‹ La grande-Grèce, paysages et histoire (volume 5)Chapitre 9 sur 40 · M II · texte numérisé non relu

M II

A peine monté sur le trône, le roi Frédéric, dans cette même année 1407, confirma tous les privilèges de la ville de Cotrone et lui accorda de plus de grandes diminutions de taxes, en récompense de la fidélité inébranlable qu'elle avait montrée à sa maison. Quand il fut ensuite détrôné par la coalition de Louis XII et de Ferdinand le Catholique, les gens de Cotrone ouvrirent leurs portes sans résistance à Gonzalve de Gordoue, et après la rupture qui survint si vite entre les deux alhés, ils tinrent pour les Espagnols contre les Français jusqu'à ce qu'Ugone de Cardona eut chassé ceux-ci des Calabres par sa victoire de Seminara. Aussi Ferdinand le Catholique décerna-t-il à la ville, en 1506 et en iol4, de nouveaux privilèges, confirmés en 1517 par Charles Quint, au nom de sa mère Jeanne la Folle.

En 15:27, Cotrone, toujours fidèle à l'Espagne et hostile aux Français, ferma ses portes devant Tebaldi, le lieutenant de Lautrec, et répondit par des refus à ses sommations quand il passa pour aller assiéger Catanzaro. De là, nou* veaux privilèges concédés par Charles Quint en 1530, àj Foccasion de son couronnement à Bologne. Enfin, l'année suivante la ville acheta, par un don de 3,000 écus au soleil, fait à l'Empereur dans un pressant besoin d'argent, la ga-

rantio solennelle de ne pouvoir plus jamais èlre concédée en fief à personne par l'autorité royale. A Cè moment, elle était dans un grand mouvement de prospérité ascendante, car les registres des taxes y comptent 850 feux en 11)32, 1028 en 1545 et 1308 en 1561.

Cependant la puissance maritime des Barbâresqiicsdans la Méditerranée se fondait sous les auspices du sultan Soleiman et du terrible Kliaïr-ed-din, surnommé Barberousse. François P"", prêt à se donner au diable, comme il le disait lui-même, pour trouver un appui contre Charles-Quint, avait contracté cette alliance turque qui fut alors un de ces expédients que la nécessité justifie mais qui depuis a pesé si lourdement sur la politique française, en a faussé et entaché pendant plusieurs siècles l'action en Orieîit, après qu'on eut commis la faute de s'y attacher comme h une tradition. En quelques années, devant les dévastations ef^ froyables des corsaires musulmans, toutes les campagnes httorales du royaume de Naples se dépeuplèrent de nou^ veau, comme au ix'^ siècle et par suite du même fléau. Les paysans épouvantés se réfugièrent dans les villes fortes ; des bourgs de quelque importance furent entièrement abandonnés de leurs habitants, et l'on vit des bandes de campagnards calabrais venir chercher un asile jusque dans Naples.

En 1537, un vaste armement turc, destiné â envahir les provinces napolitaines, était rassemblé â Avlona et le sultan Soleiman venait en prendre le commandement en personne. Déjà quelques bandes d'avant-garde avaient été jetées par les vaisseaux de Barberousse sur la Terre d'Otrante, quand la rupture de Venise avec la Porte, ménagée par André poria, vint détourner l'orage sur Corfou. Six ans plus tard, en 1543, l'Europe chrétienne apprenait avec stupeur et indignation la réunion de la llotte de France avec celle des écumeurs de la Méditerranée, dans le but d'attaquer ensemble les possessions de l'Empereur en Italie. François P^

se pi'omettail de grands résultats de cette action commune, que ne produisit rien qu'une entreprise infructueuse sur Nice, bientôt abandonnée, et après une campagne sans gloire, le roi de France donna au monde le honteux spectacle des pirates algériens admis à hiverner dans le port de Toulon et à en faire le quartier général de leurs brigandages.

Quand Khaïr-ed-din vint s'établir à Toulon avec ses vaisseaux, la ville était déserte, un ordre du roi avait imposé l'exil à tous ses habitants. Les chefs de famille avaient obtenu seuls de pouvoir rester pour veiller sur leurs propriétés ; mais il n'était pas demeuré une femme, pas un vieillard et pas un enfant. Les piratesjs'établirent dans les maisons, en consommèrent les provisions, usèrent des meubles dont elles étaient garnies ; le tout sans indemnité pour les habitants, car François P'", toujours à court d'argent, ne fut pas en mesure d'en payer. Le conseil de ville pourvoyait à la dépense, aux frais de la population expulsée ; Fambassadeur de France à Constantinople avait suspendu son départ, pour faire Foffice de commissaire du roi auprès de Barberousse; un prince du sang, qui allait quelques mois après s'immortaliser à Gérisoles, le duc d'Enghien, continuait à cultiver Famitié du barbare, après avoir associé sa bannière à la sienne devant Nice. Cependant les pirates profitaient de la protection du roi de France pour ravager les côtes d'Espagne et d'Italie et y faire des razzias d'esclaves chrétiens, qu'ils entassaient à Toulon ; ils n'épargnaient même pas Li Provence, et le roi laissait piller et enlever ses sujets sans oser réclamer, de peur de se brouiller avec son terrible allié. Enfin, quand elle partit après six mois de séjour, la flotte barbaresque longea tout le rivage occidental de l'Italie, en y promenant la flamme et la dévastation ; ce fut surtout dans le royaume de Naples qu'elle fit rage, et elle ne rentra dans Alger qu'après avoir enlevé comme esclaves lo,000 habitants de Lipari. L'Empire répondit à

cette trahison delà cause du christianisme et de la civilisation, en refusant d'admettre les ambassadeurs de François T'' à la diète de Spire. C'est tout ce que le roi de France y gagna.

Dans ces circonstances critiques, don Pedro de Toledo gouvernait le royaume de Naples pour Charles-Quint. Ce fut un des meilleurs vice-rois qu'y eut l'Espagne. En présence des ravages des Barbaresques et de la menace de l'invasion turque, il s'occupa avec une grande activité de mettre les côtes du royaume en état de défense. Ce fut lui qui les garnit delà ceinture continue de tours de guette, qui, en vue les unes des autres, devaient donner l'alarme à l'approche des corsaires, et sous la protection d'un petit poste militaire offrir asile aux cultivateurs surpris parleur apparition. En 1541, il fortifia Cotrone, en refaisant le rempart et en bâtissant la citadelle, telle qu'elle subsiste encore aujourd'hui. Aux angles saillants des bastions et de distance en distance à la corniche des courtines, les armes du vice-roi y sont sculptées, alternant avec celles de la monarchie espagnole. Dans tous ces remparts, il n'y a pas, je crois, une seule pierre qui ne présente les marques de la taille antique. Pour s'épargner la peine de faire venir de loin les matériaux, les ingénieurs espagnols firent ce qu'on n'avait déjà que trop fait avant eux dans les diverses constructions de la ville, ils exploitèrent comme carrière les ruines de la Crotone grecque, éparses dans la campagne. A en juger par la quantité de matériaux qu'elles fournirent, ces ruines devaient être encore importantes. Cent ans plus tard, Nola-Molisi parlait avec admiration, d'après les récits des vieillards qu'il avait connus quand il était enfant, de la magnificence et de la vaste étendue de celles qu'on appelait Il Palazzo et qui étaient situées sur une colhne, un peu au delà de l'emplacement actuel de la gare du chemin de fer. Les ingénieurs militaires de don Pedro de Toledo n'y laissèrent pas pierre sur pierre, non plus que sur aucun

point de la superficie de la ville antique, Cette destruction sauvage est d'autant plus à déplorer que toutes les ruines ainsi exploitées appartenaient sans exception à la belle époque hellénique ; on peut s'en assurer en regardant les pierres employées dans ces constructions du xvi* siècle. Il y a surtout au saillant nord de la citadelle, un certain bastion dont les murailles en terrasse ont près de cent pieds de haut et qu'on ne peut voir sans éprouver un transport d'indignation contre le vandalisme de ceux qui l'on bâti. I)u haut en bas ce ne sont que grands blocs d'une taille admirable, arrachés à des murailles helléniques, mêlés à des tronçons de colonnes doriques et à des fragrnents d'architraves de temples. Si jamais on a le bon sens de démolir ce bastion, qui ne servirait à rien contre la puissance de l'artillerie moderne, ce sera une véritable mine de débris d'architecture intéressants, et sans doute aussi d'inscriptions grecques. Mais ne soyons pas trop sévères pour les ingénieurs espagnols du temps de Charles Quint. Le génie militaire des diverses nations européennes n'est encore que trop coutumier de semblable barbarie. J'ai vu, en 1860, les ingénieurs de l'armée anglaise démolir les beaux remparts helléniques de Samê de Géphalonie pour en employer les pierres à la construction de la forteresse du Mont- Abraham à Corfou.

Les souffrances du Napolitain furent toujours grandes sous la domination des Espagnols, qui ne voyaient dans ce pays qu'une ferme k exploiter sans merci. Mais jamais elles ne furent plus aiguës que du temps de Pliilippe Jl, squs le gouvernement de don Parafan de Riveira, duc d'Alpalà. Ce n'était pourtant pas un administrateur dépourvu de mérite que ce vice-roi ; mais il avait affaire à des circonslances exceptionnellement défavorables. Plusieurs années de mauvaises récoltes, conduisant à une véritable famine, la peste et les ravages des tremblements de terre vinrent réduire à la plus affreuse misère et au désespoir la popu-

lation, épuisée de taxes pour soutenir des guerres qui ne l'intéressaient en rien. En même temps, les Turcs et les lîarbaresquos, toujours plus audacieux, multipliaient leurs iMvages sur les côtes, au point d'en venir jusqu'à pill(>r, sous le canon des clmteaux de Naples, le faubourg de Cliiaja. En Calabre, la faim, les souffrances de toute nature, Toppression dos magistrats royaux et des juridictions féodales, les exactions des collecteurs de l'impôt, remplirent les forets de la Sila d'une foule de bandits et de désespérés, qui s'y rencontrèrent avec les fugitifs échappés à l'extermination des Vaudois de l'Apennin calabrais. Bientôt un homme intelligent et hardi, Marco ^Berardi de Cosenza, se mit à la tête de ces bandes dispersés d'outlaws, les groupa, leur donna une organisation militaire et en fit des insurgés. Ayant réussi à battre les premiers détachements de troupes envoyés contre lui, il se rendit, en 1563, maître de tout le massif des montagnes, d'où il envoyait des bandes dans le pays environnant. Ses compagnons le saluèrent du titre de lie MmxQm et lui reconnurent une autorité absolue. C'était une vraie guerre servile,îcomme celle de Spartacus, une jacquerie avec laquelle les paysans se montraient partout disposés à faire cause commune. Mais n'ayant pas de but politique déterminé, elle flottait incertaine, et comme toutes les insurrections du mêzne genre, il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour se déshonorer par des excès, qui la perdirent en étouffant toutes les sympathies qu'elle avait pu d'abord éveiller. Marco Berardi comprit cependant qu'il ne pourrait se maintenir qu'en devenant maître d'une ville forte et d'un port, d'où il pût entrer en relations avec les Barbaresques. 11 essaya donc de surprendre Cotrone; mais il y échoua, et dut se retirer au bout de quelques jours de devant la place, faute de moyens d'en faire le siège. Cet échec marqua la fin de sa fortune. Le duc d'Alcalà avait envoyé de Naplos des renforts à Fabrizio Pignatelli, marquis de Gerchiara, président de la Province de Calabre Citérieure.

Celui-ci marcha contre les insurgés à la tête de 2,000 hommes de vieille infanterie espagnole et de 600 cavaliers. Le roi Marcone, au lieu de chercher à user ses adversaires par une lutte de guérillas, qui lui offrait les plus grandes chances de succès, commit l'imprudence de livrer une bataille en règle au marquis de Cerchiara. Ses bandes indisciplinées et mal armées ne surent pas tenir tète à des troupes régulières ; elles furent battues et dispersées dans toutes les directions. Dès lors, l'insurrection de la Sila était domptée. Les Espagnols n'eurent plus qu'à poursuivre ses débris désorganisés dans les gorges et dans les forêts, oîi on les traqua pendant plusieurs mois jusqu'à ce qu'on les' eût exterminés. Dans cette féroce chasse à l'homme, Marco Berardifut pris vivant, et on lui fit expier dans d'atroces supplices la terreur qu'il avait un moment inspirée aux maîtres du pays.

Ville de noblesse et redoutant comme telle le {déchaînement des passions populaires, Cotrone, lors de la révolution de 1647, ne s'associa pas, comme Tarente, au mouvement de Naples. Au contraire, elle fit preuve une fois de plus dans cette circonstance de son ancienne fidélité à la monarchie espagnole. Elle se mit à ses frais*en état de défense, et pour suppléer à la détresse des finances vice-royales, elle paya pendant plusieurs mois la solde et les vivres de sa garnison. Ne se contentant même pas de ces sacrifices, Cotrone leva une compagnie de cavaliers et une de gens de pied, sous le commandement de deux de ses nobles, Luca Giovanni Oliverio et Muzio Lucifero, et les envoya à Naples au secours du duc d'Arcos. Enfin, dans les derniers mois de la même année, elle expédia quatre vaisseaux chargés de grain pour le ravitaillement de la flotte avec laquelle don Juan d'Autriche essayait de réduire la ville de Naples.;

Nous ne retrouvons pas le nom de Cotrone prononcé dans! l'histoire pendant l'agonie de la domination espagnole, lai guerre delà succession d'Espagne, ni le gouvernement des

vice-rois autrichiens. Lors de la conquête du royaume de Naples par Charles IV de Bourbon, la ville fut prise par les Espagnols sur les Impériaux sans une bien graiide résistance, le 22 juin 1734.

Le tremblement de terre du 28 mars si 1783, désastreux pour toute la Galabre, produisit à Gotrone des dégâts considérables. C'est à la suite de cet événement que l'on entreprit de refaire le port, dont les môles étaient en partie détruits. Suivant la déplorable habitude contractée de longue date, on y employa des blocs antiques, arrachés à des monu.ments encore debout, au lieu de se donner la peine d'extraire des carrières des pierres nouvelles ; et comme les ruines de la ville de Crotone avaient entièrement disparu, c'est dans les soubassements du temple de Hèra Lacinia qu'on alla chercher ces blocs. C'est, du moins, ce que raconte la tradition locale, et M, le marquis Lucifero en a reconnu la parfaite exactitude, en constatant que les pierres énormes mises en œuvre dans les môles du nouveau port sont de la même roche que celles qu'on voit encore en place dans les constructions helléniques du promontoire Lacinien, taillées de même et de la même dimension. J'ai pu m'assurer personnellement de l'exactitude de son observation. Du reste, le travail fut dirigé par de tels ânes que l'on combla par des enrochements mal disposés la plus grande parlie de l'ancien port et qu'on ne sut créer qu'un petit bassin, pouvant à peine contenir un nombre fort restreint de bâtiments. Depuis l'indépendance italienne, des travaux de dragage, poursuivis sans interruption à partir de 1867, ont quelque peu amélioré ce port, aujourd'hui rangé officiellement dans la deuxième classe. Mais il reste encore énormément à y faire pour lui rendre l'importance et le mouvement que l'on pourrait très raisonnablement espérer de voir s'y développer.

A la fin de janvier 1799 on apprit à Cotrone rentrée de Cliampionnet à Naples, ainsi que rembarquement du roi Ferdinand et de la reine Caroline pour la Sicile. La ville se montra en grande majorité favorable à rétablissement de la Hépublique Parlliénopéenne. Il y avait dans sa noblesse, depuis la Renaissance, des traditions d'étucle et de culture littéraire qui ne s'étaient jamais interrompues. On y avaitcorppté des hommes d'un sérieux mérite, comme l'archidiacre Camillo Lucifero, qui composa enlo^Sun grand traité latin de l'iiistoire et des antiquités de Crotone, traité malheureusement perdu, mais où a largement puisé Giovanbattista Npla-Molisi, autre patricien de la ville, auteur de la Cronica delV antiçhis^ima e nobilissima città di Crotone ç délia Magna Grecia, imprimée à Naples en 1649; comme ce dernier et son ami Giano Piluso, élégant poëte latin, A la fin du xviip siècle, cette noblesse dç Cotrone offrait dans ses rangs plus d'un membre nourri des écrits de Beccaria, deVicOjdeFilangieri, ^ qui les philosophes français n'étaient mênie pas inconnus, et qui par conséquent devait être prêt à saluer avec enthousiasme l'avènement des idées nouvelles. Cotrone fut donc naturellement le principal foyer du parti libéral dans la Calabre.

Mais bien peu de semaines, on peut même dire bien peu de jours s'étaient écoulés lorsqu'on y apprit que le cardinal Ruffo, venu de Païenne, où il s'était d'abord retiré avec le roi, et débarqué à Bagnara avec le titre de vjcaire-général du royaume, était entré à Mileto, où il avait constitué un gouvernement et rassemblait le noyau d'une armée avec des soldats licenciés, des déserteurs et des forçats tirés des bagnes de Sicile, armée où il décernait le grade de colonel

à des brigands de profession, comme les fameux Frà Diavolo et Maminone. Grâce ^ l'antique influence féodale de sa famille, qui pouvait à elle seule lever dep régiments entiers de milice sur ses terres, et aussi avec l'assistance du clergé, il insurgeait les paysans ignorants des montagnes, en leur promettant d'une part, comiue ministre de Pieu, la paradis, d'autre part, comme représentant du roi, six ans d'exemption de tous impôts et le partage des biens des républicains. Grâce à l'appât de ces promesses spirituelles et temporelles, il les appelait, en faveur de la cause royale, identifiée dans ses prédications avec celle de la religion, à une véritable croisade, dont les deux signes de ralliement étaient la croix blanche et la cocarde rouge. La flotte anglaise lui fournissait des fusils et des canons, L'insurrection signalait ses débuts par d'eflroyables cruautés contre tous les individus soupçonnés de républjçanisrne, et ceux qui avaient pu échapper au^; coups des bandes ^ demi sauvages qui se forniaient, arrivaient éperdus à GptrQne pour y trouver un refuge.

Le 4 mars, le cardinal Ruffo investit la ville avec plus de 10,000 hpmmes de son armée de la Sainte-Foi- Rien n'était préparé pour une défense. Les remparts de la ville et de la citadelle, écroulés par places dans le tremblement de terre dp 1733 pt n'ayant pas été réparés depuis, offraient plusieurs brèches facilement praticables. On n'y comptait pas un seul canon en état de service. Comme garnison, il n'y avait que 32 soldats français. La garde na^tionale n'avait encore été ni organisée ni armée; on n'avait pu rassembler dans la population, pour en garnir les murailles, que i2 à 300 hommes, armés de fusils de classe et dç vieux tromblons. Cotrone demanda donc à capituler. Mais le cardinal refusa ; il exigeait une pure et simple reddition à merci, qui livrât aux châtiments de son implacable vengeance les partisans de la République, et aussi les ennemis de sa faniille. Ce qu'il désirait, d'ailleurs, c'était d'entrer par la brèche;

car il avait promis à ses bandes avides, qu'il ne pouvait pas solder, le pillage des riches maisons nobles de la ville.

L'assaut fut donc donné et coûta cher aux insurgés royalistes. La poignée d'hommes mal armés qui était parvenue à se grouperauprès des brèches delà muraille, se défendit avec l'énergie du désespoir. Malgré la disproportion des forces, elle tint une journée entière et ne succomba qu'écrasée sous le nombre. Les soldats français, tombant les uns après les autres, se retirèrent de poste en poste sans cesser de combattre, tant qu'il leur resta une cartouche; enfin, quand leurs munitions furent épuisées, ceux qui restaient encore se jetèrent tète baissée et la baïonnette en avant au miheu des vainqueurs, où ils se firent tous tuer sans qu'aucun des trente-deux eût demandé quartier, La ville prise, le cardinal, tenant la promesse qu'il avait faite à ses hommes, la livra aupillage.Pendantdeuxjoursontua eton viola dans les maisons; surtout on y enleva tout ce qui pouvait se prendre. On vit alors des villages de la montagne les femmes descendre par troupes pour rejoindre leurs maris, en apportant de grands sacs qu'elles remportaient ensuite chez elles, pleins de butin de toute espèce. Pendant ce temps, Ruffo faisait arrêter les survivants des défenseurs de la ville et tous les hommes qu'il avait inscrits à l'avance sur ses listes de proscription, soit à cause de leurs opinions politiques, soit pour des raisons de vendetta de famille; une commission militaire improvisée constatait leur identité et les remettait au peloton d'exécution. Plusieurs centaine furent ainsi fusillés.

Le troisième jour après la prise, le cardinal fit élever sur des gradins, dans un endroit découvert, un autel improvisé. Revêtant ses habits pontificaux, il y monta, pour célébrer en présence de son armée un Te Deum, à la suite duquel il prononça du haut des gradins sur ses soldats la formule d'une absolution solennelle pour tous les péchés qu'ils avaient pu commettre pendant le sac de la

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ville. Cette parade sacrilé,t;e eut son di^ne pendant quand il arriva trois mois après devant Naples. Le cardinal Zurlo, archevêque delà ville, l'excommunia solennellement comme auteur des malheurs de l'État, et Ruffo, de son camp, répondit en excommuniant Zurlo comme ennemi de Dieu, de l'Église et du roi. Ces deux cardinaux se combattant à coups d'excommunications et mêlant l'emploi des armes spirituelles aux fureurs de la guerre civile, semblent reporter au moyen âge.

Le lendemain de la cérémonie que nous venons de raconter, et où il avait usurpé des pouvoirs ecclésiastiques qui ne lui appartenaient pas, car il n'était que diacre, et, comme tel, n'avait pas reçu de l'Eglise le pouvoir d'absoudre, le cardinal Ruffo reprenait sa marche en avant sur Catanzaro, laissant à Cotrone une garnison, qui tint la ville sous la terreur jusqu'au licenciement de l'armée de la Sainte- Foi. Tel il avait été à Cotrone, tel il continua d'être partout jusqu'à son entrée à Naples. Et pourtant, après la victoire définitive, cette homme terrible, qui à cinquante-quatre ans s'était réveillé général et avait su reconquérir un royaume pour un roi imbécile et une reine impudique, tremblants de peur dans leur retraite de Palerme, qui n'avait jamais hésité à répandre le sang à flots quand il le croyait utile au succès de sa cause, se montra humain et généreux au regard de la reine Caroline et de ses bourreaux, au regard même de l'amiral Nelson. Lui, du moins, s'il était féroce, était loyal ; il croyait qu'une capitulation est une chose sacrée, dont un roi n'a pas le droit de se dégager plus qu'un autre homme.

Il est pourtant une chose qui me gâte le cardinal Ruffo, lequel dans sa férocité et sa sauvagerie, dignes du xi*' siècle, serait sans cela une fière figure de Calabrais, à mettre en pendant avec les Bruttiens du bon temps. C'est qu'il ne retrouva plus le même zèle pour la cause de son roi quand, au lieu de républicains, ce fut un despote couronné qui le

dépouilla de son spectre. Le vieux lion des Calabres s'iiumanisa singulièrement avec la dynastie napoléonienne. Il accepta des mains de Napoléon la croix d'officier de la Légion d'honneur au lendemain du jour où il avait fait enlever le Pape Pie VII, que lui, Ruffo, avait aussi servi. Et ce ne furent pas des agissements politiques bourboniens de sa part, ce fut l'avis du mauvais effet que cette décoration avait produit à Naples parmi les partisans du nouveau régime, qui fit que TEmpereur, brusquement et presque aussitôt après, le confina en exil àBagneux, près de Paris. Il y resta jusqu'en 1814, fatigant le maitre de ses protestations de dévouement.

En 1806, Napoléon, vainqueur à Austerlitz, entreprit, au lendemain de la signature du traité de Presbourg, de détrôner les Bourbons de Naples, qui s'étaient déclarés pour l'Autriche dans là guerre qui venait de finir. Au mois de mars de cette année, quelques jours après la bataille du Campo-Tenese, un détachement de l'armée du général Reynier, chargé des opérations dans les Calabres, vint attaquer Gotrone et l'enleva après une faible résistance. Le général français donna aussitôt Tordre de réparer et d'armer le château de cette ville, pour le mettre à l'abri des entreprises de la flotte anglaise. C'est Paul-Louis Courier qui, en qualité de chef d'escadron d'artillerie, fut chargé de l'armement de la place, et c'est à cette occasion que lui arriva la fâcheuse aventure qui pesa sur la suite de sa carrière militaire, et dont le souvenir, aggravé par les frasques de sa mauvaise tète, le força peu après d'y renoncer. On l'avait envoyé à Tarente pour prendre dans l'arsenal de cette ville les pièces de position nécessaires et les faire passer à Gotrone. Plusieurs convois avaient heureusement fait le trajet ; Courier s'embarqua lui-même avec le dernier, composé de 12 canons de gros calibre et de leurs affûts, sur une polacre qui partit de nuit pour se dérober aux croisières ennemies. Mais au jour, le petit bâtiment reçut la

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chasse d'un brick anglais qui le gagna bientôt de vitesse. La situation devenait grave; Courier, qui ne fat januiis un héros, donna au capitaine l'ordre de saborder son bateau pour le couler et se jeta dans la chaloupe avec Téquipage pour gagner la côte, avec une telle hàle qu'il ne prit même pas la peine de s'assurer que son ordre avait été exécuté» Aussi les Anglais s'emparèrent-ils du bâtiment abandonné et du chargement d'artillerie qu'il avait à bord. Débarqué à Tembouchure du Crati, avec le capitaine Monval et les deux artilleurs qui l'accompagnaient, Courier faillit à Corigliano être massacré par la population et fut dépouillé de ce qu'il avait. Le syndic de la ville fut obligé de faire emprisonner les quatre Français pour les soustraire à la férocité populaire, et dans la nuit il les fit évader et conduire par un guide sûr jusqu'à Gosenza, où il y avait une garnison, en prenant des sentiers détournés dans la montagne. Dix jours après sa mésaventure, le malencontreux et spirituel chef d'escadron rejoignait le général Reynier àMonteleone. On peut juger s'il en fut mal reçu! Lui-même nous a laissé le récit de leur première entrevue, dans une lettre du 21 juin 1806. La correspondance de Paul-Louis Courier est un des livres que j'engage le touriste à ne pas oublier de prendre avec lui s'il va visiter la Galabre. Courier a parcouru ce pays dans toutes les directions comme militaire. Il n'est pour ainsi dire pas une des localités qu'on y traverse d'où il n'ait daté quelqu'une de ses lettres, trop étudiées sans doute, mais toujours étincelantes de verve et d'esprit. Personne n'a peint en traits plus vivants ce qu'était encore la barbarie de la Calabre au commencement du siècle, et personne n'en a mieux senti la nature.

Vous croirez sans peine, Monsieur, écrivait-il à Sainte-Croix le 12 septembre 1806, qu'avec de pareilles distractions (celles des dangers de la campagne) je n'ai eu garde de penser aux antiquités : s'il s'est trouvé sur mon chemin quelques monuments, à l'exemple de Pompée, ne visenda quidem putavi. Non que j'aie rien perdu de mon goût

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pour ces choses-là, mais le présent m'occupait trop pour songer au passé : un peu aussi le soin de ma peau, et les Calabrais me font oublier la Grande-Grèce. C'est encore aujourd'hui Calabria ferox. Remarquez, je vous prie, que depuis Annibal, qui trouva ce pays florissant, et le ravagea pendant seize ans, rien ne s'est rétabli. Nous brûlons bien sans doute, mait; il paraît qu'il s'y entendait aussi. Si nous nous y arrêtions quelque part, si j'avais seulement le temps de regarder autour de moi, je ne doute point que ce pays, où tout est grec et antique, ne me fournît aisément de quoi vous intéresser et rendre mes lettres dignes de leur adresse...

Pour la Calabre actuelle, ce sont des bois d'orangers, des forêts d'oliviers, des haies de citronniers. Tout cela sur la côte et seulement près des villes : pas un village, pas une maison dans la campagne. Elle est déserte, inhabitable, faute de police et de lois. Comment cullive-t-on, direz-vous?j[Le paysan loge en ville et laboure dans la banlieue; partant le matin à toute heure, il rentre avant le soir, de peur... En un mois, dans la seule province de Calabre, il y a eu plus de 1,200 assassinats, c'est Salicetti qui me l'a dit. Comment oseraiton coucher dans une maison des champs? On y serait égorgé dès la première nuit.

Les moissons coûtent peu desoins ; à ces terres soufrées il faut peu d'engrais; nous ne trouvons pas à vendre le fumier de nos chevaux. Tout cela donne l'idée d'une grande richesse. Cependant le peuple est pauvre, misérable même. Le royaume est riche ; car, produisant de tout, il vend et n'achète pas. Que font-ils de l'argent? Ce n'est pas sans raison qu'on a nommé ceci l'Inde de l'Italie...

Ce n'est point ici qu'il faut prendre exemple d'un bon gouvernement, mais la nature enchante. Pour moi, je ne m'habitue pas à voir des citrons dans les haies. Et cet air embaumé autour de Reggio! On le sent à deux lieues au large quand le vent souffle de terre. La fleur d'oranger est cause qu'on y a un miel beaucoup meilleur que celui de Mrgile : les abeilles d'Hybla ne paissaient que le thym, n'avaient point d'oranger.

Ces lettres de Paul-Louis Courier, sous leur forme enjouée, sont d'ailleurs un incomparable document historique. C'est là qu'il faut chercher le tableau de ce qu'était, dès i806, entre Austerlitz et léna, dans la période des succès

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étourdissants de l'Empire, le désordre, l'indiscipline et les souffrances d'une armée lancée à l'aventure au bout de l'Europe, loin de l'œil et de la direction du maître. On y touche du doigt l'embarras des généraux, déshabitués de l'initiative personnelle et tremblants devant les aides de camp que l'Empereur leur envoie pour les surveiller, les petites intrigues et les divisions incurables des états-majors, l'insuffisance et le désarroi des services administratifs, la désorganisation des troupes et la licence des soldats, habitués à vivre de pillage. Tout cela reste voilé dans une certaine mesure tant que l'on a le vent en poupe ; mais aussitôt que la fortune devient contraire, l'armée tombe en pleine décomposition. On a dès lors en raccourci le spectacle qu'offriront sur une plus vaste échelle, quelques années après et au milieu des mômes épreuves, les armées que dévorera la funeste guerre d'Espagne.

Tout va bien d'abord pour l'armée de Calabre ; elle marche de succès en succès. Le 6 mars elle culbulte les troupes royales napolitaines à Lagonegro ; le 9 elle les disperse comme un troupeau de moutons sur le plateau du Campo- Tenese et entre à leur suite dans Murano. Courier en écrit le soir môme :

Bataille! mes amis, bataille! Je n'ai guère envie de vous la conter. J'aimerais mieux manger que t'écrire ; mais le général Reynier, en descendant de cheval, demande son écritoire. On oublie qu'on meurt de faim; les voilà tous à griffonner l'histoire d'aujourd'hui ; je fuis comme eux en enrageant. Figurez-vous, mes chers amis, qui avez là-bas toutes vos aises, bonne chère, bon gîte et le reste; figurezvous un pauvre diable non pas mouillé, mais imbibé, pénétré, percé jusqu'aux os par douze heures de pluie continuelle, une éponge qui ne séchera de huit jours; à cheval dès le grand matin, à jeun ou peu s'en faut au coucher du soleil : c'est le triste auteur de ces lignes qui vous toucheront si quelque pitié habile en vos cœurs...

Les Napolitains ont voulu comme se battre aujourd'hui; mais cette fantaisie leur a bientôt passé. Ils s'en vont et nous iaisseat ici leurs II 12

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canons, qui onl lue quelques hommes du le' d'inianterie légère par la fauie d'un butor : tu devines qui c'est. Je t'en drrai des traits quand nous nous reverrons. N'ayant point d'artillerie (car nos pièces de montagne c'est une dérision), je fais l'aide de camp les jours comme aujourd'hui, afin de faire quelque chose ; rude métier avec de certaines

gens

On doit avoir tué douze ou cjuinze cents Napolitains, les autres

courent, et nous courrons demain après eux, bien malgré moi

On pille fort dans la ville et l'on massacre un p.?u. Je pillerais aussi, parbleu, si je savais qu'il y eût quelque part à manger. J'en reviens toujours là, mais sans aucun espoir. L'écriture continue, ils n'en finiront point. Je ne vois que le major Stroltz, qui au moins pense encore.

à faire du feu ; s'il réussit, je te plante là

Que te marquerai-je encore? J'ai un cheval enragé que mes canonnieis ont pris. II mord et rue à tout venant : grand dommage, car ce serait un joli poulain calabrais, s'il n'était pas si misanthrope, je veux dire sauvage, ennemi des hommes.

Nous sommes dans une maison pillée ; deux cadavres nus àla porte; sur l'escalier, je ne sais quoi ressemblant assez à un mort. Dans la chambre même, avec nous, une femme violée, à ce qu'elle dit, qui crie, mais qui n'en mourra pas, voilà le cabinet du général Reynier; le feu à la maison voisine, pas un meuble dans celle-ci, pas un morceau de pain. Que mangerons-nous? Cette idée me trouble.

Quatre jours après, le 13 mars, l'armée occupait Cosenza ; le 29 elle entrait à Reggio et voyait devant elle Messine, que gardait la flotte anglaise. Sur cette nouvelle, Joseph Bonaparte, qui avait le commandementsupérieur de toutes les troupes envoyées contre Naples, quitta cette capitale le 3 avril, pour allervisiter les Calabres et la Fouille, il arriva le 12 à Cosenza et reçut le 13, à Bagnara, Tordre de son frère d'avoir à prendre le titre de roi des Deux-Siciles : il fut reçu en cette qualité à Reggio, d'où il partit le 20 pour achever sa tournée en passant par Tarente

Courier écrivait le 15 de Reggio, à une dame de ses amis :

Nous triomphons en courant, et ne nous sommes encore arrêtés qu'ici, où terre nous a manqué. Voilà, ce me semble, un royaume

assez lestement conquis, et vous devez être contente de nous. Mais moi, je ne suis pas salisl'ait. Toute l'Italie n'est rien pour moi, si je m'y joins la Sicile. Ce que j'en dis c'est pour soutenir mon caractère de conquérant; car entre nous, je me soucie peu que la Sicile paie ses taxes à Joseph ou à Ferdinand. Là-dessus j'enti'erais facilement en composition, pourvu qu'il me fût permis de la parcourir à mon aise ; mais en être venu si près, et n'y pouvoir mettre le pied, n'est-ce pas pour enrager ? Nous la voyons en vérité, comme des Tuileries vous voyez le faubourg Saint-Germain; le canal n'est ma foi guère plus large ; et pour le passer cependant nous sommes en peine. Groiriez-vous ? s'il ne nous fallait que du vent, nous ferions comme Agamemnon : nous sacrifierions une fîUe. Dieu merci, nous en avons de reste. Mais pas une seule barque, et voilà l'embarras

Ge royaume que nous avons pris n'est pourtant pas à dédaigner c'est bien, je vous assure, la plus jolie conquête qu'on puisse jamais faire en se promenant. J'admire surtout la complaisance, de ceux qui nous le cèdent. S'ils se fussent avisés de vouloir le défendre, nous l'eussions bonnement laissé là ; nous n'étions pas venus pour faire violence à personne

Tant y a que nous sommes au lin fond de la botte, dans le plus beau pays du monde, et assez tranquilles, n'était la fièvre et les insurrections. Gar le peuple est impertinent; des coquins de paysans s'attaquent aux vainqueurs de l'Europe. Quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu'ils peuvent. On fait peu' d'attention à cela : tant pis pour qui se laisse prendre. Chacun espère s'en tirer avec son fourgon plein, ou ses mulets chargés, et se moque de tout le reste.

Quant à la beauté du pays, les villes n'ont rien de remarquable, pour moi du moins ; mais la campagne, je ne sais comment vous en donner une idée. Cela ne ressemble à rien de ce que vous avez pu voir. Ne parlons pas des bois d'orangers ni des haies de citronniers ; mais tant d'autres arbres et de plantes étrangères que la vigueur du sol y fait naître en foule, ou bien les mêmes que chez nous, plus grandes, plus développées, donnent au paysage un tout autre aspect. En voyant ces rochers, partout couronnés de myrtes et d'aloès, et ces palmiers dans les vallées, vous vous croyez au bord du Gange ou sur le Nil, hors qu'il n'y a ni pyramides ni éléphants ; mais les buffles en tiennent lieu, et figurent fort bien parmi les végétaux africains,

avec le teint des habitants, qui n'est pas non plus de notre monde. A dire vrai, les habitants ne se voient plus guère hors des villes ; par là ces beaux sites sont déserts, et l'on est réduit à imaginer ce que ce pouvait être, alors que les travaux et la gaieté des cultivateurs animaient tous ces tableaux.

Voulez-vous, Madame, une esquisse des scènes qlii s'y passent à présent ? Figurez-vous sur le penchant de quelque colline, le long de ces roches décorées comme je viens de vous le dire, un détachement d'une centaine de nos gens, en désordre. On marche à l'aventure, on n'a souci de rien. Prendre des précautions, se garder, à quoi bon? Depuis plus de huit jours, il n'y a point eu de troupes massacrées dans ce canton. Au pied de la colline coule un torrent rapide qu'il faut passer pour arriver sur l'autre montée : partie de la file est déjà dans l'eau, partie en deçà, au delà. Tout à coup se lèvent de diiïérents côtés mille tant paysans que bandits, forçats déchaînés, déserteurs, commandés par un sous-diacre, bien armés, bons tireurs ; ils font feu sur les nôtres avant d'être vus ; les officiers tombent les premiers ; lus plus heureux meurent sur la place ; les autres, durant quelques jours, servent de jouet à leurs bourreaux.

Cependant le général, colonel ou chef, n'importe de quel grade, qui a fait partir ce détachement sans songer à rien, sans savoir, la plupart du temps, si les passages étaient libres, informé de la déconfiture, s'en prend aux villages voisins; il y envoie un aide de camp avec 500 hommes. On pille, on viole, on égorge, et ce qui échappe va grossir la bande du sous-diacre.

On comptait cependant venir bientôt à bout de ces bandes irrégulières et compléter la pacification du pays, quand on apprit tout à coup que 6,000 xVngiais, commandés par sir John Stuart, venaient de débarquer dans le golfe de Santa Eufemia. Le général Reynier rassembla en toute hâte les troupes les plus voisines, au nombre de 4,000 hommes, et marcha contre les Anglais. Au lieu de les attendre dans la forte position de Maida, il commit la faute insigne de descendre en plaine les attaquer, avec la présomptueuse confiance qu'il les battrait aussi facilement que les Napolitains. Mais ce fut lui qui fut complètement battu, le 4 juillet,

SUITE Dl'] CnOTONE 181

et obligé de se retirer en désordre sur Catanzaro, qu'il atteignit à grand" peine le lendemain. Après y avoir passé quelques jours, il poursuivit sa retraite vers Cassano, allant au-devant d'un corps de 6,000 hommes que le maréchal Masséna conduisait lui-même à son secours. Reynier quitta donc Catanzaro le 26 juillet, saccagea, pour répandre la terreur dans le pays, les villes qu'il rencontra sur son passage, Slrongoli le 30 juillet, Corigliano le 2 août, et arriva le 4 à Cassano, où il fut rejoint le 7 par le général Verdier avec une brigade dans laquelle se trouvait Paul-Louis Courier. Le 10 août, toutes les troupes, montant à 13,000hommes se trouvaient réunies sous les ordres de Masséna, entre Cassano et Castrovillari.

Sotte chose en vérité, pour un homme qui commande, écrit Courier de Cassano, le 12, d'avoir sur les épaules un aide de camp de l'empereur, un monsieur de la cour, qui vous arrive en poste, habillé par Walter, et portant dans sa poclie le génie de l'empereur. Reynier s'est trouvé là comme moi à Tarente, avec un surveillant chargé de rendre compte. La bataille gagnée, c'eût été l'empereur, le génie, la pensée, les ordres de là-haut. Mais la voilà perdue, c'est notre faute à nous, La troupe dorée dit : L'empereur n'était pas là, et comment se fait-il que l'empereur ne puisse former un général?

L'aventure est fâcheuse pour le pauvre Reynier. Nulle part on ne se bat ; les regards sont sur nous. Avec nos bonnes troupes et à forces presque égales, être défaits, détruits en si peu de minutes; cela ne s'est point vu depuis la Révolution.

Reynier a tâché de se faire tuer, et il court encore comme un fou partout où il y a des coups à attraper. Je l'approuverais s'il ne m'emmenait; moi, je n'ai pas perdu de bataille, je ne voulais point être vice-roi, et tout nu que me voilà, je me trouve bien au monde. Les fidèles nous laissent aller, et survivent très volontiers à leurs espérances. Que les temps sont changés depuis Monteleone, en quinze jours ! Au lieu de celte foule, de ce cortège, c'est à qui s dispensera de l'accompagner ; il n'y va plus que ceux qui ne peuvent

l'éviter

Masséna, et les nobles, et tous les gens bien nés, sont à six milles

i82 LA GRANDK-GRÈCE

d'ici, à Castrovillari; sa troupe dorée à Murano. M. de Colbert est aussi là. qui trouve dur de suivre le quartier général sans sa voiture bombée. Il a bien fallu la laisser à Lagonegro et faire trois journées à cheval. Ilprétend, pour tant de fatigues et de périls, qu'on le fasse officier de la Légion d'honneur, et je trouve sa prétention bien modérée pour un homme qui s'appelle M. de Colbert.

L'armée un peu refaite, on se met à donner la chasse aux bandes armées dans laSila.

Scigliano,2[ août.

Ecoutez, vous qui dites que nous ne faisons rien. Nous pendîmes un capucin à San-Giovanni in Fiore, et une vingtaine de pauvres diables qui avaient plus la mine de charbonniers que d'autre chose. Le capucin, homme d'esprit, parla fort bien à Reynier. Reynier lui disait : Vous avez prêché contre nous. Il s'en défendit ; ses raisons me paraissaient assez bonnes. Nous voyant partis en gens qui ne devaient pas revenir, il avait prêché pour ceux à qui nous cédions la place. Pouvait-il faire autrement? Mais si on les écoutait, on ne pendrait personne. Ici nous n'avons pu prendre qu'un père et un fils, que l'on prit endormis dans un fossé. Monseigneur excusera; il ne s'est trouvé que cela. Pas une ùme dans la ville, tout se sauve, el il n'est resté que les chats dans les maisons.

Nous rencontrons, par-ci par-là, des bandes qui n'osent pas même tenir le sommet des montagnes. Leur plus grande audace fut à Cosenza, où l'Anglais les amena (c'était le surnom d'un chef de bande). Il les fit venir jusqu'à la porte du côté de Scigliano. et ils y restèrent toute une nuit, sans que personne dedans s'en doutât. S'ils fussent entrés tout bonnement — car de gardes aux portes, ah ! oui, c'est bien nous qui pensons à cela, — ils prenaient au lit Monseigneur le maréchal avec la femme du major. L'Anglais fut tué là. Le matin, nous autres déconfits, qui venions de Cassano, traversant à Cosenza, nous sortîmes par cette porte à la pointe du jour, et les trouvâmes là, dans les vignes. Il s'était avancé, lui; sa canaille l'abandonna. Je le vis environné ; il jeta son épée en criant: « Prisonnier! » mais on le tua ; j'en fus fâché, j'aurais voulu lui rendre un peu les bons Iraitemenis que j'ai reçus de ses compatriotes. C'était un bel homme, équipé fort magnifiquement; on le dépouilla en un clin d'œil. Il avait de l'or beaucoup.

SUITK DE CROTONK 183

Mais il ne faudrait pas croire que ces souvenirs sanglants aient laissé en Calabro, contre les Français, des rancunes populaires pareilles à celles qui subsistent encore si vivaces chez le paysan espagnol. On y tient peu de compte de la vie humaine, et le meurtre n'y tire pas à conséquence. Ces massacres qui nous paraissent hideux, c'était, chez une population encore livrée à sa férocité native, la manière naturelle de faire la guerre. Chacun l'employait contre ses adversaires, sans ressentir l'indignation de se la voir apphquer à son tour. D'ailleurs, il n'y avait pas dans les Calabres, en 1800, un mouvement de passion nationale entraînant tout, comme celui qui s'empara de l'Espagne. Il n'existait pas à proprement parler de nationalité napolitaine; des deux côtés on se battait pour des princes étrangers, et le sentiment abstrait de la patrie n'était pas chose que comprissent les sauvages montagnards, qu'un clergé aussi ignorant qu'eux fanatisait, non pour la cause d'un roi dont ils se souciaient bien peu, mais pour celle d'un état social auxquel ils étaient habitués et dont on leur représentait la religion comme inséparable. Aussi pour les Français et pour le roi Joseph, plus tard pour Murât, y avait-il, dans ces provinces, comme dans tout le royaume de Naples, un parti aussi nombreux, aussi acharné, aussi féroce que l'autre, et qui comprenait en général les classes les plus éclairées de la nation. 11 ne s'agissait donc pas en réalité d'une guerre d'indépendance nationale, mais d'une véritable guerre sociale et civile, avec toutes les fureurs qui sont propres à ce genre de guerres. C'était la lutte de l'ancienne et de la nouvelle société qui prenait ici le cachet de la férocité calabraise.

Citons à cet égard un dernier fragment des lettres de Courier :

Après avoir saccagé sans savoir pourquoi la jolie ville de Corigliano, nous venions (non pas moi, j'étais avec Verdier. mais j'arrivai trois

jours après) ; nos gens montaient vers Cassano, le long d'un petit fleuve ou torrent fqui ne traverse plus Sybaris, mais des bosquets d'orangers. Le bataillon suisse marchait en tête, fort délabré comme tout le reste, commandé par Millier, car Clavel a été tué à Sainte- Euphémie. Les habitants de Cassano, voyant cette troupe rouge, nous prennent pour des Anglais : cela est arrivé souvent. Ils sortent, viennent à nous, nous embrassent, nous félicitent d'avoir bien frotté ces coquins de Frr.nçais, ces voleurs, ces excommuniés. On nous parla, ma foi, sans flatterie cette fois-là. Ils nous racontaient nos sottises et nous disaient de nous pis encore que nous ne méritions. Chacun maudissait les soldats de maestro Peppe, chacun se vantait d'enavoir tué. Avec leur pantomime, joignant le geste au mot : « J'en ai poignardé six; j'en ai fusillé dix. » Un disait avoir tué Verdier; un autre m'avait tué, moi. Ceci est vraiment curieux. Portier, lieutenant du train, voit dans les mains de l'un d'eux ses propres pistolets, qu'il m'avait prêtés, et qu'on me prit quand je fus dépouillé. Il saute dessus. « A qui sont ces pistolets? » L'autre, tu sais leur style : « Monsieur, ils sont à vous. » 11 ne croyait pas dire si vrai. « Mais de qui les avez-vous eus? « — « D'un officier français que j'ai tué. » Alors, moi et Verdier. on nous crut bien morts tous deux; et quand nous arrivâmes, trois jours après, on était déjà en train de ne plus penser à nous.

Tu vois comme ils se recommandaient et arrangeaient leur affaire. On reçut ainsi toutes l^urs confidences, et ils ne nous reconnurent que quand on fit feu sur eux, à bout touchant. On en tua beauc'oup. On en prit cinquante-deux, et le soir on les fusilla sur la place de Cassano. Mais un trait à noter de la rage de parti, c'est qu'ils furent expédiés par leurs compatriotes, par les Calabrais nos amis, les bons Calabrais de Joseph, qui demandèrent comme une faveur d'être employés à cette boucherie. Ils n'eurent pas de peine à l'obtenir ; car nous étions las du mssacre de Corigliano. Voilà les fêtes de Sybaris ; tu peux garantira tout venant l'exactitude de ce récit.

Que l'on compare à ces effroyables histoires ce qui s'est passé dans les mêmes contrées en 1860 et dans les années suivantes, et l'on pourra juger des progrès que l'adoucissement des mœurs avait réalisés en un demi-siècle dans les Calabres. La révolution qui a renversé le trône des

SUITE DE CnOTONE 185

Bourbons et fait entrer le royaume de Naples dans l'unité italienne, n'a, somme toute, fait couler que bien peu de sang, même dans ces provinces encore à demi barbares, aux passions ardentes, aux caractères violents. C'est qu'aussi les Bourbons avaient fini par lasser tout le monde de leur déplorable gouvernement, découragé tous les dévouements, à commencer par celui du clergé. C'est que les idées modernes avaient fait leur chemin sous l'oppression d'un despotisme inepte et tracassier, en dépit de tous les obstacles qu'une police inquisitoriale s'efforçait d'opposer à leur propagande. Les choses étaient mûres pour un changement pohtique et social, et par-dessus tout l'idée de la grande patrie italienne s'était éveillée dans les âmes, étouffant, au moins pour un moment, les jalousies de clocher. Généraux et soldats de l'armée royale se montrèrent à la hauteur de ce qu'ils avaient été en 1806 ; leurs adversaires n'eurent, de même, qu'à se promener pour conquérir. Mais tandis qu'une partie notable de la population calabraise, emportée par la fièvre révolutionnaire, se levait au cri de liberté, revêtait la chemise rouge et courait rejoindre les légions garibaldiennes, nulle part on ne voyait se produire, comme en 1799 et en 1806, un mouvement populaire sérieux en sens inverse. Ceux qui, d'après l'exemple du passé, avaient rêvé une Vendée calabraise en faveur de la cause royale, la formation d'une nouvelle Armée de la Foi, furent déçus dans leurs espérances. Les comités, en majeure partie composés d'étrangers, qui essayèrent de fomenter un tel mouvement, en furent réduits à soudoyer pendant trois ou quatre ans de vulgaires voleurs de grand chemin, faute de vrais insurgés. Et si ces brigands parvinrent dans certains cantons à tenir la population sous la terreur, nulle part ils ne groupèrent autour d'eux ses sympathies et son concours. Malgré la sorte d'auréole poétique et chevaleresque qui environne encore dans l'imagination du peuple de ces contrées les hardis compagnons qui prennent la montagne, ce n'est

188 LA GRANDE-GRÈCi:

pas aux bandes prétendues royalistes que s'adressaient les acclamations populaires, mais aux hersaglieri qui venaient en délivrer le pays.

Déjà, en 1848, une partie de la Calabre s'était soulevée contre Ferdinand II à la nouvelle des événements du lo mai à Naples, de cette répression sauvage, applaudie avec enthousiasme par toute la réaction européenne, où le roi avait livré les plus riches quartiers de sa capitale au pillage des lazzaroni, pour châtier la bourgeoisie d'avoir pris les armes en faveur de la constitution violée et de la cause italienne, abandonnée par le monarque en dépit de ses promesses solennelles. Quatre ans auparavant, les environs de Cotrono avaient vu succomber deux des plus intéressantes victimes dont les intrigues ténébreuses de Mazzini aient égaré le patriotisme, en les jetant dans ces conspirations que la noblesse du but ne suffit pas à justifier et que le véritable libéralisme doit sévèrement réprouver comme procédé politique. Fils d'un amiral de la flotte napolitaine, Kmilio et Attilio Bandiera, nés à Naples, le premier en 1817 et le second en 1819, servaient dans la marine royale. L'ainé était lieutenant de vaisseau et le plus jeune enseigne. Ardemment patriotes et rêvant comme tant d'autres généreux esprits la libération de l'Italie de tout joug étranger, ils s'engagèrent dans les associations secrètes de la Jeune-Italie et de la Légion-Italique. C'était, en effet, le moment où la péninsule entière était en proie à la. fièvre des conspirations, que Mazzini dirigeait desaretraite de Suisse, inspirant à la jeunesse italienne un dévouement pareil à celui des adeptes du Vieux delà Montagne et la poussant au crime, au lieu de la diriger dans les voies des luttes loyales au grand jour, par lesquelles seules un peuple peut conquérir sa liberté.

Les frères Bandiera furent chargés par le dictateur occulte de la Révolution italienne de préparer un soulèvement militaire et une descente en Sicile. A force d'adresse, ils par-

SUITK DK CROTONK 1 S7

vinrent à gagner une partie des équipages de la flotte napolitaine; déjà ils pouvaient considérer la frégate Bellona comme en leur pouvoir. Mais, dénoncés au moment décisif, la veille du jour où ils devaient arijorer l'étendard de la révolte, ils furent forcés de prendre la fuite et de se réfugier à Gorfou. Quelque temps après, ils revinrent en Italie et débarquèrent près de Go trône pour prendre la direction d'un mouvement insurrectionnel préparé en Galabre. Mais ils n'y rencontrèrent qu'un petit nombre des partisans sur lesquels ils comptaient. Ils furent donc contraints à errer dans les bois, en se cachant comme des proscrits. Pendant une halte faite au milieu des bois, et tandis qu'ils dormaient, un de leurs compagnons les abandonna pour aller courir à Co trône donner l'éveil aux autorités royales et les vendre à la police. Suivie à la piste par la gendarmerie, et bientôt attaquée par des forces supérieures, la petite troupe des frères Bandiera fut prise et désarmée, après une résistance énergique. Ses chefs, conduits à Gosenza, y furent jugés par une commission militaire, condamnés à mort et fusillés le 25 juillet 18U. Ils moururent en chrétiens et en gens de cœur, etjleurs bourreaux mêmes rendirent hommage à leur fière attitude devant les balles.

Ghef-lieu d'un arrondissement de la province de Galabre Ultérieure Première, dépendant de la préfecture de Gatanzaro, résidence d'un évèque et d'un commandant militaire de district, Golrone est actuellement une jolie petite ville de 8,000 âmes, à l'aspect gai et florissant. De loin, vue de la plaine, avec ses maisons aux toits plats, groupés sur la colline qui s'avance au milieu des eaux, elle fait une tache d'un blanc éclatant qui s'enlève sur l'azur de la mer, rap-

pelant la physionomie des villes littorales de l'Orient et la riante apparence de celles qui jalonnent le rivage de la Fouille sur l'Adriatique. C'est un de ces contrastes de blanc crayeux, échauffé par le soleil, avec un fond d'indigo intense, qu'a si bien su rendre le pinceau de Decamps.

De près, lorsqu'on y entre, cette impression favorable n'est pas démentie. Le voyageur qui vient de traverser depuis Tarente cinquante-huit lieues depays presque désert, oùiln'a guère rencontré de distance en distance que des bourgades à l'aspect misérable et sauvage, est agréablement surpris de trouver ici des rues propres et bien bâties, animées par une population à l'air prospère, des palais entourés de jolis jardins. Surtout la chose la plus inattendue, ce sont les élégantes calèches, traînées par de beaux attelages de chevaux généralement noirs, comme tous ceux de la race calabraise, où se promènent des dames qui s'efforcent de suivre la mode, avec cinq ou six ans de retard. C'est là quelque chose à laquelle l'œil n'est plus habitué depuis plusieurs semaines, car dans tout le midi de l'Italie on ne rencontre guère de femmes, surtout de dames, dans la rue. Elles restent aussi enfermées que dans l'Orient, et l'on ne voit dehors que des femmes du peuple, ou pour parler plus exactement, quela femelle misérable que le paysan emploie en guise de bète de somme. C'est que Gotrone est la résidence d'une nombreuse et riclie noblesse, qui ne pratique pas l'absentéisme et s'occupe activement de la surveillance de ses vastes propriétés. Les fortunes territoriales sont énormes dans cette ville, et les possesseurs de ces fortunes ont la sagesse d'habiter le pays, au lieu de s'en aller manger leurs revenus à Naples en abandonnant leurs biens à des intendants; aussi gardent-ils sur la population agricole une influence que presque partout ailleurs a perdu la noblesse du Napolitain. Un des nobles de Cotrone, le baron Baracco, passe pour le plus riche propriétaire foncier de toute l'Italie ; je n'ose énoncer ici le nombre de millions

auxquels la voix publique évalue sa fortune; mais c'est un véritable marquis de Carabas. Les Guides de Murray et de Basdeker prétendent que , lorsqu'il y a du brigandage dans la contrée, c'est de lui qu'il faut obtenir une recommandation pour voyager en toute sûreté. Ceci demande explication, car on pourrait en conclure, et cela bien injustement, que le baron Baracco est une sorte de Roi des montagnes, qui entretient des brigands et se fait leur commanditaire pour tirer profit de leur industrie, 11 n'en est rien. Mais l'étendue de ses propriétés l'oblige, dès qu'il y a des malandrins qui tiennent la campagne, à composer avec eux pour faire respecter ses fermes et ses paysans, à leurpa;,er un black mail, un tribut régulier assez considérable pour lai valoir le droit de donner des sauf-conduits revêtus de sa signature. Sous l'ancien gouvernement, aucun propriétaire ne pouvait se soustraire à l'obligation annuelle de cet impôt du brigandage, que le plus souvent les autorités partageaient avec les bandits.

Le gouvernement des Bourbons, restauré en 1815, a toujours montré une étrange tolérance à l'égard des brigands, à tel point que ceux ci lui devaient bien de faire quelque chose pour lui après sa chute, d'arborer pour quelques années la bannière de la légitimité. C'est surtout dans la période de 1848 à 1860 que cette monstrueuse connivence des autorités constituées et des voleurs de grands chemins s'étala sans vergogne. La police laissait faire les brigands, parce qu'ils l'aidaient à molester les libéraux. Les capitulations officiellement accordées aux plus redoutables d'entre eux, méritent de rester dans l'histoire au nombre des plus honteux scandales que gouvernement ait jamais donnés. Telle est celle qu'obtint le fameux Talarico. Pendant trente-quatre ans il avait été la terreur de la région de la Sila, où il avait promené ses crimes dans toutes les directions, et pendant toute cette période les autorités civiles et militaires s'étaient arrangées pour ne jamais parvenir à le

prendre. Comme dans la comédie, les carabiniers arrivaient toujours trop lard. Enfin, las de sa vie d'aventures, Talarico se résolut à faire une fin et à rentrer honorablement dans le sein de la société. C'était quelques années avant 1860. 11 engagea des négociations avec le gouvernement du roi Ferdinand 11, et le résultat en fut qu'il renoncerait à son métier et s'éloignerait de la Calabre ; en échange de quoi, on ne lui garantissait pas seulement l'impunité, mais on lui donnait une jolie maison à Ischia et une pension viagère égale à la retraite d'un colonel. Le traité bien et dûment signé, en bonne forme, Talarico vint à Naples, fut reçu parle roi et lui remit ses armes, que l'on conserve encoreprécieusemenlaupalais de Capodimonte. 11 s'établitensuite dans sa maison d'ischia, et le roi Ferdinand avait été tellement charmé du brigand, que dans les dernièrns années de sa vie, il ne manquait jamais de le visiter quand il allait dans File. Talarico vit toujours; il a maintenant 73 ans, continue à habiter à Ischia la maison que le gouvernement bourbonien lui avait donnée et à toucher sa pension, qu'on avait eu soin de lui constituer en rentes inaliénables. Qui veut peut y entendre de sa propre bouche le récit de son histoire. Il s'est marié depuis sa rentrée dans la société, et a fait souche d'honnêtes gens. Ses filles ont été des partis recherchés.

La noblesse de Cotrone a la petite vanité, gravement développée par Nola-Molisi, de prétendre tirer son origine du patriciat antique de la Crotone hellénique. Il est des familles qui nomment sans rire le membre du Sénat des mille au temps de Pythagore qu'elles revendiquent comme leur ancêtre. Les Massimo de Rome n'ont-ils pas adopté pour devise Cunctando restituit rem pour s'affirmer descendants du grand Fabius ? Et les Cenci n'avaient- ils pas mis à la porte de leur palais, oii on la voit encoie, la pierre tumulaire d'un Gincius du temps de l'Empire?

Cette noblesse ne manque pas d'instruction; elle est au

SUITK DE CUOTONE 191

courant des grands noms dos littératures européennes. La première question avec laquelle on m'y a salué, en ma qualité de Français, a été pour me demander des nouvelles de M. Victor Hugo, et s'il préparait de nouveaux ouvrages. Elle est surtout éminemment hospitalière, comme du reste tous les Calabrais. L'^s ingénieurs français qui ont résidé quelques années à Cotrone pour la construction du chemin de fer, en ont rapporté le meilleur souvenir. Et pour ma part je ne saurais oublier l'accueil si empressé, si cordialement gracieux qu'avec mes compagnes de voyage j'ai rencontré de la part de iM. le marquis Antonio Lucifero et de sa famille. 11 appartient à une des plus vieilles maisons de la ville ; dans l'escalier de son palais, des portraits du temps, d'une exécution très médiocre, représentant des Lucifero du xvi® siècle, à l'air farouche, en costume de chevaliers de Galatrava, donnent l'impression vivante de ce que devait être cette rude noblesse de Golrone, du temps des guerres entre Français et Espagnols, qui se montrait si passionnément attachée à la cause de l'Espagne. Depuis le siècle dernier, la famille Lucifero a été l'une des plus ardentes dans le parti libéral; le grand père du marquis actuel fut un des nobles républicains que fit fusiller le cardinal Ruffo ; lui-même s'est déclaré un des premiers pour le nouveau gouvernement. Il a l'inspection officielle des antiquités et des fouilles dans l'arrondissement de Cotrone.

La station du chemin de fer est dans la plaine, à près de deux kilomètres de la ville. Une belle et large route les refie. En partant de la gare, on traverse à quelque dislance l'Esaro, profondément encaissé, sur un pont de construction récente. Au delà de la rivière, sur une longueur d'un kilomètre, la route est bordée des deux côtés de bâtiments d'un assez grand développement sur le sol, qui se composent uniquement de rez-de-chaussée voûtés, aux portes soigneusement cadenassées, aux murs épais percés

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de petites fenêtres grillées. Rien déplus étrange que cette longue suite de bâtiments fermés, silencieux et déserts, qui ont un aspect de prisons et que n'anime aucun être humain, à moins que l'on ne soit dans un moment d'emmagasinage de récoltes ou d'expédition de produits. Ce sont les magasins où les propriétaires résidant en ville conservent, en attendant le moment le plus propice pour les vendre à l'extérieur, les récoltes de leurs terres, dont ils commercent directement. Cotrone est en effet, le centre d'une exportation considérable de produits agricoles, céréales, oranges et citrons, fruits secs, vins, huiles, cotons, bois de réghsse, auxquels se joignent les produits forestiers de la Sila. Une partie de ces marchandises s'écoule aujourd'hui par le chemin de fer; le reste alimente dans le port un mouvement annuel de cabotage d'environ 17,000 tonnes à la sortie,

Du côté du chemin de fer et de la plaine, les anciens remparts ont été abattus pour donner de l'air à la ville et lui permettre de s'étendre librement. Deux belles rues à arcades se coupent en croix dans la partie inférieure de la ville. C'est là que se trouve sa seule auberge, simple mais fort acceptable, sans rien du confort des grands hôtels, mais avec des chambres suffisamment propres et une cuisine mangeable, un vrai paradis à côté des infectes auberges de Tarente; où. un touriste peut très bien prendre son quartier général pendant quelques jours consacrés à des excursions pédestres dans les montagnes voisines. La majeure part de la population est concentrée dans ce quartier, au pied de la coUine et sur son flanc ouest; c'est par là que la ville se développe et qu'on élève de nouvelles maisons. C'est là aussi que se trouvent la cathédrale, édifice sans intérêt, et le palais épiscopal qui y attient. Une rue montante, assez large et praticable aux voitures, contourne le flanc sud de la colline et conduit à la citadelle, qui en occupe le point culminant. Là sont les principales habita-

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tions de la noblesse. On y rencontre une petite église piltoresquement située, avec une jolie façade de la Renaissance et un piédestal antique en avant de cette façade, puis le somptueux palais do marbre du baron Baracco, avec son jardin. D'autres jardins s'étagent en terrasses sur le penchant de cette extrémité de la colline. Ils sont très bien tenus et d'une végétation luxuriante. Au milieu des orangers, des grenadiers, des poivriers, des mimosas, des chênes verts, des tamarisques quel'air marin fait arriver ici h une grosseur énorme, on y admire, poussant en pleine terre et à l'air libre, les plantes que nous ne sommes habitués à voir que dans des serres, les cactus de toute espèce, la cassie à ia fleur d'un parfum si doux et si fin, le camélia formant des charmilles, le tout se mariant avec des buissons de roses dignes de l'antique renommée de Psestum. Quelques palmiers les couronnent avec élégance. Le palmier réussit très bien à Cotrone. M. le marquis Lucifero, en particulier, en possède, non loin des bords de l'Esaro, un splendide verger, qu'il nous mène visiter comme une des curiosités de la ville. Pourtant les dattes ne mûris sent pas encore ici, comme elles font à Reggio dans les années favorables.

C'est du vieux donjon enclavé dans la citadelle ou de la terrasse supérieure d'une des maisons du sommet de la colline, qu'il faut prendre une vue générale de Cotrone et du pays environnant. Le paysage est grandiose, mais sévère. D'un côté c'est la mer à perte dejvue, que l'on domine d'une falaise à pic au pied de laquelle est le bassin du port. Au sud, les escarpements delà falaise du Capo délie Colonne, l'ancien promontoire Lacinien, arrêtent le regard, en s'avançant de plusieurs milles dans les flots. Projeté en avant du mont Clibanos des Grecs, qui ferme de ce côté la plaine de Cotrone, le promontoire s'abaisse en pente douce jusqu'à son extrémité, se terminant par un brusque escarpement, sur lequel on distingue avec une longue-vue quel- II 13

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ques maisons dominées par la fine silhouette de la seule colonne restée debout du temple de Hèra Lacinia. Les contreforts du mont Glibanos et la partie la plus haute du promontoire, où il se rehe au continent, sont des collines d'une argile blanchâtre qui devaient être boisées dans l'antiquité, mais qui, dépouillées de leurs arbres, ont perdu même leur couche extérieure de végétation herbacée et ne présentent plus aux yeux que des ébouhs de terre nue sans un brin d'herbe, des pentes à l'aspect crayeux, bizarrement ravinées par les pluies de chaque hiver. On ne saurait rien voir de plus triste et déplus sauvagement désolé. Au nord, le rivage décrit un arc de cercle d'une courbe élégante, que clôt la barrière sourcilleuse des sombres montagnes de Strongoh et de Cirù; leur pied semble plonger à pic dans la mer, et si on ne venait pas de les côtoyer en chemin de fer on croirait volontiers qu'elles doivent former un obstacle infranchissable. Ces montagnes elle mont Glibanos forment les deux bras qui enserrent au nord et au sud la plaine bordant le rivage de la baie de Crotone. Cette plaine, cultivée presque exclusivement en grains et en coton, lorsque ses récoltes sont enlevées, ne montrent qu'une surface grise de terres labourées. Bien qu'arrosée, les bouquets d'arbres y sont rares, excepté dans le voisinage de l'embouchure de l'Esaro, où de plantureux vergers font une large tache d'un vert d'émeraude sur ce gris uniforme. Des collines bien plantées dessinent du côté de l'est un cirque autour de la plaine. Mais par delà ces collines, formant le fond du tableau, se dresse un formidable chaos de montagnes, coupées de gorges à l'aspect sinistre, qui semblent faites pour servir de repaire à des brigands. Les sommets s'y succèdent en s'étageant, les uns boisés, les autres dénudés, jusqu'à la cime de la grande Sila, comme s'ils devaient servir à une escalade de géants révoltés contre le ciel.

Le jour où j'ai va ce paysage, l'état du ciel et l'éclairage en accusaient encore l'accent farouche. La tramontane souf-

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flait en tempête. Le ciel étincelait au-dessus de la mer, qui se teignait d'un vert d'aigue-marine et se creusait en lames courtes et pressées sur lesquelles le vent semblait courir, brisant leurcrête en moutonsdontlablancheur éblouissante faisait comprendre Tépithète homérique de « Thétis aux pieds d'argent, » et par moments enlevant de longues bandes de cette écume, qui flottaient un instant en l'air pareilles à des écharpes étincelantes. Le Gapo délie Colonne ruisselait de lumière, avec sa base battue de l'assaut bruyant des vagues. Mais de l'autre côté, en contraste vigoureux avec celui-ci où tout était rayons et splendeurs, les brumes balayées de la mer par le vent, arrêtées par la cime des montagnes, s'étaient rassemblées en nuages sombres, les coiffant comme d'un épais chapeau, dont l'ombre enténébrait leurs flancs, et qui, de temps à autre, se déchirant au souffle de la tempête, laissait apercevoir par échappées la crête supérieure de la Silaet son noir vêtement de sapins.

Tandis que j'étais absorbé dans la contemplation de ce majestueux spectacle, un vol de grues, dessinant sur l'azur son triangle cabahstique, est venu traverser le ciel au-dessus de ma tête. Un passage de grues au 14 octobre, n'est pas chose habituelle; c'était l'annonce de l'hiver exceptionnellement précoceet vigoureuxquiallaitbientôt suivre. Mais c'était surtout une chance à part que de le voir survenir à point nommé pour animer le paysage de Cotrone ety rappeler les grues de Pythagore. Au reste, j'ai eu toujours un bonheur singulier pour ces rencontres d'animaux, qui venaient apporter un commentaire vivant des traditions classiques. Je ne parle pas des jolies petites chouettes de l'Acropole d'Athènes, au cri si doucement]mélancolique; elles y sont trop constamment nombreuses ; aucun voyageur n'a pu y monter sans les y remarquer. Mais j'ai vu les grands vautours fauves de la déesse Maut perchés en troupes sur les ruines de son temple à Karnak en Egypte, la tourterelle du Liban dans les cèdres d'Ehden, et l'aigle de Zeus pla-

nant au-dessus des trois colonnes encore debout du temple de Némée. J'ai entendu les corbeaux d'Apollon croasser en bandes à l'entrée de l'hiver autour des terrasses de son sanctuaire de Delphes, et le coucou chanter au printemps dans les maquis auprès de l'Hèraion d'Argos, où Zeus revêtit la forme de cet oiseau pour égarer sa sœur Hèra et faire d'elle son épouse. A Épidaure, j'ai fait fmr dans les buissons la grosse couleuvre d'Asclèpios ; j'ai assisté à un passage de thons sur la côle où fut Gyzique. J'ai rencontré une grande tortue de mer dormant sur les flots tout à côté d'Égine, et des troupes de dauphins bondissant à la surface des flots dans les parages où ils recueillirent sur leur croupe le poète Arion de Méthymne. Un jour, dans le port de Messine, j'ai assisté à l'entrée d'un de ces cétacés qui venait y compléter sousmes yeuxle type des monnaies archaïques de Zanclè. Un savant allemand, qui voulait me dire une grosse sottise, n'a rien trouvé de mieux que de m'appeler nim/'s oculatus. Si j'ai vu tant de choses, c'est peutêtre tout simplement que je sais regarder. Combien ont « des yeux pour ne point voir ! »

M. le marquis Lucifero veut bien me servir de guide, avec une infatigable obligeance, dans toutes les parties des cliamps où fut Grotone. Je visite le port, dont les môles modernes, faits de blocs antiques, reposent sur une partie des fondations sous-marines des môles du port hellénique. Celui-ci dessinait un vaste fer à cheval, enfermé entre deux jetées latérales au dessin arrondi et divisé en deux bassins par une jetée centrale. On n'a rien tenté pour recréer son bassin nord, mais il est facile de suivre à peu de profondeur sous les eaux les enrochements encore subsistants de

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son môle extérieur. C'étaient là, sans doute, les deux bassins militaires, oi^i stationnaient les trirèmes et les quinquérèmes de la Hotte crotoniate. Les bâtiments de commerce devaient s'amarrera droite et à gauche, tout le long de la plage, garnie de magasins et où l'on tirait à sec les petits caboteurs.

J'admire l'incomparable vigueur et fécondité de la végétation dans les vergers des bords de l'Esaro. Il y a là des terrains, en particulier, appartenant au baron Baracco, qui seraient un véritable paradis terrestre si la fièvre ne venait pas les ravager et les rendre inabordables pendant une partie de l'année. Dans la saison où l'on peut s'y promener sans crainte, jouir librement du charme de leur fraîche verdure, c'est un lieu réellement enchanteur, que l'on aimerait à donner pour cadre à une idylle. G'estbiendans des bosquets de ce genre que la poésie grecque se plaisait à placer les ébats des Nymphes ; c'est du milieu de grands roseaux comme ceux qui bordent la rivière qu'elle les faisait épier au bain par les Satyres. Ces roseaux où le vent murmure, semblent descendre en droite ligne de ceux que produisit la métamorphose de la nymphe Syrinx, serrée de près par la poursuite amoureuse de Pan; ces lauriers au tronc élancé, on croirait volontiers que leur écorce vient d'envelopper le beau corps de Daphnê pour la dérober aux embrassements d'Apollon ; cette vigne qui se suspend aux branches d'un grand arbre, et en fait retomber mollement ses festons, c'est Érigonê, l'amante désespérée de Dionysos, dont le corps se balance au gré des vents après son suicide; les tourbillons limoneux de la rivière sont prêts à engloutir encore le beau chasseur Aisaros s'il s'aventure imprudemment dans ses eaux. Ici comme en Grèce, l'air que l'on respire est comme imprégné de mythologie, et l'on comprend comment la belle imagination des Hellènes a dans ses fables donné une vie humaine à toute cette poétique nature.

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Il ne reste, d'ailleurs, de la Crotoiie antique pas un pan de mur debout, pas une seule pierre apparente au-dessus du sol. Les habitants de la Cotrone du moyen âge et les ingénieurs de don Pedro de Tolède ont tout fait disparaître. Je ne crois pas que nulle part ailleurs on ait l'exemple d'une pareille destruction d'une aussi grande ville, car à Sybaris, si l'on ne voit non plus rien, on se rend du moins compte de ce que les ruines gisent ensevelies sous un épais linceul d'alluvions, volontairement amenées pour les faire disparaître. Ici rien n'indique môme par où devait passer la ligne des remparts, dont le développement en étenduedé passait celle de la plupart des autres villes grecques.

Sans des fouilles, — dont il serait, du reste, fort embarrassant de déterminer les points sans être guidé par quelques trouvailles imprévues faites par un paysan en cultivant son champ — sans des fouilles il serait absolument impossible d'esquisser un seul des linéaments de l'ancienne topographie de Crotone. C'est ici qu'il serait infiniment précieux de retrouver le manuscrit perdu de Camillo Lucifero, ouïe plan que d'après ses indications Nola-Molisi avait dressé, qu'il annonce comme devant être joint à son bvre et qui n'a jamais vu le jour. Sans doute les identifications par lesquelles ils ont prétendu retrouver le site de tous les édifices de la Crotone antique mentionnés par les écrivains et même de ceux dont il n'est pas parlé, mettant par exemple le palais du Sénat là où il y avait une ruine que le peuple appelait II Palazzo, l'arsenaletle quartierdes armuriers à laContrada degli Armeri, toutes ces identifications sont dépure fantaisie et rentrent dans la même classe que la plupart de celles où les érudits italiens du wi*^ siècle se complaisaient à lâcher la bride à leur imagination. Pas une n'a l'ombre de valeur aux yeux de la critique, il est facile de s'en assurer en lisant sur les lieux le livre de Nola-Molisi. Mais du moins Camillo Lucifero avait vu encore debout toutes les ruines que les ingénieurs militaires espagnols devaient détruire en

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1541 Et à ce point de vue son manuscrit fournissait des renseignements matériels auxquels rien dans Télat actuel ne peut suppléer. Quant aux gens lettrés de la Colrone d'aujourd'hui, ils sont tous nourris de Nola-Molisi, dont ils trouvent avec raison le style lourd, diffus, ennuyeux, mais qui leur parait le dernier mot de l'érudition. Ils croient toutes les assertions comme parole d'Évangile. Ils vous disent donc avec une aveugle confiance, sur des emplacements où l'on ne voit rien, où il n'y a peut-être rien eu — dans l'état actuel on ne peut pas le savoir : — « Ici était tel temple, tel édifice public, » Et quand on leur demande unfe raison de cette affirmation, leur réponse est toujours la même : La cronaca lo dice. Aussi des voyageurs ont-ils fini par croire, à entendre répéter ceci, qu'il y avait à Cotrone de vieilles chroniques, remplies d'anciennes traditions, tandis qu'il s'agit d'un livre écrit au milieu du xvu'' siècle, cent ans après que les derniers vestiges antiques avaient disparu.

En allant vers le mont Glibanos, les paysans dans leurs labours rencontrent fréquemment des tombes, formées à la grecque de dalles de tuf disposées en sarcophage, ce que les fouilleurs de Cumes appellent sepolcri a baulo. On y trouve des vases et d'autres objets, qui se dispersent, achetés par des marchands de passage, et vont s'engouffrer, sans certificat de provenance, dans le courant du commerce d'antiquités de Naples.On n'a jamais fait de recherches régulières -et scientifiques dans cette nécropole, et c'est par là qu'on devrait commencer les fouilles, si l'on voulait en exécuter à Crotone. Je n'ai pu voir, chez quelques habitants de la ville, que peu d'objets provenant de ces tombes, et tout assez insignifiants. On arriverait sans doute à en voir davantage et surtout à recueillir de belles médailles en passant ici quelques jours. Les trouvailles numismatiquessont fréquentes, et les échantillons que m'en a montrés M. le marquis Lucifero, qui composent sa petite collection, sont

de nature à allécher les amateurs. Les négociants napolitains le savent bien et ont des correspondants à Gotrone, comme sur toute cette côte.

M. G. Baracco, actuellement député de Cotrone au Parlement italien, possède dans son riche cabinet, à Rome, un lécythos peint à figures rouges, d'un travail des plus fins, de la seconde moitié du v" siècle av. J.-C, qui provient de la nécropole de Crotone. On y voit une femme assise, tenant un miroir. C'est un spécimen d'une fabrique à part, donton connaitquelques autres échantillons dans lescollections mais dont on n'avait pu jusqu'ici déterminer la patrie, faute de renseignements précis sur l'origine de ces échantillons. C'est également au même style qu'appartiennent les deux ou trois vases moins fins que j'ai eu l'occasion d'examiner entre les mains de particuliers à Gotrone. Il y a quelques fragments analogues dans les tessons extraits des fouilles des tumulus de Tlmrioi et conservés au municipe de Corigliano, L'existence d'une fabrication céramographique dans les villes achéennes de la Grande-Grèce, était d'ailleurs depuis longtemps attestée par un vase, aujourd'hui perdu, de l'ancienne collection de Ilamilton, publiée par Tischbein, sur lequel, au-dessous du sujet peint, était tracé un vers grec écrit avec les lettres de l'alphabet particulier dont les Achéens de l'Italie, comme ceux de la Grèce propre, se servirent jusqu'au commencement du iv^ siècle.

On m'a aussi montré à Cotrone les débris d'une couronne funéraire, tirée d'un des tombeaux et composée de minces feuilles d'or, découpées et estampées de manière à imiter le feuillage de la fève. Des couronnes analogues, reproduisant le môme feuillage, ont été fréquemment rencontrées dans les tombes étrusques ou italo-grecques ; le Louvre, à lui seul, en possède cinq, provenant de l'Étrurie, parmi les bijoux antiques de la collection Campana. C'est de la Grande-Grèce que l'usage s'en est répandu dans le reste

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de l'Italie ; car il se rattache aux idées sur le symbolisme de la fève, admise dans les mystères, et auxquelles Pythagore et le pythagorisme prêtèrent une importance considérable.

La fève était considérée comme impure dans le culte de Dèmètêr. La tradition de Phénée, en Arcadie, racontait que la déesse avait donné aux habitants du pays les premières semences de tous les légumes où l'homme trouve une nourriture, excepté de la fève. Dans les poésies attribuées à Orphée on remarquait ces deux préceptes, dont le premier était conçu sous une forme évidemment mystique : « C'est la même impiété de manger des fèves ou la tête de son père ; » et : « Avec crainte et tremblement, abstenez-vous de toucher aux fèves. » Cette défense était d'origine égyptienne, Hérodote nous l'atteste, et elle avait passé dans tous les mystères. Pythagore l'avait aussi imposée à ses disciples, et jusqu'à une époque postérieure à l'hégire, les Çabiens de Harràn, qui avaient conservé la plupart des anciennes religions orientales, s'abstenaient de fèves et d'oignons.

Aulu-Gelle nous met sur la voie des idées superstitieuses qui avaient inspiré une semblable prohibition, en soutenant que ce n'était pas des fèves que Pythagore avait défendu l'usage à ses sectateurs. On aurait, suivant lui, inexactement interprété, dans la règle pythagoricienne, le mot xuafxoç par fève, tandis qu'il y désignait le testicule des animaux. Il est positif que les anciens avaient été frappés d'un rapport de forme entre cet organe et la fève, et que celle-ci, par suite, représentait à leurs yeux une image obscène. Aussi racontait-on des histoires étranges de la métamorphose qui s'opérait de fèves enfouies sous un fumier puissamment fécondant, et d'oi^i sortaient des hommes, croyance fabuleuse à laquelle Jean Laurentios le Lydien attribue l'assimilation faite dans le vers du faux Orphée entre les fèves et des tètes humaines. La fève était donc con-

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