CHAPITRE XIV
SQUILLAGE
L'alba vinceva l'ora mattutina
Che fuggia 'nnanzi, si che di lontano Conobbi il tremolar délia marina.
Nous partons de Catanzaro pour aller rejoindre en bas le chemin de fer, dès avant le lever du soleil. Au triple galop des petits chevaux de la voiture qui nous attendait à la porte de l'hôtel, nous descendons la côte, si longue à monter, qui fait communiquer la ville avec la mer. Dans le premier moment cette descente d'une rapidité désordonnée effraie un peu ; mais on s'y habitue vite, et l'on prend plaisir à la sorte d'enivrement qu'elle donne. Nous l'effectuons à la lueur de ce crépuscule du matin qu'un des poètes de la Grèce moderne, Zalacostas, a si bien décrit :
L'étoile du matin tremble à l'horizon; les coteaux, les bois, les montagnes, ne sont encore que des ombres douteuses, les prés s'abreuvent de la rosée nocturne, le rossignol chante, et de blanches lueurs paraissent et disparaissent sur les vagues irisées de la mer.
Les esprits invisibles tressent des couronnes d'or sur le sommet
des montagnes, et les anges concourent à ce mystérieux travail. Tout est parfum, fleurs, feuilleset rameaux.
Je ne sais si c'est faute d'être suffisamment vertueux, mais, je dois l'avouer, en France je n'ai ni l'iiabitude ni le goût de voir lever l'aurore. Mais ici, sous un climat brûlant, la fraîcheur de cette heure matinale possède un charme inexprimable. L'air est doux et calme ; mille odeurs pénétrantes, échappées de la terre, exhalées du feuillage, apportées on ne sait d'où par la brise, se mêlent ensemble et embaument l'atmosphère. Peu à peu, à mesure que nous avançons, la voûte du ciel blanchit et s'éclaire. La cime des montagnes, dégagée de nuages, se revêt d'une teinte rosée ; c'est ce que la poésie homérique dépeint par les doigts de rose qu'elle prête à l'Aurore. A cette teinte rose succèdent des touches dorées ; l'imagination mythologique des Grecs y voyait Pan Phôsphoros ou porte-lumière, courant sur les sommets pour annoncer la venue du Soleil. Tout à coup, un rayon d'or court à la surface de la mer et de la terre, éclairant tous les objets d'une vive et subite lumière. Le disque du soleil commence à sortir des flots du côté de l'oriânt ; c'est Apollon Hêlios qui révèle sa présence en lançant ses traits vainqueurs.
Il est grand jour quand nous montons en wagon. Treize minutes suffisent à nous porter à la station de Squillace, que 7 kilomètres seulement séparent de celle de Catanzaro. Là, pas de voitures, mais seulement des chevaux et des ânes tout sellés, qui attendent les rares voyageurs pour les porter en ville. La station, comme toujours, est auprès de la mer. Le paysa ge qui l'entoure est sévère et saisissant. La vallée d'un torrent s'ouvre à cet endroit sur le rivage, entre les contreforts des grandes montagnes, qui offrent à la vue plusieurs étages successifs. A sa gauche, quand on regarde vers la vallée, on a le promontoire de Stalletti, formé par une montagne assez élevée, aux flancs
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rapides et dénudés, toute en rochers, qui s'avance dans la mer, où elle baigne le pied de ses escarpements, garni de récifs noirâtres, conslaniiTient lavés par les Ilots qui s'y brisent avec fracas. Virgile a bien caractérisé cette côte par l'épithète de navifragum Scylaceum. Tout bâtiment qu'y pousse le vent du nord est infailliblement perdu. La vallée, étroite à son ouverture sur la mer, s'élargit un peu plus loin pour former une sorte de bassin circulaire, au centre duquel s'élève, à 5 kilomètres 1/2 de la côte, un rocher escarpé, en forme de pain de sucre ; aux flancs de sa partie supérieure semblent se cramponner les maisons d'une petite ville, entourant un château du moyen âge qui les domine de sa masse, perché sur la pointe du cône. Cette ville est Squillace. Le mont Gappari, à l'aspect triste et sauvage, en partie couvert de grandes forêts qui semblent presque noires, forme le fond du tableau, vivement éclairé par le soleil du matin.
Nous sommes encore ici dans la partie la plus resserrée de l'isthme qui donne entrée dans la dernière portion du prolongement de la péninsule italienne vers le midi, dans celle qui primitivement portait seule le nom d'Italie, celle où les Sicules se maintinrent un certain temps après avoir été chassés du reste du continent, où ils continuaient à habiter lors de l'arrivée des premiers colons grecs. Ici finissait l'Œnotrie. Orographiquement, la dernière presqu'île montagneuse dont nous avons maintenant à suivre la côte jusqu'au détroit de Messine, constitue ce qu'on peut appeler le système de l'Aspromonte, d'après sa plus haute montagne. C'est dans la période géologique actuelle la continuation de la longue chaîne des Apennins, qui, étendue d'une extrémité à l'autre de l'Italie, forme comme l'échiné de son ossature. Après s'être abaissée un moment vers le milieu de l'isthme Scylacien, la chaîne se relève et poursuit son tracé par le monte Gappari et le monte Astore, puis se termine avec l'Aspromonte proprement dit, dont le point
culminant, le monte Alto, a une hauteur de 1,974 mètres, un peu plus élevée, par conséquent, que celle de la Sila, mais inférieure à celle du monte Pollino (2233 m.) et bien plus à celle de l'Etna (3313 m.) . « Énorme croupe à peine découpée en sommets distincts, mais rayée sur tout son pourtour de ravins rougeàtres où de furieux torrents roulent en hiver, a très bien dit M. Elisée Reclus, « l'âpre montagne, » encore revêtue de ses bois, étale largement dans la mer ses promontoires panachés de palmiers et disparait enfin sous les flots, à la pointe désignée par les marins sous le nom de Partage des vents, Spartivento. »
Comme la Sila, l'Aspromonte est un massif granitique de formation primitive, émergé du milieu des flots bien longtemps avant le soulèvement de la chaîne de l'Apennin. Jusqu'à la période tertiaire, il formait une ile au milieu de la mer, ile à laquelle se rattachait aussi probablement la Sila et la pointe de la Sicile au nord de l'Etna. Mais les montagnes de cette île étaient moins élevées alors qu'elles ne le sont aujourd'hui. Une partie de leur base, actuellement à découvert, plongeait sous les eaux, et c'est dans ces conditions que s'y sont paisiblement déposés, pendant une longue série de siècles, les terrains de sédiment qui forment comme une ceinture autour du massif de granit. Lorsqu'éclata la formidable convulsion naturelle qui produisit le soulèvement de l'Apennin, la poussée des forces souterraines, se prolongeant jusque-là, releva fortement audessus de son niveau premier la vieille ile granitique, en même temps que, par suite des dislocations que produisait nécessairement un tel mouvement du sol, une rupture, suivie d'affaissement, se produisait au sud de l'Aspromonte et créait le détroit de Messine. C'est alors que les terrains stratifiés qui s'étaient formés sur les pentes sous-marines de la montagne de granit, soulevés avec elle, émergèrent en même temps que ses parties jusque-là submergées et furent fortement redressés sur les côtés de sa base par la
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même poussée. C'est à cette constitution géologique du sol que tiennent les cliangemen ts si notables de sa surface qui se produisent dans certains cantons de la Galabre lors des grands tremblements de terre, tels que celui de 1783. Les terrains de sédiment, aux roches stratifiées, surtout quand un relèvement leur a donné une direction hors de l'horizontale, sont bien plus fortement agités, bien plus éprouvés par les secousses do ce genre que les terrains granitiques, qui forment une masse cristalline compacte. 11 y a donc, à la jonction des deux sortes de terrains, une différence notable dans le degré d'ébranlement qu'ils subissent, et cette différence amène inévitab lement des disjonctions, des dislocations, des glissements du terrain supérieur le long de l'inférieur, qui changent profondémentla superficie du sol et se traduisent,' en effroyables désastres pour ses habitants.
Squillace a succédé à la ville grecque de Scyllètion et à la ville romaine de Scylacium, dont elle conserve le nom.
Scyllètion était un des plus anciens étabhssements helléniques de cette côte, un de ceux qui prétendaient faire remonter leur origine à l'époque de la guerre de Troie. Cassiodore revendique Ulysse comme fondateur de sa ville natale. Mais on ne trouve pas trace de cette tradition avant le ministre de Théodoric, et par conséquent on ne saurait attacher une grande valeur à ce dire d'aussi bas temps, d'une époque où les vieux souvenirs des cités avaient subi terriblement d'altérations. Une forme plus ancienne des traditions de Scyllètion sur ses fondateurs fabuleux est celle qu'enregistrent Strabon et Solin, disant que cette ville avait été bâtie au retour de Troie par les Athéniens
qui avaient suivi Menestheus. Il est vrai qu'à une date antérieure cette tradition demeure inconnue à Thucydide, qui n'aurait pas manqué de mentionner, dans son analyse de l'itinéraire suivi le long des côtes d'Italie par la flotte de Nicias et d'AIcibiade se rendant en Sicile, une ville qui eût été regardée de son temps comme une colonie athénienne, et aussi à Lycophron, qui pourtant a recueilli si curieusement, pour les grouper dans son poème, toutes les légendes relatives à l'établissement en Italie de détachements des Grecs dispersés en revenant de Troie. On doit remarquer, du reste, qu'il n'est pas, entre les chefs grecs de la guerre troyenne, de personnage sur la destinée de qui, lors des Retours, les récits légendaires aient plus varié que sur celle de Menestheus. Le scholiaste de Thucydide dit que, chassé par les fils de Thésée, il alla former un État dans l'Ibérie. Strabon, dans son treizième livre, après lui avoir attribué dans le sixième la fondation de Scyllètion, prétend au contraire que Menestheus et les Athéniens qui l'accompagnaient bâtirent, sur le rivage de l'Asie Mineure, une ville à laquelle les Éohens donnèrent plus tard le nom d'Élaia. Et en effet, les habitants de cette ville, à l'époque impériale, placèrent sur leurs monnaies l'image de Menestlieus, comme celle de leur héros fondateur. Enfin, une quatrième version, qui est celle d'Eusèbe, de Georges le Syncelle et de Tzetzès, dans ses scholies sur Lycophron, porte qu'après la prise d'Ilion plusieurs chefs, au nombre desquels était celui des Athéniens, ayant fait voile ensemble jusqu'à la hautenr du mont Mimas en lonie, se séparèrent en cet endroit, et que Menestheus s'établit dans l'île de Mèlos, dont le roi venait de mourir.
Ce qui est positif, c'est que la forme du nom de Scyllètion appartient au dialecte ionique, et par là tranche avec le reste de la nomenclature géographique des mêmes parages. Il y a dans .ce fait l'indication positive d'une origine différente de celle des autres étabhssements de la Grande-
Grèce. Scyllêtion a dû son appellation, et par suite, bien évidemment, sa fondation à des Ioniens. Déjà nous avons rencontré à Sirisune colonie ionienne isolée au milieu des territoires des Achéens, qui finirent par la subjuguer. Scyllêtion, placée dans les mêmes conditions, eut un sort pareil ; nous avons vu que dès avant la fin du vu" siècle elle avait perdu son indépendance et était tombée sous la domination desGrotoniates.Siris avait été fondée par des Coloplioniens fuyant devant la conquête lydienne, dans les années entre 660 et 650. Scyllêtion a pu parfaitement devoir son origine à une autre essaim d'Ioniens, émigrant dans les mêmes conditions et à la même époque. Et de cette façon l'on comprendrait assez bien comment se serait formée la tradition qui lui donnait des Athéniens pour fondateurs, puisque les cités de l'Ionie pré tendaient que leur population était venue de l'Attique. Il est vrai que la fondation de Scyllêtion pourrait être aussi bien rattachée au grand mouvement de colonisation des Ghalcidiens d'Eubée, qui étaient également de race ionienne, vers l'Itahe et la Sicile, dans la seconde moitié du vm*' siècle av. J. G., alors qu'ils fondèrent Cymô (Cumes), et Rhêgion sur le continent italien, Naxos, Leontinoi, Gatane et Zanclê dans l'île. Gependant, si Scyllêtion avait eu cette origine, il est probable qu'elle aurai t été soutenue contre les Achéens par la puissance des autres cités chalcidiennes et ainsi se serait mieux maintenue, n'aurait pas succombé d'aussi bonne heure, ni aussi facilement. Mais tout ceci reste singulièrement douteux; on ne peut émettre à ce sujet que des conjectures sans base suffisante. Un seul point est positif; c'est que Scyllêtion fut primitivement une colonie ionienne et passa sous le joug de Grotone avant la fin du vu" siècle. Elle perdit dès lors toute existence propre, et, cessant d'avoir le rang de cité, elle fut englobée dans le territoire crotoniate au même titre que les villes de Philoctète, c'est-à-dire sans garder aucun droit d'autonomie. Une des causes qui ont dû aussi faire attribuer à Scyllê-
tion une origine athénienne mythique, c'est que c'était une ville consacrée à Atliènê. De ceci nous avons la preuve formelle dans le fait que, lorsque les Romains y établirent une colonie, ils l'appelèrent Golonia Minervia, de même que celle qu'ils installèrent à Tarente, ville où le culte de Poséidon tenait le premier rang, fut Golonia Neptunia. Ce fait de la consécration à Athênè d'une ville à laquelle sa situalion sur des rochers fertiles en naufrages, comme ceux de Scylla, avait fait donner le nom de Scyllètion, a un véritable intérêt pour l'étude de la religion des Grecs de lltalie méridionale.
Athènè, dans sa conception originaire, est une fille des eaux; c'est ce qu'exprime son antique surnom de Tritogeneia. De là les fables qui, en quelques endroits, la faisaient naître de Triton ou de Poséidon ; de là son association fréquente, amicale ou bien en antagonisme, avec le dieu des mers. Il y a donc une Athènè marine. C'est celle que l'on surnommait dans la Mégaride Aithyia ou « plongeon ; » celle dont la numismatique de Tarente réunit l'eftigie à la représentation de Poséidon, celle à qui certaines monnaies de Syracuse associent la figure d'un hippocampe ailé, comme son symbole. Et ce dernier fait nous conduit directement à la curieuse représentation d'une intaille antique du Cabinet de France, où l'on voit un être fantastique, formé par en haut d'un buste de femme , casquée, armée de la lance et du bouclier, comme Athènè, mais dont le corps se termine par en bas en Centaure marin, à queue de poisson. Une autre intaille du même cabinet montre Athènè, armée de la lance, assise sur un bouc marin qui court sur les flots.
Cette Athènè marine est celle qui a enseigné à l'homme l'art de construire les navires et de les diriger sur la mer. Dans l'Iliade, l'artisan qui a construit les vaisseaux de Paris est un homme « particulièrement chéri de Pallas-Athènè, qui lui a enseigné à fabriquer de ses mains toute espèce
de beaux travaux. » Quand Danaos se prépare à quitter l'Egypte avec ses fîllos, c'est Athènô qui lui apprend à carguer la voile du bâtiment qui doit l'emporter. C'est elle encore qui préside à la construction du navire Argo, et une monnaie de Phasèlis nous la fait voir debout à la proue d'un vaisseau, dont elle dirige et protège la course. On promenait une galère dans la procession de la grande fête attique de cette déesse, dans la procession des Panathénées. Et ce qui prouve qu'en ceci Athènè n'est pas seulement la déesse ouvrière, Erganè, en qui se personnifient toutes les industries du génie de l'homme, qu'elle y est tout autant une déesse marine, c'est qu'elle apparaît comme destructrice des vaisseaux aussi bien que comme leur constructrice. Elle brise, détruit et brûle les navires qu'elle a appris à faire, dans les fureurs de la guerre ou delà tempête. Nausicaa, la virginale et gracieuse héroïne de l'Odyssée, n'est pas autre chose qu'une forme de la déesse virginale descendue aux proportions de l'humanité ; quand la poésie homérique la décrit présidant aux travaux de la lessive dans l'ile desPhéaciens, elle reproduit Athènè comme déesse des Plyntèria; et son nom montre en même temps qu'elle sait être terrible à ses heures, car il signifie « celle qui brûle les vaisseaux. » Athènè gouverne les combats de la mer comme ceux de la terre. C'est ainsi que nous la voyons sur un vase peint du Musée Britannique, en attitude de guerre, brandissant d'une main sa lance, de l'autre l'acrostolion, emblème des victoires navales ; et cet acrostolion est décoré d'une tète de Persée, le héros dont on faisait l'ancêtre des Perses, allusion directe et incontestable à l'immortelle journée de Salamine.
D'un autre côté, sans aller jusqu'à admettre avec M. Schwartz, qu'Athènè a été à l'origine une personnification de l'éclair, il est incontestable qu'elle est fréquemment mise en rapports avec les tempêtes ; c'est ainsi qu'elle est revêtue de l'égide, symbole du nuage noir et horrible, gros
de foudres, qu'accompagnent les vents furieux. De là la conception d'une Athènè qui, dans les tempêtes qu'elle suscite, briseles navires sur les rochers, de même que Scylla. A cette conception correspond un type plastique propre aux monnaies des Grecs de l'Italie méridionale, celui d'une Athênê dont le casque est décoré d'une grande figure de Scylla, telle que nous la voyons dans la numismatique de Thurioi et d'IIéraclée. Et sur les monnaies de la première de ces villes, pour préciser plus complètement le symbolisme de la figure de la déesse, on a représenté à l'exergue du revers le poisson échénêis ou rémora, que la superstition populaire considérait comme ayant le pouvoir d'arrêter les vaisseaux dans leur course, de même que Scylla les saisissait pour les entraîner sur ses rochers. C'est encore une variante du même type quenous devons reconnaître sur une monnaie de bronze des Bruttiens, oîi la tète d'Athènè a son casque formé d'un énorme crabe, tandis qu'un crabe est figuré sur le revers de la même monnaie. Cette dernière représentation offre une curieuse relation avec le nom du fleuve Carcinès (le crabe), situé, comme nous l'avons vu, sur le territoire de Scyllêtion, la ville d'Athènè dans le Bruttium. On est en droit d'en conjecturer qu'auprès de ce fleuve on adorait une Athênê Carcinia, comme sur les bords du Crastis une Athènè Crastia, et qu'on la figurait comme une Athènè au crabe. En même temps, il suffit de se reporter à la numismatique d'Agrigente, où quelquefois un masque grimaçant, pareil à celui de la Gorgone, se dessine sur le dosMu crabe qui en est un des types principaux, pour acquérir la conviction que, dans le symbolisme de ces contrées, le crabe est un emblème de la lune dans son plein, adéquat au Gorgoneion. Mais si ce masque de la Gorgone est placé très habituellement sur la poitrine d'Athènè, c'est qu'en tant que lune cette déesse s'identifie à la Gorgone elle-même ; Gorgô et Gorgôpis sont au nombre de ses principaux surnoms. De même, une Athênê dont
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Scylla décore le casque est une déesse des tempèlos el dos naufrages qui tend à se confondre avec Scylla ; c'est la I réduction atténuée et embellie par le g-énie de l'art des grands siècles, d'une divinité que l'on avait dû concevoir originairement comme ayant elle-même la forme d'un monstre marin, d'un être de la nature de celui dont nous relevions tout à l'heure la figure sur une intaille du Cabinet des médailles de Paris. Voilà pourquoi Ch. Lenormant avait proposé d'appliquer la désignation d'Athénê-Scylla au type de la déesse représenté sur les monnaies de Thurioi et d'IIéraclée. Ce nom avait cependant le grave inconvénient de ne se justifier par aucun texte classique. Mais Lycophron nous en fournit un très voisin, dérivé de la même racine et appartenant à la mythologie de la Grande-Grèce, quand il qualifie de Scylêiria l'Athênê adorée sur les rochers du promontoire Japygien. Voilà sûrement celle qui était aussi la déesse de Scyllêtion, celle de la numismatique de Thurioi et d'IIéraclée , Et nous pouvonsainsi retrouver les traces de son culte sur toute rétendue de ces côtes dépourvues de ports sûrs, où sa puissance destructrice exerçait ses ravages. Ajoutons qu'il existe des monnaies de bronze d'IIéraclée qui montrent, au revers de la tête d'Athênè, une divinité au corps de poisson surmonté d'un buste humain, casqué, avec le bouclier et la lance. Cette figure a une grande analogie avec celle de l'intaille du Cabinet de France. S'il était bien établi, comme le pensait R. Rochette, mais comme la chose reste encore douteuse, que cette divinité est féminine, je crois qu'il n'y aurait pas à hésiter à y reconnaître l'Athênê Scylêtria, conforme à sa donnée primitive et presque semblable à Scylla, sauf ses armes. En tous cas, cette monnaie prouve encore l'étroite relation de l'Athênê d'HéracIée avec les divinités marines.
L'état de sujétion auquel Scyllêtion fut réduit à partir de la fin du vu® siècle, à l'égard de Gotrone, explique l'absence de tout monnayage de cette ville, la façon dont lès
Périples grecs la passent sous silence quand ils énumèrent les cités de la côte, bien que déjà Aristote et Antiochos de Syracuse parlent du golfe auquel elle donnait son nom, et aussi celle dont elle ne joue aucun rôle dans l'histoire de ces contrées jusqu'au temps de Denys de Syracuse. Pendant toute cette période, elle n'est mentionnée qu'une seule fois, lorsque Diodore de Sicile dit, d'après les anciens historiens syracusains, que la flotte athénienne, dans sa navigation vers Syracuse, rangea la côte devant Scyllêtion, sans y aborder. Après la défaite et la capitulation de l'armée des Grecs Italiotes auprès de Caulonia, en 390, Denys l'Ancien enleva le territoire de Scyllêtion aux Crotoniates pour le donner aux Locriens, ses alliés, dont il étendait les domaines jusqu'à l'isthme. Quant à la ville elle-même, il parait très probable, comme l'a pensé Brunet de Presles, qu'elle fut, aussi bien que Caulonia et Hippônion, du nombre de celles que Denys rasa pour en transporter les habi- . tants à Syracuse. Nous verrons un peu plus loin que le Scylacium romain ne s'élevait plus au même endroit que le Scyllêtion grec; un tel déplacement suppose une destruction, et dans le cadre historique des annales de la partie de la Grande-Grèce qui forma le Bruttium, cette destruction se place plus naturellement que partout ailleurs au moment des ravages du tyran de Syracuse, dont ces anéantissements de certaines villes, pour en agrandir d'autres, furent constamment un des systèmes politiques. On pourrait cependant aussi conjecturer que Scyllêtion, atteint gravement mais non détruit par Denys, ne succomba définitivement qu'un peu plus tard et fut au nombre des établissements grecs que les Brutliens détruisirent avec tant d'acharnement. Il y a sur ce point une incertitude que l'on ne saurait trancher, en l'absence de textes formels. La seule chose qui semble tout à fait positive, c'est que la ville n'existait plus depuis un certain temps déjà lors de la seconde guerre punique. En effet, si elle avait subsisté, sa
position en aurait fait un point stratégique capital, qui aurait joué un rôle important dans les dernières campagnes d'IIannibal au sein du Bruttium;et elle n'y est pas une seule fois mentionnée, tandis que nous voyons, dans les récits de ces campagnes, passer successivement devant nous les noms des moindres bicoques de ces contrées. Il y a plus; la création des Castra Ilamiibalis, k Vemboudmre du Carcinès, me parait impliquer nécessairement que Scyllêtion était alors en ruines et son emplacement désert. Car le général carthaginois n'eût pas eu besoin d'établir en cet endroit un camp retranché pour couvrir ses cantonnements du côté de Locres, s'il y avait eu à quelques kilomètres de là, dans une position bien plus forte, naturellement presque inexpugnable, une ville dont il lui eùl suffi de remettre les remparts en état pour se créer une bien meilleure défense.
Il est vrai que M. Marincola-Pistoja a cru récemment trouver, dans une petite monnaie de sa collection, la preuve que Scyllètion exista du temps des Bruttiens et acquit même alors l'autonomie monétaire. C'est une pièce de bronze, malconservée, dont le module est celui du quadrans romain de la série de l'as de poids oncial, et dont les types sont aussi ceux de ces monnaies : d'un côté la tète d'Hercule jeune, coiffé de la peau de lion, de l'autre une proue de navire. Au-dessus de ce dernier type était une légende actuellement illisible; mais en bas, à l'exergue, le savant cantazarais a cru discerner les lettres grecques aaki, où il voit un débris du nom ctxuAAKIov. Mais d'abord la lecture est plus que douteuse et je ne suis pas du tout sûr qu'il n'y ait pas en réalité, à cet endroit de la pàèce, tout simplement MA, reste de la légende roMA. De plus, quand même la monnaie serait bien grecque et porterait effectivement ce que M. Marincola-Pistoja croit y lire, elle n'en serait pas davantage pour cela à attribuer à Scylacium. Cette forme de nom est exclusivement romaine et ne peut pas se trouver
sur des espèces de l'époque hellénique ou bruttienne. La seule forme alors en usage était Scyllètion . Une légende AAKI sur une monnaie de fabrique bruttienne ne pourrait se compléter qu'en aakIvioj ou AAKivia,-.lLa pièce où on la lirait serait nécessairement une monnaie sacerdotale du temple de Hèra Lacinia, comme on en possède du temple d'Apollon à Didymes, près de Milet, de celui de Zeus Casios à Cassiopé, dans l'île de Corcyre, du sanctuaire d'Orthia en Élide, du Carnéasion voisin d'Andania, en Messénie. Ces monnaies sacerdotales et sacrées tiennent une certaine place dans lajnumismatique grecque.
C'est seulement un siècle avant la fin de la République romaine qu'une ville, et cette fois une ville bien plus considérable que par le passé, fut rétablie vers le point où avait existé le Scyllètion grec. Parmi les colonies de citoyens romains fondées en 123 av. J. C. sur la rogation de Caïus Gracchus, il y en eut une d'envoyée à cet endroit du Bruttium, sous le nom de Colonia Minervia Scolacium, parallèle à ceux de Colonia Neptunia Tarentum et de Colonia Junonia Karthago, décrétées en même temps. Scolacium est la forme qu'on lit dans Velleius Paterculus et qu'on retrouve encore dans une inscription latine du temps d'Antonin le Pieux ; c'est la vieille forme latine du nom de la ville ; celle de Scylacium, qui n'apparaît que chez les écrivains du i" siècle de notre ère, est une forme purement httéraire, née du désir de se rapprocherdu type grecSc/fllétion.
Scolacium ou Scylacium, ville toute romaine par suite de l'origine de ses premiers colons, fut dès ses débuts une cité importante, et resta telle jusqu'à la fin de l'empire,
PomponiusMéla, Slrabon, Pline elPlolômôe la c-itenl comme une des principales villes du HnilUuin. Elle avait pour port Castra llannibalis. Sous Nerva, la population en l'ut fortifiée par un nouvel établissement de vétérans comme colons. La ville prit alors les noms de Colonia Minervia Nervia Au.^usta Scolacium. Nous les lisons dans une inscription découverte en 176:2, à 1,800 mètres de la moderne Squillace, entre cette ville et la mer, inscription qui mentionne la construction d'un aqueduc apportant des eaux à Scolacium, exécuté en 143 après J.-C. aux frais de l'empereur Antonin.
A la chute de l'Empire d'Occident, la ville de Scylacium n'avait encore rien perdu de son importance et de sa prospérité. A cette époque, le premier rang parmi ses citoyens était tenu par une famille puissamment riche d'Aurehi, dont les membres occupaient les plus hautes dignités de rÉtat et siégeaient à la fois dans les deux Sénats de Rome et de Constantinople. Un de ceux qui étaient allés s'établir à Byzance, Aurelius Heliodorus, y tint pendant dix-huit années consécutives la charge de Préfet du prétoire d'Orient, au temps où Théodoric régnait en Itahe. Mais la plus haute fortune fut celle des membres de la famille qui étaient restés en Occident. Le premier d'entre eux dont il soit question dans l'histoire, Aurelius Gassiodorus l'aïeul, illustrissime, fut chargé sous Valentinien III et Maxime du gouvernement du Bruttium et de la Sicile, et parvint à préserver ces contrées, par une garde vigilante, des ravages de Genséric, roi des Vandales. Son fils, Aurelius Gassiodorus le père, reçut de Valentinien lll les dignités de tribun et de notarius, ou de secrétaire. C'était l'ami le plus intime du célèbre patrice Aëtius. Il fut, avec le consulaire Gennadius Avienus et Garpilion, le fils d'Aëtius, un des ambassadeurs que l'empereur joignit au pape St Léon, quand celui-ci se rendit auprès d'Attila et parvint à obtenir de lui, moyennant un tribut annuel, la paix et sa r^^raite hors de l'Italie.
344 LA GRANDE-SRÈCE
Après cette mission, Aurelius Gassiodorus pouvait poursuivre plus brillamment encore sa carrière, arriver facilement aux charges les plus élevées. Mais le meurtre odieux de son ami Aëtius par l'empereur lui-même, et presque aussitôt après la mort de Valentinien, avec l'état de décomposition et d'anarchie oîi cet événement fit tomber l'empire d'Occident, découragèrent ses espérances patriotiques et produisirent chez lui le dégoût de la vie publique. C'est seulement à force de bassesses qu'il eût pu se maintenir sur le terrain mouvant de la cour de Ravenne, où des fantômes éphémères d'empereurs se succédaient rapidement au gré des caprices des maîtres de la milice barbares. Il préféra renoncer aux affaires et finir sa vie à l'abri des orages, en jouissant de l'existence somptueuse que sa fortune lui permettait dans la vie privée. Il se retira donc, jeune encore, dans ses vastes domaines de Scylacium, et n'en sortit plus jusqu'à sa mort. C'est là que, vers 469 ou 470, il lui naquit un fils, Magnus Aurelius Cassiodorus, le grand Cassiodore. L'éducation de ce fils, qui annonçait dès son enfance les plus remarquables facultés, devint un intérêt nouveau dans la vie de l'homme d'État retiré des affaires. Il s'y consacra tout entier, et la gloire du fils est le vrai titre du père qui l'éleva, car ce fils fut le plus grand homme de l'Italie du vi* siècle, celui en qui se résuma le dernier éclat de sa civilisation, prête à disparaître au milieu de la barbarie triomphante. Chose bien rare, le caractère de Cassiodore fut toujours à la hauteur de son inteUigence, et sa renommée demeure une des plus pures de l'histoire.
Son éducation terminée, Magnus Aurelius Cassiodorus, âgé de vingt ans à peine, quitta Scylacium pour Ravenne, afin de s'y pousser dans la carrière administrative, vers laquelle le dirigeaient ses traditions de famille, la seule, d'ailleurs, qui parût digne d'un clarissime de maison sénatoriale. C'était le mofnent oii Odoacre venait de déposer
Romulus Augustule, le dernier des mannequins couronnés qui se soient assis sur le trône impérial d'Occident. Cet événement n'avait pas eu aux yeux des contemporains le caractère et l'importance capitale qu'il a pris dans l'histoire par ses conséquences. La suppression de l'Auguste fainéant qui régnait nominalement à Kavenne ne fut pas considérée comme portant atteinte à la suzeraineté de la couronne impériale sur l'Occident ; au contraire, en droit et dans la fiction légale, elle était tenue pour un rétablissement de l'unité de l'Empire. La députation du Sénat de Rome, qu'Odoacre envoya à Zenon pour lui rapporter les ornements impériaux d'Occident, était chargée de lui déclarer qu'il n'y aurait plus désormais qu'un empereur, et que le nouveau roi d'Italie reconnaissait celui de Constantinople pour son souverain; Zenon y répondit en consacrant l'autorité d'Odoacre par les titres de Patrice et de Maître des milices d'Occident. Et ce titre devint même pour Odoacre le point de départ d'une prétention nouvelle, celle d'étendre son autorité sur tout l'Occident et de s'y faire reconnaître par les autres Barbares pour le vicaire de l'Empereur, prétention qui fut universellement repoussée en dehors de l'Italie. Voilà pour la fiction de droit, admise comme base de la légalité gouvernementale. En fait, la constitution de l'autorité royale d'Odoacre était pour l'Italie le rétablissement de l'ordre, la fin de l'anarchie et de l'avilissement de la dignité mpériale, qui n'avaient cessé de désoler ce pays depuis la mort de Valentinien III. Le fils d'un homme dont Is patriotisme romain s'était refusé à prendre part au gouvernement dans cette triste période, ne démentait pas les principes et la tradition de son père en se mettant au service d'Odoacre, dans sa tentative de restauration du principe d'autorité après une longue anarchie. C'était bien la romanité qu'il servait sous ce barbare.
Odoacre distingua rapidement le rare mérite du jeune Gassiodore ; il lui plaisait d'ailleurs de s'entourer de Ro-
mains de haute naissance ; c'était à ses yeux comme une confirmation de la légitimité de son pouvoir. Il appela donc Cassiodore, presque adolescent encore, au poste de Cornes rerum privalarum, et peu après à celui, bien autrement important, de Cornes sacrarum largitionum, qui lui donnait la haute main sur toute l'administration financière. Quand Théodoric, roi des Ostrogoths, envahit l'Italie et après plusieurs victoires, en 490, enferma Odoacre dansRavenne, où il le tint assiégé trois ans avant de parvenir à se débarasser de sa rivalité en le mettant à mort par trahison, Cassiodore se retira dans ses propriétés du Bruttium, et là consacra toute son influence à empêcher ses compatriotes et les Siciliens de se compromettre en prenant parti dans la lutte. Puis, Théodoric ayant définitivement triomphé, il les décida à se soumettre à son gouvernement, au lieu de tenter une résistance et surtout d'appeler les Byzantins à leur secours contre les Goths. Ce n'était pas un sentiment de lâche complaisance pour le succès qui lui dictait cette conduite, c'étaient des pensées plus hautes et plus nobles. Dès lors il avait arrêté dans son esprit les grandes lignes de l'œuvre politique à laquelle il allait consacrer sa vie. Cette œuvre finit par échouer, mais c'est déjà un rare honneur que de l'avoir conçue. Elle était tout ce qu'un patriotisme intelligent pouvait alors rêver. Par une véritable intuition de génie, Cassiodore avait compris avant tout autre comment les nations chrétiennes pouvaient sortir de la décomposition de l'Empire et du chaos des invasions barbares. Restituer à l'Italie son unité, sa vie nationale et indépendante, sous l'égide de la royauté germanique que le hasard des armes venait d'en rendre maîtresse; guérir les blessures de cette noble contrée par une sage administration, y relever la civilisation prête à périr, sur les bases traditionnelles consacrées par l'expérience des siècles et par la majesté, encore si puissante alors sur les imaginations, du nom romain. Conquérir graduellement les conquérants
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barbares à cette civilisation restaurée, leur y donner une place et faire de cet élément plus jeune, qui inl'usait un sang nouveau dans la société, le bras armé de la romanilé qu'il avait subjuguée, Iléveill(;r l'élude des lettres, des sciences et des lois. Couler la nouvelle monarchie gothique dans le moule romain, en la faisant italienne. Empêcher Rome de passer sous la suprématie de Conslanlinople et d'y perdre son génie latin. Relever l'autorité de son Sénat jusqu'à lui faire rendre parle nouveau roi d'Italie son droit monétaire, supprimé par les Empereurs depuis Auréhen. Assurer la prépondérance du gouvernement civil dans l'État qui allait se constituer, en maintenant ce gouvernement dans des mains romaines, tandis que les choses militaires restaient l'apanage des Goths, ce qui n'était pas, du reste, une innovation, car depuis longtemps l'empire n'avait plus eu, sauf la glorieuse exception d'Aëtius, d'autres soldats ni d'autres généraux que des barbares. Voilà le plan qu'avait conçu Cassiodore et qui en fait le véritable précurseur des grands Italiens. C'est ce plan dont il poursuivit la réahsation tant qu'il fut dans les affaires. Mais comme première condition il exigeait la soumission de la société romaine à la royauté gothique et la consolidation du pouvoir de Théodoric, qui devait être le pivot de l'œuvre de reconstitution nationale.
A peine devenu le seul maître de l'Italie, Théodoric récompensa le service que lui avait rendu Cassiodore par le titre de Correcteur de la Lucanie et du Brultium, c'est-àdire par le gouvernement des provinces dont il lui avait assuré la soumission. Bientôt il l'appela près de lui. Le roi barbare et l'homme d'État romain étaient faits pour s'entendre, car le génie de Théodoric, inculte mais puissant et singulièrement enclin à la civilisation, avait de son côté conçu pour sa royauté un rôle tout à fait analogue à celui queiui désirait Cassiodore. Théodoric fut dans le vi*^ siècle comme un précurseur de Gharlemagne, et l'œuvre qu'il
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avait entamée, dans des circonstances malheureusement trop prématurées pour qu'elle put réussir, offre une frappante analogie avec celle que sut plus tard mener à bon terme le grand monarque des Francs, Il affecta, d'une manière toute spéciale entre les Barbares, le rôle de champion de la romanité. Son ambition à peine déguisée était de ressusciter l'Empire d'Occident et de prendre la place vacante des Césars de Rome, ou du moins, puisque son origine barbare, avec les préjugés encore tout-puissants sur l'esprit des peuples, ne lui permettait pas de prétendre au titre impérial, de devenir une sorte de vicaire de l'Empereur absent. C'est pour cela qu'il rétablit l'usage, interrompu pendant la domination d'Odoacre, de désigner, d'accord avec la cour de Byzance, un consul pour l'Occident, et qu'après de longues négociations il parvint à obtenir d'Anastase, en 497, le renvoi à Rome des ornements impériaux d'Occident.
A ce moment c'était déjà Gassiodore qui dirigeait sa politique. Après l'avoir fait venir à sa cour, lui avoir confié plusieurs charges importantes auprès de sa personne et l'avoir admis dans son intimité quotidienne, il en avait fait son ministre principal, sous le titre de A secretis. Et précisément la première lettre officielle que le nouveau secrétaire d'État ait rédigée pour le roi, celle qui ouvre le recueil, formé par lui-même sous le titre de Variarum libri, des actes officiels sortis de sa plume, est la lettre qui entamait les négociations avec Anastase. Cassiodore conserva cette situation de ministre dirigeant presque jusqu'à la fin du règne de TLéodoric, joignant à son office de secrétaire toutes les plus hautes de ces dignités honorifiques que le roi des Goths avait conservées à sa cour, en imitation de celle des empereurs. Déjà sénateur, il reçut la dignité de Patrice, dont les rois barbares de l'Occident se faisaient gloire d'être décorés ; un peu plus tard (en S14), il fut le dernier grand homme pourvu de la dignité de consul, que Justinien allait bientôt abolir. Les barbares couronnés qu'il
servit, tous épris des souvenirs de la grandeur romaine, comparaient volontiers le ministre dont ils étaient fiers aux grands hommes de la République, à Métellus et à Caton. Il alliait dans sa personne les vertus de ces vieux Romains à celles des nouveaux chrétiens, comme dans ses titres les dignités delà République avec celles de l'Empire. Plein de respect pour les Papes et les évoques, il était en outre plein de sollicitude pour les populations. Médiateur intelligent et courageux entre les conquérants germains et la population italienne, il jouissait à un égal degré de la confiance du prince et de l'affection de ses propres compatriotes. C'est lui qui sut donner à la royauté ostrogothe ce caractère civilisateur et protecteur qu'elle conserva quelque temps ; c'est à lui qu'il faut attribuer la plus belle part dans ce grand règne de Théodoric, qui fut comme une halte lumineuse au milieu des progrès de la barbarie, et sous lequel ce n'était pas une formule mensongère que l'inscription empreinte sur les briques destinées à la réparation des édifices de la Ville Éternelle^ Roma felix régnante Theodorico, Les lettres et les rescrits qu'il rédigea pour les princes dont il fut successivement le ministre, monuments infiniment remarquables d'élégance barbare, ne sont pas seulement, avec tous leurs défauts, l'expression la plus brillante de ce qui subsistait alors de la culture littéraire latine, ils se distinguent par la hauteur des pensées et la noblesse chrétienne des principes qu'on y trouve formulés.
Les questions religieuses constituaient peut-être le problème le plus délicat pour l'administration de Cassiodore^ ministre catholique d'un monarque hérétique dont le chef de l'Église se trouvait le sujet. « Mais, a dit Montalembert, quoique arien, Théodoric sut longtemps protéger la liberté rehgieusedes cathohques, et, pendant la plus grande partie de son règne, l'Éghse eut bien plus à se louer de son indifférence bienveillante que de l'intervention oppressive et vétilleuse des théologiens couronnés quirégnaient à Byzance. »
Inspiré par son pieux et orthodoxe ministre, il disait noblement et sagement que, comme roi, il respectait ce qui était de l'Église et ne s'en mêlait pas autrement. Cassiodore, qui remplissait auprès de lui les fonctions de chancelier, faisait passer dans ses actes officiels les grands principes dont il était pénétré, et qu'avaient toujours invoqués jusqu'alors la plupart des docteurs chrétiens. « Nous ne pouvons, » faisait-il dire à Théodoric.'a commander la religion, car nul ne peut être forcé de croire malgré lui; » et à l'un de ses successeurs: «Puisque la Divinité souffre l'existence de plusieurs religions, nous n'osons pas en imposer une seule. Nous nous souvenons d'avoir lu qu'il faut sacrifier à Dieu volontairement, et non par la contrainte d'un maître. Celui-là donc qui tente d'agir autrement, s'oppose évidemment aux ordres divins. » Deux siècles après la paix de l'Église, il restait ainsi fidèle à la tradition des grands apologistes du temps des persécutions impériales : à Tertullien, qui avait dit : « La religion défend de contraindre à être religieux; elle veut être consentie et non contrainte:» et à Lactance, selon lequel, t pour défendre la religion, il faut savoir mourir et non tuer. »
Tout ceci changea malheureusement dans les dernières années du règne de Théodoric, où ce grand prince, affaibli par l'âge et devenu soupçonneux, souilla sa gloire par d'odieuses cruautés. Justin, parvenu à l'empire à Constantinople, avait rendu, dans son zèle outré pour le catholicisme, un édit de persécution contre les hérétiques et fait fermer les églises des ariens dans les provinces où s'étendait son autorité. Théodoric, profondément irrité de cet acte d'intolérance, députa à Constantinople le pape Jean I®"" pour demander à Justin de retirer son édit. Au lieu de remplir la mission qu'il avait acceptée, le pontife, trahissant la conlSance de Théodoric, encouragea l'empereur à persévérer dans la voie où il venait d'entrer. Il est facile de con cevoir dans quelle fureur entra le roi des Goths quand il apprit cette nouvelle ; le barbare se réveilla dans toute la sauvagerie de sa nature, sous le vernis de civilisation qu'il avait revêtu, quand il se vit trompé. Par ses ordres, le Pape à son retour à Ravenne, fut saisi et jeté dans la prison où
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il languit quelque temps avant de mourir. L'Église a décerné à Jean l"' les titres do saint et de martyr, à cause de la pieuse fermeté qu'il montra dans cette épreuve ; mais tout en s'inclinant devant sa décision, il est impossible de méconnaitre le double et grave tort dont il s'était chargé, en ne refusant pas la mission que le roi lui demandait de remplir à Constantinople, s'il la croyait contraire à sa conscience, puis en agissant auprès de Justin en sens contraire de ce qu'il avait promis. Théodoric, après cet événement, ne vit plus dans les catholiques et dans les Romains que des traîtres qui conspiraient avec Constantinople pour le renverser. Son oreille s'ouvrit aux excitations des courtisans ariens qu'il avait fait entrer dans ses conseils, et qui mettaient à profit des dispositions si propices à leurs desseins. Cassiodore, après avoir vainement essayé de retenir le roi et de contrebalancer leur influence, abandonna la partie. Il se démit de ses charges et se retira dans ses propriétés de Scylacium, sans plus vouloir garder de part au gouvernement. Avec lui, Théodoric perdait son bon génie. Livré désormais à des conseillers pervers, il devint un tyran aussi sanguinaire qu'ombrageux ; un grand nombre de victimes innocentes furent sacrifiées à ses colères pendant les deux ans qu'il vécut encore. Boëce et son beau-père SymmaquO; succombant devant les plus injustes accusations de haute trahison, eurent la tête tranchée. Enfin le roi des Goths couronna tristement sa carrière par un édit qui chassait les catholiques de toutes leurs églises ; heureusement sa mort en empêcha l'exécution.
Théodoric n'ayant pas laissé d'enfants mâles, la couronne passa après lui à son petit-fils Athalaric, âgé de huit ans seulement, sous la tutelle de sa mère Amalasonthe. Digne fille du fondateur de la royauté ostrogothique, et par sa haute intelligence et par la fermeté de son caractère, Amalasonthe était catholique et avait reçu une éducation toute romaine. Pieuse et humaine autant qu'habile politi-
que, ellereprit la tradition des grandes années de son père et s'étudia à réparer le mal qui s'était fait à la fin de son règne. La régence de cette princesse fut le temps le plus heureux et le plus prospère de l'Italie gothique. Elle nourrissait depuis de longues années pour Cassiodore des sentiments de respect et d'amitié. C'était lui qui était naturellement appelé à devenir son principal conseiller. Mais avant de le faire revenir près d'elle à Ravenne, elle voulut utiHser sa présence dans le midi de l'Italie, sérieusement menacé par les préparatifs de guerre qu'avait faits Justinien en prévision de la mort de Théodoric. Elle le chargea donc temporairement du commandement des cotes de cette région, qu'il mit si bien et si activement en état de défense que l'empereur renonça pour le moment à tout projet d'attaque. Cassiodore profita de cette mission pour améliorer la condition des villes de sa province natale, alléger leurs charges et redresser les torts dont elles avaient eu à souffrir. Les troupes, mal payées, y commettaient de graves désordres ; il n'hésita pas à pourvoir à leur solde sur sa fortune personnelle, afin de les ramener à la discipline.
Ceci fait, Amalasonthe l'appela au siège du gouvernement et lui rendit son titre de secrétaire d'État. Ce fut lui qui dirigea toute l'administration des huit années de régence, s'occupant activement des intérêts du peuple italien, sauvegardant les droits sacrés de l'Église, et appelant aux charges publiques les hommes les plus doctes et les plus probes. Un des actes les plus remarquables, rendus alors par ses soins, futl'édit qui rétablissait les professeurs publics de grammaire, de rhétorique et de droit, que depuis plus de cinquante ans on avait cessé d'entretenir aux frais des finances de l'Etat.
Au commencement de l'année 534, Amalasonthe, pour récompenser les services de Cassiodore, l'éleva à la dignité de Préfet du prétoire, la plus haute de l'État après celle du souverain. Mais dans la même année, le jeune Athalaric
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mourait de la peste, Amalasonthe faisait ceindre la couronne à son cousin Théodahat et celui-ci payait sa dette de reconnaissance envers elle en la faisant assassiner. Quelques historiens modernes ont fait un reproclieàCassiodoredene pas être sorti des affaires après le meurtre de sa bienfaitrice et d'avoir continué à servir l'indigne Théodahat, couvert du sang d'Amalasonthe. Il ne me semble' pas qu'il y ait besoin de le justifier des motifs honteux que lui prêtent en cette occasion ses accusateurs. La vie entière du grand ministre de la monarchie gothique le met à l'abri de tout soupçon de semblables mobiles. Le fait est que Cassiodore ne jugea pas que le crime même de Théodahat suffît à le relever du fardeau de la tâche surhumaine qu'il avait assumée, consacrant sa persévérance et son énergie à préserver l'autorité de ses propres excès, à adoucir les mœurs des Goths et à garantir les droits des Romains. L'honneur lui commandait d'ailleurs de ne pas abandonner le timon du navire au moment de la tempête, et l'assassinat d'Amalasonthe fournissait à Justinien le prétexte, attendu par lui depuis bien des années, d'entreprendre de reconquérir l'Italie sur les Goths. Toute la politique de Cassiodore avait eu pour objectif d'empêcher l'absorption de sa patrie dans l'empire byzantin, où il voyait la perte de son individualité nationale, et d'assurer le maintien de cette individualité sous le sceptre des Goths, en établissant une intime union entre eux et les Romains. Il se devait à lui-même de ne pas abandonner son œuvre quand un grand péril la menaçait, de travailler énergiquement à la maintenir au travers de toutes les tristesses et de tous les déboires, et de consacrer ses derniers efforts à organiser, dans tout ce qui dépendait de ses fonctions civiles, la résistance de l'Italie à la conquête grecque.
Voilà pourquoi il resta Préfet du prétoire sous l'incapable Théodahat et sous son successeur, le vaillant Vitigès. Les papiers d'État compris dans les derniers livres des u 23
Variœ témoignent de l'inconcevable activité qu'il déploya dans ces circonstances critiques. Nous l'y voyons tantôt essayant de négocier la paix avec Justinien, tantôt s'occupant de faire rentrer exactement les impôts pour fournir aux dépenses de la guerre, veillant à la solde des troupes, travaillante! réfréner leurs désordres et à procurer quelque soulagement aux populations pressurées par les armées des deux belligérants, prenant des mesures pour assurer les approvisionnements, tantôt enfin s'efforçant de réveiller le zèle des provinces et des villes en faveur de la cause qu'il considérait comme nationale. Les dernières pièces officielles émanées de lui datent de Tannée où Vitigès, repoussé de Rome qu'il avait inutilement essayé de reprendre sur Bélisaire, se vit, après la perte d'Ariminum, enfermé dans Ravenne par les armées de l'empire grec. A ce moment, Cassiodore désespéra de sa tâche et ne se sentit plus la force de continuer une lutte dont l'issue n'était plus désormais douteuse. 11 était alors âgé de près de soixante-dix ans, et pendant un demi-siècle il avait soutenu sans faiblir le poids des plus grandes affaires. Il voyait l'œuvre de sa vie détruite. L'Italie, devenant byzantine, cessait d'être un État indépendant pour passer à l'état de province éloignée et sacrifiée, dans un empire dont le centre et l'esprit n'étaient plus romains. La monarchie italienne des Goths était frappée à mort ; il n'y avait plus d'espérance de la relever et de la maintenir. Sa catastrophe finale était désormais une question de temps, et à ce moment elle paraissait plus imminente qu'elle ne devait l'être en réalité, grâce à l'indomptable énergie de Totila. Dans ces circonstances, Cassiodore résolut de renoncer aux affaires et au monde, et de passer la fin de sa vie dans la solitude religieuse. Il ne voulait pas servir de nouveaux maîtres et se sentait impuissant à prévenir la raine de ceux auxquels il s'était dévoué. Résignant donc toutes ses charges, il quitta Ravenne et se retira dans le Bruttium. Là, dans ses domaines patri-
moniaux, à côté de Scylacium, il fonda un vaste couvent, le Monasterium Vivariense, où il fit lui-même profession de la vie monastique, prenant la direction de la communauté à titre d'abbé. Bélisaire respecta la retraite de ce noble adversaire qui se retirait de la lutte. Bien que la province où il venait fixer ainsi sa demeure fût depuis quelque temps déjà au pouvoir des impériaux, le vieux ministre des rois Ostrogoths n'y fut aucunement inquiété. Et un peu plus tard, quand la fureur de la nouvelle guerre entre Bélisaire et Totila se reporta sur le midi de Tltalie, sévissant du côté de Grotone et de Tarente, les deux partis s'accordèrent dans le même respect pour l'inviolabilité de l'asile de paix où Cassiodore prolongeait sa vieillesse dans la prière et l'étude.
« Ce fut, dit Montalembert, la première, après la chute de l'empire romain, de ces conversions éclatantes, dont une innombrable série se déroule ensuite sous les yeux, et qui allaient jusque dans les plus hauts rangs de la société nouvelle chercher les grands du monde pour leur apprendre à expier leur grandeur, à se reposer de leur puissance et à mettre un intervalle entre les agitations du monde et le jugement de Dieu. »
Malgré son grand âge, Cassiodore, en revêtant la robe de moine, recommença une nouvelle vie, qui se prolongea encore pendant trente années. La profession religieuse offrit autant d'attraits à son âme que d'emplois à son activité. 11 avait emmené comme compagnon dans sa retraite, pour trouver en lui un maitre dans la contemplation et dans la discipline ascétique, et aussi un auxiliaire dans ce qu'il voulait faire pour l'éducation de ses moines, le célèbre Denys le
Scythe ou le Petit, ce moine de naissance gothique qui était devenu l'un des premiers savants de son temps, également versé dans la connaissance des deux langues grecque et latine, l'auteur de la première collection de canons conciliaires qui ait été formée, le réformateur du cycle pascal et l'inventeur du comput de l'ère chrétienne, dont nous continuons à nous servir sans avoir corrigé l'erreur de quatre ans commise par Denys au sujet de son point de départ. Le monastère, où de nombreux adeptes de la vie religieuse, entraînés par l'exemple de l'ancien ministre, vinrent bientôt se grouper autour de lui, était une véritable ville cénobitique. Gassiodore avait consacré une part considérable de l'immense fortune reçue de ses ancêtres à en élever les bâtiments, aussi magnifiques qu'étendus, qui passaient pour un des modèles de l'architecture de l'époque. Le monastère de Vivaria n'était pas, d'ailleurs, sa seule fondation monastique. Ceux de ses disciples qui se croyaient appelés à une vie plus austère que celle des cénobites, dont la demeure était voisine de la mer, trouvaient, en gravissant la montagne qui les dominait, dans un site plus âpre et plus sauvage, des cellules isolées où ils pouvaient goûter, dans toute sa pureté, « le suave et secret bonheur de la solitude absolue, si toutefois, ajoute le grand serviteur de Dieu, leur cœur s'y était préparé par un essor intérieur. » C'est l'ensemble de ces cellules séparées, avec l'église qui en formait le centre, que l'on appelait le Monasterium Castellense.
Lui-même, dit Moniale mbert, dont je me plais â citer les pages éloquentes qui résument si bien la vie de Gassiodore moine, lui-même, successivement moine et abbé, passa trente années dans cette retraite, occupé à gouverner sa communauté, à y unir l'étude des sciences et des lettres à la poursuite de la vie intérieure. Pendant sa vie politique, il avait usé de son pouvoir avec une énergique sollicitude pour maintenir l'éducation publique et la vie intellectuelle dans cette pauvre Italie, que venaient périodiquement recouvrir des flots
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de conquérants ignorants etgrossiers. Il avait même, au plus fort de ses occupations publiques, écrit en douze livres une histoire des Goths dont on ne saurait assez regretter la perte ; et on le voit sous Théodoric, à l'occasion de l'envoi d'un poète musicien que Clovis avait demandé à ce prince, se livrer à une longue dissertation sur la musique, qu'il appelle la reine de nos sens, en invoquant l'exemple de David avec cent autres empruntés à la mythologie et à la poésie classiques. On l'a proclamé, non sans raison, le héros et le restaurateur de la science au vi° siècle. Une fois moine, il fit de son monastère une sorte d'académie chrétienne et le foyer principal de l'activité littéraire de son temps. Il y avait rassemblé une immense bibliothèque où certains religieux, sous le nom d'antiquaires, copiaient les manuscrits, et où d'autres revisaient leurs transcriptions, comme les correcteurs de nos imprimeries revisent nos épreuves. Il y imposait à ses religieux un plan d'études complet et sévère. Il prêchait lui-même d'exemple; il leur enseignait avec un zèle infatigable l'Ecriture Sainte pour laquelle il avait essayé en vain, de concert avec le pape Agapit, d'établir à Rome même des professeurs publics. Il y joignait l'étude des sept arts libéraux et toute la littérature profane, ce qui ne l'empêchait pas de pratiquer humblement les moindres détails de la vie commune, et de se faire le lampiste et l'horloger, en même temps que le professeur de sa communauté. On aime à le voir, dans ses doctes traités, citer et commenter sans cesse, en même temps que les Pères de l'Église, ses chers poètes, Térence, Horace, Virgile surtout, et dans Virgile les Géorgigues, dont sa pittoresque retraite au fond de la Calabre lui faisait encore mieux sentir et vanter les beautés :
Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes !
Ce fut à Vivaria qu'il composa la plupart de ses ouvrages, et surtout son fameux traité Sur renseignement des saintes lettres, espèce d'encyclopédie élémentaire qui fut le code de l'éducation monastique et servit longtemps de programme à l'éducation intellectuelle des peuples nouveaux. A quatre-vingt-treize ans, il eut le courage de commencer un traité Sur V orthographe, dans le but de concourir à la correction des anciens exemplaires des Saints Livres.
Cassiodore donna amsi, du sein de sa nombreuse communauté, l'un des premiers et des plus illustres modèles de cette alliance de la vie religieuse avec la vie intellectuelle qui devait tant honorer l'ordre
monastique. Cette passion littéraire qui enflammait le noble vieillard ne servait qu'à redoubler son zèle pour la stricte observance de la régularité monastique. « Dieu nous fasse la grâce, écrivait-il, d'être semblables à des bœufs infatigables pour cultiver le champ de Notre Seigneur avec le soc de l'observance et des exercices réguliers. » On ne sait trop quelle règle il avait adoptée. Quelques-uns ont cru que c'était celle de Saint Benoît, son contemporain; mais il n'en fait aucune mention spéciale, en recommandant à ses moines de suivre les règles des Pères en général avec les ordres de leur propre supérieur, et de consulter les Institut es de Cassien. Cependant on reconnaît tout au moins une profonde analogie entre les usages pratiqués à Vivaria et les grands exemples de saint Benoît, dans les préceptes que donne Cassiodore au sujet du travail manuel. Il veut que ceux qui ne sont pas capables d'étudier ou de transcrire les manuscrits s'appliquent à l'agriculture et au jardinage, surtout pour le soulagement des hôtes et des infirmes. Comme Benoît, il leur recommande une affectueuse sollicitude envers les voyageurs, les pauvres et les malades du voisinage. Comme Benoît, il veut que les cultivateurs des terres monastiques aient part au bien-être temporel et spirituel de la vie religieuse. « Instruisez vos paysans aux bonnes mœurs, dit-il; ne les grevez pas de redevances onéreuses ou nouvelles; appelez-les souvent à vos fêtes, afin qu'ils aient à rougir, s'il y a lieu, de vous appartenir et de si peu vous ressembler. » Enfin, il semble suivre la règle de Benoît jusque dans ses moindies détails, en ce qui touche la psalmodie nocturne et quasi perpétuelle qui caractérisait le culte monastique, et dont il expliquait ainsi qu'il suit la signification à ses nombreux disciples; (( Pendant le silence de la nuit, la voix des hommes éclate dans le chant, et, par des paroles chantées avec art et mesure, elle nous fait retourner à celui de qui la divine parole nous est venue pour le salut du genre humain. . . Il ne se forme qu'une seule voix de toutes celles qui chantent, et nous mêlons notre musique avec les louanges de Dieu, que chantent les anges, quoique nous ne puissions pas les entendre. »
Avant de mourir, Cassiodore'abdiqua la charge d'abbé, afin de se livrer tout entier à la conteniplation de l'éternité. Mais il n'en vivait pas moins dans une tendre et vigilante union avec ses religieux. Il terminait tous ses écrits en leur demandant avec instance, et comme l'acquit d'une dette de cœur, de prier pour son âme. f Avec l'aide
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rie Dieu, dit-il à la fin de son traité de littérature sacrée, j'ai pu beaucoup travailler à votre instruction : payez-moi de retour par vos progrès dans les saintes lettres, et par la persévérance de vos prières pour moi. » Et à la fin de son Orthographe : « Adieu, frères chéris, ne m'oubliez pas en priant. J'ai fait ce que j'ai pu pour vous séparer du nombre des ignorants; à votre tour obtenez de Dieu que je ne sois pas confondu avec les impies et puni comme eux. »
A l'âge de cent ans, Cassiodore travaillait encore. Dans ses Commentaires sur les Psaume?,, arrivé au centième, il termine son explication par des actions de grâces à Dieu de lui avoir accordé de parvenir à cet âge si rare, l'implorant en même temps pour le salut de son âme. C'est vers le même moment que Narsès mourait à l'âge de 95 ans, suivant de bien peu dans la tombe Justinien, mort plus qu'octogénaire. Un monde et une civilisation s'éteignaient avec ces illustres vieillards.
« On aimerait à savoir quand et comment Cassiodore mourut, dit encore Montalembert; car suivre jusqu'à la fin les hommes auxquels on s'attache est unbesoin pour le cœur. Mais nul ne nous l'a dit. Cette grande lumière de la chrétienté naissante, volontairement voilée au sein de la vie monastique, s'y éteignit sous l'œil de Dieu seul, et sans que le regard de la postérité ait été admis à contempler sa fin. »
En 555, Cassiodore avait pu voir encore, du fond de son pieux asile, après les fureurs de la guerre entre Bélisaire et Totila, les bandes austrasiennes, et en grande partie composées de païens, de Bucehn et de Lothaire porter la dévastation dans le Bruttium, sous prétexte de secourir contre les Grecs les derniers débris des Ostrogoths. 11 dut mourir dans les environs de la date oi^iles Lombards, sous la conduite d'Alboin, firent leur entrée dans le nord de l'Italie. Dieu lui épargna la douleur de voir sa terre natale foulée et désolée par ces nouveaux envahisseurs, quand le roi Autharis vint planter ses enseignes jusqu'en vue de la
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Sicile, en pillant tout devant lui, et quand Arichis, duc de Bénévent, s'empara de Crotone ainsi que du pays environnant, y compris Scylacium. Il est probable que la ruine des monastères de Vivaria et de Castellum fut un des épisodes de Tune ou de l'autre de ces deux invasions, où les Lombards, encore ariens, déployaient un acharnement féroce contre les églises et les couvents catholiques. Ils durent traiter les beaux monastères fondés par Cassiodore de la même façon que l'abbaye du Mont-Cassin. En effet, si la date précise de la ruine de ces saints établissements est ignorée, on sait positivement qu'ils ne survécurent que de bien peu à la mort de leur fondateur.
Les œuvres de Cassiodore nous fournissent les éléments les plus précis pour la solution d'une question fort controversée entre les érudits qui ont jusqu'ici traité de la topographie antique de la Calabre, celle de la situation précise de sa ville natale. 11 y a sur ce point deux opinions différentes. Pour les uns, comme Barrio, Marafioti, Fiore, M. Mazocchi et M. Marincola-Pistoja, la moderne Squillace occupe l'emplacement exact du Scylacium antique. Pour les autrès, la ville ancienne était au bord de la mer et sa population s'est retirée dans l'intérieur des terres, sur la hauteur de Squillace, à l'époque des incursions sarrazines. Lupis et Alberti ont même cru retrouver les ruines de Scylacium sur le penchant nord-ouest du promontoire de Stalletti.
Pour ma part, après une étude approfondie du terrain et des textes qui peuvent éclaircir le problème, je suis convaincu que les deux opinions sont vraies et sont fausses suivant qu'il s'agit du Scyllètion grec et du Scylacium ro-
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main, qui n'ont pas occupé le même site. Et c'est ce dont je crois pouvoir fournir ici la preuve.
Squillace a succédé, juste à la même place, au Scylacium romain. Ceci ne me parait pas un seul instant douteux pour quiconque lit Gassiodore. Il nous a légué une description détaillée de la ville, telle qu'elle était de son temps ; et tous les traits de cette description s'appliquent à la situation de Squillace ; ils ne conviennent à aucun emplacement du voisinage, et moins peut-être qu'à tout autre aux ruines voisines de Stallctli. Cette description se trouve dans une lettre officielle écrite par le ministre des rois Goths, sous le règne de Vitigès, quand déjà la guerre avec les Grecs sévissait dans toute sa violence. Elle est adressée au chancelier de Lucanie et de Bruttium, pour lui prescrire de diminuer les charges financières abusives qui pesaient sur Scylacium. Cassiodore a saisi cette occasion pour insister sur les charmes de sa ville ; et il le fait dans des termes où respire une sorte de nostalgie du sol natal, qui laisse deviner les intentions de retraite dans ces lieux qu'il allait bientôt réahser. La plupart de ceux qui ont eu l'occasion de parler de cette lettre, n'ayant pas vu Squillace, se sont imaginés que la description y était purement rhétorique. En la lisant sur les lieux, on constate, au contraire, qu'elle est singulièrement précise, tellement précise qu'elle constitue un document topographique du plus haut prix ; et l'on reconnaît même que, malgré les défauts d'un style à la fois quintessencié et entaché de barbarie, elle a, en réalité, autant de grâce que d'exactitude. C'est un des meilleurs échantillons du style propre à Cassiodore, style qui rappelle les ciselures contournées, coniphqueés, étranges et un peu sauvages, mais pourtant élégantes et remarquablement exécutées, de l'orfèvrerie de travail ostrogothique, ainsi que la chaude harmonie de leurs grenats enchâssés dans l'or.
« La cité, dit-il, est établie au-dessus d'un golfe de la
mer Adriatique (Cassiodore étend ici ce nom abusivement à la mer Ionienne). Elle pend sur le flanc d'une colline à la façon d'une grappe de raisin ; non qu'elle s'élève en présentant une ascension longue et difficile, mais comme pour fournir au regard l'occasion d'être charmé par la perspective des campagnes verdoyantes et de la surface azurée de la mer. Cette cité contemple le soleil naissant dans son berceau même, de telle façon que l'aurore n'a pas le temps d'y précéder la venue du jour ; mais dès que l'astre commence à se lever, son flambeau s'y distingue par son éclat vibrant. Elle regarde encore Pliébus dans toute sa splendeur, elle brille à chaque heure de sa lumière; c/est vraiment la patrie du soleil, et un tel nom lui conviendrait bien mieux qu'à Rhodes. » Voilà un trait bien topique, et qui définit parfaitement la situation de Squillace sur un piton isolé au milieu d'un bassin circulaire, oii elle reçoit librement les rayons du soleil à toute heure, sans que rien vienne pour elle en intercepter l'éclat, et aussi Touverture à Test de la vallée qui débouche de ce bassin vers la mer, de telle façon que le premier rayon que le soleil levant fait courir sur les flots vient frapper cette ville. Tout ceci est d'une extrême précision, et la jolie comparaison avec une grappe de raisin ne l'est pas moins, car de quelque côté qu'on regarde Squillace la ville apparaît suspendue sur le penchant de sa colline, avec ses maisons qui s'étagent les unes au-dessus des autres comme les grains de la grappe. Voici encore qui n'est pas moins précis, qui ne 'saurait convenir en aucune façon au 'site des ruines voisines de Stalletti, et qui caractérise, au contraire, de la façon la plus juste la position de Squillace au centre d'un bassin d'une merveilleuse fertilité, encore aujourd'hui tout cultivé, comme du temps de Cassiodore, mais qui fait payer cher sa richesse agricole par l'insalubrité que ses exhalaisons humides répandent aujourd'hui jusque dans la ville. « De quelque côté qu'ils se retournent, ceux qui résident
dans la cité jouissent du spectnclo d'^s travaux dune magnifique culture. On voitdelà les vendangeurs recueillir d'abondants raisins, les bœufs fouler sur l'aire les grasses moissons, et partout ce sont de verdoyantes plantations d'oliviers. Celui qui fait le tour de la ville, partout où. il regarde, ne cesse pas d'avoir sous les yeux l'agréable perspective des champs. C'est à tel point que l'on oublie les murs qui forment l'enceinteet qu'on finit par se croire dans une cité rurale ou une villa urbaine. Participant à la fois de la ville et de la campagne, ce lieu mérite à un égal degré les louanges que l'on donne à l'une et à l'autre. Le voyageur de passage emporte le désir d'y revenir ; celui qui se sent fatigué du travail aspire à y chercher le repos. » Le dernier trait a quelque chose de pénétrant dans la simplicité même avec lequel il est exprimé. Gassiodore y met à nu le découragement qui a saisi son âme et la résolution de retraite qui mûrit dans son esprit.
Dans une autre lettre, de date antérieure, du temps où il n'avait pas encore commencé à rompre ses attaches mondaines, il écrit au chancelier de Lucanie et de Bruttium pour lui demander d'envoyer à la cour de Ravenne quelques-uns des produits gastronomiques de son pays, des fromages de la Sila et du vin de Palmi, qu'il a eu l'occasion de vantera la table du roi. Il recommande de prendre le vin dans son propre cellier, pour être sûr de sa qualité. Et à cette occasion il se laisse aller, sur les mérites de ces fromages et de ce vin, à une petite amplification rhétorique, qui doit ici trouver sa place. « Le fromage de la Sila [Silanus caseus),gTdiCe à la qualité des herbages, se confectionne dans des conditions de telle bienveillance de la nature, qu'on dn*ait qu'il a un goût de miel, quoique rien d'étranger n'y ait été mêlé. Dans ce pays le lait coule, presque sans y être provoqué, des mamelles gonflées des bestiaux, de telle façon qu'il ne sort pas goutte à goutte comme du ventre des troupeaux d'autres contrées, qui passent ce-
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pendant pour fécondes, mais que c'est un torrent qui s'échappe de lui-même à peine le pis a-t-il été touché. Son parfum est suave et comme pénétré des senteurs variées de toutes les herbes de la montagne ; à l'odeur on reconnaît la qualité des pâturages d'où il provient, et il y a autant de plaisir à le flairer qu'à respirer une fumée d'encens. Ce lait contient tant de crème et si épaisse, qu'elle semblerait la liqueur figée de l'arbre de Pallas, si celle-ci n'était pas d'un jaune vert, tandis que la crème de notre lait est d'un blanc de neige. Les pâtres joyeux rassemblent dans des formes largement ouvertes l'abondance merveilleuse de cette crème, et en y mêlant de la présure la font se coaguler en fromages encore mous, auxquels on donne la figure d'une sphère. On les porte ensuite dans des caves souterraines, où on les garde quelque temps et où ils achèvent de prendre la solidité durable du fromage sec et de garde. Fais-en au plus tôt embarquer un certain nombre sur le premier bâtiment en partance, afin que par ce petit présent nous puissions donner satisfaction au désir royal. Quant au vin de Palmi [Palmatianum vùium), que l'antiquité a ainsi nommé pour le louer en le caractérisant comme méritant justement la palme, il faut t'en procurer qui ait perdu l'âpre verdeur qu'il a au sortir du pressoir, mais qui ait pris le suave bouquet qui s'y développe avec le temps. Car il a beau être, entre les vins du Bruttium, le dernier par l'éloignement de sa position géographique, le jugement unanime des connaisseurs en fait le premier pour sa qualité. 11 égale le vin de Gaza et ressemble à celui de la Sabine, mais se distingue de tous par son parfum. Voilà pourquoi il a acquis une si haute renommée. Il faut en chercher qui soit de premier choix dans son genre, pour bien prouver que la sagesse de nos ancêtres ne lui a pas donné un nom impropre. Il doit être liquoreux, mollement onctueux, chaud et excitant, parfumé au sentir, d'une blancheur limpide; et c'est surtout l'arrière-goût qu'il laisse
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au palais qui le rend digne de la palme. Ce vin tonifie Testomac fatigué, raffermit les entrailles, fortifie la poitrine, sèche les plaies qu'on en lave; toutes les qualités que l'on cherche à donner à des vins composés, il les possède naturellement. » Quel bon propriétaire de vignobles que ce Cassiodore! et combien ces louanges hyperboliques données au vin de son cru sont un trait de nature ! Nous sommes tous comme cela, nous autres viticulteurs. Ami lecteur, il ne faudrait pas beaucoup me presser pour que je parte du même ton sur le vin de mes vignes et que je vous démontre exprofesso que c'est le premier de l'Europe. C'est avec une vraie sympathie que je retrouve le même dada chez le vieux ministre, à qui l'enivrement des grandeurs et les soucis de la pohtique n'ont pas fait oublier ses chères vignes et le bon vin qui dort dans son caveau.
La lettre au Cancellarius Maxime ne détermine pas seulement la situation précise de la ville, mais aussi celle de la principale maison de campagne que Cassiodore avait dans le voisinage de Scylacium. « C'est là, dit-il, que nous avons fait nos Claustra Neptunia. Au pied du mont Moscius, nous avons établi des appareils pour faire pénétrer l'eau des gouffres de Nérée dans les entrailles excavées des rochers. Là des troupes de poissons, se jouant dans une libre captivité, donnent un spectacle qui repose l'esprit et amuse le regard. Us courent avides au-devant de la main des hommes et viennent y chercher leur nourriture, avant d'y devenir aliments eux-mêmes. L'homme nourrit ainsi les délices de sa table ; et la facilité qu'il a de les capturer fait que bien souvent, rassasié, il les laisse en paix. » Les vastes excavations, creusées de main d'homme dans le roc, dont Cassiodore avait fait ses viviers d'eau de mer, subsistent toujours au pied du promontoire de Stalletti, le mont Moscius delà lettre, tout auprès des ruines que quelquesuns ont regardé comme celles de Scylacium. On les appelle Grotte di San-Gregorio ou di Stalletti. Mais depuis des
siècles elles sont à sec ; Teau de la mer n'y était introduite qu'artificiellement, au moyen d'appareils mécaniques et d'écluses.
C'étaient Ih les viviers qui avaient valu son nom au Monasterium Vivariense ; il avait été construit tout à coté, bien évidemment sur l'emplacement de la villa des Aurelii. Cassiodore nous l'apprend encore, dans le chapitre de son traité Sur renseignement des saintes lettres où il vante à ses disciples les charmes du monastère qu'il a préparé pour leur résidence.
« La situation même du monastère de Vivaria, leur dit-il, vous engage à préparer bien des choses pour le soutien des voyageurs étrangers et des pauvres ; car vous avez des jardins bien arrosés et tout près de vous le cours poissonneur du fleuve Pellène (le Fiume diSquillace ou Alessi de nos jours, qui passe, en effet, très près de Stalletti avant de se jeter dans la merj. Le volume de ses ondes ne le rend pas redoutable, et en même temps il n'est pas non plus à mépriser pour leur exiguité ; mais, soigneusement endigué et réglé avec art, il vient couler chez vous, divisé en canaux, partout où son arrosement est nécessaire, suffisant pour abreuvervos jardins et n'ydevenant jamais une source de dégâts. Il est là quand on le désire, et il se retire quand il a accompli la tâche qu'on attendait de lui ; c'est donc un ornement sans importunité, qui ne manque jamais quand on en a besoin. A vos pieds, vous avez la mer, qui fournit aux pèches les plus variées et donne, si Ton veut, le poisson vivant à enfermer dans les viviers. Carnous avons préparé, avec l'aide de Dieu, d'agréables réceptacles où une multitude de poissons erre, retenue par une clôture sûre, et si bien habituée à ces cavernes de la montagne qu'elle ne s'y sent pas prisonnière, car elle peut librement prendre sa nourriture et se cacher comme elle veut. Nous y avons aussi fait construire des bains disposés pour le traitement des malades, là où coulent des sources dont l'eau est également
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bonne pour boire et pour se baigner. Aussi les étrangers ont-ils plus de raisons de vouloir habiter votre monastèie que vous de désirer chercher d'autres lieux. »
11 résulte formellement de ceci que les ruines, étendues mais informes, qui se voient encore dans le voismage des Grotte di Stalletli, et qui consistent presque exclusivement en débris de maçonneries romaines de basse époque, en briques séparées par une forte épaisseur de ciment, ne sont pas celles de la ville de Scylacium, mais bien celles du Monaslerium Vivariense, véritable cité monastique, avons-nous dit, et de la somptueuse villa patrimoniale des Aurelii du Bruttiuni, englobée dans les constructions du monastère. On désigne le lieu de ces ruines sous le nom de Coscia di Stalletti.
Non loin de là, près du rivage, une belle source jaillit du sol rocheux, épanchant ses eaux abondantes et cristallines. Les habitants du pays l'appellent Fonlana di Cassiodoro. C'est la fontaine Aréthuse, située sur le territoire de Scylacium (1), dont Cassiodore parle et raconte des merveilles dans une lettre officielle adressée, au nom du roi Athalaric, à un des magistrats de la contrée pour ordonner des ])oursuites contre les brigands qui avaient volé les mulets d'un fonctionnaire en voyage, tandis que lui et sa suite faisaient la sieste au bord de la route, près de cette fontaine.
(1) hi Sqjlatino tevrltorlo. Quelques-nus des aialiUScrits de Cassio^ dore portant en cet vAiàvoM Sciliano et Scitlliano, au lieu de Scylatinu^ une partie des commentateurs modernes ont proposé de lire in Siciliano territorio et d'appliquer ceci à l' Aréthuse syracusaine. Mais d'abord Sicilianus au lieu de Siculus ou de Siciliensis serait un barbarisme que l'on n'a pas le droit d'attribuer sans preuve à l'écrivain. Et d'uilleuis la i'oulaiae sicilienne d'Arétliuse était située, non seulement dans la ville même de Syracuse, mais dans l'île d'Ortygie. Par conséquent, ni la description qui est donnée dans la lettre, ni l'aventure de brigand, à laquelle cette lettre se i-apporle, ne sauraient s'y appliquer en aucune façon.
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« Il y a, dit-il, en cet endroit des champs fertiles et des prairies verdoyantes, qui s'étendent au pied des collines jusqu'au sable de la plage marine; là sourd une abondante fontaine, dont les bords sont environnés de grands roseaux comme d'une couronne. L'ombrage des roseaux rend cette source délicieuse, mais elle se recommande surtout par une particularité merveilleuse. En effet, si un homme en visite les bords en se tenant dans le silence, il trouve les eaux de la fontaine tellement tranquilles qu'elles semblent dormir comme celles d'un étang, au lieu de courir. Mais si cet homme se met à tousser ou à parler à haute voix, aussitôt les eaux commencent à s'agiter comme sous l'action d'une force inconnue, son bassin bouillonne comme une marmite posée sur le feu. Silencieuse pour l'homme silencieux, elle répond à la voix humaine par son agitation et son bruit ; et l'on s'étonne d'en voir ainsi les eaux se mettre en mouvement sans qu'on les ait touchées. On dirait d'un animal endormi qu'on réveille, et qui répond au bruit qui l'a tiré du sommeil. »
Quant au Monasterium Castellense, toujours d'après les indications de Cassiodore lui-même, il était situé dans la partie la plus haute et la plus âpre de la montagne qui s'avance dans la mer, c'est-à-dire au-dessus du village actuel de Stalletti. La tradition locale parait donc être exacte quand elle le place dans la Contrada di San-Martino,où l'on voit quelques débris épars de maçonneries antiques qui peuvent parfaitement être des restes des cellules isolées qui composaient celte agrégation d'ermitages. Une petite église s'élève en ce heu; elle est de construction peu ancienne; mais son nom de Santa-Maria de Vetere indique positivement qu'elle a succédé à une éghse beaucoup plus vieille, très vraisemblablement à celle de Castellum.
La topographie de Scylacium et de ses environs au temps de Cassiodore est donc certaine jusque dans les moindres détails. Et du moment que la ville était au vi« siècle où est
aujourd'hui Squillace, il est incontestable que c'est là qu'elle a été pendant tous les temps romains, là que la Colonia Minervia Scolacium fut établie en 123 avant Tère chrétienne. Ceci est encore confirmé parla distance de 25 milles romains indiquée par la Table do Peutinger entre Vibo Valentia et Scylacium, distance qui fait tomber juste à Squillace, tandis qu'à la Goscia di Stalletti il y aurait 2 milles de plus. Quant aux distances exactement semblables entre elles, do M milles chacune, que l'Itinéraire d'Antonin compte entre Tacina elr Scylacium, d'une part, Scylacium et Cocintus, de l'autre, elles pourraient également convenir aux deux locahtés, suivant que l'on ferait passer la route plus ou moins avant dans les terres.
Mais cette détermination du site du Scolacium ou Scylacium romain n'implique aucunement celui du Scyllètion grec. Autant la position de Squillace correspond à ce que devait être celle d'une colonie de citoyens établie dans un lieu oîi ils pussent se livrer facilement à la culture des terres du domaine public qui leur était concédée, et en même temps dans une position stratégique, choisie en vue des guerres continentales, d'oilrla colonie commandât tout le pays à l'entour, autant elle s'accorde peu à ce qu'étaient d'ordinaire les sites clioisis pour les établissements helléniques de la Grande-Grèce. Car ceux-ci, nous l'avons déjà dit plusieurs fois, et surtout les établissements remontant aux débuts de la colonisation, touchaient tous à la mer. Et il importe de remarquer ici que, s'il est impossible historiquement d'admettre un déplacement du Scylacium romain entre l'époque des Gracques et celle de Cassiodore, par contre, avec les vicissitudes éprouvées par Scyllètion à la fin de la période hellénique, un changement de sa situation au temps oii l'on en fit une colonie romaine, n'a rien que de naturel et de vraisemblable.
Scyllètion a été sûrement l'appellation du promontoire qui fait saillie sur la côte au fond du golfe nommé d'après II 24
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lui, avant d'être celle d'une ville. C'est, en effet, un nom éminemment significatif, qui désigne toujours des localités de même nature et d'un caractère spécialement déterminé. Qu'il s'agisse du Scyllaion de l'extrémité méridionale du Bruttium, à l'entrée occidentale du détroit de Messine, aujourd'hui Scilla, du Scyllaion du golfe Saronique, dans la Trézénie, actuellement Kavo-Skyli, ou bien de la pointe de Scyllai sur le Pont-Euxin, maintenant' Kara-Bouroun, l'appellation s'applique constamment à une pointe de rochers escarpés, garnie de brisants à sa base, dangereuse pour les navigateurs, où réside la terrible Scylla et où les aboiements de ses chiens dévorants personnifient les vagues qui se brisent avec fracas, mettant les vaisseaux en pièces et faisant périr leurs matelots. Il n'en a sûrement pas été autrement de Scyllètion, dont le nom n'est qu'une variante de cette appellation. Son nom s'est d'abord appliqué au promontoire, et s'il a passé ensuite à une ville, c'est que cette ville avait été bâtie sur le promontoire même, tout auprès de la mer.
11 n'existe à Squillace même aucun débris grec, et jamais l'on n'y a rien découvert de celte époque. Au contraire, dans les ruines de la Goscia di Stalletli, l'on remarque l'emploi de pierres de taille helléniques comme matériaux en plusieurs endroits des maçonneries subsistantes du Monasteriiim Vivariense. Dans ce canton j'ai même reconnu plusieurs lambeaux de murs helléniques formant des terrasses de soutènement, qui avaient été conservées aux époques postérieures. Les paysans m'y ont présenté quelques petites monnaies grecques, assez mal conservées, qu'ils venaient de trouver en cultivant leurs champs. Enfin les excavations que Gassiodore avait utilisées pour y étabhr ses viviers, présentent tous les caractères des latomies d'une ville grecque. Tout ceci m'induit à penser que le Scyllètion hellénique était en cet endroit, si le Scylacium romain fut ensuite où est Squillace. Les vaisseaux qui ve-
naient aborder à Scyllêtion devaient mouiller à l'embouchure de l'Alessi et y être tirés à sec sur la plage. Mais ce n'en était pas moins un lieu d'un accès et d'un séjour singulièrement dangereux. Aussi comprend-on facilement que, lorsque Scylacium fut devenu une ville importante et située dans l'intérieur des terres, elle préféra adopter pour port Castrallamiibalis, à l'embouchure du Carcinès, lieu distant de quelques kilomètres de plus, mais infiniment moins périlleux.
La différence de site que nous constatons ainsi entre la ville grecque et la ville romaine, vient confirmer les arguments historiques que nous faisions valoir un peu plus haut pour établir que Scyllêtion avait dû être détruit par Denys de Syracuse, ou parles Bruttiens un peu après lui, et que c'avait été seulement après deux siècles au moins d'intervalle qu'une colonie romaine était venue succéder à cette ancienne ville grecque, sur un emplacement quelque peu différent.
C'est avec intention que, dans ce qui précède, je ne me suis pas borné à*extraire des œuvres de Cassiodore les passages qui intéressent la topographie et l'histoire locale de Scylacium, mais que j'ai insisté sur les faits de sa vie comme homme d"État et comm.e moine. J'ai tenu à faire pénétrer le lecteur, ce qui n'est possible qu'avec ce personnage, dans l'existence et dans l'esprit d'une famille de clarissimes du Bruttium au v*^ et au vi'= siècle, et à bien mettre en lumière le rôle si nettement déterminé que s'était assigné à lui-même, au milieu de la tourmente des invasions barbares, le dernieret le plusillustre d'entre eux. Cassiodore naît dans une cité latine, au milieu d'une population latine ;
il est dans les mauvais jours le champion et comme la suprême incarnation de la romanité latine. Tout son effort tend à en préserver les traditions et l'esprit, dans la politique, dans les lois, dans la culture scientifique et littéraire. C'est elle qu'il veut arracher au naufrage. Homme d'État et ministre, l'objectif principal de sa politique est de sauvegarder Rome et l'itahe contre l'absorption dans l'empire grec, où il redoute à bon droit la perte de leur individualité nationale, de leur génie propre et de leur caractère latin; pour les en préserver, il n'hésite pas àconsommer une alliance étroite avec les conquérants germaniques et à identifier leur cause à la cause italienne, telle qu'il la comprend, pour faire de leur bras aguerri la défense du romanisme contre l'invasion du byzantinisme. Moine et chef de communauté, c'est une véritable académie latine, un dernier foyer de conservation des lettres romaines, qu'il fait de son monastère". L'étude du grec n'y a presque pas de place, ou du moins elle n'y est que l'élude d'une langue étrangère, poursuivie seulement par quelques-uns à cette fin de doter rOccident de traductions latines des principaux Pères orientaux. A côté de saint Benoit, à un rang inférieur mais qui pourtant a bien aussi son importance, Cassiodore est un des pères et des législateurs du monachisme latin.
Cinq cents ans plus tard, au xi'^ siècle, lors de la conquête normande, Squillace ou Skyllax,»comme on disait dans le grec d'alors, est une ville purement grecque, située dans un pays tout hellénique, oii le grec est la seule langue que l'on parle et que l'on comprenne. Son évêché, latin et de l'obédience patriarcale de Rome au temps où les évèques Zacharie et Gaudentius siégèrent dans les synodes romains tenus sous les papes Vigile et Ililaire; au temps où le massacre de deux évèques successifs, dont on ignore les noms, par la population, donna lieu à une lettre foudroyante du pape Gélase ; au temps où saint Grégoire le Grand adressait plusieurs de ses lettres à l'évèque Jean ;
au vil* siècle même, quand Paul, évoque de Scylacium, figura au synode tenu à Homo par le pape Agathon ; son évcché, dis-je, est de rite grec et relève du patriarcat deConstantinople. Au Monasterium Vivariense de Cassiodore a succédé, sur le même emplacement, le monastère basilien de Stallacti, dédié à saint Grégoire le Thaumaturge, saint éminemmenl oriental, et c'est le nom grec de ce couvent qui est devenu la source de l'appellation du village actuel de Stallalti ou Stallelti. D'autres monastères grecs, suivant aussi la règle de SI Basile, sont établis dans Squillace même (il est dédié à la Vierge) et dans son voisinage, au lieu qu'on appelle hi Rokella ou Ronkella toû Skyllakos, c'est-àdire à La Roccelletta del Vescovo di Squillace. Tel est l'état de choses que nous révèlent un certain nombre de diplômes des princes normands de la fin du xi" siècle. Ils contiennent des listes de paysans donnés comme serfs à tel seigneur ou à tel établissement religieux, et tous les noms y appartiennent à la grécité byzantine ; ils ont même un caractère singulièrement néo-hellénique.
D'où a pu provenir un semblable changement? Gomment s'est-il opéré ? Nous voici mis en présence d'un des plus importants, et jusqu'ici des plus obscurs problèmes de l'histoire de l'Italie méridionale, celui de l'hellénisation de ces contrées sous la domination des empereurs de Constantinople, de la façon dentelles redevinrent alors de nouveau, et pour plusieurs siècles, une véritable Grèce occidentale, une Grande-Grèce comparable à celle du vif au v® siècle avant l'ère chrétienne.
11 n'est pas de fait historique qui ait été jusqu'à présent plus mal compris ; et ceci n'a rien qui doive surprendre. Il implique, en effet, dans l'hellénisme byzantin une puissance de propagande, de vitahté, d'assimilation, égale à celle de l'hellénisme des beaux temps classiques. Et c'est là une chose qui allait trop complètement à rencontre des préjugés depuis longtemps enracinés en Occident au sujet
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du byzantinisme, pour que les causes et le véritable caractère de ce fait n'aient pas dû être complètement méconnus. Seul et le premier, M. Zambellis a discerné sur ce point la vérité et s'est efforcé de la mettre en lumière (1), éclairé par l'esprit de patriotisme grec qui anime tous ses écrits et qu'il pousse souvent jusqu'à l'exagération. C'est incontestablement son titre principal à la reconnaissance de ceux qui s'occupsnt des études d'iiistoire ; c'est par là que sa trace se marquera surtout d'une manière profonde dans ces études. Il est pourtant juste d'ajouter qu'il avait eu un précurseur dans Pasquale Baffa, d'une famille originaire de l'Épire, le plus grand helléniste de l'Italie à la fin du xyiii" siècle, l'auteur de l'admirable catalogue analytique et raisonné des diplômes grecs de l'abbaye de La Cava, qui avait aussi commencé celui des diplômes grecs du Mont- Cassin, quand la vengeance sanguinaire de la reine Caroline, secondée par la honteuse complaisance de Nelson pour les charmes de lady Hamilton, l'accrocha au gibet avec tant d'autres nobles et pures victimes. En effet, Baffa avait embrassé ardemment les principes de la Révolution française et s'était dévoué au triomphe de la liberté, comme en général tous les hommes marquants parmi les familles grecques du Napolitain, comme Logoteti, son collègue dans le gouvernement provisoire de la République Parthénopéenne; Agamemnone Spano, l'un des généraux de cette république; Antonio Gerocadi, le poète patriote; l'éminent jurisconsulte Cinigô, les frères Albanese et Macri, tous originaires de la Calabre. Bien que couvert, comme tous les autres, par les termes formels de la capitulation de Naples, Pasquale Baffa fut pendu le 9 novembre 1799, avec Vincenzo Russe ; Logeteti et les frères Albanese lui succédè-
(1) Dans son petit volume, imprimé à Athènes eu 1864 et intitulé *. avExoÔTojv ïX/Tjvtxwv TC£pya[XY5và)v.
rent le 29 h ce même gibet, qui n'était infamant que pour les bourreaux.
Rien n'a été plus maljugé des Occidentaux que l'empire grec de Constantinople ; il n'y a pas, je crois, d'exemple d'un travestissement historique plus complet que celui qu'ont subi, pendant longtemps, ses annales et la manière dont on les appréciait. Par une fortune bizarre, deux ordres de préjugés, aussi aveugles l'un que l'autre, se sont trouvés d'accord pour le caricaturer rdes préjugés catholiques exagérés, vivant sur de vieilles rancunes et des malentendus qui remontent aux Croisades, et ne pouvant pas admettre la puissance de vie spirituelle et civihsatrice qu'a su conserver, au travers de toutes ses vicissitudes, une Église séparée de l'unité romaine ; les préjugés philosophiques du xvni'' siècle, incapables de comprendre^un Empire chrétien avant tout, et presque semi-ecclésiastique, où les grandes questions de théologie agitaient profondément les esprits, où les évoques et les moines ont toujours tenu un rang prépondérant. De là est sorti le point de vue aussi faux qu'injuste qui a, pendant plusieurs siècles, dominé les esprits et quia trouvé sa dernière expression dans le livre beaucoup trop vanté de Gibbon. Ce n'est que d'hier que l'on commence à rendre justice au monde byzantin, àcom. prendre l'étrange et ridicule inconséquence qu'il y avait dans les jugements consacrés à son égard, lorsqu'on le dépeignait comme le dernier terme de l'affaissement moral, de la corruption sénile et de rimbécilhté, puisque, tout à coup, on racontait qu'il avait suffi de l'arrivée des quelques fugitifs qui gagnèrent l'Italie en quittant Byzance, prise par les Turcs, pour changer la face delà société occidentale, y rallumer le flambeau des études et y produire le mouvement de la Renaissance. On découvre aujourd'hui, un peu tard et avec un certain étonnement, les grandeurs de l'histoire byzantine, et les travaux des érudits hellènes, des Paparrbigopoulos, des Zambellis et des Salhas, ont forte-
ment contribué à cette heureuse révolution dans les idées- On s'aperçoit, pour la première fois, de ce grand fait que l'empire de Constantinople a été pendant neuf siècles le rempart toujours armé, toujours assiégé et toujours résistant de l'Europe chrétienne et civilisée contre le flot de la barbarie la plus dangereuse, de celle qui n'était pas susceptible de la même conversion que les Germains, celle des Slaves, des Bulgares et surtout des Musulmans. Nous autres Occidentaux, nous sommes fiers, et à bon droit, du souvenir des croisades. Mais qu'est-ce que cet épisode si court, et qui n'a rien produit de durable, à côté de la lutte non moins acharnée, non moins héroïque, non moins mêlée d'éclatants triomphes et de revers inouïs, que les Byzantins ont soutenue sans un moment d'interruption contre toutes les forces de l'islamisme, depuis Hérachus jusqu'à Constantin Dragazès . Pendant les siècles les plus sombres du premier moyen âge, alors que toute culture intellectuelle et toute vie policée semblaient éteintes en Occident, Constantinople a été unfoyer lumineux de civilisation, dont l'influence a rayonné plus d'une fois sur les contrées occidentales. Les grandes traditions scientifiques et littéraires ne s'y sont jamais abaissées, et la suite ininterrompue des écrivains byzantins a droit à une place honorable dans l'histoire de l'esprit humain. L'ÉgHse grecque, même après Photius, même après Michel Cérulaire, a eu des légions de docteurs, de saints et de martyrs, et c'est à bon droit qu'elle revendique le titre à.'' Orthodoxe, car jamais à aucune époque elle n'a ghssé du schisme dans l'hérésie. Sa part dans la propagation du christianisme â été immense ; elle a conquis à l'Évangile la moitié de l'Europe. Les missions de l'Éghse grecque ont été remarquablement nombreuses et fécondes : sous Justinien, chez les Huns delà Mésie, chez les Goths Tétraxites de la Crimée, chez les Abkhazes du Caucase, et bien plus loin encore, jusqu'en Ethiopie, jusqu'à Socotora, à Ceylan, au Malabar, à la Chine, d'où les mis-
sionnaires byzantins rapporlèrenl le ver à soie, encore inconnu à TEurope; sous Iléraclius, chez les Croates et les Serbes ; sous Michel lU, chez les Bulgares, les Moraves, les Khazars, les Russes; sous Basile I", chez les Narcnlans ; sous Constantin Vil chez les Hongrois ; sous Constantin XII, Monomaque, chez les Petchénègues. Aussi l'un des titres dont le Basileus de Gonstantinople aimait à se parer, étaitil celui d'Isaposlolos, qui remplit le rôle d'un apôtre de la foi. Les annales de l'empire de Byzance peuvent supporter sans désavantage, le parallèle avec celles de l'Occident aux mêmes siècles. Elles ont leurs turpitudes et leurs misères, leurs pages honteuses et sanglantes ; mais n'en avonsnous pas, nous aussi, de pareilles dans notre histoire ? Et à côté de ces taches, qu'il n'y a aucune raison de palher ou de dissimuler, que de pages glorieuses et réellement épiques ! Que de services rendus à l'humanité et à la civilisation! Ce peuple grec du moyen âge, que l'on s'est plu si longtemps à représenter comme amolli, efféminé, abruti, incapable d'effort viril, a eu dans sa longue carrière des époques incomparables d'énergie guerrière, des triomphes sur des ennemis formidables et supérieurs en nombre, qui valent les plus beaux épisodes dont se glorifient en ce genre les races germaniques et latines. Nicéphore Phocas et Jean Zimiscès n'ont rien à envier à Charles Martel, Basile P"" à Charlemagne, Basile II à Othon le Grand. Comme culture, comme mouvement intellectuel et comme génie des arts, la Constantinople des Comnènes peut marcher de pair avec la France des xn" et xin" siècles. Et si l'on a singulièrement exagéré le rôle des fugitifs de 1453, qui ne fut que secondaire, la venue des grands lettrés constanlinopolitains, de Bessarion, de Gennadios, de Gémiste Pléthon, de Marc d'Éphèse, à Florence, comme représentants de l'Église grecque au concile, les relations qui s'établirent alors entre eux et les savants italiens, furent une véritable illumination pour ritahe ; c'est à ce moment que la
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Grèce antique fui révélée à l'Occident, et c'est de là qu'on doit faire dater la renaissance des lettres.
Voilà ce que l'on commence à reconnaître aujourd'hui, et pourquoi l'on rend maintenant à l'empire byzantin la justice que mérite son rôle de premier ordre dans l'histoire générale de l'Europe et de la civilisation. C'est aussi ce qui permet de comprendre comment l'hellénisme byzantin, du vm'^ au x'' siècle, sut conquérir à sa langue, à ses mœurs, à sa religion, à son génie, l'Itabe méridionale, et en particulier la Calabre, aussi complètement que l'hellénisme classique l'avait fait quinze siècles auparavant. Ce fait capital de l'hellénisation absolue d'un pays longtemps latin, devait demeurer lettre close, et même être complètement méconnu, tant que l'on vivait sur les préjugés d'autrefois à l'égard du byzantinisme.
Une théorie bizarre s'était, en effet, formée alors pour exphquer, en dehors de toute influence byzantine, l'origine de l'hellénisme de l'Itabe méridionale au moyen âge, et même des populations qui parlent encore aujourd'hui le romaïque dans ces contrées, à Bova dans la Calabre, à Corighano, Martane , Calimera et dans nombre d'autres villages de la Terre d'Otrante. Cette théorie a eu sa période de succès, et elle compte encore en Italie de nombreux partisans; mais Ton s'étonne qu'elle ait pu être adoptée par un philologue et un historien de la valeur de Niebuhr, Pour elle, cet hellénisme itahen n'aurait rien à faire avec la méprisable imbécillité byzantine, dont l'Italie méridionale n'aurait supporté le joug qu'en frémissant et en cherchant à le secouer à tout prix, comme un servage étranger. 11 aurait été un héritage ininterrompu des antiques colonies grecques de la grande époque, qui se serait perpétué au travers des temps romains jusqu'au moyen âge et jusqu'à nos jours. Cet hellénisme aurait vécu pendant vingt siècles d'une vie complètement indépendante, sans rien emprunter au monde byzantin ; il posséderait ainsi une antiquité et
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une noblesse qui le rendraient bien supérieur à celui do la Grèce, dégénérée par la longue et déprimante domination d'un césarisme bâtard.
Je laisse de côté dans ce moment, pour y revenir un peu plus tard, la question des Grecs de Bova et de la province de Lecce, dont il me sera facile de démontrer, par des preuves irréfragables, que le sang a été à tout le moins renouvelé par des immigrations récentes, contemporaines de la conquête de la Grèce par les Turcs ou peut-être postérieures. Mais même en se bornant à ce qui touche à l'hellénisme de la Calabre et du reste de l'Italie méridionale jusqu'à Naples, tel que nous le prenons sur le fait dans les documents de la domination normande, la théorie qui le rattachait à la vieille colonisation achéenne et dorienne de l'antiquité ne saurait aujourd'hui se défendre. Dans une discussion serrée et décisive, M. Zambellis n'en a rien laissé debout. Philologiquement , la grécité des diplômes italiens du moyen âge, comme de la nomenclature géographique des Galabres modernes, n'a rien de ce qui ferait nécessairement l'individuahté d'un dialecte issu directement de l'antique parler dorien de la Grande-Grèce, en dehors de tout contact et de toute influence de la grécité médiévale de l'empire de Gonstantinople. Dans les actes écrits par des scribes lettrés et dans les vies de saints composées au sein des monastères , c'est le pur grec byzantin, tel que l'employaient la chancellerie impériale et les hagiographes d'Orient ; dans les actes rédigés entre particuliers illettrés, c'est un parler plus populaire, mais dont les altérations n'ont rien de propre ; elles sont, au contraire, absolument romaïques, et la seule chose dont puissent s'étonner ceux qui ont étudié le grec moderne, c'est de les y trouver si conformes à une époque aussi ancienne et hors de la Grèce. Cette dernière catégorie des diplômes grecs de l'Italie méridionale est d'un intérêt linguistique de premier ordre, car c'est là que nous avon§