H^ LA GRANDE-GRÈCE
lonia, sur la mer Ionienne, de Térina et de Témésa sur le versant de l'isthme Scylacien regardant la mer Tyrrhénienne , toutes les trois florissantes et possédant chacune un territoire d'une certaine étendue, lui reconnaissaient la suprématie d'une métropole sur ses colonies. A cet empire, dont elle était déjà maîtresse dans le siècle précédent, Crotone avait joint, depuis qu'elle avait détruit Sybaris, une partie du vaste héritage de cette puissante cité, la suprématie sur les villes grecques qui jalonnaient le littoral de la mer Tyrrhénienne depuis Témésa jusqu'à Laos et la possession du bassin du Crathis, avec ses nombreux bourgs et petites villes, localités jadis œnotriennes et depuis plus ou moins profondément hellénisées sous l'action de Sybaris; la cité purement grecque de Pandosia, qu'elle avait admise aux conditions de fédérée autonome, mais subordonnée, lui en assurait la domination. Mais elle avait commis la faute de négliger toute la partie septentrionale de l'ancien empire de Sybaris, ou elle ne s'était pas sentie assez forte pour en prendre la domination et le protectorat. Elle avait laissé à elle-même la portion de l'Œnotrie qui fut plus tard la Lucanie, ce qui ouvrit le champ libre à l'invasion des Lucaniens de race sabellique, les paisibles Œnotriens n'étant pas en mesure de se défendre par eux-mêmes, du moment que le bras plus aguerri des Grecs cessait de les couvrir. Quant à Métaponte et à la Siritide, Crotone ne paraît pas s'être inquiétée de les voir tomber graduellement sous la dépendance de Tarente et avoir cherché à empêcher ce résultat.
Malgré les querelles si ardentes auxquelles avait donné lieu son lotissement, ou peut-être à cause de ces dissensions mêmes, le territoire suburbain de Sybaris n'avait pas été sérieusement colonisé par les Crotoniates. 11 semble être resté presque entièrement désert et abandonné à la vaine pâture, car il demeurait libre quand les Athéniens y étabhrent la colonie de Thurioi. Crotone, qui quelques an-
nées auparavant avait empêché la reconstruction de Sybaris par les descendants de ses anciens habitants, n'apporta aucun obstacle à la fondation de la nouvelle ville. Sans doule elle craignait de se brouiller avec la puissance d'Athènes, alors arrivée à son apogée, et elle syuipathisait dans une certaine mesure avec la politique athénienne, dont Tintluence était grande en Italie, D'ailleurs on commençait à entrevoir dans un avenir plus ou moins prochain la menace des progrès des Lucaniens, qui grandissaient dans l'Œnotrie septentrionale. L'établissement d'une cité importante auprès des bouches du Crathis, sous le patronage d'Athènes, devait former pourles établissements grecs de la péninsule la plus méridionale de l'Italie un précieux boulevard. Aussi, non-seulement Crotone n'essaya pas d'entraver la construction de Thurioi, mais elle entra dans une alliance intime avec les Thuriens, après que ceux-ci eurent rejeté de leur sein les Sybarites. Elle toléra même l'établissement de ces derniers, sous la tutelle de Thurioi, dans une nouvelle Sybaris, à l'embouchure du Traeis, du moment que la situation choisie pour celle-ci n'enfreignit plus les malédictions prononcées d'une façon si solennelle contre ceux qui rétabliraient sur le même terrain la cité rasée en 510.
Dans la guerre du Péloponnèse, les Crotoniates firent comme les Achéens de Grèce et se maintinrent dans la plus stricte neutralité entre les deux partis. Quand la flotte athénienne toucha aux côtes d'Italie, en se rendant en Sicile, Crotone refusa de lui fournir des soldats et des vaisseaux auxiliaires , comme Mélaponte et Thurioi. Elle interdit même le passage par son territoire à l'armée, qui, débarquée à Thurioi, voulait se rendre par terre jusqu'à Rhègion. Les troupes athéniennes durent donc remonter sur leurs navires aux embouchures du fleuve llylias, en respectant la neutralité des Crotoniates. Ceux-ci consentirent, du reste, à leur vendre des provisions, mais seulement sur 11 8
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ce point, et leur fermèrent l'accès de leur port. En revanche, s'ils avaient refusé de s'associer aux Athéniens dans le temps de leur succès, ils ne voulurent pas non plus se trouver contre eux, comme Tarente et Thurioi, quand les circonstances leur devinrent contraires, après le désastre de l'armée de Nicias devant Syracuse.
Au reste, dans toute celle période si florissante pour elle, qui s'étend du rappel des exilés pythagoriciens au commencement du iv" siècle, période de sage gouvernement et de paix intérieure, Crolone, comme tous les peuples heureux, n"a pour ainsi dire pas d'histoire. Ce n'est que par quelques phrases, que l'on parvient à glaner çà et là chez les écrivains anciens, par quelques faits indiqués incidemment chez ceux-ci, que l'on parvient à se rendre compte de ce qu'était alors la puissance de cette cité, sa vaste population, ses ressources mihtaires et navales, l'étendue et le mouvement de son commerce, et cet afflux de richesses qui allait bientôt lui faire perdre ses qualités viriles, en l'énervant dans le bien-être et la mollesse. Une prospérité trop grande tinit par devenir pour tous les peuples recueil le plus dangereux; bien peu savent y résister, en éviter les effets, et Crolone ne fut pas de ce nombre, pas plus que Tarente un peu plus tard. Le temps de son plus grand éclat fut bientôt suivi d'une décadence singulièrement rapide. Près d'un siècle de paix et de richesse devinrent funestes pour ses mœurs. L'édifice si brillant de la puissance des Crotoniates finit par être miné par des causes internes de ruine, qui semblent avoir été cachées d'abord aux yeux les plus clairvoyants, et qui, comme il arrive presque toujours en pareil cas, ne se révélèrent que dans la catastrophe amenée par ces causes. Après avoir joui paisiblement de sa fortune et s'être crue à l'abri de tous les orages, la première fois que la cité achéenne se trouva sérieusement menacéeparl'ambilion d'un rival avide et sans scrupules, elle se trouva tout d'un coup, au grand
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étonnement d'elle-même et des autres, hors d'état de surmonter le danger. Sa force , qui semblait toujours aussi grande , aussi bien assise, n'était plus qu'apparente, et elle s'effondra sous le choc sans plus pouvoir se rétablir.
L'opulence de Grotone pendant la période historique dont je viens d'indiquer les limites, le raffinement de fulture auquel elle avait atteint alors et le degré de perfection auquel les arts plastiques en particulier y étaient parvenus, sont encore attestés par sa numismatique. Les Crotoniates, pour ce qui est de l'art, n'étaient en arrière ni des habitants de la Grèce propre, ni des Grecs de Sicile. Les plus anciens sculpteurs de l'Italie grecque, dont on connaisse les noms, sont des Crotoniates. C'est d'abord Patroclès, fils de Catillos, auteur de la statue d'Apollon en buis, avec la tète dorée, que les Locriens avaient dédiée à Olympie dans le Trésor des Sicyoniens. Pausanias ne précise pas l'époque de cet artiste; mais ce qu'il dit de sa statue indique clairement un de ces vieux xoana de bois, tels que les exécutaient les plus anciens tailleurs d'images de la Grèce, alors que la plastique ne s'était pas encore émancipée chez eux des entraves de ses premiers langes. C'était un de ces Apollons archaïques comme on en a trouvé des spécimens en marbre et en bronze dans les diverses parties du monde helléniques, nus, debout, raides comme des piquets, les bras pendants et collés au corps, la face imberbe et grimaçante d'un sourire niais, la chevelure longue et épaisse tombant par étages sur les épaules, à la façon d'une perruque à la Louis XIV. Il est digne de remarque que précisément une des statuettes de bronze de très ancienne date qui reproduisent ce type ait été découverte à Locres par le duc de Luynes ; il y a de sérieuses probabilités pour qu'elle soit une imitation réduite de la statue de bois de Patroclès de Grotone. Dans la seconde moitié du vi* siècle, nous rencontrons un autre sculpteur crotoniate, Daméas, qui exécuta
la statue iconique en bronze derallilète Milon, placée dans l'Altis d'Olympia.
• A la grande époque de Tart, les sources littéraires ne rapportent plus le nom d'artistes de Crotone. C'est seulement par les monnaies que nous pouvons juger des progrès de la plastique dans cette cité ; mais elles en donnent une idée très avantageuse, comme en général toutes les monnaies de la Grande-Grèce. En revanche, ce qu'attestent les écrivains, ce sont les dépenses considérables que les Crotoniates savaient faire pour attirer chez eux les grands artistes de l'extérieur et les employer à l'embellissement des édifices sacrés de leur cité. C'est ainsi que Zeuxis d'IIéraclée fut appelé à Crotone et y séjourna quelque temps, occupé à exécuter pour la décoration du temple de liera Lacinia des peintures sur panneaux, dont la plus célèbre fut ÏHélène, qui passait pour son chef-d'œuvre. Tenant à honneur de lui servir de modèles dans cette peinture, les jeunes filles de Crotone avaient, dit-on, consenti à paraître sans vêtements devant le peintre, suivant une décision du peuple, et Zeuxis en avait choisi cinq pour combiner leurs formes les plus parfaites, dans le type idéal de beauté physique où il voulait réaliser ce qu'Homère avait dit de la fille de Tyndare: t Certes il est juste que les Troyens etlesAchéens aux belles cnémides subissent tant de maux, et depuis si longtemps, pour une telle femme, carelle ressemble aux déesses immortelles par sa beauté. »
Ce séjour de Zeuxis à Crotone a exercé une influence décisive, et qui suivant moi n'est pas contestable, sur les graveurs monétaires de la ville et du pays environnant, des cités moins importantes qui en dépendaient. Nous signalerons tout à l'heure une monnaie de Crotone, dont le type est certainement emprunté à un tableau connu de Zeuxis. Et cet exemple n'est pas isolé. Je ne crois pas possible à quiconque a fait une étude de l'art grec, et s'est pénétré de l'esprit qu'il apportait dans ses différentes bran-
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elles, de méconnaître que la majeure partie des types numismatiques de la région croloniate, dans les dernières années du iv" siècle et le commencement du v% sont conçus dans les données de ce qu'était alors la peinture, et spécialement celle de Zeuxis, plutôt que dans les données habituelles de la statuaire de ronde bosse à la même époque. Je citerai comme me paraissant particulièrement caractérisés dans ce genre la tcte de iroisquarls de liera Lacinia sur les espèces de Crotono et de Pandosia (les têtes de ce genre sur les monnaies ont été toujours exécutées sous l'influence de la peinture), YHerciile de quelques pièces de Crotone, et surtout la Victoire remplissant une hydrie à la fontaine Agé ùe Térina et le Pan assis de Pandosia. Notons à propos de ce type qu'un des plus fameux chefs-d'œuvre de Zeuxis fut précisément un Pan, que plus tard il donna à Archélaos, roi de Macédoine, en disant qu'aucun prix ne pouvait le payer à sa valeur. Avec certaines peintures de vases, les types monétaires que je viens de rappeler sont à mon avis les documents les plus sûrs pour se former une idée du style du peintre d'IIéraclée et des compositions, encore si simples et si sobres, de ses tableaux.
C'est le premier Denys, tyran de Syracuse, dont la politique ambitieuse, cruelle, sans scrupules et sans souci des intérêts de l'hellénisme, amena la ruine de la puissance de Crotone, et porta le coup de la mort à tous les étabhssements grecs de l'extrémité méridionale de l'Italie. Au prix d'une odieuse et sanglante oppression, le fils de l'ânier Hermocrate sauva les Grecs de Sicile de la conquête carthaginoise, mais en voulant étendre sa domination sur ceux de