuses. La Vierge triomphante est on robe de bal de satin blanc et bleu, décolletée, coiffée en cheveux et couverte de pierreries fausses, en diadème, en collier, en broche, en pendants d'oreille, en bracelets. La Vierge de douleurs est vêtue de moire antique noire, les cheveux épars sur les épaules, tenant à la main un mouchoir garni de dentelles, qu'elle porte à ses yeux avec l'attitude d'une prima-donna d'Opéra qui chante une romance de désespoir. En tournant un pilier d'une église, je me trouve brusquement face à face avec un saint Alphonse de Liguori de grandeurnaturelle, en soutane violette, effrayant de réalité, avec un air béatement cafard qui en fait la plus irrespectueuse des caricatures. Ailleurs c'est Notre-Dame de la Salette (elle est très populaire dans l'ancien royaume de Naples) avec son bonnet monté de lingerie et devant elle les deux petits bergers, Maximin avec un sarreau de toile bleue, et Mélanie en cornette, le tout d'après quelque image française. On nous dit que ce sont des particuliers qui généralement donnent ces statues avec leurs habillements plus ou moins luxueux, et qui chaque année en font faire la fête à leurs frais, assurant la perpétuité de cette fête par des fondations pieuses.
Mais c'est l'église de San Domenico qui, telle que nous la voyons, surpasse tout. On vient d'y faire, deux jours auparavant, la fête du Rosaire, et en outre de ses saints habillés, elle garde encore la décoration dont on a cru l'embellir intérieurement pour cette occasion solennelle. Ce ne sont que colonnes torses et découpures de papier doré, draperies de gaze verte, blanche et rouge, aux couleurs nationales. Jamais, je crois, l'imagination d'un sacristain de campagne en délire, en se livrant à des rêves fantastiques, n'a pu concevoir rien de plus grotesquement laid, ni de plus prétentieusement vulgaire.
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Il y a, du reste, dans cette église de San Domenico, un fort beau tableau, le seul de cette valeur qui existe dans toute la Calabre. C'est une peinture vénitienne sur panneau, représentant saint Dominique qui reçoit le Rosaire des mains de la Vierge et de l'enfant Jésus. On le prétend un 'l'itien ; je crois cette attribution erronée. Pour moi c'est un Palma Vecchio, mais de la plus excellente qualité, d'une couleur chaudement transparente et comme dorée. La tête du saint, en particulier, est admirable de type et d'expression. On éprouve une véritable satisfaction à se retrouver en face d'un tableau de maître ; c'est une jouissance trop rare dans l'ancienne Apulie et dans la Grande-Grèce. Quand on arrive à Catanzaro, l'on n'a plus vu rien de semblable depuis longtemps, depuis les deux toiles du Tintoret et de Paul Véronèse de la cathédrale de Bari, et le Saint Sébastien de Palma Vecchio que renferme la cathédrale de Monopoli. Peut-être l'œil, bien des jours sevré de bonne peinture, est-il plus disposé à l'admiration qu'il ne faudrait devant ce tableau de l'église de San Domenico. Je ne sais quelle impression il produirait à Venise, mais à Catanzaro il fait l'effet d'un chef-d'œuvre.
11 y a aussi — mais ceci n'est pas du même ordre — dans les églises de Catanzaro plusieurs tableaux du Galabrese. En effet, Mattia Preti, que l'on désigne d'ordinaire par ce surnom, était natif de la petite ville voisine de Taverna. Sa vie est un véritable roman de cape et d'épée, comme celle de tous les artistes napolitains du même temps. Né en 1613, à dix-sept ans il se rend à Rome pour étudier la peinture sous la direction de son frère Gregorio, qui y fai sait partie de l'Académie de Saint-Luc. 11 travaille dans l'atelier du Guide qui n'a eu sur lui aucune influence; cette peinture gracieuse, molle et systématiquement lumineuse, n'allait pas à sa nature, bien plus portée à comprendre la violence de clair-obscur du Caravage et du Guerchin. L'arrivée à Rome du chef-dœuvre de ce dernier, du célè-
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bre tableau do Sainte PétmniUe, décide la voie dans laquelle Preti s'engagera, celle qui correspond à son instinct naturel. Il part pour Cento et s'y met à l'école sous le Guercliin, dont il devient le disciple favori. Après de premiers et brillants succès, dans lesquels son maitre l'aide et l'applaudit, il voyage dans les principaux pays de l'Europe pour y étudier les peintures des maîtres étrangers et celles des grands Italiens qui s'y trouvaient déjà dispersées. A 32 ans, il revient à Rome, et les tableaux qu'il y produit sont d'abord pris pour des ouvrages du Guerchin. Les protecteurs qu'il s'est acquis lui procurent son admission dans l'ordre de Malte, circonstance qui lui permet d'échapper aux poursuites pour un duel oîi il a tué son adversaire, en se réfugiant à Malte. Il y acquiert la bienveillance du grand -maitre Paul Lascaris Castelard, en exécutant son portrait et un tableau de la Décollation de St Jean-Baptiste, qu'il lui offre. Mais bientôt une nouvelle querelle, avec un autre chevalier, dans laquelle il laisse son adversaire pour mort, l'oblige à quitter Malte. Arrivant à Livourne, il se joint à la suite du nonce du pape qui se rendait en Espagne, l'accompagne pendant tout son séjour et revient à Rome avec lui, après la mort d'Urbain Vlll. Il y trouve Lanfranco et Pietro de Cortone en possession de la faveur publique. Mécontent de ne pas y recevoir de commandes qu'il trouve dignes de lui, il s'en va à Bologne et à Cento, oîiilrevoit le Guerchin, son maitre. 11 travaille ensuite quelque temps à Modène et à Florence. Sur la nouvelle de la mort de Lanfranco, Mattia Preti court à Rome pour solliciter de lui succéder dans la décoration de l'église de Sant' Andréa délia Valle. 11 est préféré à ses concurrents ; mais un de ses rivaux éconduits ayant critiqué ses peintures, il se bat avec lui efle blesse grièvement. Le voilà forcé de fuir encore une fois ; c'est à Naples qu'il se sauve, et il y tombe au milieu de la peste terrible de 1655. Défense sévère était portée de franchir le cordon sanitaire
qui entourait la ville. Un poslc lui barre le passage ; il tue un soldat, en désarme un autre, mais est saisi et mené en prison. Le vice-roi, qui l'apprend, le fait venir et lui impose pour toute punition de peindre au-dessus des huit portes de la ville les saints prolecteurs de Naples. Mais son caractère inconstant se lasse vite de ce séjour. Là encore il trouve qu'on ne le traite pas suivant son mérite, et l'irritation que lui cause une querelle avec des moines, pour qui il exécutait des tableaux, le décide à s'en aller encore. Il retourne à Malte et y passe treize ans, occupé des peintures de la cathédrale, dont l'Ordre fut si satisfait qu'il lui donna la riche commanderie de Syracuse, avec une magnifique pension. Le Calabrese revient ensuite à Naples, où il séjourne quelques années, puis fixe une dernière fois son séjour à Malte. C'est là qu'il meurt en 1699, à 86 ans, de la gangrène qui se met dans une coupure que son barbier lui a faite en le rasant.
Le Calabrese était par excellence un fà presto, comme disent les Italiens, un peintre d'improvisation et de système, qui se préoccupait fort peu de revenir chercher de nouvelles inspirations et des enseignements dans la nature, et mettait son plus grand mérite à fare alla p?'ima, à peindre sans études et sans esquisses, du premier coup et d'inspiration, en couvrant de peinture la plus grande surface dans le moins de temps possible. Aussi, la longueur de sa vie se joignant à cette manière de travailler, le nombre est presque incroyable des vastes fresques et des grandes compositions à l'huile qu'il a exécutées ; on en rencontre dans presque toutes les villes d'Italie. Et les tableaux de lui que l'on voit à Catanzaro ne sont ni des pires ni des meilleurs. Le maître calabrais a dans ses œuvres tout le mauvais goût de son époque, la prédilection pour les attitudes forcées, pour les draperies d'un mouvement exagéré, la recherche du faux style héroïque. Par là il procède directement tle Lanfranco, qui a eu sur lui une influence très considéra-
ble, bien qu'il n'ait pas été son élève. Mais il fait preuve, au milieu de ces défauts, d'une grande science de dessin. Plein de vigueur et d'énergie, il manque absolument de grâce et de délicatesse, et tombe souvent dans la pesanteur. Son coloris n'a rien d'aimable, mais il possède une grande puissance de clair-obscur, et en ceci c'est bien un disciple du Guercliin, qui procède comme lui par vigoureux empâtements. Mais ce qui, sous ce rapport, le laisse bien audessous de son maitre, c'est la tonalité grise et terne des parties éclairées, qu'il oppose à ses ombres poussées au noir. Aussi sa peinture a un aspect triste, qui s'accorde bien, du reste, avec son goût pour les sujets lugubres; car ce qu'il a peint de préférence, ce sont des pénitents, des scènes effrayantes de peste, des épisodes de martyre où l'artiste semble prendre plaisir à s'appesantir sur les détails les plus répugnants. C'est là, du reste, il faut le remarquer, le goût dominant de l'école napolitaine; c'est la voie où l'ont fait entrer, à la frontière du xvi'' etdu xvn"^ siècle, Michel-Ange de Caravage, qui vint se fixer àNaples, Caracciolo et Ribera.
En dehors de l'influence de ces maîtres, une tendance naturelle du caractère calabrais devait développer chez Mattia Preti la prédilection pour les sujets lugubres et l'accent particulièrement sombre qu'il y joignait encore. Un goût singulier de réalisme dans l'horrible se révèle dans la décoration des églises de la Galabre. A coté des étranges saints habillés dont je parlais tout à l'heure, ce ne sont que Christs effrayants, aux plaies béantes, aux linges ensanglantés. Le dernier mot en ce genre est un calvaire aux statues peintes "et de grandeur naturelle, qui se voit dansl'éghse des Capucins, en dehors de la ville. La figure du Christ, descendu de sa croix, est un cadavre de supplicié, dont rien n'ennoblit la laideur naturaliste. On ne saurait rien imaginer déplus hideux ni de plus répugnant. Les trous sanguinolents des clous et du coup de lance sont cernés de meur-
trissures violettes ; et Tautoui' de cette représentation ne s'est pas contenté des cinq plaies consacrées. L'épaule de son Clirist, décliirée par le poids de la croix, montre l'osa nu au milieu de ses chairs écrasées ; le corps entier est couvert d'ecchymoses et d'escarres produites par la llagellation ; enfin la putréfaction commence à verdir le ventre de l'Homme-Dieu. Jamais la sombre dévotion des Espagnols n'a pu aller plus loin dans sa recherche de l'horrible, pour éveiller une impression religieuse.
Dans l'introduction de semblables représentations dans les églises il faut évidemment faire une part à l'influence espagnole. Les deux siècles de domination de la maison d'Autriche-Espagne ont marqué leur empreinte d'une manière ineffaçable dans le royaume de Naples. Mais ici le terrain était particulièrement disposé à recevoir la semence des usages et des goûts venus d'Espagne. Il y a une parenté étroite entre le caractère calabrais et le caractère espagnol. C'est seulement en Espagne que l'on pourrait retrouver une foule aussi grave et aussi silencieuse que celle des paysans que nous avons vu remplir les rues de Catanzaro le jour du marché. Taciturnes comme des Espagnols, sombres comme eux, les hommes du peuple de la Calabre ont la même sobriété de gestes, la même attitude fière et dédaigneuse. A les voir immobiles, enveloppés dans leurs grands manteaux, donnant une tournure de noblesse à des guenilles, on pourrait croire qu'eux aussi, comme les Castillans, se prétendent tous hidalgos. Us ont un profond mépris pour les allures bruyantes et l'exubérance de démonstrations extérieures des Napolitains. C'est à. leur yeux une marque de défaut d'énergie. Cane cchiabbaja assai niuzzica pocu « chien qui aboie beaucoup mord peu, » dit un de leurs proverbes favoris.
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Un petit musée provincial d'antiquités a été inauguré en 1879 à Gatanzaro. Il est dirigé par M. Marincola-Pistoja, bon numismatiste et érudit de mérite, dont j'ai eu déjà l'occasion de citer plusieurs fois les travaux avec estime dans le cours de ce livre. La création du musée est due à l'intelligente initiative du préfet actuel, M. Collucci. Cet administrateur distingué, que les vicissitudes de la politique ont fait reléguer en Calabre par un ministère auquel il n'est que médiocrement sympathique, est en même temps grand amateur d'antiquités et véritable connaisseur. Partout où il a résidé comme préfet, il a marqué son passage par des services rendus à la science. Sa plus belle œuvre, sous ce rapport, est la création du musée de Capoue, à laquelle il a pris une part prépondérante, et qui, dès le début, grâce aux acquisitions capitales qui en ont formé le noyau, s'est placé au premier rang entre les musées archéologiques locaux de l'Italie.
Le nouveau musée de Gatanzaro est bien loin d'en approchercomme importance. Gen'est encore qu'un embryon, qui ne pourra se développer qu'en y mettant de la suite et de la persévérance. Mais l'intention est bonne et mérite d'être encouragée. On a pu y mettre à l'abri de la destruction quelques monuments épigraphiques importants, qu'il eût été déplorable de voir périr. Et dès à présent, dans les vitrines des trois salles auxquelles se réduit encore le musée, à côté d'objets insignifiants, on observe un certain nombre de pièces d'un réel intérêt. G'est en toute sincérité que je félicite de cette création le président du Conseil provincial, qui a désiré connaître mon avis sur le musée, en vue, je
crois, de l'allocation qu'on va avoir à lui consacrer au budget de la province.
Ce qui est jusqu'ici le plus riche, c'est la collection numismatique, surtout dans les deux séries que fournissent principalement les trouvailles du pays, celles des autonomes helléniques des villes de la Grande-Grèce, et celle des empereurs byzantins jusqu'au xi" siècle. Dans l'une et dans l'autre, il y a déjà un bon fond, qui en donne le cadre d'une manière suffisamment complète, et j'y remarque même un certain nombre de médailles rares, dont la valeur est considérable sur les marchés de Paris et de Londres. A ce cabinet numismatique est jointe une petite collection de bulles de plomb byzantines et de tessères de même métal, grecques et romaines, qui mériterait d'être étudiée et publiée pièce à pièce. Les découvertes qui se font en Calabre ont été jusqu'ici néghgées par les rares savants qui s'occupent des bulles byzantines ; et pourtant ce pays est l'un de ceux où l'on en trouve le plus habituellement, et toutes de date ancienne, puisque la domination des empereurs grecs y a cessé quatre siècles avant la chute de Constantinople. Parmi les tessères grecques, j'en remarque une, de très petite dimension, sans légende, où est représentée sur une face une cigale, et sur l'autre une fourmi. Ces types sont manifestement empruntés à la fable de la collection ésopique dont s'est emparé notre La Fontaine.
Voici un petit noyau de collection préhistorique. En Calabre, comme partout ailleurs, on découvre assez fréquemment des armes de pierre, reliques des premiers habitants encore sauvages qui errèrent dans les forêts de la contrée avant l'apparition des tribus plus civilisées. Les superstitions qui s'attachaient déjà à ces objets dans l'antiquité historique, sont encore vivantes chez les paysans calabrais. Pour eux les haches polies sont des pierres de foudre. On raconte que lorsque le tonnerre tombe il apporte avec lui un trait de pierre de cette forme, qui s'enfonce en terre de
la profondeur de douze palmes. Chaque année la pierre remonte d'un palme, de telle façon qu'au bout de douze ans elle reparaît à la surface du sol, où on la recueille. La possession d'une de ces haches de pierre met à l'abri des atteintes de la foudre la maison où on la conserve ; c'est un talisman infailhble. Quant aux pointes de flèches en silex ou en obsidienne, que les anciens appelaient glossopetrœ, on les quahfîe ici, comme dans l'Abruzze et la Fouille, de lingue di San Paolo, évidemment en souvenir de la vipère qui piqua l'apôtre sans le faire mourir et à cause de la ressemblance qu'on leur trouve avec une langue de serpent. Quand on en rencontre une, il faut s'agenouiller sur la terre et la relever avec sa langue. Si on y parvient adroitement, on est en possession d'un amulette qu'il est bon de porter sur soi, car il préserve de toute sorte d'accidents, mais surtout des effets venimeux de la morsure des serpents.
Parmi les terres-cuites, je note une jolie figurine d'Athénê, debout auprès d'un autel, coiffée d'un casque à triple aigrette et portant un bouclier rond. Elle provient de Locres. Jusqu'à présent il n'y a pas un seul vase peint qui mérite l'attention ; mais j'observe avec intérêt quelques échantillons de petite dimension, les premiers que j'aie eu l'occasion de voir, qui représentent la céramique de terre noire primitive des populations œnotriennes , en dehors de l'influence des colonies grecques. Je reviendrai plus loin, du reste, au chapitre de Gerace, sur ces poteries et leur parenté avec les terres noires étrusques et latiales. Enfin le musée renferme quelques balles de fronde en plomb avec des inscriptions. Malheureusement la plupart ont été achetées à Ascoli — la principale source des monuments de ce genre, vrais et faux — et dans plusieurs je reconnais, à ne pas pouvoir s'y méprendre, la main du falsificateur qui, pendant plusieurs années, a travaillé si activement dans cette ville, fabriquant des glandulœ missiles
apocryphes à l'imilation des vraies, et dont je viens d'aller étudier les productions à Ascoli môme, pour me faire une opinion personnelle sur une question qui a soulevé les polémiques les plus violentes dans la science. En revanche, j'en remarque une, parfaitement authentique, qui a été découverte dans les environs de Gatanzaro et porto d'un coté un foudre ailé en relief, et de l'autre les mots abrégés SALus, lULaritas, « Santé, joie. » Les inscriptions placées sur ces projectiles sont plus d'une fois satiriques ou injurieuses à l'égard des ennemis contre lesquels elles étaient destinées à être lancées. A la plaisanterie féroce de la balle de plomb du musée de Gatanzaro l'on peut comparer celle qui est écrite en grec sur un monument analogue, découvert à Argos et publié par L. Ross : Trôgalion, « (c'est un) bonbon ! »
Gatanzaro a toujours été un centre intellectuel. Amato, dans ses Meniorie storiche, et Zavarroni, dans sa Bibliotheca calabî^a (Naples, 1755), fournissent des renseignements biographiques et bibliographiques sur un certain nombre de lettrés catanzarais et sur leurs ouvrages. Un des plus considérables est Giovanni Giacomo Pavisio, qui, dans le commencement du xvi^ siècle, tint avec éclat la chaire de philosophie à l'université de Padoue et écrivit des commentaires sur la Métaphysique d'Aristote et son traité De l'âme. J'ai déjà signalé les aptitudes philosophiques des gens de ces contrées. Vers le même temps, la philosophie était enseignée à Salerne par Tiberio Rosello, natif de Gimigliano, disciple du célèbre Agostino Nifo, que Barrio revendique aussi pour la Galabre, mais à tort, puisqu'il était en réalité de Sessa, dans la Terre de Labour. Rosello, après la mort de son maître, passa pour le premier philosophe du royaume de Naples. Mais c'est surtout comme magicien qu'il fut fameux. Le P. Marafîoti raconte sérieusement qu'il vint en une nuit de Padoue à Gimigliano, et une autre fois fut transporté en six heures de Gimigliano à Salerne, double
fait prouvé parles attestations les plus positives. Le diable, auquel il avait vendu son âme comme tout bon sorcier, lui avait annoncé qu'il serait tué par un chien enragé, qu'il aurait nourri. Il se gardait donc bien soigneusement d'avoir des chiens dans sa maison, et il avait même acheté deux esclaves uniquement chargés d'éloigner de lui tous les animaux de cette espèce. Mais il avait mal compris la prophétie. Etant parti pour l'Afrique, où il allait on ne sait quoi faire, c'est par un de ses deux esclaves qu'il fut assassiné en arrivant.
Au xvii* siècle il y eut à Catanzaro deux Académies rivales, désignées, suivant l'usage italien d'alors, par des noms bizarres, l'une des Aggirati et l'autre des Agitati. Actuellement cette ville a une Académie des Sciences et Lettres, fondée depuis peu d'années. Les premiers volumes de ses mémoires empruntent une valeur sérieuse aux travaux de M. Luigi Grimaldi sur les vicissitudes de la population de la Calabre depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, et surtout à ceux de M. Marincola-Pistoja sur la topographie et l'histoire de quelques-unes des villes antiques du Bruttium. Il y a donc ici un vrai mouvemen t d'études d'histoire et d'archéologie, digne d'inspirer intérêt et sympathie. Certes il nous serait facile, à nous autres qui travaillons avec toutes les ressources des grands centres scientifiques de l'Occident, là où le matériel et l'enseignement de l'érudition sont admirablement organisés, de relever dans les dissertations des savants actuels de la Calabre bien des imperfections, bien des erreurs et des lacunes, et surtout une connaissance trop imparfaite des hvres modernes, de l'état actuel de la science. Mais il serait injuste de relever avec trop de sévérité et de pédanterie ces manquements, comme les Allemands sont toujours disposés à le faire. Il faut tenir compte des conditions déplorables dans lesquelles ces érudits réellement méritants sont condamnés à travailler, de l'absence de ressources littéraires suffisantes à leur portée.
Mous déplorons soiivonl, et avec raison, le manque de bibliothèques tenues au courant du mouvement scientifique européen dans nos villes de province, l'impossibilité dans laquelle se trouvent les travailleurs qui y résident de consulter les ouvrages les plus indispensables. C'est bien autre chose encore en Galabre. Par exemple, pas plus à Catanzaro qu'ailleurs , il ne s'y trouve un seul exemplaire des Inscripliones Regni NeapolUani laliiiœ de M. Mommsen, ce livre qui doit être la première base de toute étude sur les antiquités de ces provinces, qu'il faut avoir constamment ouvert devant les yeux quand on s'en occupe et qui a rendu l'immense service de débarrasser l'épigraphie antique du Napolitain des montagnes de falsifications qu'une mauvaise foi intéressée y avait accumulées. A trouver moyen de produire, dans une telle pénurie des ressources les plus absolument nécessaires, des travaux qui ont encore une véritable valeur, où les Français et les Allemands peuvent trouver à s'instruire malgré tout ce qui forcément y manque, il y a du mérite, et pour ma part j'aime à y rendre justice. Il me plait d'y signaler ce qui est bon plutôt que de m'appesantir sur les défauts. Ceuxci sont généralement le résultat inévitable des circonstances où sont placées les travailleurs, tandis que les qualités qui contrebalancent ces défauts leur sont personnelles. Quel est celui de nous qui pourrait se tenir pour assuré de faire mieux dans les mêmes conditions ?
Nous allons à pied visiter un jardin renommé du voisinage delà ville, qu'on appelle llParadiso. On prend pour y aller la route de Tiriolo. A la sortie de la ville, à l'endroit où commence la descente de cette route, à gauche de
risthme qui relie la roche de Catanzaro aux hauteurs voisines, un groupe deplatanes séculaires, au tronc marbré, offrirait aux paysagistes de magnifiques modèles pour des études d'arbres. Sous leur ombrage, des femmes du peuple en costume sont en train de faire la lessive en plein air. Nous remarquons, comme un trait de mœurs, la méthode ingénieusement sauvage dont elles ont disposé leur linge pour qu'il forme à lui-même le cuvier dans lequel on verse la lessive bouillante. Je n'ai vu nulle part ailleurs procéder ainsi. La route descend graduellement, en longue corniche, sur le flanc du précipice jusqu'à ce qu'elle atteigne le fond de la vallée du torrent qui débouche à la Marina. De l'autre côté, elle remonte de même, de telle façon qu'elle atteint juste en face de la sortie de Catanzaro le sommet de la croupe qui sépare cette vallée de celle du Corace. Pour aller à Tiriolo, il faut redescendre jusqu'à la traversée du Corace, puis remonter par d'int erminables lacets jusqu'à la ville. A vol d'oiseau, il n'y a guèresplus de 8 kilomètres de Catanzaro à Tiriolo ; mais le développement de la route en compte 18, et l'on ne met pas moins de 5 heures à les franchir en voiture. Quand on veut se rendre au Paradiso, Ton quitte la grande route sur la droite auprès du torrent, et l'on remonte encore la vallée pendant une centaine de mètres. On arrive ainsi à un vaste clos d'orangers et d'autres arbres f ruitiers, parfaitement arrosé, d'une végétation miraculeuse, encaissé de tous les côtés par des rochers à pic, brûlés par le soleil et couverts de cactus, d'agaves et d'aloès. Le lieu est bien nommé, c'est un vrai paradis de fraîcheur et de riante verdure, une solitude délicieuse où l'on se croit isolé du reste du monde.
Tandis que nous remontons la côte pour rentrer en ville, un frère quêteur capucin vient nous offrir de grossières images de dévotion, tirées sur de vieux bois qui datent de deux siècles. Au tournant d'un des lacets de la route, nous entendons une voix claire qui chante sur un rythme traînant
et étrange, où se mêlent les accents de la mélancolie et de l'ironie, et auquel le nasillement dont ne se départent jamais en chantant les gens de l'Italie méridionale, non plus que les Orientaux, ajoute un mordant de plus.
C'est un gamin d'une douzaine d'années, tout noir, LouL ébouriffé, tout déguenillé, à l'air sauvage, qui s'en va nupieds et se distrait de sa route par une chanson. La voici :
Orvi mbiali cchi non bidili Li beddi donni e no li disiati ;
Surdi nibiati cchi non sentili Li paroli d'amure ntossicati ;
Muti mbiati vui cchi non potili Parrare ccu U donni lanlu amati;
Morti noibiati vui cchi nterra siti, Non vi turmenta nuddu e riposali.
« Aveugles, vous êtes heureux de ne pas voir les belles femmes et de ne pas les désirer. Sourds, vous êtes heureux de ne pas entendre les paroles empoisonnées d'amour. Muets vous êtes heureux de ne pas pouvoir parler avec les femmes tant aimées. Morts, vous êtes heureux d'être en terre; rien ne vous tom'niente plus et vous avez le repos.»
Nous arrêtons l'enfant.
— « Sais-tu beaucoup de chansons comme cela?
— Oui, et de plus belles encore.
— Veux-tu nous en dire ; nous te paierons pour chacune. »
U fait des difficultés d'abord, mais cède bientôt à l'appât de quelques petites pièces d'argent français, rareté merveilleuse qu'il n'a, je crois, jamais encore vue de sa vie. Nous lui faisons ainsi chanter encore quelques octaves en dialecte calabrais, que je note au fur et à mesure sur mon carnet. En voici quelques-unes, qui donneront une idée de la poésie populaire de ces contrées
et de la note amoureuse qui les inspire généralement (1).
De l'ura cchi mirai lu vostru aspettu Stu core cchiù eu inia non voze stare,
La porta s'apariu de chistu pettu Ed a lu vostru vinne a riposare.
Ma cornu fazzu senza core mpettu, Senza core non pozzu cchiù campare;
Mentre ch'aju d'amare a meu dispeltu, Trovati modu commu aju afare.
€ Depuis que j'ai vu votre aspect, ce cœur que voici n'a plus voulu rester avec moi; la porte de ma poitrine s'est ouverte devant lui et il s'en est allé reposer sur la vôtre. Mais comment faire sans plus de cœur dans la poitrine ? sans cœur je ne puis plus aller. Quoique j'en aie d'aimer malgré moi, trouvez moyen de ce que j'ai à faire. »
Donna, si trizzi d'oru ncannolati, E sa facciuzzabedda cchi teniti,
Meriterrianu d'essere adurnati De pétri prezziusi e calamiti.
La sira. doppu cchi vui vi curcali, La luna fa la ninna e vui donnili;
E la mattina, quandu vi levati, Li raggi de lu suie tratteniti.
« Madame, les tresses d'or cannelées et le beau visage que vous avez mériteraient d'être ornés de pierres précieuses et d'aimants. Le soir, quand vous vous couchez, la lune vous berce et vous dormez ; et le matin, quand vous vous levez, c'est vous qui entretenez les rayons du soleil. »
Ni nde facisli, donna ngrata, assai, Ma nlempu voze Diu ma rai nd'addugnu.
(1) J'ai trouvé depuis ces chansons recueillies, avec d'autres, par iM. Mariucola-Pistoja, dans le journal IlCalabro de 1874.
CATANZARU 321
Tu ti cridivi ca ligatu m'ai, E mi tenivi slrettu intru nu pugnu.
Ma lu velu de l'occhi mi squarciai E de tia tuttu liberatu sugnu.
Si comu pacciu na vota t'amai, Mo mancu nu penseri chiù ti dugnu.
« Femme ingrate, tu m'en as trop fait, mais Dieu a voulu que je ne m'y livre qu'un temps. Tu croyais m'avoir lié et me tenir serré dans ton poing. Mais j'ai déchiré le voile de mes yeux, et de toi je suis maintenant entièrement délivré. De même qu'une fois je t'ai aimé comme un fou, maintenant je ne te donne plus une seule pensée. »
Voici maintenant les plaintes d'une amante délaissée :
Ngratu, ti vozi bene e t'adurai, E cchiù de l'occhi mei caru ti tinni-
Cchi non fici ppe tia, cchi non oprai ? Quale gustu cercasti e non t'otlinni?
Quantupeni ppe tia non supportai?
Quale turmentu fu cchi non sustinni ?
E mo, ppe premiu de tutti sti guai, Atru ti gode, cd eu paccia divinni.
« Ingrat, je t'ai aimé, je t'ai adoré, je t'ai eu pour plus cher que mes propres yeux. Que n'ai-je pas fait, que n'aije pas accompli pour toi? Quelle volupté as-tu cherchée, que je ne t'ai pas procurée? Combien de peines n'ai-je pas supportées pour toi? Quel tourment y a-t-il eu que je n'ai pas soutenu? Et maintenant, pour prix de toutes ces souffrances, c'est une autre qui jouit de toi, et moi je suis devenue folle. »
En rentrant en ville, je m'arrête devant la boutique d'un orfèvre à regarder son travail. Le procédé tout particulier qu'il emploie, hors d'usage dans nos pays, est celui qu'on appelle ici lavoro asfoglia; il m'intéresse vivement comme une tradition de l'antiquité. Ce genre de travail sert à pro- II 21
duire ces bijoux légers et peu coûteux, composés de mincos feuilles d'or estampées, dont se parent les contadine. On en trouve fréquemment d'analogues dans les tombeaux de l'époque helléniqne, et les archéologues les ont trouvés si fragiles qu'ils ont généralement pensé qu'on les fabriquait exprès pour l'usage funéraire, et non pour être portés dans la vie.
Voici comment procède l'orfèvre. Il a devant lui une plaque de pierre au grain serré, habituellement d'ardoise {lavagna), dans laquelle il a gravé en creux le plus finement qu'il a pu la forme de l'objet qu'il doit exécuter, comme elle serait dans une des moitiés d'un moule de deux pièces juxtaposées où il voudrait jeter le bijou en fonte. 11 place alors sur cette plaque de pierre une feuille ou plutôt une lame mince d'or ou d'argent, à laquelle il superpose une lame de plomb, double d'épaisseur. Ceci fait, il frappe vigoureusement avec un marteau de bois, de manière à faire pénétrer la double lame de métal, souple et ductile, dans le creux où elle s'estampe. Ceci fait, il n'a plus qu'à séparer la feuille d'or du plomb qui la doublait, et après avoir produit deux exemplaires du même estampage, il obtient son bijou complet en deux pièces, qu'il ne lui reste qu'à souder parles bords en rempHssant leur creux d'une pâte qui donne quelque consistance à la pellicule métallique et l'empêche de s'écraser au premier contact.
En Egypte, en Assyrie, parmi les débris de la Mycènes achéenne des Pélopides, et aussi dans les ruines des villes helléniques et gréco-romaines, comme tout récemment à Ruvo, l'on a fréquemment découvert des plaques de pierre schisteuse, exactement pareilles à celles dont se servent les orfèvres du Napolitain pour travailler a sfoglia et présentant de même des formes de bijoux en creux. On les a souvent considérées comme ayant dû servir de moules pour la fonte, bien que leur matière y fût peu apte et que surtout on n'y trouvât pas les canaux indispensables par où le mé-
tal en fusion aurait pu pénétrer dans le creux, entre les deux pièces semblables qu'il eût fallu joindre pour former un moule. Le procédé qui s'est maintenu par tradition dans le midi de l'Italie, et que j'ai vu mettre en œuvre sous mes yeux à Gatanzaro, en explique seul la véritable destination.
M. l'avocat Bona nous conduit en voiture au Gampo-Santo, situé sur une hauteur qui domine la ville de quelque distance du côté du nord. Depuis que le gouvernement italien, par une très sage mesure d'hygiène que l'Italie a été l'une des dernières en Europe à mettre en pratique, a interdit la sépulture dans les églises, toutes les villes italiennes se sont étudiées à se créer des cimetières monumentaux. C'a été depuis un certain nombre d'années leur principal luxe. Le mode de sépulture adopté de préférence dans ce pays, prête à faire des cimetières des monuments. Au lieu de déposer les corps dans la terre, comme on le fait chez nous, on établit d'immenses cloitres, entourés de portiques, dont la muraille massive est percée de nombreux loculi superposés, à la façon de ceux des Gatacombes. C'est là que Ton place les morts, absolument comme dans des tiroirs de commode, fermant leur niche avec une dalle qui porte Tépitaphe. Un jardin occupe le centre du cloître, d'autres le plus souvent l'environnent, et c'est là qu'au milieu des arbustes et des fleurs ceux qui, ne se contentant pas des places ordinaires du cimetière, acquièrent un terrain pour se faire un caveau de famille, établissent leurs monuments funéraires. Partout on a choisi la situation la plus pittoresque pour y établir le Gampo-Santo et les terrasses de ses jardins. C'est incontestablement dans la conception de
ces cimetières monumentaux que l'architecture italienne moderne s'est montrée le plus originale et le mieux inspirée. C'est quelque chose de vraiment propre à l'Italie, et il en est, comme celui de Messine, qui sont des créations tout à fait grandioses. Aussi chaque ville est-elle fière outre mesure de son Campo-Santo ; c'est là que tout d'abord on propose à l'étranger de le mener. Comme les cimetières turcs, le cimetière dans une ville d'Italie est un des lieux de promenade favoris des habitants. Tout est cherché, d'ailleurs, pour y éviter les impressions tristes et éloigner les idées de deuil; on s'étudie à donner au champ des morts un aspect joyeux. C'est surtout une profusion de fleurs, et le gardien qui vous y guide, tout en marchant, en cueille un bouquet, qu'il offre galamment aux dames à la sortie ; c'est sa façon de demander la 7nancia.
Le Campo-Santo de Catanzaro est dans des proportions assez modestes, si on le compare à ceux de villes de la même population dans le nord de l'Italie et dans la Toscane, à ceux, par exemple, de Vicence et de Sienne. Mais c'est un des plus admirablement placés de toute la péninsule, et je ne connais guère que celui de Messine, avec son merveilleux panorama du détroit et du massif calabrais de l'Aspromonte, qui puisse rivaliser avec lui sous ce rapport. Son enceinte, accompagnée de quelques chapelles de familles éparses à l'entour, a été élabhe sur un petit plateau rocheux qui présente d'un côté une pente rapide, descendant par étages vers la ville, de l'autre des escarpements abrupts et profonds, qui le séparent des hautes montagnes par lesquelles il est dominé au nord. La vue qu'on a de là est très étendue et incomparablement belle. C'est celle que je conseille au voyageur de réserver pour la dernière, afin de couronner sa visite à Catanzaro par une impression solennelle et vraiment ineffaçable de cette nature grandiose. Que l'on se tourne vers l'ouest ou vers l'est, on a devant ses yeux cinq ou six plans successifs de montagnes, qui, se-
parés par des vallées, courent parallèlement vers la mer, où ils se terminent brusquement. L'aspect varié de leurs croupes oll're les plus heureux contrastes ; les unes sont entièrement boisées, et commencent à se teindre des tons roux et jaunissants de l'automne, auxquels se mêle la verdure noire et perpétuelle des yeuses et la chevelure d'un vert mat des pins ; sur d'autres les bruyères en fleurs étendent un manteau violet ; d'autres enfin sont absolument dénudées et n'offrent aux regards que des roches d'un brun doré qui semblent grillées et comme calcinées, ou des landes de pierres grisâtres que des buissons clairsemés de chênes kermès persillent d'une verdure maigre et rabougrie, de véritables guarrigues pareilles à celles de la Provence. Le même contraste de grands bois, de bruyères et de parties dénudées, diversifie à l'infinil'aspect du massif gigantesque des hautes montagnes, sillonnées de profondes coupures, de gorges sauvages et désolées, et garnies tout en haut de grandes forêts de sapins que surmontent encore des crêtes nues. C'est là ce qui ferme l'horizon du côté du septentrion, tandis que dans la direction opposée, par delà les ondulations violentes du terrain, la ville et la vallée qui s'ouvre devant elle, l'œil suit la courbure des côtes du golfe de Squillace et se repose sur le miroir étincelant de la mer, s'étendant à perte de vue. Autour de nous les fleurs du renouveau automnal couvrent le sol. Ce sont des parterres de scilles dans les endroits découverts, des tapis de cyclamens roses sur les revers des fossés ; les colchiques violettes diaprent les fonds herbus, les gentianes bleues et jaunes le gazon ras qui revêt l'esplanade de rochers autour du cimetière. La brise nous apporte des bouffées parfumées de lavande et de thym, et par moments l'odeur résineuse des lentisques et des pins. Des essaims d'abeilles voltigent en bourdonnant autour des buissons. Les alouettes et les chardonnerets s'élèvent dans les airs en chantant joyeusement, tandis que les tourterelles, dans le creux des rochers.
prolongent leurs roucoulements, si doux et si tristes en même temps. Du fond des ravins monte vers nous le bruit des clochettes des troupeaux et les bêlements par lesquels les agneaux et leurs mères s'appellent et se répondent. Des chèvres noires s'accrochent aux escarpements des précipices, grimpant et broutant là où aucun autre animal ne pourrait les suivre. Des bergers passent auprès de nous avec leurs grands chiens blancs, occupés à rassembler leur troupeau avant la nuit. Leur tournure est superbe et remplirait de joie le cœur d'un peintre. L'un d'eux tient dans ses bras deux petits agneaux qui viennent de naître, un autre porte sur ses épaules une brebis fatiguée, exactement de la même manière que le Bon Pasteur des peintures des Catacombes. Sur les sentiers lointains, des femmes s'en vont, portant des fardeaux sur leurs tètes avec l'harmonieuse attitude et la fière allure de canéphores antiques. C'est un de ces tableaux qui se gravent à jamais dans la mémoire, et l'heure où nous le contemplons, cette heure où l'approche du soir fait descendre les grandes ombres des montagnes, ajoute encore à son inoubhable majesté. On nous montre un tombeau de famille qu'un particuher a fait faire récemment et qui, au-dessus de la chapelle, offre une loggia ouverte sur la vue de la mer, afin que les morts puissent la nuit, quand aucun témoin indiscret ne les regarde, venir y prendre le frais et contempler encore cette idéale perspective aux rayons de la lune. C'est bien une idée calabraise. Il y a ici, chez ceux qui sont" en état de réfléchir aux solennelles questions des destinées de la vie future, une tendance tout à fait à part à un mysticisme bizarre et mal défini, qui chez les uns s'allie aux croyances chrétiennes, chez les autres, après la ruine de ces croyances, tourne à un panthéisme naturellement imprégné de poésie et à des idées de métempsychose qui semblent un legs de l'école de Pythagore, ayant traversé les siècles. J'ai connu un honorable habitant de Catanzaro qui ne veut plus s'é-
loigner de cette ville depuis qu'il y a perdu une femme adorée. Il veut être sûr d'être déposé à côté d'elle dans la tombe où repose déjà sa dépouille et sur laquelle il entretient soigneusement un parterre. Il compte, en effet, me disait-il lui-même, renaître ainsi avec elle dans une même fleur avant de se fondre définitivement dans le grand Tout. Nous rentrons en ville et M. l'avocat Bona nous emmène à sa maison pour voir de là le coucher du soleil. On y est, en effet, aux premières loges pour ce spectacle. Cette modeste maison, toute remplie de fleurs et d'oiseaux, est comme suspendue au-dessus de la falaise à pic qui surplombe la vallée à l'ouest de la ville. Je m'y crois un moment revenu dans un des couvents des Météores de Tliessalie. Sur quelques ressauts de rocher, formant d'étroites terrasses, le propriétaire a établi un petit jardin d'où l'on a la plus vaste et la plus éblouissante vue de montagnes, un vrai jardin de poète. Nous y admirons un coucher de soleil d'Orient, de ceux que définit si bien le langage populaire des Hellènes modernes quand il emploie la locution « le soleil règne », o tIXio; paatXEûei, pour dire qu'il se couche. Son disque, dont les regards peuvent à peine supporter l'éclat, semble reposer sur la cime de la grande chaîne de l'Apennin, qu'enveloppe un nuage d'or. La première ligne de sommets, plus bas, devant nous, se teint d'un bleu profond, et la vallée béante en précipice à nos pieds est noyée dans l'ombre transparente du soir. Sur la gauche, la mer, qu'on distingue à l'extrême horizon, a l'aspect d'une nappe de plomb fondu. Les derniers rayons du soleil, pareils à des flèches de feu, viennent frapper les objets qui nous entourent, revêtant d'un reflet rose les rochers et les murailles blanchies à la chaux des maisons. Mais le soleil a achevé de disparaître derrière l'Apennin. La coloration de la longue crête des montagnes change; elle est d'abord d'un violet pareil à celui de la pourpre tyrienne, qui passe ensuite à l'indigo, tandis qu'au-dessus tout l'oc-
cident du cielest d'un jaune orangé d'une intensité singulière. En bas l'ombre devient plus opaque; c'est déjà la nuit qui règne dans la vallée. Il y a là une de ces oppositions tranchées de couleurs qui sont fréqu entes dans les mille jeuxdelumière delà nature des contrées méridionales, mais qu'aucun peintre n'oserait transporter sur la toile, car on crierait aussitôt à l'invraisemblance. Peu à peu la teinte du ciel s'atténue et prend, à l'endroit même où le soleil s'est couché, la pâleur du crépuscule ; les montagnes s'obscurcissent ; la nuit envahit tout le paysage et les premières étoiles commencent à scintiller encore faiblement au-dessus de nos tètes. Un silence profond est répandu partout ; la nature entière semble s'endormir. Puis, au milieu de ce silence, les cloches de la ville se mettant à tinter, en sonnant l'Angelus du soir.
Era già l'ora che volge '1 disio
A' navigant!, e 'ntenerisce il cuore Lo dî c'han detto a'dolci amici addio :
E che lo nuovoperegrin d'amore Punge, se ode squilla di lontano, Che paja'I giorno piangerchesimuore.