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dans un pol de terre que réboulemenl avait l)risé. Malheureusement ce trésor, qu'il eût été du plus grand intérêt de pouvoir étudier dans son ensemble, fut dispersé sans qu'aucun homme compétent l'eût examiné. Très peu après la trouvaille, M. von Duhn a eu entre les mains 30 des pièces, parvenues ensemble à Naples; il en a publié le catalogue dans la Reoue numismatique de Berlin, en les donnant seulement comme trouvées en Calabre, car il n'avait pas pu avoir de renseignements plus précis sur la provenance. Ce sont des statères de Philippe Arrhidée et d'Ale.xandre le Grand, ces derniers tous frappés avant 299 et portant les marques de différents ateliers monétaires de la Macédoine, de la Thrace, de la Gilicie et de la Phénicie. Avec ces pièces assez communes était un exemplaire du rarissime statère d'or de Ptolémée Soter, qui a d'un côté la tête de ce roi, de l'autre l'image d'Alexandre tenant le foudre comme Zeus, debout dans un char traîné par des éléphants, telle qu'on la porta dans la pompe funèbre du héros ; c'est une monnaie qui a été certainement frappée entre 306 et 300. Passant à Crotone au mois d'octobre de la même année, j'ai pu, grâce à la parfaite obligeance de M. le marquis Lucifero, inspecteur des antiquités dans cette ville, recueillir des données exactes sur les circonstances précises de la découverte, visiter l'emplacement oii elle avait eu lieu, voir enfin, entre les mains de diverses personnes, les débris du pot de terre grossière qui avait contenu le trésor, ainsi que quatre des pièces qui le composaient. C'étaient deux statères de Philippe II de Macédoine, usés par une assez longue circulation, et deux autres d'Alexandre, dans un bon état de conservation, l'un portant la marque de l'hôtel des monnaies de Tragilos de Macédoine (une rose), l'autre celle de l'atelier d'Acè de Phénicie (le nom de la ville en lettres phéniciennes). En outre, depuis mon retour, je me suis assuré, auprès du commerce des médailles des deux places de Paris et de Londres, de ce fait
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que les pièces d'or d'Alexandre le Grand, dont on n'avait plus guère vu venir depuis quelques années, depuis l'épuisement du grand trésor de Saïda, avaient commencé à reparaître en nombre vers le milieu de l'année 1879, et cela en venant de l'Italie méridionale. Je me suis fait montrer les pièces pour [qui cette provenance était incontestable, et j'ai pu constater que, de même que dans celles que M. von Duhn a étudiées, il y en a sans doute un certain nombre qui appartiennent à la continuation du monnayage du conquérant macédonien après sa mort, mais que pas une ne date de plus de 25 ans après lui.
En général, les dépôts numismatiques de cegenre proviennent d'enfouissements faits {dans un moment de panique par des gens qui ont ensuite péri sans avoir eu le temps d'aller rechercher leur argent caché, ou qui n'ont pas su le retrouver, une fois le danger passé. Et l'on peut déterminer la date historique de l'enfouissement par les pièces les plus récentes que contientî^le trésor. Ici, pour celui de Crotone, d'après ce que l'on connaît des monnaies qui le composaient, et qui appartiennent toutes à une époque bien nettement déhmitée, il me paraît plus que probable que ce dépôt fut enterré, par un citoyen de la ville, au moment oh Agathocle en fit le siège, dans la terreur bien justifiée que répandit cette agression inattendue.
Le pillage et le massacre une fois terminés, le roi mit garnison dans l'acropole de Crotone et remplaça les autorités de la ville par des magistrats délégués de son autorité. Il entra en relations avec les Peucétiens et les Japygiens, et leur fournit des bâtiments pour faire la course maritime, partageant avec eux les produits de cette piraterie, dont le port de Crotone devint le foyer. Ceci fait, il retourna de sa personne à Syracuse.
Deux ans après, il retournait en Italie pour faire la guerre aux Bruttiens. Il débarqua à Crotone avec 30,000 fantassins et 3,000 cavahers, et envoya sa flotte, sous le comman-
dément de Stilpon, ravager la côte occidentale du Bruttium, tandis que lui-même conduisait ses troupes à l'attaque d'Hippûnion. Des tempêtes détruisirent ses vaisseaux; mais Agatliocle réussit mieux sur terre. Après un siège vigoureusement conduit, il prit Ilippûnion de vive force. Les Bruttiens implorèrent la paix, et lui livrèrent GOO otages en garantie de soumission. Agatliocle commit alors l'imprudence de regagner Syracuse sans avoir suffisannnent affermi sa conquête. A peine avait-il le dos tourné que les Bruttiens reprirent les armes. Ils reconquirent Ilippônion,anéantirentrarméesyracusaine abandonnée de son roi et remirent en liberté leurs otages, que l'on n'avait pas encore eu la précaution d'embarquer pour la Sicile. La puissance d'Agathocle en Italie sombra dans ce désastre de son armée. « Les Bruttiens se délivrèrent définitivement de son joug, i dit Diodore de Sicile. Il n'est même pas sur qu'il ait pu, après 297, garder une garnison à Grotone. Les grands préparatifs militaires qu'il faisait quand il mourut, en 289, étaient destinés, suivant les uns, à reprendre la guerre contre les Carthaginois, suivant les autres à tenter de nouveau la conquête de la Grande- Grèce.
Après i'échec d'Agathocle, le peu de villes grecques qui gardaient encore leur autonomie durent se résigner à Inur sort et se soumettre au vasselage des Bruttiens, pour conserver du moins leur existence. Ce sont encore ici les faits numismatiques qui nous révèlent ce que fut alors leur condition. Avec le début du m*^ siècle avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire vers le temps d'Agathocle, tout monnayage d'argent cesse brusquement dans les cités helléniques situées sur la côte du territoire des Bruttiens et restées purement grecques, comme Grotone, Locres, Rhêgion. Et en même temps les nombreuses pièces d'or et d'argent frappées au nom du peuple des Bruttiens font leur apparition. Il est donc évident qu'à ce moment ce peuple acquit sur les villes en-
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coro grecques une suprématie politique assez effectives pour leur avoir interdit la marque extérieure la plus caractérisée (le la pleine indépendance, le monnayage des métaux nobles, en se le réservant à lui-même connue privilège de suzeraineté, ce qu'il était dans les principes du droit public des anciens. Les cités belléniques ne gardèrent que le droit d'émettre do la monnaie d'appoint de cuivre, signe d'une aulonomie restreinte. Et sous ce rapport elles furent mises sur le même pied qu'un certain nombre d'autres villes, originairement grecques et devenues bruttiennes ou plutôt mixo-barbares, qui à l'époque purement hellénique n'avaient pas joui du droit monétaire, en tant que dépendant de plus grandes cités, et qui sous les Bruttiens acquirent la faculté de fabrication d'espèces de cuivre, comme Consentia, Ilippônion, Mesma, Nucria, Pétélia.
Les écrivains anciens, tout en parlant fréquemment des guerres des Bruttiens contre les Grecs, puis contre les Romains, ne nous ont pas laissé un seul renseignement sur l'organisation politique de ce peuple. Nous savons seulement que Consentia était sa métropole, c'est-à-dire la ville où siégeait le conseil fédéral et où était probablement installé l'atelier monétaire commun. Mais la numismatique nous laisse entrevoir que parmi les confédérés bruttiens il y avait deux conditions bien distinctes : celle des cantons ruraux, qui formaient le noyau de la nation et qui étaient assez fortement centralisés, n'ayant, par exemple, au point de vue monétaire, que la monnaie commune et point de monnaies locales, même de cuivre; celle des villes, en général à population mixte , gréco-bruttiennes , qui possédaient, tout en dépendant de la confédération, une assez large part d'autonomie municipale, se traduisant par une fabrication propre d'espèces d'appoint.
C'était un peuple de rudes batailleurs que ces Bruttiens, quelque chose comme les Suisses du xy° et du xvi^ siècle. Car ils ne se contentaient pas de combattre chez eux et ils
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avaient toujours des bandes de mercenaires prêtes à s'en aller à l'étranger servir qui les payait suffisamment. « Ils élevaient leurs enfants, dit Justin d'après Trogue Pompée, aussi durement que les Spartiates. Dès que ces enfants avaient atteint l'âge de la puberté, on les envoyait faire le métier de pâtres sur les montagnes, sans serviteur, presque nus et couchant sur la dure ; de telle façon que depuis la première jeunesse jusqu'à la pleine virilité ils s'endurcissaient et grandissaient, étrangers aux mollesses des villes. Ces jeunes pâtres se nourrissaient de leur chasse; ils n'avaient d'autre boisson que l'eau des sources et le lait de leurs troupeaux. Et c'est ainsi qu'ils se formaient aux fatigues et aux privations de la guerre. » Que pouvaient contre leurs bandes à demi sauvage les citoyens des villes grecques, énervés par le luxe, la mollesse, les raffinements d'une civilisation déjà en décadence, infidèles aux traditions de la fortifiante éducation athlétique de leurs pères? Dans toutes les rencontres, ils étaient battus par les Bruttiens. Le découragement les avait pris, et cessant de réagir ils s'étaient enfoncés de plus en plus dans une vie molle et efféminée, quêtant des sauveurs à Syracuse et ailleurs. Et l'insuccès d'Agathocle après celui d'Alexandre le Molosse avait montré qu'il n'y avait mème\pas à compter sur l'efficacité de ce genre de secours.
Les villes grecques comme Crotone avaient donc fini par se résigner à devenir vassales des Bruttiens pour en être épargnées, pour éviter le pillage et Tincendie, garder du moins la liberté de leur gouvernement intérieur et de leurs mœurs. Mais elles supportaient impatiemment le joug des barbares, qu'elles trouvaient à la fois pesant et humiliant.
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Aussi lorsqu'on !282 le consul C. Fabricius Luscinus, après avoir écrasé les Lucaniens, se tourna contre les Brultiens, qu'il battit à leur tour, les cités helléniques du Bruttiuni saluèrent avec enthousiasme les Romains comme des libérateurs. Elles se mirent spontanément dans leur clientèle ; Grotone, Locres et Uhèg'ion sollicitèrent et obtinrent de recevoir dans leurs murs des garnisons romaines pour les protéger.
Nous avons raconté dans le chapitre de Tarente comment l'occupation de Thurioi et les insolentes provocations de la division navale romaine stationnée dans cette ville, amenèrent l'année suivante la rupture entre les Tarentins et les Romains, et l'appel adressé par les premiers à Pyrrhospour venir défendre l'Italie grecque contre les nouveaux maîtres qui transformaient leur protectorat en asservissement. Le roi d'Épire venait à peine de débarquer à Tarente et de part et d'autre on se préparait à la lutte pour le printemps suivant, quand le corps de 800 Campaniens et 400 Sidicins, placé par les Romains en garnison ;i Rhègion, sous le commandement du Gampanien Decius, se révolta en massacrant une partie de la population de la ville. Ils désertaient ainsi la cause de Rome, entraînés parle mouvement d'explosion de haines nationales qui, pour la première fois, réunissait sous la même bannière Grecs, Bruttiens, Lucaniens et Samnites, Mais Pyrrhos, qui était venu d'au-delà des mers pour défendre et sauver les Hellènes d'Italie, ne pouvait admettre dans la coalition ceux qui venaient d'exterminer une population grecque, en égorgeant leurs hôtes dans leurs propres demeures. Les révoltés campaniens de Rhègion restèrent donc isolés et indépendants, n'ayant pour amis que les Mamertins de Sicile, anciens mercenaires campaniens à la solde d'Agathocle, qui, par une trahison semblable, s'étaient rendus maîtres de Messènê, de l'autre côté du détroit. Us furent de simples brigands qui se maintinrent étrangers aux deux partis en lutte, les pillant l'un et Tau-
tre avec une édifiante impartialité. Dès avant la bataille d'Héraclée, ils s'étaient jetés sur les villes grecques les plus voisines d'eux. N'osant pas attaquer Locres, trop bien défendue, ils avaient surpris et rasé Caulonia, puis, entrant à Crotone par trahison en se donnant à la garnison romaine pour des auxiliaires, ils avaient passé cette garnison au fil de l'épée, enfin brûlé une grande partie de la ville après l'avoir pillée. Après cet exploit de bandits, ils ne semblent pas, du reste, avoir essayé de se maintenir à Crotone, car la ville, comme toutes celles de la même région, grecques ou bruttiennes, se donna à Pyrrhos aussitôt après la bataille d'Héraclée.
En 278, le roi d'Épire ayant quitté l'Italie pour aller en Sicile porter secours à Syracuse contre les Carthaginois, le consul C. Fabricius Luscinus profita de cette circonstance pour aller attaquer, Pyrrhos absent, les ennemis qu'il avait déjà vaincu quatre ans auparavant, les Lucaniens et les Bruttiens. Les armes romaines, abattues un moment à Iléraclée et à Ausculum, reprenaient pied avec avantage dans l'extrémité méridionale de la Péninsule. L'année suivante, le consul P. Cornélius Rufinus, appelé par la faction aristocratique de la ville, se présenta devant Crotone, espérant surprendre la ville. Mais le parti démocratique, favorable là comme partout à la cause de Pyrrhos, avait eu vent du complot, à temps pour faire prévenir à Tarente Milon, le général auquel Pyrrhos avait laissé le commandement de celles de ses troupes qui restaient en Italie. Milon avait envoyé à Crotone un de ses lieutenants, Nicomachos, avec une division d'Épirotes, et quand le consul arriva en vue de la ville avec la confiance d'y être reçu en ami, une sortie vigoureuse lui infligea des pertes considérables. Rufinus voulut prendre sa revanche et pour y arriver recourut à la ruse. 11 feignit de renoncer à toute entreprise sur Crotone et se mit en route pour Locres, où Alexandre, fils de Pyrrhos, se trouvait avec une garnison insuffisante. Aussitôt
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Nicomaclios, trompé par cette manœuvre, fit force de marche pour arriver avant lui à Locrcs par des chemins détournés. Averti de la réussite de son stratagème, le consul rebroussa chemin brusquement, et revint à l'improviste devant Crotone dégarnie de troupes. 11 y donna immédiatement l'assaut, et parvint à l'emporter de vive force, après quoi il livra la ville au pillage et fit mettre à mort un grand nombre d'individus du parti anti-romain. Pendant ce temps l'autre consul, C. Junius Brutus Bubulrus, qui opérait séparément, battait les Bruttiens. L'année suivante, ce fut Crotone qui servit de base de ravitaillement à l'armée du consul Q. Fabrius Gurges, guerroyant de nouveau dans lo Bruttium contre les indigènes.
La ville, du reste, qui avait gardé son développement et sa nombreuse population jusqu'au temps de Pyrrhos, même après Denys et Agathocle, sortit de ces événements, où elle avait été si éprouvée, et spécialement de son sac par les Campaniens révoltés de Rhêgion, à demi détruite et effroyablement dépeuplée. Tite-Live décrit l'état où elle était alors réduite. Sa vaste enceinte de remparts , de douze milles romains de tour, était encore debout, mais on n'en habitait plus que la moitié. L'Aisaros coupait autrefois la cité en deux moitiés égales. Après la guerre de Pyrrhos, il n'y avait plus de population, et encore assez clairsemée, que dans le quartier de la rive gauche, entre les murailles et le fleuve. De l'autre côté de celui-ci, ce n'était plus qu'un espace désert et couvert de ruines jusqu'à la citadelle, que deux kilomètres de terrains abandonnés séparaient ainsi des portions encore habitées de la ville. Et pourtant, même dans cet état de décadence et de dévastation, Crotone était encore une des cités les plus importantes de cette partie du continent italien, tant quatrevingts ans de guerres continuelles l'avaient déjà ruinée et dépeuplée. Sa citadelle, d'ailleurs, restaittoujours ce quel'avait fait la nature, une position stratégique du premier ordre.
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Aussi, bien que Crotone eut été reçue dans l'aggrégation soumise à Rome dans les conditions favorables de fédérée maritime, on maintint après la guerre dans la citadelle une forte garnison légionnaire sous le commandement d'un préteur, garnison qui, avec celle de lihègion, devait tenir en bride les Bruttiens, contraints à la soumission par le consul L. Papirius Cursor en û~'2, en même temps que succombait Tarente. Là aussi résidaient les agents financiers chargés de diriger l'exploitation de la moitié de la grande forêt de la Sila, que la République s'était fait céder par les Bruttiens en leur accordant la paix. Crotone est nommée par Polybe au premier rang des villes maritimes, dont les Romains empruntèrent les bâtiments pour faire franchir aux légions le détroit de Messine, quand ils se décidèrent à envoyer au secours des Mamertins de Sicile, et auxquelles ils demandèrent des contingents pour leurs Hottes dans la première Guerre Punique. Cette guerre, du reste, laissa entièrement en dehors du cercle de ses ravages et Crotone et le reste du Brutlium.
Ainsi que nous avons eu déjà l'occasion de le rappeler dans un autre chapitre, c'est à la suite de la prise de Tarente que le Sénat romain se mit à frapper une monnaie d'argent, qu'il s'était jusque-là refusé à faire fabriquer au nom delà Répubhque. Ce fait constitua une véritable révolution financière et économique, dont le résultat fut l'interdiction du monnoyage de l'argent aux sujets ou alliés de Rome dans toute l'étendue de l'Italie. La République souveraine se réservait désormais le privilège exclusif de la fabrication des espèces de ce métal. Les villes de la Grande- Grèce et les Bruttiens se trouvèrent à ce point de vue dans les mêmes conditions que les autres, admis seulement à frapper pour la circulation locale delà petite monnaie d'appoint en cuivre.
Pendant quarante ans environ, la fabrication de la nouvelle monnaie d'argent de la République fut concentrée
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dans l'atelier urbain de Home, installée sur le Capitole, dans les dépendances du temple de Junon Monela. Mais après la fin de la première Guerre Punique et la conquête de rillyrie, vers ±2d av. J.-C, le Sénat établit un certain nombre de succursales de l'atelier monétaire urbain, destinées à fabriquer la monnaie d'État dans les provinces. A (;e moment, toutes les espèces de la série romaine, en quelque métal qu'elles soient, outre la légende principale ROMA, portent un monogramme ou quelques lettres indiquant en abrégé le nom de la ville où elles ont été frappées. Les ateliers secondaires étaient situés dans la circonscription consulaire, qui comprenait toute l'Italie avec la Gaule Cisalpine et l'Illyrie, et presque toutes dans les contrées méridionales de la péninsule, Campanie, Apulie, Lucanie et Bruttium. Sur les pièces d'argent on trouve les marques de Rome, Luceria, Vibo Valentia (l'ancien Hippônion des Grecs), Crotone et Corcyre. « On ne connaît jusqu'ici, remarque M, Mommsen, qu'un seul denier de cette espèce, et il est marqué du monogramme de Rome; il parait que le? ateliers secondaires n'ont émis que le victoriat,le quinaire et le sesterce d'argent (3/i, l/:2etl/4 du denier) avec toute la série de cuivre à partir de l'as, et qu'il leur a toujours été interdit de frapper dos deniers; les pouvoirs qui leur étaient accordés ne comportaient ainsi que la fabrication de la monnaie divisionnaire ou de second ordre. » In certain nombre d'ateliers ne frappèrent même que du cuivre, celui qu'on émettait au nom de la République circulant dans toute l'Italie concurremment avec les monnaies d'appoint locales ; tel fut le cas de ceux de Capoue, Paestum et Canusium. Tous ceux de ces ateliers succursales que l'on peut déterminer étaient situés dans des colonies de droit latin ou dans des villes fédérées jouissant des conditions de l'alliance la plus favorable, et quelques-unes d'entre elles, comme Luceria, Canusium, Capoue, Corcyre, fabriquaient en même temps des pièces de cuivres à leur propre nom.
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Cette organisation d'hôtels des monnaies secondaires dans diverses villes ne paraît pas avoir été de longue durée. On y renonça pendant le cours de la guerre d'Hannibal, pour en revenir au système du monnayage d'État centralisé dans l'atelier de Rome, à l'exception des pièces frappées extraordinairement dans les provinces en vertu des pouvoirs illimités de Yimperium militaire. Ce fut, du reste, un effet nécessaire des événements de cette guerre, la plupart des villes où Ton avait installé des ateliers succursales y étant tombées pour quelques années entre les mains du grand capitaine carthaginois. Mais ce fait passager méritait d'avoir une place dans l'histoire de Crotone, puisqu'elle fut alors une des villes où les magistrats romains établirent leur fabrication monétaire.
En soixante ans de paix, Crotone avait dû se relever en partie de ses désastres de la guerre de Pyrrhos. Mais la seconde Guerre Punique vint apporter à sa population grecque des épreuves bien autrement cruelles que toutes celles qu'elle avait eu jusqu'alors à supporter. Au moment où la guerre s'ouvrit, cette population comptait encore 20,000 citoyens, ce qui fait un chiffre assez respectable, si l'on tient compte de ce qu'il faut y ajouter les femmes, les enfants, les étrangers établis pour le commerce et les esclaves. Comme toutes les cités grecques, Crotone ne se sentait aucun penchant naturel pour les Carthaginois, et livrée à ellemême serait plutôt restée fidèle aux Romains. Mais dans rhiverde216 à 215, après la chute de Pétélia, tandis qu'IIimilcon marchait sur Consentia pour en débusquer la garnison romaine, les Bruttiens, qui s'étaient déclarés en faveur d'Hannibal à la première nouvelle de la bataille de Cannes, vinrent mettre le siège devant Crotone et en forcèrent facilement les remparts, trop développés pour le nombre de leurs défenseurs, La ville fut pillée par eux avec un grand carnage de ses habitants; mais la citadelle se défendit avec succès et bientôt les assaillants
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so l'oUrèi'onl, en reiionc.-inl pour ccULe fois à la réduire. L'nnnée suivante, Ilainilcar, envoyé par Ifannibal à Textréuiilé méridionale de la Péninsule, éclioua devant llliêgion et décida les Grecs de Locres ii abandonner la cause romaine ; et ayant reçu leur ville dans ralliancc de Cartilage, leur garantit, sur l'ordre formel de son général, la protection des forces puniques, au lieu de les livrer aux Hruttiens, comme ceux-ci l'avaient espéré. Frustrés dans leur avidité de pillage, les Bruttiens accusèrent leurs alliés kenànéens de mauvaise foi et formèrent le projet de s'emparer sans eux de Crotone, dont ils avaient toujours rôvé la possession. Ils reunirent donc une armée de 15,000 hommes et vinrent mettre le blocus autour de la ville. Ilannibal, averti, envoya l'ordre à Ilannon, celui de ses lieutenants qui était le plus voisin, de se tenir en observation et de guetter les événements sans y intervenir pour l'instant. Il espérait que les Crotoniates, désespérant de se défendre, se donneraient aux Carthaginois pour échapper aux Bruttiens. Cependant Crotone, à l'intérieur de ses murs, était en proie aux discordes civiles, que l'approche d'IIannibal avait fait éclater dans presque toutes les villes grecques. La politique des Romains à l'égard de ces villes, pareille à celle des Lacédémoniens dans la guerre du Péloponnèse, avait eu pour système de favoriser partout l'établissement de gouvernements aristocratiques, et de faire exclure la plèbe de la participation aux droits politiques. Il en résultait que partout l'aristocratie voulait rester fidèle à Rome, tanchs que le parti populaire inclinait pour Ilannibal, espérant obtenir de lui, en échange de l'entrée des cités dans l'al^ liance punique, le retour à une constitution démocratique. Le chef de ce parti populaire à Crotone se nommait Aristomachos. Il se mit en rapport avec les Bruttiens assiégeants et leur fit savoir que les deux factions étaient tellement irréconciliables que, dans l'organisation de la défense de la ville, ils s'étaient groupés en compagnies
séparées. Ses émissaires firent connaître aux capitaines de rarniée d'investissement quels postes tenaient sur les remparts les compagnies aristocratiques , quels les compagnies dévoués à la démocratie. Sur ces derniers points, les portes devaient être ouvertes aux Bruttiens, à condition que ceux-ci, une fois entrés dans la ville, aidassent au rétablissement de la constitution populaire. Ces conventions arrêtées secrètement, les portes indiquées furent ouvertes, et les Bruttiens entrèrent, amicalement reçus par la plèbe, mais les partisans de l'aristocratie eurent le temps de se retirer, comme l'année précédente, dans l'acropole, où ils avaient accumulé de grands approvisionnements en prévision d'une telle nécessité.
Les Bruttiens et la plèbe crotoniate formèrent le siège de la citadelle, qui se défendit vigoureusement. Le siège tourna en longueur, et au bout de quelque temps les Bruttiens, désespérant de forcer à eux seuls l'acropole de Crotone, se décidèrent à appeler à la rescousse Ilannon et ses Carthaginois. Ilannon, qui avait les instructions d'IIannibal, entra en négociations avec les défenseurs de la forteresse Il leur proposa de garantir au nom de Carthage la pleine indépendance de Crotone et sa sécurité contre toute les attaques, sous deux conditions : qu'ils embrassassent activement la cause carthaginoise dans la guerre ; qu'ils reçussent dans leur ville une nombreuse colonie de Bruttiens, qui auraient le titre de citoyens au même titre que les Grecs d'origine, et renforceraient la population si réduite. Le premier article n'offrait pas de difficultés; le second, au contraire, no fut pas seulement repoussé par les aristocrates renfermés dans l'acropole, il souleva l'indignationdela plèbe crotoniate, atteinte dans son patriotisme hellénique. Aristomachos seul osa se montrer partisan de ce projet ; mais ses compatriotes le chassèrent honteusement de leurs rangs, et il dut se réfugier au quartier-général de Ilannon. Le parti populaire de Crotone cessa de coopérer
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avec los RruLtioiis oL les ('arlhaginoisau siège de la ciladelle, qui se prolongea sans issue décisive. Enfin les Locriens, s'étant adressés à Ilainiibal pour en obtenir la permission, conduisirent leurs vaisseaux dans le port de Crotone j)our recueillir les défenseurs de l'acropole et tous ceux des habitants qui voudraient émigrer à Locros. Les partisans de l'aristocralie, qui commençaient à souffrir de la famine et voyaient approcher le moment où il leur faudrait se rendre à merci, acceptèrent avec empressement la proposition des Locriens, qui leur permettait du moins d'aller vivre dans une ville purement grecque, sous des lois helléniques, en évitant le contact des barbares. Une grande partie de la population restée jusque là dans la ville s'embarqua avec eux et les suivit dans leur retraite. De nombreux Brultiens, descendus des montagnes, vinrent s'installer dans Crotone pour remplacer les [émigrés. Elle devint ainsi pour un temps une ville mixo-barbare, et plus bruttienne que grecque.
Quelques années plus tard, à la fin de la guerre, quand Hannibal ne se maintenait plus que dans le 13ruttium, il fit de Crotone le dernier boulevard de sa puissance en Italie; c'est là qu'il établit ses magasins ; c'est le port de cette ville qui lui servait à se ravitailler par mer et à communiquer avec Carthage. Tant qu'il s'appuyait sur ce réduit, il pouvait tenir en échec les armées romaines et éterniser la guerre qui épuisait l'Italie d'hommes et d'argent. Les Romains avaient peine à recruter des troupes chez leurs alliés, lassés par la prolongation d'une lutte qui semblait ne devoir jamais finir. 11 est vrai que le capitaine carthaginois n'usait pas moins les Bruttiens, qui lui demeuraient fidèles par force, car ils savaient que Rome ne leur ferait pas grâce. Leur pays ne devait jamais se relever de la dépopulation qu'y produisirent ces derniers efforts de la seconde Guerre Punique. Mais peu importait à' Hannibal, c'étaient des Italiotes et non des Kenànéens, qu'il consonmiait ainsi sans 11 10
compter sur les champs de bataille. Pendant les trois dernières années de la guerre, c'est à l'abri des murailles de Crotone qu'il tint ses troupes en quartiers d'hiver, reprenant la campagne au printemps. C'est là qu'il transporta 3,500 habitants de Pétéha pour les châtier de s'être mis secrètement en rapport avec les Romains, au bruit des premiers succès de Scipion en Afrique.
En 204, tandis que Scipion mettait à la voile des ports de la Sicile pour aller attaquer directement Carthage sur le continent africain, le consul P. Sempronius Tuditanus livrait bataille à Ilannibal sous les murs de Crotone. 11 fut battu et rejeté sur son camp avec une perte de 1,200 hommes. Mais quelques jours après, ayant pu opérer, grâce à une marche de nuit, sa jonction avec le proconsul P. Licinius Crassus Dives, il revint présenter de nouveau la bataille aux Carthaginois. Cette fois, ce fut au tour de ces derniers d'être vaincus et forcés de se renfermer dans la ville, en laissant 4,000 morts sur le terrain et 300 prisonniers, avec onze enseignes mihtaires, aux mains des Rumains. L'année suivante, Hannibal assista de Crotone à la défection des villes bruttiennes de la vallée du Grathis, qui, voulant en finir, ouvrirent leurs portes au consul Cn. Ser- Vilius Cœpio. Celui-ci, encouragé par ce succès, vint attaquer le Carthaginois sous Crotone. Il s'ensuivit une bataille des plus sanglantes, oi^i les Phéniciens occidentaux eurent 5,000 morts et les Romains au moins autant, et dont Tissue demeura indécise. Mais quelques jours après Hasdrubal arrivait à Crotone, apportant à Ilannibal, de la part du Sénat carthaginois, l'ordre absolu d'évacuer l'Italie et de repasser en Afrique pour essayer d'y tenir tète à Scipion.
Hannibal obéit sans murmurer, la mort dans l'âme ; il quittait avec désespoir cette Italie où il avait connu de si prodigieuses alternatives de fortune, et où il avait eu toujours le sentiment que se trouvait le seul champ de bataille
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OÙ l'on put porter à Rome des coups vraiment sensibles, de même que Carthaj^e ne pouvait être définitivement vaincue qu'en Afrique. Mais en partant il voulut faire à l'Italie de sanglants adieux. C'est à Crotone qu'il s'embarqua; c'est sur la plage de cette ville qu'eut lieu par ses ordres l'effroyable massacre des mercenaires italiens. Résolu à ne rien laisser aux mains des Romains, qu'ils pussent utiliser dans la guerre, Ilannibal incendia ses magasins et ses arsenaux et fit tuer 4000 chevaux de cavalerie, avec toutes les bêtes de somme du train de son armée. 11 s'occupa ensuite de l'embarquement des troupes qu'il voulait emmener en Afrique pour les opposera Scipion. Comme toutes les armées carthaginoises, la sienne se composait de mercenaires de toute provenance ; le véritable nerf en était dans ces vieilles bandes italiotes, de Campaniens, de Samnites, de Lucaniens et deBruttiens, qui suivaient depuis bien des années sa bannière et qu'il avait trouvées en toute circonstance aussi solides que les meilleures légions romaines. Il leur offrit une forte augmentation de solde et essaya de les séduire par les plus belles promesses pour les décider aie suivre jusqu'à Carthage. Mais la plupart refusèrent de s'expatrier; tant qu'on avait combattu sur le sol italique, ils avaient prodigué leur sang sans marchander, soutenus par leur haine contre les Romains et par l'idée qu'ils défendaient contre eux leur indépendance. Du moment que la guerre se transportait sur un autre terrain, ils ne voulurent pas devenir des aventuriers sans patrie. N'ayant pas pu les décider, Hannibal les rassembla pour remettre leurs armes avant d'être licenciés, et les fit entourer par le reste de ses troupes. Une fois qu'ils furent désarmés et hors d'état de se défendre, il dit aux mercenaires des autres nations, qui allaient le suivre en Afrique, de choisir chacun comme esclave celui des Italiotes qui leur conviendrait. Mais ces soudards, d'ordinaire sans scrupule, furent révoltés dans leur sentiment de fraternité militaire à l'idée de réduire en
esclavage de vieux compagnons d'armes. Pas un d'eux ne voulut profiter de l'invitation que leur adressait Hannibal. Alors le général carthaginois fit avancer des corps d'archers à demi sauvages, Africains et Baléares, qu'il savait étrangers à cette nature de sentiments généreux; et sous ses yeux et par ses ordres ils tuèrent à coups de flèches jusqu'au dernier les Italiens dépouillés de leurs armes, qui ne pouvaient ni fuir, ni résister. Comme un témoin de cette scène hideuse lui faisait quelques observations sur un acte d'aussi révoltante cruauté, Hannibal lui répondit froidement : « Au moins comme cela les Romains ne pourront pas enrôler dans leurs troupes d'aussi braves soldats. »
Hannibal sorli d'Itahe et la guerre terminée, les survivants des Crotoniates qui s'étaient retirés à Locres, rentrèrent avec l'aide des Romains dans leur ville, d'où ils expulsèrent les Bruttiens, réduits à la condition servile comme tout leur peuple. Pendant ce temps, les gens de Pétélia transportés à Crotone retournaient aussi chez eux. La ville restait presque déserte et aux trois quarts ruinée. m
Le Sénat de Rome résolut de la rétablir, mais en en faisant un établissement romain qui contribuât à tenir en bride le Bruttium. Une colonie de citoyens y fut donc envoyée en 194, en même temps que d'autres étaient établies à Puteoli, au Vulturne et à Literne en Gampanie, à Siponte en Apulie, à Salerne et à Buxentum en Lucanie, enfin à Tempsa ou Témésa dans le Bruttium. Les triumvirs qui conduisirent la colonie de Crotone furent Cn. Octavius, L. yEmihus PauUus et C. Pla3torius. Dans cette nouvelle condition, la ville reprit une certaine prospérité, mais bien éloignée de celle d'autrefois. Ce ne fut qu'une obscure ville
do province, dont le nom n'est plus mentionné dans l'histoire jusqu'aux siècles des invasions barbares. 11 résulte d'un passage des lettres do Cicéron à Alticus que de son temps le port de (^rotone était un des points habituels d'embarquement pour la Grèce.
Les très rares inscriptions que le sol de Crotone ait fournies à l'epigraphie sont latines et de l'époque impériale. L'une d'elles donne encore à hi ville le titre de colonie, bien que ni Pline, ni Ptolémée ne le lui attribuent. Les deux plus importantes de ces inscriptions sont relatives à des membres de deux familles Futia et Lollia, alliées entre elles, qui tenaient un rang distingué dans les honneurs municipaux. C. Fulius Onirus, décemvirpour la secondefois, élève une statue à sa fille Futia LolHana et donne un capital à la municipalité pour que son intérêt serve à un banquet annuel des décurions le 7 des ides d'avril, au jour anniversaire de la naissance de cette femme. Une autre fille du même personnage, Futia Longina, mariée à un L. Lollius, élève à son tour une statue à son fils, L. Lolhus Marcianus, investi successivement de toutes les dignités municipales et décoré du titre de patron de la colonie, en offrant à l'occasion de la dédicace de cette statue un banquet aux décurions et aux prêtres augustales, et en faisant une distribution d'argent au peuple de la ville. Un des piédestaux qui portent ces inscriptions se voit encore à Crotone ; l'autre a été transporté au musée provincial de Catanzaro.
On connait la description, bien peu flatteuse pour le caractère des habitants, que Pétrone, au temps de Néron, donne de Crotone telle qu'elle était à son époque :
Poursuivant notre route, y est-il dit, nous arrivâmes au prix de beaucoup de sueurs au sommet d'un montagne (le mont Clibanos, les voyageurs venant du midi), d'où nous aperçûmes devant nous une ville placée sur une hauteur escarpée. Nous ne savions pas son nom, mais nous apprîmes d'un paysan que c'était Crotone, cité très antique et pendant un temps la première de l'Italie. Alors nous nous informâmes
des hommes qui habitaient un si noble sol et des occupations auxquelles ils se livraient le plus volontiers depuis que de nombreux désastres de guerre ont détruit leur ancienne richesse. « 0 mes hôtes, nous fut-il répondu, si vous venez y faire des affaires, changez de projet et allez chercher un terrain plus propice. Mais si vous êtes d'avis que la marque des hommes bien élevés est de toujours mentir, c'est là le pays qu'il vous faut. Dans cette ville on n'attache plus aucun prix à l'élude des lettres ; l'éloquence n'y a pas de place ; la frugalité et les bonnes mœurs y sont en mépris. Tous ceux qui habitent la ville s'y divisent en deux classes : les capteurs de testaments et les captés. Personnne n'y reconnaît et n'y nourrit ses enfants, car ceux qui ont des héritiers de leur sang n'y sont invités nulle part, ni à souper, ni aux spectacles; tout le monde leur tourne le dos et ils sont obligés presque de se cacher, tant on en fait peu de cas. Mais ceux qui n'ont ni femme, ni enfants, comme chacun s'efforce d'être couché sur leur testament, ce sont eux que l'on appelle à tous les honneurs; seuls on les proclame vaillants, capables, intègres. Voilà quelle est la ville, qui a l'air de sortir des ravages de la ipeste ; quant aux champs, ils restent déserts et on n'y rencontre que des charognes déchirées par les corbeaux. »
Naturellement on aurait tort de prendre au pied de la lettre ce tableau singulièrement chargé. Mais nous y glanons du moins un fait précis et intéressant pour nous; c'est que la Crotone romaine de l'époque impériale était concentrée, comme la Crotone moderne, sur la colline de l'ancienne acropole grecque.
La semence évangélique germa-t-elle de bonne heure dans cette ville que l'on décrit comme si dépravée? Oui, si l'on en croit les prétentions de l'église de Crotone, Elle se targue d'avoir été fondée dès les temps apostoliques par S^ Denys l'Aréopagite, venu d'Athènes après en avoir abandonné le siège sur l'ordre d'en haut. Elle l'a inscrit, au nom de la tradition, en tête de la liste de ses évêques, et l'honore comme son patron. Le bréviaire romain ayant admis dans ses légendes, en général si méprisables au point de vue de la critique, et que l'on doit regretter profondément
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d'avoir VU, par un engouaient d'uUraniontanismc inintelligent et exagéré, remplacer dans les diocèses de France les bréviaires gallicans expurgés de toutes ces taches par la grande école de science ecclésiastique qui florit dans notre pays au xyu» siècle — le bréviaire romain, dis-je, ayant admis dans ses légendes la fable, inventée sous les Carlovingiens par le faussaire Tlilduin dans un intérêt de clocher, de l'identité de St Denys TAréopagite et St Denys de Paris, l'église de Crotone a cherché à concilier sa propre prétention avec cette légende basée sur un monstrueux anachronisme. Elle a supposé que l'Aréopagite, disciple de St Paul, s'était arrêté quelque temps dans sa ville et y avait institué le siège épiscopal, en se rendant à Rome pour y voir le pape St Clément, qui devait ensuite l'envoyer dans la Gaule. Du reste, cette tradition de Crotone, bien qu'acceptée par Ughelli, ne s'appuie d'aucun document ancien et sérieux; elle est aussi dépourvue de valeur réelle que la fable si chère à l'école légendaire dont il serait temps de voir le crédit finir chez nous, pour l'honneur de l'Église de France.
Le premier évèque authentique de Crotone est Flavius, que l'on trouve mentionné en 537, sous le pape Vigile; et après lui, il faut passer au vii^ siècle pour retrouver deux noms épiscopaux qui aient été conserves. Nouvelle lacune de plusieurs siècles après cette époque ; la liste continue des prélats qui occupèrent ce siège n'est connue que depuis H79. Crotone n'a jamais eu, d'ailleurs, que le rang d'évêché, et son diocèse, en dehors de la ville, ne comprend que les deux paroisses de Brigiianello et de Papaniceforo.
Le nom de Crotone reparaît dans l'histoire à l'époque de la guerre des Byzantins contre les Goths. Elle avait été
une des premières places qui se donnèrent spontanément à Bélisaire, quand il débarqua à Reggio, pour combattre le roi Tliéodahat. Huit ans après, lorsque Justinien dut se décider à envoyer de nouveau Bélisaire en Italie pour essayer d'arrêter les succès rapides par lesquels Totila reconstituait le royaume des Oslrogoths, c'est à GroLone que prit terre ce grand général, l'état de la mer ne lui ayant, pas permis d'aborder à Otrante, oii l'attendaient Valérien, commandant des Arméniens, et Vérus, commandant des Hérules, arrivés avant lai avec leurs troupes. Bélisaire se trouva donc un moment seul à Crotone avec 200 hommes d'infanterie, tandis que Totila détruisait près de Rossano sa cavalerie, qu'il avait envoyée en subsistance dans la vallée du Crati. Mais ses lieutenants l'eurent bientôt dégagé. Justinien l'ayant rappelé en Orient en 548, le roi gotli reconquit toute l'Italie à l'exception des deux places d'Otrante et de Crotone, qui restèrent invariablement fidèles à l'empire grec. Crotone était vivement pressée par les Goths, lorsqu'on ool Narsès entra par le nord en Italie, et qu'en même temps son lieutenant Artaban débarqua en Sicile. Palladius, commandant de la place, fit demander du se cours à ce dernier, car il voyait ses provisions s'épuiser et craignait d'être bientôt forcé de se rendre. Mais Artaban avait encore trop à faire en Sicile pour pouvoir passer dans la Calabre. Justinien, averti de ces conjonctures, fil alors embarquer les troupes qu'il avait en réserve aux Thermopyles, et la flotte qui les portait cingla droit sur Crotone. En la voyant entrer dans le port, les Goths levèrent le siège en toute hâte, et leur retraite précipitée répandit l'alarme dans tout le pays d'alentour. Ragnaris, gouverneur goth (le Tarente, et Morra, gouverneur d'Acerenza dans la Lucanie, envoyèrent à Otrante, où Pacuvius commandait pour l'empereur, en offrant de rendre leurs places à condition d'être admis, eux et leurs soldats, au service impérial. Et les Grecs recouvrèrent sans coup
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férir tout Tancien BruUiuin et le midi de la Liicaiiio.
En 51)0, Crotone fut prise de vive force par Aricliis, duc; lombard de Bénévent. Mais elle revint bientôt à l'Enipire, pour ne plus lui tk'liapper jusqu'au temps de la conquête normande. Du vp au xn"" siècle, Crotone fut une des places le plus constamment et le plus fermement dévouées aux Basileis de Constantinople, une des colonnes les plus solides de leur dominilion en Italie. Après la chute de l'Exarchat de Ravenne,*on la comptait comme une des principales forteresses du Thème de Galabre. Non seulement son église, qui relevait du métropolitain de Reggio, passa sous l'obédience du Patriarche de Constantinople et adopta le rite grec au vni" siècle, comme toutes celles des Calabres, mais la population de la ville, renouvelée à plusieurs reprises par des colonies venues d'Orient, se grécisa complètement. Et Crotone devint alors, commeTa justementremarquéM. Zambellis, un des principaux foyers de l'hellénisme byzantin en Italie. Au xii"" siècle , le grec était encore la langue prédominante dans la ville elle-même. Il se maintint plus tard dans les campagnes environnantes, qui présentent partout des noms de lieux appartenant à la grécité byzantine, tels que Calolaura, Lampusa, Prasinace, Naù, ce dernier s'appliquant aux ruines, alors imposantes et bien conservées, du temple {naos) de liera Lacinia. Dans la première moitié du xvu" siècle, lorsqu'écrivait Nola-Molisi, on continuait à parler grec dans les villages de San Giovanni Minago et de Papaniceforo, dont la population garde encore aujourd'hui un type hellénique bien caractérisé, mais ne connaît plus d'autre langage que l'italien.
Crotone est la seule des cités antiques de la Grande-Grèce, bâties par leurs fondateurs au bord de la mer, dont la population ne se soit pas déplacée et retirée à quelque distance dans l'intérieur des terres, lors des ravages des Sarrazlns d'Afrique et de Sicile, aux ix*" et x« siècles. Elle n'aurait pas pu, en effet, chercher ailleurs un site de meilleure et plus
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facile défense que celui de la liauleur escarpée de l'ancienne acropole, dont elle occupait le sommet, protégée par de solides murailles et par une forte garnison que l'Empereur entretenait sur ce point pour y garder toujours, à peu de distance des côtes du Péloponnèse, une porte ouverte sur l'Italie. Aussi Crotone défia-t-elle tous les efforts des musulmans. Elle ne tomba jamais entre leurs mains, même dans les invasions les plus formidables, lorsque la Calabre toute entière fut submergée sous les flots des Arabes et des Berbères accourus d'au delà des mers, et lorsque la marine musulmane domina en souveraine sur la mer Ionienne, comme par exemple en 840, après la destruction de la flotte gréco-vénilienne en vue de Tarente. Les villes voisines de Severiana et de Leonia, bien que situées à l'intérieur des terres, furent moins heureuses dans cette invasion. Severiana, nous l'avons déjà dit, fut occupée par une colonie de Sarrazins qui s'y maintint près d'un demi-siècle et devint le fléau des contrées environnantes. Leonia, ville également épiscopale, fut détruite de fond en comble et ne sortit jamais de ses ruines. On voit encore le reste de son enceinte de remparts byzantins dans les montagnes, entre Briglianello et Scandali. Son évèché, maintenu nominalement pendant plusieurs siècles, bien que la ville n'existât plus, a été réuni en 1570 au siège de Santa-Severina, par le Pape S* Pie V. Pour ce qui est de Crotone, les musulmans paraissent avoir désormais, dans leurs expéditions ultérieures, même les plus considérables, pris à l'égard de cette place la même habitude qu'à l'égard de celle de Rossano, c'est-à-dire l'habitude de ne pas s'attarder à l'assiéger, et de se borner à la masquer en passant outre dans la direction du nord. Ils ne cherchaient pas, en effet, à conquérir le pays, mais seulement à le ravager, à y faire du butin et des esclaves. Cependant les traditions ecclésiastiques locales parlent d'un siège de la ville par les musulmans," dont elles ne précisent pas la date, siège dans lequel l'évê--
que, dont on ne connaît pas le nom, aurait été mis à mort pour la foi. On lui rend un culte sous l'appellation passablement vague du Martyr de Crotone. Que peut-il y avoir de vrai dans cette tradition? Il est impossible de le dire.
Malgré la fidélité que ses habitants avaient jusque là montrée à l'Empire grec, Crotone ne semble pas avoir opposé grande résistance à Robert Guiscard, lorsque celuici eut pris Cariati et Santa-Severina et compléta la conquête de la Galabre. Lorsqu'enl062, Robert partagea cette contrée avec son plus jeune frère le comte Roger, Crotone fut comprise dans la part du second, avec presque tout ce qu'on appelait alors et que Ton continua d'appeler, jusque sous Alphonse I", Terra Jordane, c'est-à-dire les deux provinces actuelles de la Galabre Ultérieure, l'ancien Bruttium, qui avait formé sous les Byzantins le Thème de Calabre et avait commencé à recevoir le nom de Terra Jordane, comme la Calabre Citérieure celui de Yallis Grate, au temps où les possessions grecques furent réunies sous l'administration du Catapan de Bari.
En 1086, le siège archiépiscopal de Reggio étant venu à vaquer, le duc Roger y nomma un prélat latin, qui rétablit l'obédience du Pape dans toute sa province. Mais sous cette dernière obédience, la plupart de ses suft'ragants conservèrent encore le rite grec. Ce n'est que tout à fait à la fln du xn^ siècle que l'évèché de Crotone passa au rite latin. Encore là comme partout, tandisque l'évèque était latin, ceux des habitants et des prêtres qui voulaient conserver le rite grec en demeurèrent absolument libres', sous la seule condition de reconnaître l'autorité du Pape. Ils étaient administrés séparément par un Protopapas dépendant de l'évèque , tandis que celui-ci se réservait l'administration directe des latins. L'évèque institué à Crotone en 1179 par le Pape Alexandre III, et avec lequel s'ouvre la série épiscopale désormais suivie sans interruption à notre connaissance, Philippe, est encore
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qualifié de Grec. Mais cette désignation s'applique à l'origine de sa famille, et non à son rite.
Nous ignorons absolument entre les mains de qui la seigneurie féodale de la ville, que l'on commençait dès lors à appeler Cotrone dans l'usage vulgaire, fut remise sous les Normands et les princes de la maison de Souabe,. ou bien si elle faisait alors partie du domaine royal. L'histoire de Cotrone au moyen-àge est encore à écrire ; personne ne s'en est jusqulci sérieusement occupé et n'a fait les recherches indispensables dans les documents d'archives. Ce qu'on sait seulement de positif, c'est qu'au commencement du règne de la monarchie angevine la ville était une forteresse royale, dont Charles d'Anjou, en 1284, donna lachâtellenie à Pietro lUiffo, comte de Gatanzaro, seigneur d'origine calabraise qui était au nombre de ses plus ardents partisans.
En 1289, Gatanzaro s'était révoltée contre Charles II, en faveur de Jayme d'Aragon, roi de Sicile. Charles envoya Robert d'Artois, son maréchal, pour en faire le siège. Alors Jayme, voulant secourir la ville qui s'était déclarée pour lui, partit de Sicile avec un armement de 50 galères, commandé par le célèbre amiral Roger de Loria. Il vint à Cotrone et s'empara de son port ; puis, comme on ne pouvait pas atteindre Gatanzaro par mer, Roger de Loria débarqua avec 500 chevahers catalans et prit la route de la ville assiégée. Le comte d'Artois l'attendait dans les montagnes du côté de Cutrù, où il le battit de telle façon que Roger dut se rembarquer en toute hâte en laissant 200 chevahers morts ou blessés. C'est la seule fois que fut vaincu, dans toute sa carrière, ce grand capitaine, natif de la Basilicate, dont la haine pour la maison d'Anjou égalait celle de Jean de Procida. Sept ans après, en 1296, Roger de Loria revenait en Calabre avec le roi Frédéric, pour combattre de nouveau Charles II. 11 prit Squillace et plusieurs places voisines, et vint ensuite assiéger Cotrone. Mais au bout de quelque
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temps la mcsintelligoncc se mit entre lo roi et son amiral, lîog'er trouvait que le jeune prince n'avait pas assez cFégards pour sa vieille expérience et ne le traitait pas comme il le devait; il se plaignait de ce qu'on n'avait pas assez ménagé, à sa considération, son parent Piotro Uuffo. Bref, la querelle entre le roi et l'amiral en vint à un tel degré de violence qu'ils [ne purent plus coopérer et qu'il fallut faire lever le siège sans avoir rien fait. L'année suivante, Roger de Loria, déplus en plus irrité contre Frédéric, quittait son service pour passer à celui de Jayme, roi d'Aragon, qui venait de rompre avec lui, et commençait une guerre victorieuse contre les flottes siciliennes qu'il avait longtemps commandées.
Le nom de Cotrone reparaît ensuite dans l'histoire des grandes guerres civiles de la fin delà dynastie angevine. En 1390, Louis II d'Anjou donna la ville et son territoire, avec le titre de marquisat, à Niccolô Ruffo, comte de Catanzaro, qui était en Calabre le bras de son parti. Louis, battu sous Tarenle, en 1399, fut obligé de se retirer en Provence, et Niccolô Ruftb le suivit dans sa retraite. Toutes ses seigneuries furent alors confisquées par le roi Ladislas, comme celles d'un félon et d'un rebelle. Mais quand Jeanne 11, en 1424, eut appelé Louis 111 d'Anjou dans le royaume de Naples, en le reconnaissant pour son héritier, Niccolô Ruttb rentra avec lui et se remit sans grande difficulté en possession de son marquisat, de son comté et du reste des vastes domaines qui faisaient de lui le souverain presque indépendant de la majeure partie de la Calabre. C'est là que Louis vint le rejoindre, lorsque la reine Jeanne l'éloigna de Naples en 1428; c'est de là que tous deux, en 1434, s'en allèrent attaquer à Tarente Jean-Antoine des Baux des Ursins , expédition dans laquelle Louis fut pris des fièvres et mourut au château de Cosenza, où il s'était fait transporter. Niccolô Ruffo, lui aussi étant mort vers le même temps, sa fille et héritière Enrichetta, épousa par amour Antonio Cenliglia, de Vinti-
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mille, et lui apporta en dot les nombreuses seigneureries venant de son père. C'est cet Antonio Gentiglia qui est célébré dans l'histoire napolitaine sous le titre du Marquis de Co trône.
Il fut un des partisans les plus fidèles et les plus déterminés de la cause de René d'Anjou, et continua à tenir pour lui dans la Galabre, même après que Naples lui eût été enlevée et qu'il eût été contraint de se retirer dans son comté de Provence. Aussi Alphonse P*" d'Aragon, une fois maitre du res.te du royaume, se rendit de sa personne dans la Galabre, en 1444, pour en finir avec le marquis de Cotrone. Celui-ci, ne se sentant pas en état de tenir la campagne contre l'armée royale, confia la défense de la place de Cotrone à son lieutenant Bartolo Cerasario, de Sorrente, tandis que lui-même s'enfermait dans le château de Gatanzaro. Après quelque temps de siège, Cerasario vendit au roi la ville où il commandait, et Alphonse, entré dans Cotrone, déclara par diplôme du 8 décembre 1444 la cité réunie au domaine royal avec tous les privilèges attachés à cette condition. Bientôt après, Antonio Gentiglia, étroitement bloqué à Gatanzaro, se voyait obligé de se rendre et Alphonse, l'emmenait dans les prisons de Naples, après avoir confisqué toutes ses terres et seigneuries. Sa femme, restée dans les environs de Cotrone, mourut de la douleur de sa captivité.
A peu de distance de Cotrone, en allant versBrigiianello, est une hauteur d'où Ton a une vue délicieuse sur la plaine, les jardins de l'embouchure de TEsaro, la ville et la mer. On l'appelle Crepacuore et on y voit quelques ruines d'un vieux château. La légende locale veut que ce soit là qu'Enrichetta Ruffo ait fini sa vie clans les larmes à la pensée de son époux prisonnier, et prétend qu'alors on changea en Crepacuore le nom de la locafité, qui se serait antérieurement appelé AUegracuore. La légende est gracieuse et poétique, mais elle est de pure fantaisie. Les Crepacuore sont
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aussi fréquents en Italie que les Crève-cœur en France, et doivent tout prosaïquement leur nom à leur situation constante au sommet décotes raides, dont on n'atteint le sommet qu'essoufflé.
Après dix-huit ans de captivité, Antonio Gentigiia fut tiré de prison par le roi Ferdinand 1", qui, après lui avoir fait jurer de soutenir la maison d'Aragon contre les prétentions de Jean d'Anjou, lui rendit tous ses domaines en 1-40:2. Us comprenaient le marquisat de Gotrone, les comtés de (]atanzaro, de Santa-Severina et de Belcastro, avec de nombreuses seigneuries comprenant presque tous les versants est et sud de la Sila. C'était une véritable principauté qu'il lui restituait ; mais Ferdinand tenait tellement à se faire un partisan d'un personnage qui passait pour un des plus rudes hommes de guerre de son temps et dont le nom gardait, malgré sa longue captivité, un grand crédit dans les Calabres, qu'il y ajouta encore, de sa propre libéralité, plus de quinze baronies situées dans la région de Castelvetere et de Gerace.
Ainsi comblé par la faveur subite du roi Ferdinand, le marquis de Cotrone se retrouvaitplus puissant quejamais. Mais il avait gardé de sa longue captivité une rancune implacable contre la maison d'Aragon, et en 1483, déjà plus qu'octogénaire, il ne rougit pas d'entrer, contre son bienfaiteur, dans la fameuse Conjuration des barons. Une circonstance toute récente l'avait irrité contre Ferdinand et lui paraissait un grief légitime ; c'était l'acte par lequel le roi venait de confirmer, en 1483, les privilèges du domaine royal à la ville de Cotrone, qui n'avait pas été comprise dans la restitution du marquisat et sur laquelle Antonio Centiglia espérait toujours arriver à remettre la main. Il s'associa donc à cette Ligue du bien public, qui avait, comme celle dont Louis XI avait eu à se défendre en France 2i ans auparavant, pour objet de soutenir l'indépendance féodale contre les progrès de l'autorité royale, et qu'avaient for-
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mée, avec la complicité du pape Innocent VIII, le prince de Salerne, grand amiral du royaume, le prince d'Allamura, grand connétable, le marquis del Vaste, grand sénéchal, le prince de Bisignano, les ducs d'Atri, de Melfi et de Nardo, les comtes de Lauria, Melito et Nota, avec un certain nombre d'autres hauts barons. Après des négociations où Ton apporta de part et d'autre une égale mauvaise foi, la lutte finit par éclater. Ferdinand fil résolument tète à l'orage et rassembla deux armées: l'une, commandée par son fils Alphonse, duc de Calabre, marcha contre le Pape ; l'autre, sous les ordres de son petit-fils Ferdinand, prince de Capoue, tint en respect les grands seigneurs révoltés. Grossie de troupes envoyées de Milan et de Florence, l'armée d'Alphonse livra aux Pontificaux une de ces batailles italiennes d'alors, où personne ne perdit la vie, mais où la victoire des Napolitains parut complète, parce qu'ils firent des prisonniers et que le champ de bataille leur resta. Assiégé dans Rome, Innocent VIII implora la paix, et stipula seulen:ent Famnistie pour les barons ses alliés. Le roi Ferdinand souscrivit en apparence avec empressement à cette condition. 11 dissimulait ainsi le projet odieusement perfide qu'il avait ourdi avec son fils Alphonse pour se saisir en trahison des principaux rebelles et en tirer une sanglante vengeance.
Feignant donc de tout oublier, il les invita, en signe de réconciliation, à venir célébrer au Chàteau-Neuf de Naples, dans son propre palais, les noces du fils du comte de Sarno avec la fille du duc de Melfi. Le prince de Salerne et les fils du prince de Bisignano flairèrent le piège ; au lieu de se rendre à Finvitation, ils passèrent secrètement la frontière et s'en allèrent chercher par FEurope un compétiteur à opposer au cruel Ferdinand. Tous les autres vinrent sans défiance à la fête où le roi les appelait, et là se virent arrêtés. Bientôt après, Francesco Coppola, comte de Sarno, le secrétaire d'État Antonio Petrucci et ses deux fils aines, les
comtes de Carinola el do Policaslro, jugés par une commission extraordinaire et condamnés pour crime de lèse-majesté, furent décapités publiquement à Naples. Puis on mit à mort secrètement dans leur prison, et cela sans jugement, Pierre de Baux, prince d'Altamura, Geronimo Sanseverino, prince deBisignano, les ducs de Melfi et de Nardo, les comtes de Morcone, de Lauria et de Noja. Le vieux marquis de Cotrone, en mourant dans son cachot de mort naturelle, épargna aux bourreaux la peine de le tuer. Tous ses domaines et seigneuries furent confisqués par la couronne, et le roi en distribua la majeure partie à différents nobles qu'il favorisait. Guillaume de Poitiers, seigneur de Clerieu en Dauphiné, prit alors en France le litre de marquis de Cotrone, comme neveu et héritier de Pohssena Uuffo, belle-sœur d'Antonio Centiglia, mariée dans la maison de Valentinois. En 1495, Charles Vlll, maître de Naples, lui reconnut officiellement la possession de son marquisat, que revendiquait également son cousin Antonio Kuffo, créé duc de Catanzaro. A la mort de Guillaume, le marquisat de Cotrone devait faire retour à Antonio. Mais tout cela resta lettre morte, la ville ayant obstinément fermé ses portes aux Français et s'étant maintenue sous la bannière de la maison d'Aragon, alors que tout le royaume semblait perdu pour Ferdinand II. Les gens de Cotrone ne se bornèrent même pas à garder cette fidélité à Tabri de leurs murs. Ils envoyèrent des détachements dans tout le pays environnant courir sus aux partisans des Français, auxquels ils enlevèrent Strongoli, ce qui attira sur leur territoire les ravages de Stuart d'Aubigny, commandant en Calabre pour Charles VIII.
Cotrone accueillit donc avec enthousiasme Gonzalve de Cordoue dans sa marche de Reggio pour aller rejoindre à Atella le roi Ferdinand de Naples. La ville était encore occupée par une garnison espagnole qu'y avait établie le Grand Capitaine, en 1497, quand Guillaume de Clerieu fut II 11
iG2 LA GRANDE-GRÈCE
envoyé par Charles VIII auprès des rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, pour leur faire les premières ouvertures de ce partage du royaume de Naples entre la France et l'Espagne, qui devait être un peu plus tard conclu par Louis XII. Philippe de Couimynes le montre s'occupant alors autant, cl peut-être plus, de se faii'c mettre en possession de son marquisat que de poursuivre l'ojjjet politique de sa mission.