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CHAPITRE X

SUITE DE GROTONE

Hérodote nous apprend que de son temps, avant l'éclat de recelé des Asclépiades de Gos, on considérait comme les premiers médecins du monde grec ceux de Crotone ; les plus estimés étaient ensuite ceux de Cyrène, mais on ne les classait que fort au-dessous. Cette école médicale de Crotone, dont la réputation se maintint ensuite, même à côté de celle des médecins de Cos et de Cnide, dut avoir une influence marquée sur l'intelligent développement de l'éducation gymnastique qui, se joignant à l'action de la salubrité du climat, forma chez les Crotoniates tant d'athlètes renommés Elle avait été fondée vers le milieu du VI* siècle par Alcmaion, fils de Peirithos, qui tient une place des plus honorables dans le traité hippocratique : De r ancienne médecine, et qui est, en effet, unanimement représenté comme ayant été chez les Grecs le premier médecin qui ait tenté de faire de son art une science régulière, basée sur des principes philosophiques. On dit aussi qu'il fut le premier à pratiquer des dissections, évidemment sur des animaux et non sur le cadavre humain, afin d'arriver à

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une connaissance sérieuse de l'analomie interne. La structure de l'œil l'occupa spécialement, et on lui attribue aussi les propositions suivantes en physiologie et en doctrine médicale. < L'audition s'opère par le moyen du vide qui est au dedans de l'oreille ; car il n'y a que les corps vides qui soient sonores. — C'est par la chaleur et l'humidité de la langue que l'on discerne les saveurs. — Le siège de l'àme est au cerveau, d'où, par aspiration, l'on prend connaissance des odeurs. — C'est la tète qui se forme la première dans le fœtus, et ce fœtus aspire la nourriture par tout son corps, de même que l'éponge boit le liquide qui l'environne. — Le sommeil est causé par la retraite du sang aux veines confluentes et la veille par la diffusion de ce liquide ; son absence totale donne la mort. — L'isonomie ou équilibre des facultés corporelles, c'est-à-dire du chaud et du froid, de l'humido et du sec, du doux et de l'amer, constitue la santé ; l'équilibre rompu, survient la maladie, car la faculté prédominante -corrompt toutes les autres. Du reste, la cause des maladies est, ou efficiente, par un excès de chaleur, de sécheresse ; ou matérielle, par surabondance ou défaut d'un principe alimentaire ; ou hydrostatique, par Taltération ou les perturbations du sang, de la bile, des humeurs ; ou bien, enfin, elle dépend de causes extérieures, par l'influence du chmat, du sol et des eaux. » On voit par ces propositions qu'Alcmaion s'attachait avant tout à relier la doctrine médicale à des notions de physique générale. Cet ordre de questions occupait beaucoup son esprit ; il y consacra une large part de ses méditations, et il fut le premier à composer en grec un traité : De la natu7'e des choses, lesphilosophesioniens, avant lui, s'étant bornés à enseigner sans écrire.

Les écrivains des bas temps rangent Alcmaion parmi les disciples de Pythagore. Ou'il ait eu des relations amicales avec l'école pythagoricienne, c'est ce qui n'est pas contestable, si le début de son livre dédié à Brontinos, Léon et

Bathyllos, tel qvie le cite Diogcrie Laëi'te, est authontiqiK;. Mais il n'en résulte pas que le médecin de Crotonc se fût rangé sous la bannière du philosophe do Samos et en eût adopté les idées. Au contraire, Aristote, qui parle de la doctrine d'Alcmaion comme philosophe, la distingue absolument de celle de Pythagore. Les propositions qui en ont été conservées par Plutarque et par Stobée n'ont rien de commun avec le pythagorisme. « Les éléments ou qualités des choses sont double;^, opposés, contraires. » Au premier abord, celle-ci semblerait presque pythagoricienne, mais c'est à son sujet qu'Aristote distingue entre les deux pliilosophies ; Tanlagonisme de principes admis par Alcmaion semble s'être rapproché plutôt de celui qui forma ensuite un des fondements du système d'Empédocle. « Les astres sont des êtres divins. — La lune a la forme d'une nacelle; sa lumière est propre et éternelle; lorsqu'elle disparaît dans les phases obscures de l'astre ou lorsqu'elle s'éclipse brusquement à époques fixes, c'est que la nacelle se retourne. — Les planètes se meuvent à l'opposite des étoiles fixes, c'est-à-dire d'occident en orient. — L'àme est immortelle et mobile par sa nature; son mouvement est sans fin, comme celui du soleil. » Tout ceci est sans aucun rapport avec l'arithmétique métaphysique de Pythagore. Ces idées procèdent, au contraire, directement des physiciens de l'école d'Ionie, à laquelle il paraît évident qu'Alcmaion doit être en réahté rattaché. La proposition relative à la lune, à sa lumière propre, aux causes de ses phases et de ses échpses, est à ce point de vue particuUèrement curieuse, car nous pouvons aujourd'hui en déterminer la source dans les théories de l'astronomie chaldéenne, dojit Thaïes, en lonie, s'était fait le disciple et avait été l'introducteur parmi les Grecs.

Dans le traité d'astrologie, que Bérose publia quand il eut ouvert école dans l'île de Cos, que Sénèque, Pline, Vitruve et Plutarque ont eu sous les yeux et qui resta le bréviaire

de cette classe daslrologues qui, dans le monde grec et romain, s'intitulaient « Chaldéens, > on lisait la même chose sur la lune. C'est, y était-il dit, une sphère obscure d'un côté et enflammée d'un autre ; ses phases sont produites par une révolution qu'elle opère sur elle-même, ses éclipses par un mouvement brusque} qui lui fait, à des moments revenant par cycles réguliers, présenter à la terre sa face obscure au lieu de sa face brillante. Ceci a paru misérable aux critiques modernes, et la plupart ont admis que des renseignements d'un tel genre devaient provenir de quelque astrologue ignorant et sans rapports réels avec la savante Chaldée, lequel aurait faussement paré ses écrits du grand nom de Bérose. Mais le point de vue doit changer désormais. Cette singulière théorie de la lune, nous la trouvons exposée tout au long, et de la manière la plus nette, dans le récit cosmogonique assyrien retrouvé sur les tablettes cunéiformes du Musée Britannique, lorsqu'il y est question de l'organisation des corps célestes et de leurs mouvements par le dieu Anou. Et nous pouvons constater que les notions encore si grossières, que l'on nous dit empruntées au livre de Bérose, sont exactement conformes à celles dont la trace est empreinte à chaque pas dans les fragments du vaste traité d'astrologie compilé en Babylonie par ordre des rois Scharrou-Kinou F' et Naram-Sin, 2,000 ans environ avant l'ère chrétienne. C'est bien aux écrits du vrai Bérose que ces choses ont été empruntées. Et en les exposant ils se montrait un rapporteur des croyances exprimées dans les livres sacrés de sa nation, aussi exact en matière d'astronomie qu'en matière de cosmogonie et d'histoire.

Du même coup, en constatant l'exactitude des renseignements donnés comme pris dans les livres de Bérose, nous reconnaissons l'origine de la théorie de la lune adoptée par Alcmaion de Crotone. Et ceci nous permet de saisir chez lui la trace de cette influence des doctrines de la physique

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sacrée de Babylorie et de la Chaldée, qui est un des traits essentiels des premiers philosophes ioniens et de leur matérialisme. La nation de l'antagonisme fondamental du double principe du sec et de l'humide, du lumineux et du ténébreux, du mâle et du femelle, dont la combinaison et la réaction réciproque produisent l'univers, était aussi une théorie essentiellement chaldéenne, et la forme que lui donnait Alcmaion était une traduction en p/ulosophumena à la grecque des vieux theologumena des écoles sacerdotales de l'Asie.

Je ne saurais donc admettre l'inscription d'Alcmaion parmi les disciples de Pythagore et je n'hésite pas, au contraire, à le ranger parmi ceux de l'école ionienne. Au reste, les Pythagoriciens, dans l'école médicale de Crotone formèrent une branche à part, distinguée par une méthode particulière, celle que Jamblique appelle « la méthode eirénique » et dont le nom semble indiquer une prédilection exclusive pour les traitements par les calmants.

Parmi les élèves d'Alcmaion, le premier fut Dèmocèdès, fils de Calliphon, praticien et non plus théoricien, le plus habile et le plus célèbre des médecins grecs avant Hippocrate. Son éducation faite, Démocèdés quitta de bonne heure Crolone, sa patrie, et vint s'éi.abhr à Égine, où il fut bientôt nommé médecin pubhc, avec un traitement officiel d'un talent par an; un talent de la monnaie d'Égine représentait en poids une somme de 8250 francs, qu'il faut au moins décupler pour en estimer la valeur effective à cette époque. De là, notre médecin crotoniate passa à Athènes, où on l'appelait au même titre et où le traitement que lui donna la cité fut de iOO mines, qui dans la monnaie attique faisaient 9,700 francs, toujours en poids et avec nécessité de le multiplier dans la même proportion pour en trouver la valeur réelle. Un an après, il se laissait séduire parles ofïresdePolycrate, tyran de Samos, et s'en allait se fixer à sa cour comme son médecin, avec un salaire annuel de deux talents, ce qui,

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d'après l'étalon euboïque alors adopté à Samos, fait H, 640 francs, encore cette fois en poids et dans les mêmes conditions. Dèmocédês accompagna Polycrate à Sardes lorsqu'il y fut attiré par Oroités, satra])e du roi de Perse, saisi traîtreusement et mis en croix (52:2 av. J.-C). Lui-même fut alors arrêté et envoyé chargé de chaînes jusqu'à Suse, auprès de Darius, fils d'IIystaspe. Le monarque achéménide s'était, dans une chute de cheval, donné une entorse, dont les médecins égyptiens ne parvenaient pas à le guérir. Le prisonnier, qui n'avait pas révélé son nom, s'offrit à le soigner et y réussit parfaitement. 11 se fit alors connaître et Darius le retint pour son médecin ordinaire. Le premier usage que Dèmocédês fit de la nouvelle faveur dont il se vil alors investi, fut d'obtenir la délivrance d'un devin Éléen qui était au service de Polycrate et avait été réduit en captivité avec lui, et aussi la grâce des médecins qui avaient échoué dans le traitement du roi avant qu'il n'en fût chargé. Car Darius ne voulait rien moins que les faire empaler. Bientôt il acheva de mettre le sceau à sa réputation et à sa faveur en guérissant d'une tumeur au sein la reine Atossa. Darius lui donna à sa cour un rang des plus élevés, et le combla de richesses.

Cependant, malgré le crédit dont il jouissait et les profits énormes qu'il accumulait , sa situation à la cour de Perse finit par lui paraître un esclavage doré, dont le poids le fatiguait. Après une' trentaine d'années de séjour à Suse, il fut pris du désir de retourner dans sa patrie et en demanda la permission au roi, lequel refusa, ne voulant à aucun prix se séparer de ce médecin en qui il avait entière confiance. Après plusieurs tentatives infructueuses, Dèmocédês se décida à user de ruse. C'était le moment où Darius, outré de colère par la révolte del'lonie, préparait contre la Grèce l'expédition qui devait échouer à Marathon sous le commandement de Datis et d'Artapherne. Le médecin de Crotone feignit d "épouser avec une ardeur extrême les intérêts du

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Grand-Roi, et finit par le persuader de l'envoyer avec une mission temporaire en Grèce et en Italie, accompagné de plusieurs officiers perses de distinction. Il devait nouer des intelligences en faveur de la Perse, répandre l'or à profusion pour aclieter des traliisons et guider les officiers dans une reconnaissance générale des côtes de la Ilellade, de l'Italie grecque et de la Sicile. Deux galères de Sidon étaient mises à la disposition de la mission.

Dômocêdès partit avec les nobles perses chargés de l'assister et en même temps de le surveiller. 11 leur persuada d'aller d'abord en Italie. Arrivé à Tarente, il s'entendit avec Aristophilidès, qui y exerçait la royauté, et celuici fit arrêter les Perses sous prétexte d'espionnage, tandis que le médecin se hâtait de gagner Grotone. Au bout de quelques jours, les officiers de Darius furent relâchés avec force excuses. Leur premier soin fut de faire voile pour Grotone, afin d'y reprendre Dêmocèdès. Croyant que tout céderait devant la terreur du nom du roi de Perse, ils osèrent faire saisir le fugitifen pleine agora parleurs matelots. Mais les Crotoniates s'ameutèrent aux cris de Dêmocèdès, assommèrent les matelots sidoniens, rossèrent les officiers perses, pillèrent leurs bagages et amarinèrent les deux bâtiments mouillés dans le port. Les envoyés de Darius, dépouillés de tout, s'enfuirent comme ils purent et allèrent tomber aux mains des Japygiens. Ils y restèrent en esclavage jusqu'au jour où. un exilé tarentin, nommé Gilles, prenant pitié d'eux, les racheta et les rapatria. Dêmocèdès, qui n'oubhait pas ses intérêts, en reprenant sa fortune personnelle qu'il avait réaUsée secrètement en numéraire avant de partir et déposée à bord, mit aussi la main sur les sommes très considérables que Darius lui avait confiées pour distribuer aux hommes d'État de la Grèce. Puis il se hâta, bien que déjà sexagénaire, d'épouser la fille de l'athlète Milon, qu'il décida à la lui donner par de riches présents. Il pensait, comme nous le dit Hé-

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